Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 22 janvier, où il occupe la page 3, colonne a-e.
Le livre de Pierre Girard est paru chez Simon Kra, aux Editions du Sagittaire, dans la collection de la «Revue Européenne».
La traduction française du livre de Miguel de Unamuno [1864-1936], due à Francis de Miomandre [1880-1959], est parue aux Editions du Sagittaire.
« Lord Algernon par Pierre Girard - Vérités arbitraires par Miguel de Unamuno »
J’ai un ami que la lecture du premier livre de Pierre Girard a tout à fait ensorcelé. Ce garçon est étudiant en médecine. Il aimait mieux son canoë, les jeunes filles les fleurs, son chien, que tous les livres de la terre. Il méprisait surtout ceux qu’il appelait avec une nuance d’effroi « les modernes ». Le voilà, comme disent les Anglais, tombé en amour avec Barbara, avec June, avec Betsy. Cette passion dévorante n’exclut pas le désintéressement; chaque fois que mon ami adore une jeune fille, il lui donne un exemplaire de « June, Philippe et l’Amiral ». Et il s’en va, certain de sa reconnaissance, sinon de son amour. Aujourd’hui, en Belgique, au moins vingt jeunes visages entourés de cheveux noirs, vingt jeunes regards couleur de ciel - il n’aime que les brunes aux yeux bleus - rêvent à Pierre Girard, au son de sa voix, à la marque de ses cigarettes...
Le cher garçon ne s’en tient pas là. Il faut que ses amis deviennent, à leur tour, les heureuses victimes de sa passion. Un jour qu’il fait beau - Pierre Girard et le soleil s’entendent bien - il les prend par la manche, les mène chez lui, de force leur lit une page, deux pages du livre et le ferme. Il n’a plus alors qu’à les accompagner chez le libraire. Le commis, qui n’attend plus la commande, court chercher le volume à couleur grise de la collection de la Revue Européenne et, sans l’envelopper (il sait qu’ils en commenceront la lecture dans la rue) le leur tend avec un sourire délicieux.
J’ignore ce que mon ami pense de « Lord Algernon », mais il m’a envoyé le télégramme suivant : « Ai trouvé Algernon édition originale. Vie est belle ». Puissé-je le rencontrer le jour qu’il découvrira un autographe de son Baruch !
Pour parler de Pierre Girard comme il convient, il faudrait un vocabulaire tout neuf, qui respire la fraîcheur, l’innocence ; il faudrait parler sa langue. Les paresseux citent Jean Giraudoux, évoquent les ombres d’Alfred de Musset ou de Gérard de Nerval et se tiennent pour satisfaits. Ce n’est pas qu’il importe de relever des procédés ou des méthodes de composition : je goûte médiocrement cet appareil didactique. Mais l’œuvre de Pierre Girard montre une personnalité assez singulière pour qu’il soit inutile de lui chercher des parrains. J’admire chez l’auteur de « June, Philippe et l’Amiral » une jeunesse qui ne chôme jamais, une fantaisie proche des larmes autant que du rire et qui s’arrête à ces dangereuses frontières pour nous contenir dans une zone que baigne la plus douce malice. Il semble que ses livres ignorent la peine, que ces pages soient naturellement gracieuses, qu’un dieu bienveillant les accorde à leur auteur comme le sourire aux jeunes filles, comme la joie aux enfants.
Il est des critiques qui s’affligent de ce ton aisé, de l’allégresse de ce tour d’esprit. Comme j’estime Pierre Girard de manquer de cette gravité qu’on lui souhaite ! De pouvoir être tendre en parlant des roses ou des nuages, de chercher dans la vie ce qui heurte le moins, ce qui nous trompe le plus sûrement, d’aimer les poètes, l’Odyssée (dans la traduction de M. Bérard) comme Madame de Noailles, Shelley comme Paul Valéry et de nous l’apprendre de cette manière.
En écrivant « Lord Algernon », il a, sans doute, fait effort pour se libérer d’une partie de sa grâce : heureusement, il n’est parvenu qu’à lui joindre une assurance, une sorte de fermeté qui la rend plus durable. Si le détail offre moins de surprise, l’allure générale du récit gagne en décision, en unité - Devant un tel bonheur, devant une réussite où l’intelligence et ce qu’il y a en nous d’aptitudes à la poésie se trouvent si gentiment satisfaits, je ne chercherai pas plus longtemps les sources de mon plaisir, je ne veux retenir que sa qualité. Algernon, cette mystérieuse Anne qu’il enlève, et Emmeline elle-même peuvent tendre les mains aux personnages de «June». Leur charme n’est pas moindre, mais peut-être atteint-il en nous des régions plus profondes.
*
Pierre Girard aime tant ses amis que lorsqu’il écrit un roman il ne peut se défendre d’y mêler quelque détail de leur vie. Vous saurez bientôt que Francis de Miomandre envoie des lettres roses à l’auteur de « Lord Algernon ». Il est donc naturel qu’il serve d’intermédiaire entre celui-ci et Miguel de Unamuno dont il vient de traduire d’une manière très vivante les « Vérités arbitraires ».
L’espace m’est si avarement mesuré que je ne pourrai que vous signaler ce recueil d’essais du grand écrivain espagnol. Miguel de Unamuno est aujourd’hui universellement célèbre et non pas seulement à cause de son exil. Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en français. Dans l’introduction qu’il écrivit aux « Trois Nouvelles exemplaires », Valery Larbaud dont on ne louera jamais assez le goût et l’intelligence qu’il dépense à nous faire connaître le meilleur des littératures étrangères, Valery Larbaud disait qu’en Miguel de Unamuno on rencontre «un esprit d’humaniste et d’érudit explorateur passionné d’une dizaine de littératures, un penseur, un moraliste, un poète et un dramaturge qui a su créer des formes et des types littéraires capables de durer et de vivre aussi longtemps que la langue dans laquelle il s’est exprimé ».
Dans les « Vérités arbitraires », Miguel de Unamuno étudie la situation de l’Espagne dans l’Europe d’aujourd’hui. Il parle de la civilisation et de la culture, de la patrie et de l’armée aussi bien que de la foi ou de l’orgueil. Jamais il n’est inégal à son sujet : cet érudit aborde les plus vieux problèmes, oubliant les solutions qui en ont été données; il déteste l’expression et la pensée toutes faites. Il poursuit le réel d’un amour effréné, découvre des choses la face la plus éloignée, nous met le nez dessus et nous laisse incapables d’autres mouvements que d’adhésion.
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 29 janvier, où il occupe la page 3, colonne a-e. Denoël y proclame qu’il tient Aragon « pour le premier écrivain de ce temps ».

Le roman de Pierre Drieu la Rochelle [1893-1945] est paru aux Editions de la Nouvelle Revue Française.
« L’Homme couvert de femmes par Pierre Drieu la Rochelle »
Quand Pierre Drieu la Rochelle a publié « La Valise vide », il a tout à coup fait germer l’attention de ceux que l’anodin ne contente plus. Cette courte nouvelle a connu une fortune égale à celle que rencontrait, trois ans plus tôt, « Le Bon Apôtre » de Philippe Soupault. Elle servir de départ à des discussions, elle fut un point de repère, un signal.
C’est qu’en dehors de ses visées sociales, qu’on pouvait tenir pour parfaitement négligeables, cette nouvelle apportait un élément neuf : une façon volontaire de bondir pour retomber, mille traits hostiles dont la réunion composait un portrait et cette langue hargneuse, d’une forte densité, avec des élans cassés et des retraites, à l’image du récit. Tout cela comportait un ensemble de défauts et de qualités d’un tel rang que l’œuvre existait, originale, dans l’espace et la durée. Que l’auteur eût voulu faire le tableau de « la misère sexuelle de ce temps » ou autre chose, cela nous importait peu. Nous l’avions vu s’imposer des règles et les suivre, davantage, créer un homme qui nous hante encore aujourd’hui. « Plainte contre inconnu », recueil de nouvelles qui contenait « La Valise vide », pouvait être apprécié d’un point de vue littéraire.
Faut-il voir ici ce goût de la sincérité que Drieu dénonçait lui-même ou ce mépris de la « littérature » commun à certains des écrivains du lendemain de la guerre ? L’Homme couvert de femmes est un ouvrage hétéroclite qui participe de la « fiction », c’est le mot de Drieu, et de l’essai moral ou psychologique. Le propre de ce livre me semble l’emportement. Disons - les vieilles images comme les vieilles femmes sont parfois secourables - disons que Drieu a bien tracé un lit à son livre, mais trop fort, trop nombreux, ce fleuve crève les barrières et son farouche élan couvre la campagne. Comme l’homme et le cataclysme ici se confondent, il ne faut pas trop nous lamenter si l’un ne sut pas dominer cet autre qui entraîne avec soi de si magnifiques beautés.
Cependant, l’ambiguïté de ce livre est faite pour irriter et peut-être est-ce elle qui retient notre enthousiasme. La première partie offre l’aspect d’un roman où des personnages sont contraints à vivre de la seule vie sexuelle. Le premier apparaît, Gilles, l’homme que les femmes vont couvrir : lui existe, et existera jusqu’au bout, malgré quelques défaillances sur lesquelles je reviendrai. Et les femmes surgissent, que l’auteur a voulues précaires ; elles sont un instant volumineuses, avec des chairs, des formes, un embryon d’âme, puis elles fuient, immatérielles, elles disparaissent, leur rôle joué de décevoir Gilles. Une seul, Finette, demeure plus présente : elle agit, elle aime, elle souffre. Méprisée par l’auteur presqu’autant que par Gilles, combien de temps se défendra-t-elle contre le cercueil ? La seconde partie tue tous nos espoirs et, violemment, nous impose une âpre compensation. L’intrigue, ou ce qu’il faut bien appeler de ce nom, si fortement conçue au début, s’affaisse, n’est plus qu’une ligne, si ténue que nous nous étonnons de ses sursauts. Il n’y a plus qu’une méditation forcenée, quelques faibles gestes et le silence.
Peut-être Drieu a-t-il voulu concentrer la lumière sur Gilles comme autrefois sur Gonzague ? Peut-être les personnages sont-ils plantés comme les parties d’un décor où seul Gilles agira ? Ici encore Drieu trompe notre attente. Gilles apparaît tantôt comme un produit pur de l’intelligence, une entité, pareils à ces personnages si secs qu’Ernest Hello introduisait dans ses « Contes extraordinaires » ; tantôt d’autres pages le rapprochent de nous, le font homme et Drieu sent si bien la dualité de cette nature, qu’il ne peut plus considérer son personnage comme extérieur à lui et que le récit continue à la première personne. Ces deux visages ne peuvent correspondre, jamais leurs contours ne se joindront exactement. Et l’on voudrait nous satisfaire de ce désaccord.
Drieu la Rochelle et Louis Aragon, à qui le livre est dédié, sont peut-être les écrivains que je distingue le plus nettement de la foule. Bien que je tienne Aragon pour le premier écrivain de ce temps (ces formules sont idiotes), le ton dont il use est tel que devant sa moindre page, une note, une image, n’importe quoi qui vient de lui, j’oublie toute littérature. Drieu atteint parfois aussi, et avec quelle brutalité, au plus profond de moi-même : seule son indécision pourrait m’écarter de sa route.
Ce lyrique est terriblement dénué de charme, sa parole ignore la flatterie, l’image naît sous sa plume avec un air de sauvage dureté. Mais cette attitude ou ce naturel lui permet toutes les hardiesses : il partage maintenant avec Aragon le privilège de pouvoir dire tout. Dans « L’Homme couvert de femmes », il a tenté les plus dangereuses expériences et en est sorti les mains nettes. On m’excusera de ne pas entrer ici dans des considérations morales : ce domaine ne m’est pas encore familier. Pour Drieu l’univers est soumis à des lois qu’il ne pourrait déterminer. Il les sent dans une exprimable confusion et tout ce qu’il dit en porte la marque obscure. Mais, à chaque instant, au milieu de sa déroute, une phrase, une page éclate comme une fusée, et désigne crûment le centre de la nuit.
Pourquoi Drieu la Rochelle s’obstine-t-il à juger ? Pourquoi veut-il s’asseoir au moment que sa passion lui ordonne une marche impitoyable ? L’analyse, au lieu qu’elle l’apaise, ne fait que l’exciter au déchaînement qui emporte tout.
Robert Marin
Livres reçus :
Raboliot par Maurice Genevoix. Histoire de braconnier et de gendarmes. Description de la Sologne. Prix Goncourt (Bernard Grasset).
Le Bachelier sans vergogne par Albert Marchon. Aimable récit d’un vagabondage dans la campagne française. Jolies anecdotes (Bernard Grasset).
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 12 février, où il occupe la page 3, colonne a-e.

Le roman de Jean Giraudoux [1882-1944] a été publié chez Grasset dans la collection « Les Cahiers Verts ».
« Bella par Jean Giraudoux »
Les livres de M. Jean Giraudoux n’ont pas encore rencontré toute l’estime ou toute l’admiration que réclame leur qualité. Parmi les critiques, s’il en est qui louent ces ouvrages, il s’en trouve pour leur refuser l’attention, pour les ignorer d’une façon si obstinée qu’elle irrite. D’autres déclarent sa manière d’écrire contraire au goût français, obscure, voire incompréhensible ; un critique, qui par ailleurs montra quelque intelligence, ne craignit pas de nommer M. Giraudoux le plus mauvais écrivain d’aujourd’hui.
Cependant, si l’on en juge par l’influence qu’il exerce depuis son premier livre publié en 1911, il faut reconnaître que l’enrichissement poétique fourni par cet esprit si délié ne s’est pas produit comme une excroissance tôt résorbée sur ce beau corps qu’est la littérature française, mais qu’il en a gagné le sang, qu’il en a rajeuni la matière vivante. Tous ceux qui, au lieu de partir à la découverte des vrais talents, semblent institués pour soutenir la gloire de quelques écrivains amis de la foule, s’accordent à dénier à l’auteur d’« Adorable Clio » la clarté des idées, la limpidité du discours. Ils lui reprochent de ne pas écrire comme Voltaire - Le parallèle est un exercice bien agréable et que M. Jean Giraudoux nous conseille dans son dernier livre. Je me suis diverti à en établir un entre lui et Voltaire, et j’ai été fort étonné de la ressemblance de ces deux esprits apparemment si éloignés. Essayez. Je tiens que M. Giraudoux est une des intelligences les plus lucides, les plus froidement clairvoyantes d’aujourd’hui.
Il ne diffère des écrivains lumineux, d’Anatole France par exemple, que par l’abondance des idées et des sentiments. Dans la complexité de son univers, il se joue avec l’allégresse du poisson dans les millions de gouttes d’eau qui composent le lieu de ses ébats. Ne vous en prenez qu’à votre paresse, à votre manque d’éducation, si vous n’approchez pas son agilité. Il vous suffit de regarder ses mouvements et d’en jouir : qui vous parle de les imiter ?
L’univers de M. Jean Giraudoux est relié mille fois au vôtre, au mien ; M. Jean Giraudoux, ou je m’étonnerais, ne croit pas à l’absolu. Pour lui, rien n’existe en soi, tout se meut, se transforme, agit selon des influences qu’il appartient au poète de déceler. Pour lui, les hommes ne sont pas seuls à vivre en société ; les innombrables objets de la nature ont entre eux d’intimes relations, et les hommes et la nature. Vous saviez cela mais d’une manière vague, comme vous savez que Henri II vécut au seizième siècle, mais vous ignorez la date de sa naissance et celle de sa mort. Jean Giraudoux connaît tous les rapports des choses entre elles et d’elles à nous. S’il se tait, c’est qu’il a chargé de ce devoir, un personnage atteint de la douce manie didactique. Evidemment, cette science que M. Giraudoux possède, il ne faut pas attendre qu’il la livre tout entière. Il en donnera ce que lui permettront les hasards d’un roman, d’un récit. Mais déjà c’est assez pour comprendre la sagacité, l’exquise souplesse de cet esprit qui recréa le monde selon des lois nouvelles. Vous apercevrez que ces lois ne régissent pas grossièrement mais qu’elles prévoient le détail et jusqu’au plus petit.
Que ne peut-on pas comparer dans le ciel !, écrit-il. De chacun de ses meubles, de chacun de ses gestes, de chacun des jeux de lumière du jour ou des lampes, il sentait maintenant qu’il lui eût suffi d’un peu d’intelligence et d’un peu d’invention pour dégager et délivrer un génie scintillant.
Cette invention, dont parle M. Giraudoux, il se fait qu’il en est admirablement doué. Il n’est que d’ouvrir un de ses livres au hasard pour être aussitôt saisi par la nouveauté des images que l’on y rencontre.
La comparaison, l’image, la métaphore, l’allégorie même, sont les figures dont il use le plus volontiers. Elle lui appartient en propre cette manière - combien de fois imitée - d’allier la fantaisie et la réalité. En changeant un peu les termes de sa phrase, nous pouvons nous écrier avec un de ses héros : « Qu’il est consolant de vivre, si le monde réel se coud ainsi à un monde imaginaire ! »
Tous ces rapports que M. Jean Giraudoux révèle à nos yeux, nous plaisent par leur imprévu, par leur profondeur, par leur nombre. Plus ces relations offrent d’inattendu, plus elles nous charment, plus lointaines sont leurs racines et plus elles nous émeuvent, et leur abondance suscite en nous l’émerveillement des belles moissons. Mais qu’une de ces qualités vienne à manquer et aussitôt notre plaisir faiblit. Nous avons eu ainsi des livres ou des récits parfaits comme « America America », « La Nuit de Châteauroux » ou encore « Suzanne et le Pacifique » et d’autres qui nous déçurent par une économie plus grande, par une façon trop brève de nous indiquer le mécanisme des choses.
Bella vient de paraître. C’est une œuvre admirable, d’une harmonie et d’une richesse égales dans la construction et dans le détail. Jamais, je crois, M. Jean Giraudoux n’avait atteint une telle ampleur et ensemble une telle aisance dans ses démarches.
Le thème d’un roman compte peu pour lui ; il a choisi cette fois un sujet qui inspira ou aida Shakespeare, des vaudevillistes, des auteurs de mélodrames et de romans-feuilletons. Bella, ce n’est rien moins que «Roméo et Juliette» porté dans le monde politique de nos jours. J’ajouterai que le dénouement y est moins tragique : seule, Bella meurt.
Le conflit dont on sent la menace à travers tout le livre n’y occupe qu’une petite place matérielle. Avant tout, l’auteur a tracé une série de portraits, une série de tableaux. Jamais il ne se résoudrait à faire entrer un nouveau personnage sans nous apprendre son caractère, ses habitudes, ses goûts. Il le décrit minutieusement, mais avec quel charme, par rapport à l’univers dans lequel il vit, par rapport aussi aux personnages qui l’entourent. Le récit, amorcé dès les premières pages, chemine à une allure très lente. Ne nous en plaignons pas, car ces portraits successifs sont d’une beauté entièrement originale, à chaque pas notre attention trouve sa plus jolie récompense. Imaginez un immense jeu de puzzle découpé avec un raffinement de complication qu’ignoraient ceux qui amusèrent notre enfance. Pour plus de difficulté, mêlez-y plusieurs autres puzzles étrangers à la figure qu’il va falloir construire. Regardez maintenant M. Jean Giraudoux. Sa sûreté tient du prodige. Jamais, il ne saisira un fragment inutile. Il semble partir au hasard, mais chaque fois, il trouve je joint et peu à peu, le portrait grandit devant nous, se développe, vit.
La vie de ces portraits, comme d’ailleurs celle du récit, ignore les mouvements trop rapides. L’action leur est moins aisée que la grâce. Chacun des personnages, une fois défini, s’affirme dans une sorte de stabilité dont on les dérangerait difficilement. Ils vivent mais à la façon de ces chefs-d’œuvre dans un cadre. Est-ce dire que les personnages de M. Jean Giraudoux sont moins émouvants, moins vrais que d’autres ? Non pas. Cet homme, si intelligent et si cultivé soit-il, est loin d’être insensible, et son train uniforme, ses images qui vont trois par trois ou deux par deux, sagement la main dans la main, n’empêchent point son cœur de battre et ce battement s’entend, gagne le nôtre.
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 19 février, où il occupe la page 3, colonne a-e.
Cette édition du poème de Gogol [1809-1852] traduite par Henri Mongault a été publiée par les Editions Bossard.
« Les Aventures du Tchitchikov ou Les Ames mortes, de Nicolas Gogol »
C’est presqu’un truisme de dire que les œuvres de génie, vraies pour toutes les époques, se présentent à chaque génération avec la force de la nouveauté. Il éclate, par exemple, que la critique d’aujourd’hui goûte Stendhal d’une manière fort différente de celle de Balzac ou de Paul Bourget. Et l’on peut être assuré que nos petits neveux y découvriront des éléments que nous avons négligé. Cela qui est vrai pour un livre qui touche le public, sans que personne l’ait mutilé ou trahi, l’est bien davantage quand il s’agit d’un ouvrage traduit. Et singulièrement de la littérature russe.
Il faut lire le « Roman russe » de Voguë pour se rendre compte de la méfiance observée, il y a quelque trente ans, dans tous les milieux de langue française à l’égard d’œuvres reconnues aujourd’hui comme habitée par le génie. Sous le prétexte du caractère trop opposé à l’esprit latin des livres de Gogol, de Tolstoï ou de Dostoïevski, des traducteurs peu scrupuleux ne craignirent pas d’en présenter des éditions fortement écourtées. Et comme, en fait, l’usage de la langue russe est restreint, bien peu d’Occidentaux ont pu jusqu’aujourd’hui définir exactement la valeur de ses chefs-d’œuvre.
Depuis la guerre, le roman français, ou ce qu’on appelle ainsi, évolue avec une belle rapidité. Il n’est pas douteux qu’il subisse l’influence des Anglais et des Russes qui, seuls, nous ont donné des romans, c’est-à-dire des œuvres de longue haleine où de multiples personnages de caractères différents se heurtent et se combattent. En France, nous aurons beau chercher, nous ne trouverons que trois œuvres dignes du titre : « La Cousine Bette », « Le Rouge et le Noir » et « L’Education sentimentale ». Tout le reste de la production romanesque n’est que monographies, études psychologiques fragmentées, analyses brèves ou anecdotes. Après l’armistice, nous avons eu l’incroyable révélation de l’œuvre de Proust ; il y a quelques jours à peine, André Gide a publié Les Faux-Monnayeurs, tentative très brillante dont je parlerai bientôt, et l’on voit des écrivains comme Roger Martin du Gard et Marcel Arland, s’orienter avec des fortunes diverses du même côté.
Je note cela en passant, parce que j’y vois un corollaire de l’intérêt extraordinaire que suscite actuellement la littérature russe. Il n’est guère de grandes maisons d’édition qui n’aient dans leurs collections quelque œuvre de Gorki, de Tolstoï, de Tchekov ou de Dostoïevski. Il appartenait à la Maison Bossard de publier une « Collection des textes intégraux de la Littérature russe », que je ne saurais assez louer. Son effort qui dure déjà depuis plusieurs années a porté aussi bien sur des ouvrages d’auteurs contemporains comme Bounine, Kouprine, ou Fédor Sologoub, dont MM. Pernot et Stahl nous ont traduit une sorte de chef-d’œuvre intitulé : « Le Démon mesquin », que sur des œuvres incomplètement rendues en français jusqu’ici, comme par exemple « Les Frères Karamazov » ou « Les Ames mortes ».
Des « Ames mortes », nous ne connaissions qu’une édition très abrégée, tout à fait insuffisante. M. Henri Mongault nous donne enfin la traduction souhaitée. Il l’a accompagnée d’une introduction historique et critique dont tous les amateurs d’histoire littéraire apprécient vivement l’opportunité. Quant aux notes dont l’ouvrage est suivi, elles forment, en quelque façon, un tableau très complet de la vie russe à laquelle Gogol fait, sans cesse, allusion dans son « Poème ». C’est en dire l’agrément et l’utilité. Ainsi l’œuvre maîtresse de Gogol nous est restituée, peut-on dire, avec la saveur de l’original. Nous en saisissons parfaitement le mouvement et ce curieux mélange de lyrisme et d’observation. Elle est trop vaste pour que je puisse, dans le cadre limité de cette note, faire autre chose que la signaler. Comme le fait très justement remarquer M. Mongault, on peut considérer cette œuvre que la mort vint interrompre, « comme la peinture du régime patriarcal russe à son déclin, de ce régime que rongent la canaillerie des fonctionnaires, la sottise des hobereaux et la paresse de leur valetaille ». On peut aussi dire que c’est « le poème de la platitude, de la bassesse humaines ».
« La faculté maîtresse de Gogol - il le reconnaît dans une lettre - c’est de donner à la vulgarité un relief si puissant que les plus infimes détails sautent tout de suite aux yeux ». Il importe aussi de ne pas négliger le caractère moral que Gogol a voulu donner à son œuvre : sans entrer dans le détail, nous pouvons dire que, possédé de l’amour de la Russie, l’auteur des « Ames mortes » a rêvé de créer des types exemplaires de l’homme russe.
Quand j’aurai ajouté que l’œuvre de Gogol est douée d’une vie intense ; que l’on y rencontre des personnages dont le caractère étudié avec une minutie déconcertante atteint aisément l’universel ; que l’auteur y emploie sans fautes une science du comique, un humour auxquels je ne connais pas d’équivalents dans d’autres littératures ; qu’au surplus on la sent toute baignée dans l’esprit d’amour, l’esprit proprement chrétien, qui fait l’auteur s’incliner sans aversion vers tous les hommes quels qu’ils soient, - j’en aurai dit assez pour que la belle traduction que nous en offre M. Mongault suscite votre intérêt et, bientôt, votre admiration.
Robert Marin
Livres reçus :
Dostoïevski. Les Possédés. Traduction de M. Jean Chuzeville. J’en parlerai prochainement.
Pirandello. On tourne (Editions du Sagittaire). Roman assez curiment composé. La vie n’y manque pas mais des « idéologies » par trop nombreuses en arrêtent à chaque instant l’essor. Ce livre est comme un tissu rayé irrégulièrement : au premier regard cela amuse mais, bientôt, quelle fatigue !
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 26 février, où il occupe la page 3, colonne a-e.

Le roman d’André Gide [1869-1951] est paru aux Editions de la Nouvelle revue Française. Denoël lui consacre deux chroniques, pour l’éreinter [cf. celle du 5 mars].
« Les Faux-Monnayeurs par André Gide [1] »
En dépit des embûches que ce livre tend à la critique et au lecteur, en dépit surtout de la confusion qu’un effort soutenu veut ici créer, je crois qu’il est aisé de discerner le rang de ces Faux-Monnayeurs que nous étions quelques uns à attendre avec plus que de la curiosité. Sans doute, il est tôt pour en parler. Nous manquons de recul. L’œuvre profite encore d’une nouveauté dont je ne sais pas si elle est uniquement formelle : cependant les points de comparaison qu’elle nous commande en grande instance, m’apparaissent si nettement définis que malgré les brumes dont s’entoure l’objet à comparer, une longue ignorance n’est pas possible de son poids et de son volume, non plus que l’erreur au sujet de sa situation. Pour le détail, Les Faux-Monnayeurs révèlent un grand nombre d’ambitions dont le degré varie. Comment n’en pas négliger ? On ne trouvera pas ici une étude, mais des notes, des indications sommaires ; je m’en excuse.
Dans son feuilleton des « Nouvelles Littéraires », M. Edmond Jaloux a réussi à dire l’essentiel de cette œuvre dont la complexité calculée ne laisse pas d’embarrasser. Au cours de cet article, où s’exercent une intelligence déliée et une sympathie que rien n’abat, M. Jaloux détermine avec la plus grande clarté le dessein de l’auteur des « Caves du Vatican ». L’admiration, que suscite la beauté de l’effort, lui enlève, me semble-t-il, un peu de sa perspicacité quand il s’agit de préciser le résultat atteint par cet effort même. Lorsque M. Charles du Bos loua chez Marcel Proust le « courage de l’esprit », nous étions à notre aise, car nous savions quelle magnifique récompense cette vertu avait trouvée. Force nous est de constater qu’il en va autrement ici. Quelles que soient les différences entre « La Cousine Bette » et « Phèdre » par exemple, on pourra toujours, sans ridicule, rapprocher ces deux œuvres ; mais qui voudrait - autrement que pour signaler une influence superficielle - parler de Dostoïevski, à propos des « Faux-Monnayeurs » ?
Laissons les Russes. Voyons chez les Anglais : ce ne sera certes pas l’œuvre de Dickens qui nous permettra le rapprochement. Meredith ? Elliot ? Non plus. Hardy, peut-être, ou Conrad ? Pas encore. Quoique M. Gide ait emprunté divers procédés à ces auteurs, il ne semble pas nécessaire de conclure à l’identité de valeur de son livre et d’œuvres comme « Lord Jim » ou « Jude l’Obscur ». En Angleterre, il n’y a vraiment qu’avec Daniel de Foë, celui qui écrivit « Lady Roxana » que l’on puisse tenter une comparaison : encore la supériorité ne restera-t-elle pas au Français. Demeurons en France, et ne cherchons pas trop haut. Ce livre, qui ne voudrait ressembler à rien, rend un son pareil à celui que rend l’œuvre de M. Roger Martin du Gard, « Les Thibault ». Sans doute, le livre de M. Gide diffère par la conception; on y voit un autre goût de la nouveauté, une autre ampleur et une richesse plus grande mais, à l’examen, ces qualités n’apparaissent pas assez développées pour interdire le rapprochement. Et d’un autre point de vue, c’est aux romans érotiques du dix-huitième siècle qu’il faut comparer cette œuvre où l’abondance des événements empêche la profondeur.
M. Gide a, au sujet du roman, les meilleures idées : il en expose plusieurs dans « Les Faux-Monnayeurs », il en exprima déjà un certain nombre dans ses livres de critique et, singulièrement, dans son «Dostoïevski». Il nous prouve aujourd’hui la difficulté de leur application et, quant à son chef, l’impossibilité. Quand il faudrait du génie, M. Gide nous offre son talent. Jusqu’à présent cet esprit, qui a fait agir plus qu’il n’a agi, possédait le sentiment exact de ses limites. Jamais, il n’avait tenté de les dépasser. Aussi lui devions-nous des récits parfaits, dont «La Porte étroite» demeurera comme le chef-d’œuvre. M. Gide juge sévèrement ses œuvres passées. « Les livres que j’ai écrits jusqu’à présent, dit Edouard, le héros principal des « Faux-Monnayeurs », me paraissent comparables à ces bassins des jardins publics d’un contour précis, parfait peut-être, mais où l’eau captive est sans vie. A présent, je la veux laisser couler selon sa pente, tantôt rapide et tantôt lente, en des lacis que je me refuse à prévoir ». Pour continuer cette allégorie, je dirai, sans ironie, que M. Gide endigue à plusieurs reprises cette eau sans force et que, lorsqu’il la laisse couler, ses flots trop limpides ne montrent que l’aridité du sol qu’elle recouvre. En voici des exemples.
Et d’abord la conception du livre. « J’invente, dit Edouard, un personnage de romancier, que je pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire. » Ce que M. Gide raconte, est pour Edouard comme la vie, comme la réalité. Edouard a, de croire à l’existence de ces personnages et de ces événements, des raisons dont la principale me paraît être la volonté de M. Gide. L’idée était ingénieuse, pour renforcer la crédibilité ou mieux, l’authenticité de sa parole, de confier au personnage principal le soin de l’interpréter. Pierre Louys, en publiant ses « Chansons de Bilitis », ne les présenta-t-il pas comme traduites du grec ? Et les notes critiques dont l’ouvrage était enrichi, ne serait-ce pas elles qui facilitèrent l’admiration du lecteur ? Malheureusement, nous ne découvrons pas dans le récit que fait M. Gide des motifs d’excitation aussi puissants que ceux qu’Edouard y recueille à chaque instant. M. Gide n’a pu se détacher d’Edouard : malgré les travers dont il afflige ce héros, nous voyons trop comme il lui ressemble. La réalité qui arrive à Edouard comme la simple réalité nous parvient à nous comme une réalité déformée. Il nous paraît inutile que le personnage principal ou l’auteur s’applique encore à l’interpréter puisque, déjà, il le fit. Cette critique, d’ailleurs, sollicite la nôtre. Elle l’obtient, mais qui ne porte plus sur cette réalité mais bien sur la façon dont on veut nous l’imposer. Et pour finir, nous ne verrons dans cette conception, qu’une habileté, le plus souvent impuissante à entamer notre froideur.
C’est aussi que les faits qui nous racontés n’atteignent, pour la plupart, qu’une valeur d’anecdote. Et, pourtant, quels efforts M. Gide ne fait-il pas pour leur insuffler une vie profonde ! Encore une fois, le défaut ne gît pas dans la forme. L’auteur des « Faux-Monnayeurs » sait conter et, ce qui est bien plus difficile, styliser ses personnages et son récit. Bien que le dialogue reflète un peu trop fidèlement la réalité, il s’en écarte assez pour prendre parfois un ton d’humanité, qui saisit. Comment, alors, M. Gide ne parvient-il pas à rendre un événement dans sa complexité ou, tout au moins, dans une partie de celle-ci ? Besoin de simplification, goût de la ligne pure ou, peut-être, attitude « a priori ».
Des exigences typographiques me forcent d’arrêter ces notes ici. Je les compléterai la semaine prochaine. Mais que l’on n’aille pas conclure du ton de ces lignes que « Les Faux-Monnayeurs » ne commandent pas le plus grand intérêt. Les indications qu’ils contiennent ne seront pas perdues. Et en dehors de cela, ce livre vaut par des intentions morales : il me sera agréable de les signaler.
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 5 mars, où il occupe la page 3, colonne a-e.
« Les Faux-Monnayeurs par André Gide [2] »
Je me demandais, la semaine dernière, en terminant ma chronique au sujet des « Faux-Monnayeurs », comment il se fait que la plupart des événements qui composent la trame de ce roman, s’y paraissent rapporter d’aussi grêle façon, comment ils se présentent à nous, si pauvres de résonnance, de mystère et pour tout dire, de signification. Aucun des actes de Bernard, d’Olivier ou d’Edouard, ne conduit à cette émotion que les gestes de «L’Immoraliste » ou d’« Isabelle » ne manquaient pas à déclencher. A plusieurs reprises, au cours de son dernier livre, M. André Gide assure le lecteur de l’excellence de ses intentions. Il le prévient qu’il se soumet à ce qu’il faut bien appeler « l’inspiration », qu’il abandonne sa personnalité, qu’il se veut oublier devant les acteurs du drame dont il se fait le narrateur. Le lecteur aurait peut-être aimé de comprendre cela sans avertissement. Quoi qu’il en soit, devant l’œuvre accomplie, il se voit contraint de dire que M. Gide n’a pas tenu sa promesse ou qu’il l’a tenue avec trop peu de générosité pour qu’on lui en marque de la reconnaissance. Ou bien l’auteur des «Faux-Monnayeurs» n’a pas su, malgré son désir, vaincre son goût le plus habituel ; ou, simplement, ce qu’il a trouvé au fond de lui-même, cela que le « démon » lui a accordé était par trop maigre. Je crois que le vice de cette œuvre tient à ces deux causes.
M. André Gide s’est-il soumis, comme il se le proposait et comme il le devait, à ce hasard qui, par ailleurs, lui a été si favorable ? Au lieu du naturel, de l’aisance que l’on voudrait y trouver, on remarque, tout au long de cette œuvre, l’artifice le plus étudié. Pas la moindre confiance en soi, mais un besoin de critique qui n’a de cesse que tout ne soit détruit ou en voie de mort. Jamais les lecteurs d’André Gide, pourtant accoutumés à ses préparations, à cet art savant des moindres effets, n’auront été sollicités avec autant d’insistance.
Que ces précautions aient pour objet de s’insuffler l’intérêt ou l’enthousiasme, ou l’indignation, elles provoquent, toutes, l’agacement. Et ce souci constant de l’effet, par cela seul qu’il est visible, suspend le cours d’une vie déjà précaire. M. André Gide use souvent des procédés de la comédie italienne (Ces coïncidences qui paraissent invraisemblables quand on en lit le récit et qui pourtant sont fréquentes). Je ne le lui reproche pas. Est-ce que les conversations surprises par l’auteur d’A la recherche du temps perdu nous gênent le moins du monde ? Il nous gêne de voir que M. Gide adopte ces procédés, non parce qu’en effet ce sont eux qui se présentent les premiers à l’esprit, mais, parce qu’en les choisissant, on pourra se targuer de sincérité ou de parfaite docilité à l’inspiration. Cette ruse et mille autres ne m’arrêteraient qu’un instant si je découvrais d’autre part des motifs d’admiration.
Quand M. Gide raconte les divers épisodes de son roman, il ne les réduit pas à la dimension convenable, il les ampute. Il accomplit sur la réalité des coupes, mais toujours au même endroit et toujours dans le même sens. Comme cet acte se répète avec une régularité en quelque sorte nécessaire, on en arrive à une impression d’uniformité. Une nouvelle convention se crée, mais si odieuse, si pénible qu’on se prend à regretter celles des autres romanciers. Lisez d’affilée trois cents pages de Faublas ou des Liaisons dangereuses, je serais bien étonné si elles ne vous jetaient pas dans la même fatigue que trois cents pages des « Faux-Monnayeurs ». Cette curiosité qui ne s’adresse qu’à un côté de l’individu, immobilisera l’écrivain dès qu’elle manquera d’aliment. Et ainsi s’expliquent ces lignes où s’étale l’affectation la plus outrée : « Passavant... autant n’en point parler, n’est-ce pas ? Rien n’est à la fois plus néfaste et plus applaudi que les hommes de son espèce, sinon pourtant les femmes semblables à Lady Griffith. Dans les premiers temps, je l’avoue, celle-ci m’imposait assez. Mais j’ai vite fait de reconnaître mon erreur. De tels personnages sont taillés dans une étoffe sans épaisseur. L’Amérique en exporte beaucoup... etc. » Je voudrais bien savoir comment les défenseurs des « Faux-Monnayeurs », s’il s’en trouve, feront pour expliquer cette attitude. Comment admettre qu’un écrivain introduise consciemment dans son œuvre des personnages dénués de vie. Notez que je ne parle pas ici des autres personnages comme « Laura Douviers» dont le caractère et les gestes sont aussi fort conventionnels. Je ne connais pas une seule grande œuvre où un personnage soit présenté de la sorte. Pour les créateurs, il n’y a pas d’hommes tout faits, ce sont eux qui les font.
Je me trompe peut-être. J’ai trop d’admiration pour certains livres de M. André Gide pour ne pas vouloir l’étendre à une œuvre qu’il doit considérer comme capitale. « En art, il n’y a pas de problèmes - dont l’œuvre d’art ne soit la suffisante solution », écrivait-il jadis. Je ne peux me défendre de croire que tous les problèmes posés par « Les Faux-Monnayeurs » attendent encore une solution. Ce qui fait le plus grand intérêt de cet ouvrage, c’est une étude, beaucoup plus abstraite que l’on ne pourrait le penser au premier abord, de l’adolescence et de ce qui la compose. Comme le disait M. Edmond Jaloux : « Cette mauvaise ivresse, ce cynisme, ces grands élans, ces beautés, ces défaillances, ce désir de jouer avec la vie, ce besoin de s’affranchir de tous les liens, tout cela M. André Gide l’a étudié de la manière la plus subtile et la plus vaste. »
Et j’ajouterai que M. Gide a noté, bien subtilement aussi, cet équivoque attrait et invincible que les tout jeunes gens exercent sur un homme mûr. Mais qui ne voit le caractère accessoire de tout cela ?
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans Liège-Universitaire du 14 mars, où il occupe la page 1, colonne b-c.
Peintre de paysages né à Liège, Guillaume Detilleux [1886-1961] n’appartient à aucune école. On a qualifié sa peinture de « décharnée » et de « squelettique » : ses compositions offrent la particularité de montrer des paysages dépouillés de toutes leurs contingences : heure, temps, saison, atmosphère. On ne voit pas, chez cet artiste, ce qui a attiré Denoël, qui aime les peintures robustes et pleines de santé d’un Mambour, par exemple - sauf l’originalité.
« Guillaume Detilleux »
C’est un métier, paraît-il, que de parler de peinture. Il y faut un vocabulaire technique, un ton d’oracle et toutes sortes de façons compliquées dont je n’ai pas l’habitude. Ne craignez pas que je vous découpe un tableau en plans, en volumes et en éclairages. Je laisse à d’autres ces exercices. C’est une tâche différente qui me sollicite et bien plus belle : il s’agit pour moi de désigner un talent, de le montrer sous sa face la plus vraie et de vous inviter à l’admiration qui me possède.
En art, quel que soit le procédé employé, je réclame de l’artiste qu’il me montre du neuf et que cela vive. A quoi bon s’encombrer de cadavres ou d’avortons ? La peinture, surtout, exige une vue particulière, une domination spéciale de l’artiste, sans laquelle son œuvre ne sort pas du néant.
Guillaume Detilleux vient de faire sa première exposition au Cercle des Beaux-Arts. Que ses toiles révèlent un métier étonnant, une aisance à peindre qui confond les plus avisés, cela ne me regarde pas. Mais, si par leur secours, je pénètre dans un monde qui, auparavant, n’existait pas pour moi, si elles éveillent au plus profond de moi-même des échos que j’ignorais, une seule attitude m’est permise : celle de l’admiration. Soyez assurés que je ne m’en priverai pas.
Guillaume Detilleux ne s’inspire de personne, sauf de lui-même. Il écoute son instinct le plus secret, celui-là qui est le plus difficile à entendre, recouvert des feuilles mortes, de la pourriture de la convention. Il faut voir comme il se refuse à la facilité, comme il s’interdit tout clin d’œil à un monde déjà décrit. Il travaille avec un courage, beau en lui-même, mais plus beau encore par ses résultats : chacune de ses toiles est le fragment d’un univers, tout plein de mystère, mais où il y a place pour la vie. Chacune nous apporte, petite ou grande, une surprise comme la lumière au sortir d’une cave. D’abord, nous écarquillons les yeux, mais ce n’est pas longtemps: cette présence nous devient familière et déclenche notre joie la plus pure. A quoi cela est dû, je n’en sais rien. Je me garderai de diminuer mon plaisir en l’analysant. Je ne vous décrirai pas les tableaux de Guillaume Detilleux, je ne tenterai même pas de les évoquer. Les mots n’ont rien à faire ici, que de vous décider. Si vous avez des yeux, allez voir.
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 14 mars, où il occupe la page 3, colonne a-e.
Le livre de Delteil [1894-1978] est paru chez Albert Messein dans la collection « La Phalange ».
Celui de Fernand Divoire [1883-1951] a été publié en 1925 par Simon Kra aux Editions du Sagittaire dans la collection « Les Cahiers nouveaux ». Le livre auquel fait allusion Denoël est l’Introduction à l’étude de la stratégie littéraire, paru en 1912 chez Sansot : c’est un recueil satirique qui recense toutes les recettes pour triompher dans la vie littéraire.
« Mes Amours... spirituelles par Joseph Delteil -
L’Homme du monde par Fernand Divoire »
Dans son enfance, Joseph Delteil a beaucoup joué, et à toutes sortes de jeux, avec la langue française. Cela se passait au soleil dans un décor d’arbres et d’herbe. La chaleur aidant, bien des recoins se révèlent, bien des replis secrets se dévoilent. Maintenant qu’il la possède, cette langue française, ses anciennes familiarités le servent magnifiquement à lui faire dire ce qu’il veut, à lui faire avouer les hontes les plus cachées ; cela sans ruse, sans circonlocution. Il lui suffit de parler avec l’accent de la joie. Il lui suffit d’user de ce ton dru, de ces propositions absolues. Nous reconnaissons son «style», je ne dis pas son écriture, à vingt mètres.
Ce qui distingue Joseph Delteil de ses contemporains, à part sa langue à forte saveur campagnarde, c’est, je crois, le goût de la vie, et surtout le goût du grand. Il s’avance bardé de partis pris et il donne à droite et à gauche de forts coups de poing à l’intelligence, à l’esprit du boulevard, aux esthètes. Un instinct l’écarte de tout ce qui ne jaillit pas, de tout produit de pur artifice. Son encre pâlit, quand elle rencontre le mesquin. Il n’est à l’aise que dans les vastes sujets ou les espaces largement balayés d’air. Les poumons, pour respirer, réclament le ciel et les étoiles. Ajoutez à cela un optimisme solidement fondé, un rire puissant, qui met toutes ses dents à l’air et son cœur. En voilà assez pour aimer Delteil et tout ce qu’il écrit.
Lisez Mes Amours... spirituelles. Ce n’est pas un grand livre, c’est un recueil d’articles, de contes, de vers, mais vous le goûterez, et très vivement, à cause de sa franchise, de sa verdeur et de la poésie qu’il capte à chaque instant. Il contient des notes sur Pierre Mac Orlan, Max Jacob, le peintre Delaunay, Philippe Soupault, Jacques Rivière, un plan du Xe arrondissement (une merveille), le « Discours aux oiseaux » par St-François d’Assise et des films et un chapitre inédit de ce livre extraordinaire : Sur le fleuve Amour. Et pour vous séduire plus sûrement, je vous ferai lire cette page sur Max Jacob : [suit un long extrait du livre].
Cette page, que j’ai dû mutiler, n’est-ce pas qu’elle suscite une image merveilleusement vraie du poète du «Cornet à dés » et du « Laboratoire central » ? « Mes Amours... spirituelles » contiennent, comme celle-là, plusieurs raisons de plaire.
*
Il y a des années que je connais le nom de M. Fernand Divoire. Au hasard des jeunes revues, j’ai lu quelques uns de ses beaux et curieux poèmes. Comme tout le monde, je sais qu’il écrivit un traité fameux de «Stratégie littéraire». Je n’ai jamais pu me procurer ce traité non plus que les autres livres de M. Divoire. Je le regrette d’autant plus que la lecture de « L’Homme du monde » m’a ravi. C’est un petit livre mais tout pénétré de la poésie la plus authentique. L’auteur y a mis une préface fort courte : « C’est de la prose », sans doute à l’usage du critique qui s’empresse de crier à l’erreur ou, s’il n’est pas poli, au mensonge. Non que les notes, les petits tableaux, les réflexions plus que malicieuses qui composent ce recueil, soient des vers ou relèvent du genre «prose poétique ». Le mystère de cette réussite est plus difficile à trouver qu’un premier contact ne pourrait le faire croire. On ne s’en tirera pas avec une vague classification.
Les seuls miracles dont nous jouissons aujourd’hui, nous les devons aux poètes. Ouvrons les yeux. Devant nous, ils créent la vie, ou ils la ressuscitent. Parfois, il leur faut de longues incantations. A M. Divoire il suffit souvent de quelques mots, de quelques phrases. La poésie, il l’appelle du ton le plus simple. S’il la sollicite, c’est par des mots familiers, des gestes que ne dépare aucun tragique extérieur. Mais sa voix connaît des sonorités si humaines, tant de grâce, en dépit des brusqueries, enveloppe sa parole que la poésie ne résiste pas, qu’elle caresse de sa présence comme une lumière, ce livre où l’auteur considère quelques uns des plus rares spectacles du monde. Si je vous donnais le nom de ces spectacles, vous seriez étonnés. En effet, leur rareté ne provient que de la mauvaise attente qu’on leur accorde généralement. Il faut, pour que rien de leur vertu ne nous échappe, tout le zèle, toute la persévérance, toute la présence d’esprit du poète. M. Divoire a bien raison d’écrire après avoir évoqué de la plus vivante façon la figure d’un autre poète :
« Et pourtant...
Cendrars, j’ai aussi un genre de forêt, et un genre de croix du sud, et un genre d’espace.
En attendant. »
Suivez M. Divoire dans son « monde », vous en reviendrez, le cœur battant, l’esprit bellement ému et tout prêt à la reconnaissance.
Robert Marin
Article signé Robert Marin paru dans la rubrique « Chronique des livres » de Liège-Universitaire du 19 mars, où il occupe la page 3, colonne a-e.
L’édition étudiée est celle de Jean Chuzeville parue en 1925 chez Bossard dans la « Collection des textes intégraux de la littérature russe ».

« Les Possédés suivis de La Confession de Stavroguine par Féodor Dostoïevski »
J’ai déjà eu l’occasion de signaler ici [cf. l’article du 19 février], à propos des Ames mortes notamment, les excellentes traductions que la maison Bossard nous offre dans sa « Collection des textes intégraux de la Littérature russe ». Cette initiative est d’autant plus intéressante que nous lui devons la révélation de plusieurs œuvres d’un très grand intérêt et, par ailleurs, la restitution des textes que des éditeurs peu scrupuleux n’avait pas craint de mutiler. Grâce à M. Mongault nous connaissons complètement Les Frères Karamazov ; M. Jean Chuzeville nous apporte aujourd’hui Les Possédés.
Parmi les grands romans de Dostoïevski, L’idiot, Les Frères Karamazov et Crime et châtiment, Les Possédés tiennent une place très spéciale, non pas par la composition générale qui, me semble-t-il, y est moins achevée, non plus par le détails des innombrables personnages que l’on y rencontre. En effet, il règne dans Les Possédés comme une sorte de confusion - peu gênante d’ailleurs à la lecture - qui tient et au souci que l’auteur apporte à la préparation de chaque événement, et à la complexité de l’action principale. Nous ne trouvons pas dans Les Possédés, cette progression magnifique, cette montée lente vers un conflit supérieur si pas unique, qui éclate avec violence dans les autres romans de Dostoïevski.
Nous assistons à une série de conflits, individuellement amenés de la manière la plus dramatique, mais dont la résolution fragmentaire nous arrête aux dépens du reste de l’action. Dans la construction des personnages même, tous doués d’une vie étonnante d’ailleurs, mais qui n’est pas toujours poussée au degré extrême d’intensité comme dans Les Frères Karamazov, il semble qu’il y ait aussi une sorte de ralentissement à l’activité créatrice. Sauf Stavroguine qui peut prendre place à côté des grandes figures de Dostoïevski, comme Raskolnikof, ou le Prince Mirichkine, il semble que les autres caractères, pour puissants qu’ils soient, n’obtiennent pas (toujours d’un point de vue technique), cette inexprimable plénitude, cette richesse d’être qui confond. Tout ceci demanderait pour être justifié, de longs développements : ainsi faite, la remarque peut paraître inexacte. Mais il ne faut pas oublier que le génie est ici comparé à lui-même : quelle que soit l’immense valeur des Possédés pris en eux-mêmes (ce livre seul égale un homme aux plus grands), si on les place à côté des autres œuvres de maîtrise, il faut bien dire qu’ils pâlissent un peu.
Mais une fois ces considérations techniques terminées, il éclate que dans aucun de ses romans, Dostoïevski n’a réussi à créer une atmosphère aussi violente, aussi tendue. On sait que ce livre présente la peinture de deux sortes de conflits, conflits d’ordre familial, et conflit d’ordre social. Mais, ce qui fait le fond du livre, ce qui lui donne toute sa résonnance et toute son ampleur, c’est la pensée profonde qui l’anime. C’est ici que Dostoïevski a le plus clairement exprimé ce que l’on peut appeler sa « philosophie », et cela de la manière la plus vivante et la plus dramatique. S’il fait exposer ses idées par un Chatov ou un Kirilov, ne croyez pas que ces personnages se transforment, comme souvent dans le roman français, en rhéteurs soucieux de composer des discours parfaitement logiques et parfaitement inutiles.
La pensée que Dostoïevski ordonne à ses personnages de traduire, il l’a incorporée à leur vie, à leurs passions, à leurs vices ; et leurs paroles deviennent en quelque sorte nécessaires à l’explosion du drame. Si un Chatov ne raisonnait pas comme il le fait, si Kirilov ne nous donnait pas théorie de « L’homme-Dieu », il est incontestable que la valeur de ces deux personnages en serait diminuée et, par suite, la force des épisodes où ils tiennent la première place. Quelle est donc la pensée que nourrit cet épouvantable tableau, à quel ordre obéissent donc les convulsions qui peuplent ce roman des gestes de la fureur et du désespoir ? C’est la théorie la plus chère à Dostoïevski et qui apparaît à des degrés divers dans tous ses livres, à commencer par Crime et châtiment, comme le dit parfaitement M. Boris de Schloezer.
Dostoïevski avait bien autre chose à faire qu’à peindre les révolutionnaires ou à éclairer les mystères de «l’âme russe » : c’est sa propre existence qui était en jeu et l’existence de Dieu et celle de toutes les valeurs vitales et métaphysiques qui, à ses yeux, tombaient si Dieu n’était pas. Toute la question pour lui est de savoir si l’homme peut vivre sans Dieu, et Les Possédés ne sont en somme qu’un acte d’accusation contre le Diable, contre cet esprit de néant que Dostoïevski sentait en lui, qui le tentait et que jamais il ne parvint à vaincre... Dostoïevski veut démontrer (à soi-même plus encore qu’à nous) que, détaché de Dieu, l’homme aboutit au crime, à la folie, à la mort, et s’il poursuit les révolutionnaires russes de sa haine, c’est qu’ils incarnent pour lui ce désir de l’homme de s’organiser sans Dieu, c’est-à-dire contre Dieu.
C’est peut-être dans le personnage de Stavroguine, figure hallucinante et terrible, que Dostoïevski a poussé le plus loin la mise en œuvre de sa théorie. Nous le voyons encore mieux maintenant qu’à la suite des «Possédés» nous pouvons lire l’horrible « Confession de Stavroguine ».
Remercions M. Jean Chuzeville (1) de nous avoir donné une traduction aussi claire, aussi vivante de cette œuvre gigantesque.
Robert Marin
(1) Notre plaisir serait plus complet encore si une courte notice (comme on l’a fait dans la même collection pour d’autres œuvres) indiquait la situation exacte du livre dans l’œuvre du romancier, précédait la traduction.
Nouvelle signée Robert Marin parue dans les numéros de mars [p. 89-106] et avril [p. 275-292] de la revue littéraire bruxelloise Sélection.
Elle avait été remarquée par Léon Pierre-Quint qui, écrit Denoël en avril 1926, voulait la publier dans la collection « Les Cahiers Nouveaux » qu'il dirigeait aux Editions du Sagittaire.
Cette longue nouvelle est dédiée à Jacques Collet, un ami liégeois dont nous ne savons rien, sauf par un courrier du 6 novembre 1927 à Victor Moremans où il écrit : « Mon ami Collet qui vient de se marier a passé 15 jours chez moi avec sa femme. »
Le texte est en partie autobiographique mais, si Albert/Robert est aisément identifiable, Beïle, la Juive, qui est rousse aux yeux verts, comme Cécile Brusson, ne paraît pas lui emprunter d'autres caractéristiques. Denoël la décrit déjà trois mois plus tôt dans « Portrait » où, comme ici, elle appelle ou personnifie la mort .
Le héros inattendu de cette histoire est, en réalité, le père du narrateur, que Robert Denoël fait mourir accidentellement, et qui est le déclencheur du récit.
Pour Jacques Collet.
Nouvelle.
I.
Le front bas, comme il sied au cortège des morts.
Joséphin Soulary (1815-1891).
A peine débarqué, Albert endossa la douleur que sa famille lui tendait comme un pardessus. L'oncle Emile donnait enfin sa démission de parent-le-plus-proche-de-la-victime ; son ventre redevint souple, sa barbe noire coulait avec une nouvelle abondance. Il conduisit Albert à la chambre où le cadavre régnait sur deux ombres agenouillées et le lui confia.
La surprise n'avait pas atteint à son point mort : le feutre des voix s'usait à peine. Ce n'est que le lendemain que l'antichambre retentit du murmure poli des salles de concert. Des habitudes venaient d'être imposées dont le provisoire exagérait la difficulté. Albert n'apportait que son ignorance et sa fainéante imagination. La Tante Julie, qui usait d'un face-à-main dès dix heures du matin, le secourut. Grâce à cette collectionneuse d'attitudes, il arriva à s'acquitter des premiers gestes. Et; dans la suite, revêtu de son uniforme d'orphelin, il fit l'exercice honnêtement, sans que personne l'engueulât.
Le temps était froid, qui lui permettait de grelotter quand s'embarrassait une conversation à sens unique. Impuissant à en varier le thème fondamental, il s'essayait aux fioritures. Aux femmes, il distribuait des détails sur l'accident et leur abandonnait le soin d'y coller de vieilles étiquettes salies. Certaines tiraient de leur œil une larme comme une crasse et d'autres, les mâchoires oscillantes, embrassaient sur les joues leurs vivants. Il les accompagnait jusqu'au palier où il inclinait vers leurs fourrures une dernière reconnaissance. Sa recette augmentait d'une représentation à l'autre. L'oncle Emile qui le jugeait en homme officiel ne cachait pas son estime: il parcourait le salon, en proie à des hochements de tête et à des soubresauts de vieille automobile. Albert en vint à s'admirer, lauréat de la douleur, distançant tous les concurrents de la famille. Devant une psyché il s'adressa des hommages : ses yeux de tuberculeux, sa peau maigre que rehaussait le poil et, offert à la vitrine de son visage, ce grand deuil.
Aux messieurs - entre hommes, n'est-ce pas ? - il parla d'heure marquée. Il bâtissait des sentences avec des décombres de philosophes. Un jurisconsulte, qui avait du rhumatisme dans le bras, cita Sénèque. Brutalement, il lui renvoya Montaigne ; écrasé, le vieillard rampa jusqu'à la porte.
Quand il redoutait quelqu'un, il disait : « Voulez-vous le voir ? » Et il montrait le cadavre comme une rareté. Tous filaient la tête plus haute, ce nouveau répit dans la poche.
A l'heure du dîner, Albert déposa une partie de ses armes. Il s'assit à côté de sa mère. Elle ne disait rien mais il détesta ses joues enflammées et son mouchoir. En face de lui son très jeune frère menaçait de croire à la considération qu'on lui témoignait. De la nourriture naquit sur les assiettes, tout à coup les verres furent pleins de vin rouge. D'où viendrait la première plaisanterie ? Un souvenir d'enfance de l'oncle ouvrit la porte aux sourires. La gaieté passa la tête. Mais la tante toussa.
Ils se mirent à composer une image du mort ; chacun fournissait une couleur, un trait. Elle fut flatteuse comme pour un jubilé, comme si, devant une coupe de champagne, il avait pu remercier d'un geste de la main et promettre une augmentation de traitement. Quand on s'aperçut que l'on parlait à l'imparfait, la douleur générale se raffermit. Albert se taisait : il se demandait pourquoi le mot « condoléance » s'emploie le plus souvent au pluriel.
*
Il sortit du sommeil comme d'un bain de boue et se hâta vers la douche. Tandis qu'il se frictionnait, les souvenirs, un à un, se rabattaient sur sa liberté. Il raccourcit ses gestes, épargna ses mouvements. Le courrier du matin lui livra un vocabulaire dont la richesse ne suffisait pas à une évasion. Aussi répondit-il au curé qui lui présentait ses consolations et secours tarifés : « Oui, oui, certainement, ne voulez-vous pas voir ma mère ? ».
Il déterrait de son cerveau des formes de pistils, de sépales et les principaux types de la famille des composées, quand il vit l'oncle retrouver le tic de se gratter une rainure du front. L'atmosphère devait perdre en densité. La Tante balança sa tête expérimentée et offrit de la force sous l'espèce d'une vieille liqueur. La cuisinière cassa quelque chose dans sa cuisine. Une heure s'affaissa lentement comme un terrain. Les dernières cellules du cadavre perdirent la vie.
Tout le monde rebondit lorsque des spécialistes clouèrent la bière. Le bruit des marteaux, si lancinant, rouvrait la souffrance dans les crânes. Il partagea cette sensation, la perçut vulgaire et sentit une amertume dégoûtante couler le long de son corps jusqu'à ses pieds.
L'ordonnateur de la cérémonie remplissait pompeusement son rôle et sa tunique. Albert s'étonna de l'entendre prononcer des phrases usuelles au lieu de vers de Victor Hugo. Pour la première fois de sa vie, il se trouva dans la rue, la tête découverte il est vrai, entre un vieillard et un homme mûr. Les saluts de la foule comme le chant ignoble des prêtres le stupéfiaient. Il crut saisir la solitude à l'église. Le cri rugueux des orgues, projeté contre les voûtes, retombait sur les dalles comme du plâtras ; des grappes de cierges, heurtées au passage, frémirent. Il s'y attacha pendant un quart d'heure, et à la mimique de l'officiant, aux fumées d'encens, aux dimensions du catafalque. Toujours plus lourds à ses épaules, il sentait ses parents, l'assistance curieuse, avec l'interdiction de tourner la tête. Des envies extravagantes (Foutez donc tous le camp ! Si on dansait !) se résolurent en un malaise. Il connut le poids de ses intestins et leur situation dans l'économie de son corps.
C'est alors que le Dies Irae s'avança à l'allure des processions. D'habitude la vertu de ce chant gagnait au plus lointain de lui-même de chaudes impressions endormies, d'un baiser au front les réveillait vertes. Elles ouvrirent un œil, étirèrent une paresse de cent ans ; une exigence de bachelier (la portée exacte du mot favilla ?) les repoussa net dans la lourdeur.
Il s'appliqua de nouveau. « Mon père est mort », murmura-t-il dans sa poitrine. Ce fil trop épais manqua l'aiguille. Il rusa : « Mon père n'est plus ». Refoulé jusqu'à un professeur de cinquième qui donnait des exemples d'euphémisme, il perdit courage et s'assit. Le cimetière, les deux discours, les pelletées de terre, les « merci monsieur, merci cher ami », le déjeuner encore au milieu de parents inconnus et décorés, s'entassèrent lentement, comblèrent trois heures. La maison avait hâte de reprendre sa coutume. Hors les vêtements des convives, une odeur et la disposition trop minutieuse des bibelots sur la cheminée, les services d'un tapissier et de la servante avaient effacé l'événement. Albert vit poindre sa fuite.
On parla d'affaires en retard, de retour. Malgré les instances de la Tante Julie, la mère d'Albert voulut retourner chez elle au début de l'après-midi. Albert allégua des notes à prendre - il venait rarement à Paris - pour repartir par le train du soir. Sa mère se résigna. Sur les dernières larmes dédiées à un mort qui n'avait jamais existé, on se sépara.
II.
Le printemps inquiet paraît à l'horizon.
Alfred de Musset.
Il les quitta. Il croyait les avoir abandonnés. Il se sentit rafraîchi, neuf, avec des aptitudes énormes. Il consacra les débuts de sa liberté à une marche saccadée. L'air lui tapotait le visage : il fut heureux pendant trois minutes.
Il arriva sur un boulevard où le moment suscitait des combats. L'ombre gonflait peu à peu son domaine. Des odeurs de toute provenance se fondirent sous le vent en un alliage épais. Aux façades, violemment sautèrent des lumières, qui y demeuraient accrochées, et dans le ciel et sur les trottoirs. Des pans de clarté croulèrent pour se redresser au milieu d'une rumeur de grande ville que les claquesons et les tremblements de terre nés des autobus désarticulaient. Un rythme qu'il n'aurait pu prévoir asservit son pas. Des visages coupés au ras de la nuit, soudain rouges, puis violets ou de cuivre, avec des yeux miroitants, invitent ses regards et partent. Avides, d'autres gagnent un instant la place froide, se bousculent, s'égaillent sur un grognement de troupeau.
Il n'osa agripper ce factice, ce renouvellement inexorable et vain de la rue : heurts, tourbillons, apparences sitôt touchées, sitôt défaites où la solitude gardait son poids. Mais il pouvait acheter les chrysanthèmes mal peignés que lui réserve cette devanture - il lui décerne un faible regard - refuser du feu à l'ouvrier - Je vous en prie, Monsieur - tâter les seins à la fille là-bas qui parle à une copine, se jeter dans l'alcool ou dans une maison de prostitution. Sa liberté n'était pas d'un usage rudimentaire. Il refusa, il refusa encore et chacun de ses refus en même temps qu'il fortifiait son espoir de gain, le rapprochait de la pauvreté, le ramenait sûrement à sa prison.
Il continua d'avancer. Il arrivait à l'extrême de la fatigue. Il vit ses parents le regarder de leurs yeux mal cuits d'où les larmes suintaient. Menacé par cette horde, il courait se réfugier dans un café, se distraire par l'estomac, parler au garçon, mais il rencontra Belhommet. Il connaissait le maniement de cet ami dont il suffisait de toucher un point pour que son énergie jaillît en gerbes et bouillonnements d'un contact agréable. Il s'élança vers lui comme un suppliant. Que cet être vivant lui communiquât sa vie, sa vie étrangère si pure ! Il lui posa une question anxieuse. Belhommet était disponible. Ce garçon précis et luisant comme un gobelet de nickel riait de plaisir et, déjà, précipitait dans le vide des gestes trop longs. Les trois heures qui le séparaient d'une femme allaient mourir sans se faire remarquer. Il se saisit d'Albert, le mena au café, choisit deux places et des boissons.
Puis soudain, très embêté :
- Tu es en deuil ?
- De mon père.
- Oh !
Mais Albert le prévint d'une phrase nette. Un instant surpris, Belhommet laissa choir comme un râtelier une banalité inopportune, la ravala en rougissant et repartit. En avant. Il se mit à parler seul. Généreux, il jeta son univers à la tête d'Albert comme un quartier de viande. Et, venant au détail, il fit surgir sa maîtresse, la planta toute remuante entre les verres, la lui donna. C'était une femme saine comme une vachère et fine avec laquelle il se battait tous les jours. Pour la présenter, il usa de comparaisons et d'images d'un modèle vulgaire, mais sa voix les accompagnait si précisément qu'elles rendaient un son efficace. Les mots sortaient tout nus de sa bouche et leur vigueur bâtissait des édifices solides. Il allait, il allait, toujours plus dur, plus net, proie d'une vitesse régulièrement accrue, comme un piston. La possession, l'attente, les rires, la colère se heurtaient sur son visage. Albert acquit en peu de temps une âme de spectateur, réduite à quelques témoignages, à des sentiments de collectivité. Quand la course de Belhommet aboutit au premier silence, il ressentit une gêne d'entr'acte. Il accepta une cigarette à bout de paille ; son visage se chargea de politesse ; pour lui, il avait déjà quitté le café. Il relisait le télégramme : « Viens. Ton père grièvement... ». Sa mère exprimait sa peine en signes atroces. Il la secoua comme une mèche de cheveux. Après une courte honte, déférence à l'Albert mécanique qu'il traînait partout, il ouvrit la porte à une femme nue. Elle accomplissait chacun de ses innombrables gestes. Elle parlait très vite en prononçant toutes les syllabes et sa bouche menue était si ronde qu'elle semblait siffler. Elle se couche. Elle n'est plus qu'une femme envahie par le plaisir. Ses seins détachables, eût-il dit, si tendre est leur contour, si mûres leurs couleurs, s'alanguissent, se relèvent au vent de sa poitrine. Sa gorge rit, quelle est cette fontaine ?, et de chauds éventails de plumes poussent l'air au long de ses hanches endormies.
Belhommet la creva. En quelques coups de crayon il dessina sur une réclame une coupe d'embryon de canard qui lui avait été présentée à son dernier examen. Il aurait voulu teinter le noyau des cellules au bleu de méthylène : il suppléa l'absence de ce colorant par l'encre de son stylo. Le résultat fut étrange et décoratif. Belhommet expliqua que son amie du mois précédent lui avait brodé un coussin d'après ce modèle. Et comme Albert exprimait de la curiosité :
- Viens chez moi, fit-il, je te le montrerai.
Albert abdiqua encore une fois et de bonne grâce. Ils sautèrent dans un taxi et en quelques minutes arrivèrent chez Belhommet. Son bureau, qui lui servait aussi de chambre à coucher, était tendu de toile grise comme les murs d'une salle d'exposition : en guise de tableaux il avait accroché çà et là des pièces de soie qui brillaient. Rien ne rappelait la double destination de cette chambre : le lit, grâce à un mécanisme, se rabattait dans un placard, une commode basse remplaçait la table de nuit et le lavabo s'abritait à l'intérieur d'une sorte de coffre-fort. Belhommet fit admirer cet aménagement. Il n'oublia pas de signaler qu'un curieux vase chinois, acheté Boulevard Richard-Lenoir, lui servait de pot de chambre. La trivialité de ce détail les fit rire. Il montra alors le coussin et une main d'homme qu'il avait volée à l'amphithéâtre pour la disséquer à loisir. Elle baignait dans un pot à tabac rempli d'alcool. Belhommet la retira au moyen d'une pince et en indiqua les muscles superficiels. Albert se blessa au doigt en maniant un bistouri. Il y avait sur une table un encrier plein de teinture d'iode qui servit à désinfecter la petite plaie. - Ils burent du thé qu'ils préparèrent eux-mêmes. Ils fumèrent. Ils tisonnèrent des souvenirs de lycée. Ils ébranlèrent de gros traités pourvus de planches coloriées et de statistiques où des jeunes filles en costume de bain servaient de signets. Ils s'amusaient. Cependant, vers six heures, Albert se rappela que Belhommet avait un rendez-vous et il se leva. Belhommet, attristé de cette séparation, lui offrit un livre de poèmes en édition de luxe dont il possédait par distraction deux exemplaires. Croyant avoir perdu le premier alors qu'il l'avait oublié chez un ami, il avait pu en acheter un autre. Cet ami, un vieillard qui ne lisait plus et très obligeant, avait fait reporter le livre chez lui quelques jours après. Malgré cette explication, Albert hésitait à prendre le cadeau. Il s'entendit injurier en anglais, et fort sèchement. Il accepta avec émotion et partit.
*
Au sortir de chez Belhommet, il avait oublié son passé immédiat. Sa force d'accueil augmentait : s'il n'avait pas déjà récupéré l'aisance de ses mouvements et cette foi dans la générosité du hasard qui enrichissait sa vie quotidienne, l'extérieur des choses l'affligeait moins. La rencontre de la juive fût à cet instant demeurée stérile, mais non la présence d'une ancienne amie. Tout en usant de faux-fuyants, il s'avouait prêt à la consommation de plaisirs indéterminés. Provisoirement, il entra chez un coiffeur dont la vitrine le séduisait.
Passé l'antichambre, il se trouva dans une pièce lumineuse où des boiseries de teinte pâle, des glaces paisibles et un tapis doux à la marche composaient un décor favorable. Un jeune homme vêtu de blanc glissait dans la tiède atmosphère, les bras chargés d'objets bizarres en nickel, et ses yeux étaient pareils à la mélancolie des antilopes. Albert abandonna son pardessus que le patron de l'endroit recueillit en grande douceur. Un fauteuil lui fut tendu. Il s'assit plein de la nonchalance des bêtes à longs poils. Une vague de linge frais atteignit son cou, où elle séjourna, et la senteur du savon entoura ses oreilles. Un homme mûr se leva, dodu, printanier, digne d'amour. Dans une glace des ciseaux voletaient en bourdonnant autour d'une tête espagnole. Le garçon attaché au service d'Albert, portait une barbe qui appelait doucement l'adjectif « fleurie ». Les rasoirs s'élançaient sur les joues comme des traîneaux et leur sillage était rose. Au bout de quelques minutes, Albert vit son désir accompli. Un scrupule le retint de sortir. Heureusement le coiffeur lui suggérait d'autres plaisirs ; il se laissa imposer un massage facial.
Albert ignorait tout de cette opération mais, depuis des années, désirait la subir. Dans un silence délicat le garçon prépara des appareils étincelants munis de fils électriques, des flacons, un système de brosses. Albert songeait au noir de son costume qu'il avait aperçu dans un miroir quand il sentit appliquer sur sa figure une serviette qui venait d'être brûlante. Le coiffeur la retira bientôt et de ses doigts longs, doux comme la laine, enduisit d'une pâte le visage docile qui s'offrait. Il se prit à le malaxer avec une mansuétude inexprimable. Puis il usa d'un instrument mystérieux, qui approchait la peau sur un frémissement d'éventail, une pudeur d'oiseau, pour, soudain décidé, niveler tout accident. Une paix d'après-midi d'été où la chaleur et le frais se rejoignent, descendit le corps d'Albert, gagna des articulations lointaines, passait souriante sur ses côtes, flattait ses bras, lui chatouilla l'oreille. Il connut une joie d'ivresse quand une lamelle de caoutchouc pénétra sa chair, la pinça, la tritura, la couvrit de brutalités voluptueuses.
Aux intervalles du sortilège, le garçon se penchait à son oreille et furtivement lui soufflait des interprétations. Albert, tout pétri d'essences rares et d'urbanité, approuvait son langage optimiste, imité des prospectus. Après une dernière familiarité de la main du coiffeur, il sourit à son visage devenu lisse, régulier, d'une fraîcheur végétale et si heureusement sensible que le moindre choc l'affectait d'allégresse. Il se leva, paya une somme minime à la caissière dont les yeux sourirent naturellement pour la première fois de la journée et sortit, escorté de la gratitude du garçon auquel il avait donné un pourboire digne d'éloges. A peine dans la rue, il s'aperçut que l'heure de son départ était proche. Il entra n'importe où et mangea n'importe quoi, à la hâte. Puis, il courut vers la gare.
Derrière un pilier, il surprit l'oncle Émile en train de sangloter d'une manière affreuse, dans sa barbe déployée comme une serviette.
III.
Je plains l'homme qui peut voyager de Dan à
Bersabée et s'écrier : Tout est stérile.
Sterne.
Quand vers minuit, le cœur barbouillé de remords indigestes, Albert rentra dans sa chambre, il s'étonna de se découvrir une âpre curiosité du lendemain. La tendresse minable de sa mère à qui il venait de dire bonsoir, avait ranimé sa pitié. Mais la Juive, il n'avait pas compris son nom, le retenait davantage, et les moindres accidents de ce retour, où son père écrasé par une automobile intervenait étrangement. Albert s'irrita et se félicita tour à tour d'une stabilité trop vite retrouvée. Les conventions sursautaient et lui représentaient le mélodrame de l'orphelin blasphémant une mémoire encore chaude. Il se frappait la poitrine, puis il se raillait de cette soumission passagère. Pour finir, il glorifia son appétit. Il repassa ce trajet de deux heures, en lui infligeant des déformations. Dès son entrée dans la gare, il avait redouté la solitude et son climat funeste. Pour y parer, il s'était muni de livres, de journaux. Bagage insuffisant. Il eut peur. Il souffrit.
Comme il était de quelques minutes en avance, il se promena le long du convoi et, en jetant des coups d'œil dans les compartiments, s'aperçut qu'il cherchait une femme seule. Il recula, la conscience moite, puis il se soumit en aveugle à ce désir dont il connaissait la réalisation impossible au moment qu'il la concevait. N'importe. Il voulait rencontrer une femme, une femme quelconque, celle-là qui passe seule, vêtue de vert, non, elle est accompagnée, une autre, vous qui parlez par la portière, ou cette troisième, celle qui voudra. De grâce, un visage où se reposer, une barrière à ouvrir, une clôture à abattre et, soudain, deux bras qui se referment, une bouche qui trouve son chemin... En hâte, il longea de nouveau le convoi, retournant d'un regard chaque compartiment; mais ces masques étaient trop simples ou bien, déjà, trois hommes entouraient ce corsage. Et il avait dû s'asseoir en face de coussins vides en invoquant le fatalisme qui le secourait en de telles déceptions.
Il ouvrit ses journaux, coupa les premières pages d'un roman et s'arrêta pour louer les circonstances qui lui épargnaient une conduite indécente. Une vieille femme et un enfant entrèrent, qui s'établirent dans le coin opposé. Il y eut un moment qu'il entendit vivre la gare comprimée dans sa cage de vitres et de fer. Les autres figurants étaient alors arrivés en bon ordre par le couloir, mais précédés de grands éclats de voix. Au passage, Albert les évalua. Le plus gros d'entre ces hommes était aussi le plus bruyant : son enveloppe le trahissait bassement. II le considéra avec partialité. Rien à espérer de ce ventre qui dévale à pic sur des cuisses courtes ; ni de ces bajoues roses, ni de ce col de porcelaine, vulgarité cossue, si pénétrée de son importance qu'elle tue toute curiosité.
Le train eut un grognement intestinal, souffla, s'étira et partit.
Une femme passa dans le couloir. Le gros homme s'empressa : « Par ici, Mademoiselle, cria-t-il, il y a encore une place ». Elle jeta un regard distrait à son interlocuteur, elle hésitait, Albert la fixa et d'un coup (du moins il l'avait cru) la tira dans le compartiment. La dernière place vaquait à côté de lui. La femme posa dans le filet une mallette de cuir et s'assit. Deux centimètres d'air le séparaient d'elle. Une rumeur d'estime courut.
Elle s'était assise maladroitement, trop en avant, le buste penché et elle serrait les genoux.
A partir de ce moment, les souvenirs d'Albert se refusaient à une discipline. Ils accouraient en troupes et de toutes parts, impatients d'occuper la première place. Il se rappela cependant l'intense plaisir, la satisfaction du salaire enfin touché, qu'il avait ressentie à voir entrer la femme. Il se rappelait aussi les différentes humiliations qu'il avait subies, mais il les dédaignait pour n'en garder que le résultat seul digne de mémoire. A grands renforts d'épaules et de gosier le gros homme avait lancé des gravelures et ses compagnons riaient de tous leurs boyaux chatouillés. Cette complicité ne suffisait pas à l'humeur du pachyderme : il réclamait une adhésion universelle. Il se mit à plaisanter les voyageurs, guettant sous les paupières de chacun des témoignages d'approbation. Ils se gardèrent de les lui refuser. Albert, renfrogné au début, avait souri, et, de plus en plus lâche, avait ri ; aussi fut-il moqué comme les autres.
La femme était jeune, une jeune fille, et l'esthétique de son costume l'apparentait aux modistes du dixième arrondissement. Mais elle n'était pas maquillée : elle semblait ignorer la ruse. Elle demeurait sans mouvement, les yeux attachés à sa mallette, - absente.
Albert lui cherchait un état-civil, des motifs de voyage. L'existence immédiate de cette femme, la réalité de son corps et de ses vêtements, sa jambe d'un type courant mais qui n'écartait pas le mystère, l'aspect que son visage offrait à tous avec indifférence comme une vitrine ses objets morts, tout cela arrêtait Albert et le passionnait bien plus que les déductions qu'il en aurait pu tirer. Il la regardait à la dérobée, non pour découvrir des pistes neuves où s'élancer, mais afin d'accommoder sa vue à cet être dont le voisinage lui était promis pour une durée minimum de deux heures. Elle se déganta. Ses doigts longs comme ceux des squelettes, avec des ongles à l'état naturel, rappelaient la teinte médiocre de son visage. Ses yeux saillaient, mal enfoncés. Elle cachait son corps dans un tailleur gris, neuf, mais de façon commune, des bas crème, des souliers d'étoffe noirs. Une écharpe bigarrée liait son cou à sa poitrine, un chapeau cloche engloutissait la moitié de sa tête.
Le gros homme offrit des cigarettes. Albert dut accepter après des refus grotesques. Il se proposa d'en offrir à son tour : allant à sa poche, il sentit son étui vide. Il rougit. Le gros homme s'excusa soudain et, tout en ratissant sa moustache, présenta le paquet à la jeune femme. Elle fit non de la tête. Il insista. Elle refusa à nouveau sans mot dire mais tendit un sourire que personne n'aurait pu prévoir. Albert en avait été enchanté. Il révélait à ses yeux une singulière faculté d'adaptation au bonheur. Ce n'était ni le sourire commercial, ni le sourire de dédain ou de complaisance. Un geste aussi peu espéré expliquait plutôt l'aise d'une enfant qui émerge d'un demi-sommeil pour remercier la sollicitude de son entourage.
Cependant, la jeune femme n'avait pas encore parlé : ses dents étaient régulières, un peu jaunes.
Malgré le dépit qu'il éprouvait, le gros homme entama son panégyrique. Il lui brassait de gigantesques éloges que sapait une gauloiserie de réserviste. Albert inspecta encore sa voisine comme s'il avait dû faire son portrait : ses lèvres, dressées à cet exercice, s'étiraient en un nouveau sourire, qui parut presque bête parce que les yeux et l'esprit ne suivaient pas. (Mais, quelles sont ces prunelles comme des vitres, pas si sombres qu'Albert ne voie, un instant, l'inquiétude y cogner de la tête ?) Le train roulait très vite, scandait les conversations à coups précipités. Les mots isolés gagnaient de l'importance : comme dans les télégrammes on doutait de les comprendre. La fumée des cigarettes bouillonnait, puis étalait un voile mou sur des visages de flamme. L'enfant dormait, le nez dans les jupes de la vieille. Albert sentit que la température atteignait vingt degrés centigrades. Brusquement la mince paroi de ses vêtements céda et la chaleur de la jeune femme rencontra la sienne : du point de contact dérivait un paisible courant qui reflua sur tous ses membres. Au lieu de lui dispenser le bien-être, cette chaleur étrangère décuple la sienne et le fait souffrir. Son sang alerté bondit en désordre, toute sa chair, frappée jusqu'aux orteils, crie d'un immense attrait. Le voilà lâché, et il hurle, ce besoin d'étreinte ; il la reconnaît cette avidité de forcené qui lui brûlait les mains dès son premier tripotage de petite fille dans le jardin paternel. La bête a faim. Qu'on la nourrisse !... Mais que veut-il trouver au creux de ce corps? Quoi, une fragile retraite à forcer, quelques tièdes secrets à toucher du doigt, ses humeurs épanchées et il serait satisfait ! Est-ce donc cela qui le courbe vers cette femme sans beauté ?
- Puisque vous ne voulez pas de mes cigarettes, dit le gros homme, je vous offrirai des galettes fines. Je les rapportais à ma femme ; une de plus, une de moins, foutre ! Vous n'en aurez pas, vous autres.
La jeune femme demeura sans répondre, le paquet sous le nez. Indifférence, mépris, stupidité ? elle ne faisait pas un geste. Le gros homme répéta son offre. Un voyageur aux joues bleues l'appuya. Albert s'amusait de leur insuccès. Elle se tourna vers lui et d'un visage qui disait la confiance, lui demanda conseil. Il obéit au premier sentiment venu et lui souffla : « Acceptez, je vous en prie ». Elle prit la galette, la paya d'un hochement de tête et se mit à manger, vivace comme une jeune bête. Ses yeux étaient verdâtres, couleur d'eaux mortes, qu'une marée imprévue ranima. Elle semblait libre de son apathie, prête à entrer dans la vie commune. De son coin la vieille lui envoyait des indulgences. Albert ne bougeait plus, ramassé sur lui-même, figé dans une zone de bonheur comme le poisson au soleil. Le gros homme secouait ses mentons, donnait du coude dans ses voisins, déployait un grand orgueil. Il s'enhardit même à poser la patte sur les genoux de la jeune femme. Inutile de crier « A bas ! » puisqu'elle ne proteste pas. Elle admet cette impudence comme le froid, comme la fatigue, comme la nuit qui fuit derrière les vitres, toutes ses étoiles au front.
- Alors, Mademoiselle, vous allez à...
Le plaisantin nomma la ville qu'Albert habitait. La jeune femme fit un signe affirmatif.
- Vous êtes étrangère?
Elle répondit de la même façon.
- Anglaise ? Non ? Belge ? Polonaise ?
A ce dernier mot, elle fit non, précipitamment, comme indignée et dit :
- Rousse.
Puis elle se tut.
Sa voix n'offrait aucune aspérité mais elle en avait fait un trop bref usage pour qu'Albert pût l'apprécier plus avant. Le mot qu'elle avait prononcé levait le rideau sur un spectacle de fusillade, de viols et d'incendie. Albert ferma les yeux et la revêtit mentalement d'une destinée orientale. Elle en devint plus attractive encore. Pourtant ses pommettes lisses, enduites d'une mince couche de lumière, ses paupières, sa bouche étiolée, et son buste, que balançaient les hasardes de la vitesse, semblaient réunis pour une vie dénuée d'accidents. Il ne relevait aucune empreinte de révolution, aucun passage de cataclysme sur ces jambes, ce corps naïf, mais des traces de repas à prix fixe, de semaine anglaise, les émotions connues dans les cinémas de quartier, les joies de la banlieue les dimanches de beau temps... Le gros homme parlait de la fraternité des peuples, de sentiments internationaux. Les auditeurs attendaient l'application de ses principes.
Albert profita de la distraction générale, avança le pied et, en grande crainte d'échec, toucha le soulier d'étoffe. La réponse instantanée exauça si pleinement son attente la plus secrète qu'ébahi, il faillit ne pas la goûter. Un pied vorace pressait le sien, lui assénait des témoignages de tendresse. Et au premier cahot le contact s'accrut d'une jambe de chair et de chaleur.
Leurs yeux se heurtèrent. Les siens se mouillaient, mais en dépit de son émotion, il regarda le sang courir sous la peau de la jeune fille, du front jusqu'au cou ; ses pupilles prodiguer une lumière si dure qu'il la supportait mal ; son nez éprouver de minuscules convulsions dont pâtirent bientôt ses lèvres gonflées à bloc. Cette ardeur qu'elle déclarait ingénument mais sans impudence comme sans grossièreté, la transformait mieux que n'eût fait l'abandon de son vêtement pour la tenue convenable à une poitrine prospère, à des bras qui respirent le bonheur, à des lignes courbes, à tout cela qu'Albert croyait réclamé par un désir naissant. La violence de l'appel ne le choquait pas mais bien l'appétit qui se révélait tout à coup, dents à l'air. Tout satisfait qu'il fût de la victoire reçue, il se dépitait d'avoir été si long à la décider. Il se sentait tenu de l'attribuer à des accidents dont il n'avait jamais été maître. A tout hasard et avec une grande gaucherie il se félicita d'avoir passé par les mains du coiffeur. Dès cet instant il sut que cette fille serait sa maîtresse, mais il ignorait l'époque de cet événement, sa durée, ses conditions. Il aurait fallu la connaître davantage, aussi reporta-t-il l'assouvissement de son envie à un avenir éloigné. Il pensait d'ailleurs d'une façon très fragmentée, voisine de l'incohérence. Ses idéee se bousculaient : la rapidité du train et de cette aventure le rendait stupide. Il imaginait Belhommet écoutant le récit de son histoire, la vie russe de la jeune femme qui, soudain, cédait la place au gros homme réduit à la peau et aux os par la jalousie. Mais des instances toujours plus pressantes le ramenaient sans cesse au centre de la joie. Il jouissait de son succès comme si la jeune femme avait appartenu au gros homme, comme s'il la lui avait volée. A titre de compensation, il voulut rire aux plaisanteries que ce personnage continuait à décharger avec une lourdeur obstinée de ruminant. L'amour que la jeune femme inspirait, formait le fonds de son discours. Albert constata que dans le développement de ce thème l'orateur usait tour à tour de l'hyperbole, du parallèle et de la litote. A cette découverte, il rit sans contrainte. Pour elle, elle paraissait comprendre ces phrases qui, toutes, atteignaient ses oreilles. Du moins, enfoncée dans le velours, elle riait sans bruit, en fronçant le nez, comme les lapins mangent. La lumière attaqua son visage de biais, fouilla une fossette, révéla une malice d'enfant.
Cependant, les compagnons du gros homme accumulaient les exclamations, les cris de la gorge et du ventre et composaient un vacarme égal à la nuit par la sécurité qu'il donnait. Albert saisit le bras de sa voisine au niveau du biceps et le pressa hypocritement. ll osa même lui chatouiller le creux de la main à l'instant que le bruit parvenait à sa cime. Le voyageur aux joues bleues subissait une quinte, les autres le bourraient de conseils et de tapes. Le gros homme montrant Albert déclara dans un hoquet :
- Monsieur revient sans doute d'un enterrement, mais il pourra dire qu'il n'aura jamais autant ri qu'aujourd'hui.
Cette sentence, rendue au milieu du respect, s'achevait à peine qu'une volée de cris l'accueillait. L'homme aux joues bleues se frappait la tête contre le capitonnage, un petit vieux à lunettes carrées manqua être désarçonné par un galop trop rapide, tandis que son vis-à-vis exprimait à coups de poing sa sympathie pour l'orateur. La vieille femme n'existait plus, elle regardait par la portière. Albert enrageait comme un que l'on interrompait dans le sommeil, mais sans rien laisser entendre de sa situation, il avait témoigné la joie jusqu'au moment où la vitesse du train s'anémia, se confondit avec son élan et mourut.
Une ville, tapie dans l'ombre, guettait la volonté des voyageurs, leur suscitait des images de plaisir en même temps que des journaux et des sandwiches. La vieille et l'enfant descendirent. Le compartiment soudain refroidi parut amputé. Le vieux aux lunettes carrées se dirigea vers le coin libre et s'accota. Avant que le train repartît Albert avait réfléchi à certaines suites de l'accident de son père : un procès ou d'interminables discussions avec la compagnie d'assurance. Le gros homme ouvrit son veston, écarta les jambes et se prit la tête entre les mains. L'espace plus grand dont chacun profitait avait supprimé une partie de l'intimité : il fallut plusieurs minutes de trajet pour relever la conversation. La jeune femme n'avait pas quitté son poste, elle envoyait à Albert des regards en éclaireurs, qui ne rapportaient rien que les preuves d'une grande timidité. Par une lâcheté qu'il nommait pudeur, Albert n'osait parler à sa voisine, il se bornait aux expressions rudimentaires de sa jambe et de son pied.
Enfin le gros homme sortit. Albert trouva encore des prétextes pour retarder l'essor des paroles. Elle n'y tint plus. Plusieurs sentiments excessifs travaillaient son corps, qui, tout entier tendu, se dirigeait vers celui d'Albert immobile. Et tout à coup, dans une angoisse qu'elle s'efforçait de cacher :
- Vous de C... , dit-elle à mi-voix.
Albert, stupéfait et irrité de cette audace, pensa se montrer dur, opposer la froideur, peut-être même la grossièreté à cette avance. Plus simplement, comme le temps le pressait, il adopta son langage et répondit :
- Moi de C...
Elle fut si contente de cette réponse qu'elle exécuta le plus rapidement possible tous les gestes de sa reconnaissance : un clin d'oeil, une pression de main, un sourire et un hochement de tête. Déjà une magnifique avidité la forçait de dire :
- Quoi vous faire ce soir ?
- Moi, rentrer maison.
Ses yeux regagnèrent la nuit, son visage si net se lézarda et le sang qui se retira de ses joues les laissa déçues comme des nuages sans soleil. Elle repartit brusquement :
- Vous venir demain quatre heures dans oune cinéma ?
- Moi pas pouvoir, moi deuil.
De ces mots, elle comprit qu'ils exprimaient un refus dont le motif lui échappa. L'obstacle nouveau qui s'élevait entre elle et son désir, la mit en colère. Elle se frappa rageusement le genou et d'un air de méchanceté demanda:
- Quoi deuil ? Moi pas comprendre.
- Perdu parent... Vous pas compris ?... Vous venir demain quatre heures dans oune café ?...
Elle accepta sur le ton de l'enthousiasme. Sans souci des voyageurs, qui, d'ailleurs, sommeillaient, elle pressa les mains d'Albert, les caressa, avec de grands transports. Il lui indiqua la situation de ce café proche de la gare. Tandis qu'il donnait cette explication, malgré lui, il pensait pour la première fois à la mort de son père. Il se représentait l'accident et ses détails : un choc ; une poitrine qui craque, la bouche s'ouvre pour un cri, c'est un sang baveux qui en sort. A cette image il avait éprouvé une souffrance bizarre, un tiraillement de ses muscles qu'il oublia vite car la jeune femme lui demandait son nom. Elle le trouva admirable et le répéta en variant ses intonations. Elle regardait Albert comme pour voir si ce nom s'adaptait bien à sa personne, puis, convaincue, elle dit :
- Beau, Albert... Beau, Albert... Moi appeler...
Elle prononça les syllabes de son propre nom. II n'en perçut qu'un assemblage de gutturales et de chuintantes, pénible à se figurer... Il l'interrogea. A mesure qu'elle parlait, il découvrait de nouvelles raisons de la croire Juive, mais il négligea de s'informer de ce détail.
Elle lui apprit qu'elle avait habité Paris pendant six mois. Elle venait d'arriver à C... où son frère était établi avec sa famille. Elle devait chercher du travail et c'est pour cela qu'elle s'était rendue le matin même à Paris. Du genre de travail qu'elle cherchait, elle ne dit mot. Ses paroles manquaient de clarté, la pauvreté de son vocabulaire et un débit rapide aggravaient la confusion de son discours. Albert, trop sensible aux attouchements dont elle le favorisait, la comprenait peu. Mais elle le passionnait comme une arme chargée.
La rentrée du gros homme mit un terme à leur dialogue. Albert choisit un air distrait, la Juive lui décernait des regards comme des flammes ; personne ne s'y trompa. Le gros homme considéra les jeunes gens en silence. Puis il montra Albert du doigt et dans une amertume d'homme trop mûr, dit :
- C'est moi qui ai chauffé le four, c'est lui qui y mettra cuire son pain.
Albert s'abstint de protester. La Juive poussa une sorte de grognement joyeux. Comme on approchait de C..., le gros homme avait encore dit :
- Je vous invite tous à prendre un verre au buffet de la gare.
Albert doutait s'il allait accepter. Il se rappela à temps qu'il ne possédait plus que quelques pièces de monnaie ; il refusa.
La Juive ne disait ni oui, ni non. Il n'éprouva aucune inquiétude.
Sa vie, ses gestes, quels qu'ils fussent, ne lui importaient plus jusqu'au lendemain à quatre heures. Eût-il pu d'ailleurs rendre la politesse au gros homme qu'il aurait préféré revenir directement chez lui. Dès que le train fut en gare, il s'esquiva après de vagues excuses. Il avait serré la main du gros homme pour serrer celle de la juive.
Il s'était enfui par une rue immense où des réverbères frissonnaient. Il hâtait sa marcher et se répétait qu'il valait mieux ne pas découcher ce soir-là. Sa mère pourrait s'en affecter outre mesure.
Quant à son père, il l'avait oublié.
IV.
La mère d'Albert agit peu sur les sentiments de son fils, jusqu'au matin qui suivit son retour. Elle y avait collaboré pour sa part modeste, une rose dans la tapisserie, une ligne dans le décor où Albert traînait une indifférence douloureuse de ne pas s'ignorer. Cette femme souffrait jusque dans ses profondeurs mais depuis trop longtemps elle tend l'échine à l'artifice, qui la plie, l'étire et la façonne à son gré pour que l'exaltation casse sa souplesse. Tous ses gestes sont soumis au système métrique ; aucun ne jaillit, aucun n'éclate. Après de lentes réflexions, des comparaisons dont le détail échappe, elle s'est pétri un modèle de dignité dont elle ne s'écartera jamais. Sa voix connaît les modulations adaptées aux exigences de la vie, son rire se maintient dans une ellipse inextensible, ses fureurs elles-mêmes, le centimètre les gouverne et sa tristesse, pour vive qu'elle soit, a trouvé l'expression qui ne changera plus. Albert savait cela de longue date mais, buté à l'aspect des choses, il n'avait pas voulu voir au-delà d'un mouchoir humecté de larmes décentes, au-delà de ces bras que le désespoir tordait avec soin.
Il s'en était irrité.
Il s'en irrita bien davantage pendant les heures qu'il usa avant son rendez-vous. Par surcroît, la cousine âgée, qui était venue aider aux premières tristesses du veuvage, l'encombrait de ses apitoiements. A chaque instant, elle lui lançait gracieusement dans les jambes quelque pouilleux échantillon de sa pitié - qu'il ramassait a