Robert Denoël, éditeur

Textes et interviews

1922

 

Septembre

Le 12 : Robert Denoël envoie trois poèmes à Mélot du Dy, destinés à la revue Le Disque vert, qui ne les publiera pas. Restés inédits jusqu'à ce jour, ils figuraient dans la succession de Jordaine Mélot, la fille cadette du poète dont la bibliothèque a été vendue à Bruxelles le 8 décembre 2007.

1. Jardin public

De toutes leurs feuilles les marronniers se plaignent,

Le ciel gicle, passoire percée de beaucoup

De petits trous.

Près de la balustrade qui saigne

Une maman mène son petit

Faire pipi.

Les fauteuils d'osier en se rafraîchissant

Attendent d'improbables clients.

Les lauriers, minces réverbères

Coiffés d'un chapeau-cloche vert

Découpent le paysage en tranches.

Lorsque le vent insiste

Du tronc et des branches

Les arbres protestent

Et l'herbe s'aplatit toute pâle.

Muni d'une bissectrice

Le jet d'eau s'exalte en triangle isocèle.

Au loin roulent les tonneaux du tonnerre

Tandis que dans une hâte rotatrice

S'essoufflent les tramways, grosses bêtes de fer.

Des gens passent sous des parapluies

Dômes humides de toile cirée ;

Mais bientôt il les ferme car la pluie

Cesse et le ciel paraît consolé

Alors je paye mon verre et je m'en vais.

2. Nocturne

Le ciel, cette nuit, est une grande étoffe

Imbibée d'encre que Dieu met à sécher

Par dessus la terre.

Il y a des nuages noirs, d'autres clairs ;

Pas d'étoiles.

Elles sont tombées sur la ville

Bleues, jaunes, rouges, blanches,

- Cierges allumés pour quel autel ? -

Qui palpitent comme des cœurs

Ou tremblottent comme des veilleuses ;

D'autres froides et silencieuses

Se groupent. Pour se réchauffer

Ou par crainte des hululements

Des remorqueurs sur le fleuve ?

Là-bas, tout là-bas, où le ciel

Rejoint les montagnes elles sont

Rangées en file comme les pions

D'un échiquier. La ville solennelle

Pénétrée d'ombre,

Etreinte par le silence

Murmure doucement.

... Un sifflement qu'étouffe la distance

... La saccade d'un soufflement

Puis une barre de feu miroitante

Naît quelque part

Et court s'éteindre dans du noir.

C'est un train que le tunnel dévore.

3. Paysage

Par la fenêtre ouverte sur le jardin

L'air entre dans ma chambre

Sans faire de bruit.

Il vient de pleuvoir.

Le soleil généreux, écartant les nuages

Jette un peu de son or au pauvre paysage.

L'herbe, neuve comme au printemps, accroche

Le muffle de la vache

Qui balance la queue avec nonchalance ;

On espère le tour complet.

Ainsi l'enfant de chœur distrait

Donne aux dévots la crainte

De son encensoir.

Il fait calme comme au soir :

Seuls, la clarine qui tinte

Et les merles qui sifflent brusquement

Tels les watmen sur leur plate-forme

Ponctuent la douceur du moment.

Dans la prairie les poiriers difformes

Sont des garçonnières pour moineaux.

Ils font l'amour sur les rameaux

Mais là - vite, en personnes pressées

Qui n'ont que le temps entre deux trains -

Sur les toits lessivés

Flotte une buée bleue

Comme des yeux

Qui ont beaucoup pleuré.

R.D. 1922

(Caramels mous)

 

Novembre

 

Article signé Robert Denoël paru dans Liège-Universitaire du 24 novembre, où il figure en page 1, col. c.

Odilon-Jean Périer est né à Bruxelles le 9 mars 1901, et mort dans la même ville le 22 février 1928. Notre Mère la ville est son troisième recueil de poèmes, publié par une maison d’édition qui est aussi une revue, à laquelle Denoël collaborera en 1925.

Notre Mère la ville. Poèmes d’O.-Jean Périer (Ed. du Disque Vert)

Les Muses sont personnes discrètes. Elles n'aiment point le bruit, ni qu'on en fasse autour de ceux qu'elles visitent. Pourtant la parade est nécessaire qui aguiche les gens distraits des choses de l'Art par les exigences quotidiennes. Voilà pourquoi je veux dire mon sentiment au sujet des poèmes d'Odilon-Jean Périer.

En Belgique, plusieurs poètes ont traduit les émotions ressenties au contact de leur ville ou de leur province : Rodenbach, Verhaeren...

Odilon-Jean Périer a vécu en Flandre et à Bruxelles. Il a jeté des regards précis à ses alentours puis s'est examiné. Et voici qu'il nous apporte aujourd'hui une corbeille de fruits savoureux.

Sa Muse l'a guidé, belle fille et fraîche, à la peau dorée, aux yeux de pensée et d'amour, parée des grâces de la jeunesse.

Odilon-Jean Périer ne fréquente pas chez les déesses périmées :

J'enferme les vieilles muses

Car ces filles ont des ruses

Terribles et sans beauté.

Surtout n'allez pas croire que l'harmonie de ses vers soit troublée par des bruits de clackson [sic], des rumeurs de jazz-band ou d'ondes hertziennes. Notre poète distingue fort bien la substance d'avec l'accident. Même il ne craint pas d'enfermer sa pensée, parfois profonde, intéressante toujours, dans le souple contour d'une élégie. Je ne puis me défendre de lui donner raison quand il écrit :


Vais-je fendre seul enfin

Muse, un hiver si tragique ?

Non ! rends-moi comme du vin

Tes baisers philosophiques !

Viens encore à mon secours.

Et je ne goûte pas moins le soupçon d'amertume qui se glisse dans cette exaltation de la vie animale :

Il faut mettre au vert notre poétique

Ne te grise plus de métaphysique

Laisse épanouir ton corps triomphant.

Tout s'arrangera si tu es bien ivre !

Muse des taillis qui te ris de mes livres

Allons dans les bois te faire un enfant.

Ce n'est là qu'une partie du livre. Odilon-Jean Périer s'est mis à chérir Bruxelles en fils pieux, qui ne se soucie pas de la beauté de sa mère. Peut-être qu'il l'aime mieux pour son médiocre visage. Suavité de ces accents et combien personnels !

Non, cette récolte n'est point hâtive, Odilon-Jean Périer, mais précieuse où souvent nous trouvons, allié à la verdeur de la jeunesse,

L'équilibre sans fin d'un poème achevé.

Robert Denoël