Robert Denoël, éditeur

La presse

1935

 

1er septembre

 

Article signé René Barjavel paru dans Le Progrès de l'Allier sous la rubrique « Vichy ». C'est le compte rendu de la conférence [« Les auteurs et leurs éditeurs »] prononcée à Vichy par Robert Denoël le samedi 31 août, et annoncée le 30 août par Barjavel dans le même journal [voir Interviews].

 

« La conférence de Robert Denoël »

Ce fut un régal de l'esprit. Devant un public choisi Denoël traita des rapports des gens de lettres et de leurs éditeurs à travers les âges. C'était un sujet qui, par sa nature même, prêtait à l'aridité, de même que les vieux livres prêtent asile à une respectueuse poussière. Mais si Robert Denoël est un érudit, s'il possède une culture étonnement étendue dans le temps et dans l'espace, il possède aussi, et avant tout, un esprit jeune.

Ce qui lui permit non seulement de secouer la dite poussière, mais de si bien redonner les couleurs de la vie aux êtres dont il évoquait l'existence et les œuvres, que ses auditeurs eurent l'impression de visiter avec lui quelque étrange pays dont les habitants, miraculeusement ressuscités du fond des âges, maniaient tous la plume ou la presse.

Il s'étendit longuement sur la carrière de Christophe Plantin, le grand imprimeur anversois, qui fut le premier à donner à l'édition une importance quasi industrielle, tout en l'élevant, par la qualité, au premier rang des beaux-arts. Puis, s'arrêtant plus ou moins aux tournants des siècles, il marqua au moyen d'exemples pris parmi les vies les plus illustres ou les plus obscures du monde des lettres et de la librairie, l'évolution des conditions d'existence des écrivains, et des hommes qui répandaient leurs œuvres parmi le public.

Il en arriva aux grands éditeurs modernes, dont il ne parla d'ailleurs que discrètement. Mais ce lui fut l'occasion de nous lire quelques pages extrêmement lucides et spirituelles sur la mentalité de l'artiste. Espérons que Denoël aura un jour l'idée d'éditer cette conférence car elle contient des passages, tel celui que nous évoquons, et tel autre sur la maison de Plantin, qui sont de véritables morceaux d'anthologie.

En effet, s'il nous est difficile de résumer une telle conférence, qui échappe à l'analyse par sa richesse même, nous avons joie à insister ici sur la pureté de la langue employée par Denoël. Trop d'orateurs ont l'habitude de négliger leur style, la parole permettant d'escamoter toutes sortes de faiblesses. Ce nous fut une raison particulière de savourer, comme un mets rare, le français de substantifique moelle que nous servit le jeune et grand éditeur parisien.

Il le servit d'ailleurs avec grande aisance et de si agréable façon qu'après les unanimes applaudissements, un auditeur lui déclara : - Monsieur, vous avez été bref... Nous n'ajouterons rien à cette courte phrase, le plus beau compliment qu'on puisse adresser à un conférencier.

René Barjavel