Le 12 : Robert Denoël envoie trois poèmes à Mélot du Dy, destinés à la revue Le Disque vert, qui ne les publiera pas. Restés inédits jusqu'à ce jour, ils figuraient dans la succession de Jordaine Mélot, la fille cadette du poète dont la bibliothèque a été vendue à Bruxelles le 8 décembre 2007.

1. Jardin public
De toutes leurs feuilles les marronniers se plaignent,
Le ciel gicle, passoire percée de beaucoup
De petits trous.
Près de la balustrade qui saigne
Une maman mène son petit
Faire pipi.
Les fauteuils d'osier en se rafraîchissant
Attendent d'improbables clients.
Les lauriers, minces réverbères
Coiffés d'un chapeau-cloche vert
Découpent le paysage en tranches.
Lorsque le vent insiste
Du tronc et des branches
Les arbres protestent
Et l'herbe s'aplatit toute pâle.
Muni d'une bissectrice
Le jet d'eau s'exalte en triangle isocèle.
Au loin roulent les tonneaux du tonnerre
Tandis que dans une hâte rotatrice
S'essoufflent les tramways, grosses bêtes de fer.
Des gens passent sous des parapluies
Dômes humides de toile cirée ;
Mais bientôt il les ferme car la pluie
Cesse et le ciel paraît consolé
Alors je paye mon verre et je m'en vais.
2. Nocturne
Le ciel, cette nuit, est une grande étoffe
Imbibée d'encre que Dieu met à sécher
Par dessus la terre.
Il y a des nuages noirs, d'autres clairs ;
Pas d'étoiles.
Elles sont tombées sur la ville
Bleues, jaunes, rouges, blanches,
- Cierges allumés pour quel autel ? -
Qui palpitent comme des cœurs
Ou tremblottent comme des veilleuses ;
D'autres froides et silencieuses
Se groupent. Pour se réchauffer
Ou par crainte des hululements
Des remorqueurs sur le fleuve ?
Là-bas, tout là-bas, où le ciel
Rejoint les montagnes elles sont
Rangées en file comme les pions
D'un échiquier. La ville solennelle
Pénétrée d'ombre,
Etreinte par le silence
Murmure doucement.
... Un sifflement qu'étouffe la distance
... La saccade d'un soufflement
Puis une barre de feu miroitante
Naît quelque part
Et court s'éteindre dans du noir.
C'est un train que le tunnel dévore.
3. Paysage
Par la fenêtre ouverte sur le jardin
L'air entre dans ma chambre
Sans faire de bruit.
Il vient de pleuvoir.
Le soleil généreux, écartant les nuages
Jette un peu de son or au pauvre paysage.
L'herbe, neuve comme au printemps, accroche
Le muffle de la vache
Qui balance la queue avec nonchalance ;
On espère le tour complet.
Ainsi l'enfant de chœur distrait
Donne aux dévots la crainte
De son encensoir.
Il fait calme comme au soir :
Seuls, la clarine qui tinte
Et les merles qui sifflent brusquement
Tels les watmen sur leur plate-forme
Ponctuent la douceur du moment.
Dans la prairie les poiriers difformes
Sont des garçonnières pour moineaux.
Ils font l'amour sur les rameaux
Mais là - vite, en personnes pressées
Qui n'ont que le temps entre deux trains -
Sur les toits lessivés
Flotte une buée bleue
Comme des yeux
Qui ont beaucoup pleuré.
R.D. 1922
(Caramels mous)
Article signé Robert Denoël paru dans Liège-Universitaire du 24 novembre, où il figure en page 1, col. c.

Odilon-Jean Périer est né à Bruxelles le 9 mars 1901, et mort dans la même ville le 22 février 1928. Notre Mère la ville est son troisième recueil de poèmes, publié par une maison d’édition qui est aussi une revue, à laquelle Denoël collaborera en 1925.
Notre Mère la ville. Poèmes d’O.-Jean Périer (Ed. du Disque Vert)
Les Muses sont personnes discrètes. Elles n'aiment point le bruit, ni qu'on en fasse autour de ceux qu'elles visitent. Pourtant la parade est nécessaire qui aguiche les gens distraits des choses de l'Art par les exigences quotidiennes. Voilà pourquoi je veux dire mon sentiment au sujet des poèmes d'Odilon-Jean Périer.
En Belgique, plusieurs poètes ont traduit les émotions ressenties au contact de leur ville ou de leur province : Rodenbach, Verhaeren...
Odilon-Jean Périer a vécu en Flandre et à Bruxelles. Il a jeté des regards précis à ses alentours puis s'est examiné. Et voici qu'il nous apporte aujourd'hui une corbeille de fruits savoureux.
Sa Muse l'a guidé, belle fille et fraîche, à la peau dorée, aux yeux de pensée et d'amour, parée des grâces de la jeunesse.
Odilon-Jean Périer ne fréquente pas chez les déesses périmées :
J'enferme les vieilles muses
Car ces filles ont des ruses
Terribles et sans beauté.
Surtout n'allez pas croire que l'harmonie de ses vers soit troublée par des bruits de clackson [sic], des rumeurs de jazz-band ou d'ondes hertziennes. Notre poète distingue fort bien la substance d'avec l'accident. Même il ne craint pas d'enfermer sa pensée, parfois profonde, intéressante toujours, dans le souple contour d'une élégie. Je ne puis me défendre de lui donner raison quand il écrit :
Vais-je fendre seul enfin
Muse, un hiver si tragique ?
Non ! rends-moi comme du vin
Tes baisers philosophiques !
Viens encore à mon secours.
Et je ne goûte pas moins le soupçon d'amertume qui se glisse dans cette exaltation de la vie animale :
Il faut mettre au vert notre poétique
Ne te grise plus de métaphysique
Laisse épanouir ton corps triomphant.
Tout s'arrangera si tu es bien ivre !
Muse des taillis qui te ris de mes livres
Allons dans les bois te faire un enfant.
Ce n'est là qu'une partie du livre. Odilon-Jean Périer s'est mis à chérir Bruxelles en fils pieux, qui ne se soucie pas de la beauté de sa mère. Peut-être qu'il l'aime mieux pour son médiocre visage. Suavité de ces accents et combien personnels !
Non, cette récolte n'est point hâtive, Odilon-Jean Périer, mais précieuse où souvent nous trouvons, allié à la verdeur de la jeunesse,
L'équilibre sans fin d'un poème achevé.
Robert Denoël