Robert Denoël, éditeur

Textes et interviews

1924

 

Septembre

 

Le 15 : Parution de la 8e livraison des Cahiers mosains, une revue littéraire liégeoise dirigée par Théo Henusse et Albert Fasbender.

Denoël y publie, sous le pseudonyme de Robert Marin, un article de six pages consacré à l'œuvre de son ami Mélot du Dy [1891-1956], soit six ouvrages de poésie publiés à Bruxelles entre 1910 et 1922.

Il évoque au passage un ouvrage en prose paru en 1919, et annonce un nouveau recueil poétique à paraître à la N.R.F.

 

Dans un numéro spécial des Cahiers de l'Ourthe consacré au poète en 1988, Alexis Curvers [1906-1992] écrivait à propos de cet article : « Je n'avais pas vingt ans quand je découvris son existence dans les Cahiers mosains, que nous venions de fonder à Liège. La personnalité de l'auteur nous était inconnue. Elle nous fut révélée dès le huitième cahier (15 septembre 1924) par un important article, très circonstancié, que lui consacrait Robert Marin. Ce " Robert Marin " n'était autre que Robert Denoël, oui, le futur grand éditeur parisien, dont la destinée devait si tragiquement tourner court au lendemain de la seconde guerre. Nous étions alors au lendemain de la première. Encore étudiant, Robert Denoël me précédait de peu d'années à l'Université de Liège. Mais il avait déjà l'étoffe d'un vrai connaisseur de littérature. Son article nous enchanta.

[...] Si les poètes meurent, ils ont aussi le privilège de revivre et de survivre lumineusement dans les cœurs. [...] C'est ce que Robert Marin prophétisait il y a plus de soixante ans déjà. Comparant le poète à un jongleur, il terminait son article par une phrase que nous sûmes bientôt par cœur : " Mélot du Dy, la boule, quand il la jette, étincelle, et l'attitude, l'a-t-il étudiée, ou si c'est un don ? " »

 

MELOT DU DY, POÈTE.


(Histoire vraie).

 

I. - PRINTEMPS. BUTIN FRAGILE.


Je suis à peine à mon printemps.

Et j'ai déjà des sentiments.

(M.de Voltaire à Mlle Clairon).

Son air était tendre, une tristesse toute jeune amplifiait son regard et le signe fatal lui marquait le front. Quand il arriva devant le jardin dont l'Espoir et le Regret veillent les abords, d'elles-mêmes les portes tournèrent sur leurs gonds afin qu'il pût pénétrer. Cédant à l'invite ainsi manifestée et à de plus secrètes objurgations le jeune homme avança, à pas timides, malgré les références dont sa pudeur s'était munie. La lumière palpitait, voletait dans les branches sans parvenir à se poser. Les sources mesuraient leurs chants ; gagnés par l'exemple, les oiseaux faisaient discrètement leur devoir tandis que dansait au soleil, « avec une gravité charmante », la première saison.

On dit que la vie est bête...

Comme elle croyait, non sans quelque apparence de raison, devoir rencontrer le jeune homme, elle était passée par Jouvence où sont des eaux célèbres. Lorsqu'au détour rose d'un buisson le promeneur l'aperçoit, transporté d'enthousiasme, il lui veut baiser le visage où luisent toutes les promesses - rafraîchies. Elle, prompte, se dérobe.

Le jeune homme s'attristait. Mais :


« Reine aux yeux éclatants, la belle Poésie
Lui sourit et trempa sa bouche d'ambroisie. »

Sans plus de résistance au dieu qui le possède, le jeune homme tire de son veston une lyre minuscule mais qui vient de chez le bon faiseur, lève les yeux au ciel et pince les cordes.

De la lyre naissent une tourterelle, une rose, une guitare. Ces accessoires prennent conscience de leur dignité : la tourterelle roucoule, la rose se pâme et du ventre de la guitare s'évadent quelques jolis sentiments.

II. - L'IDOLE PORTATIVE.

« O sentimental incorrigible, maniaque de

passion et de chevalerie, il faut toujours

que tu aies une idole qui représente pour toi

la femme, comme un dévôt a besoin de

porter sur lui l'image de son Saint ou de

sa Vierge protectrice. »

Valery Larbaud.

Les deux premiers volumes que publia Mélot du Dy ne changèrent ni le cours des saisons, ni la beauté du ciel au crépuscule, mais firent le poète regarder mieux ce que seul il pouvait voir et que ses premières poésies ne nous avaient pas révélé.

Il se tut pendant des années. Nous savons qu'il voyagea : l'expérience lui vint de la rondeur terrestre et des trains internationaux ; il apprit que l'intelligence est un privilège. Dans un but d'instruction et de perfectionnement moral il fréquenta des noces, des enterrements, des dîners de famille. Des salons l'accueillirent, des rues, la ville, la campagne. A Orthez il rencontra « Bonheur » et la « Jeune fille nue ». Il faillit s'arrêter.

Plus loin un jeune homme maigre, orné d'une redingote et d'un tube sans gloire lui montra la lune et quelques complaintes pour rire. Le poète eut assez d'énergie pour continuer sa route solitaire. Mais déjà le besoin le harcelait d'un guide ou d'une aide. Son attente réclamait :

« Une Muse jeune et fraîche, s'il se peut. »

La céleste clémence ne refusa pas ce miracle à une amertume qui mûrissait sous l'éclat des façades, des gens et de quelques autres contingences. Le poète fut si sensible à l'attention qu'il éleva sa Muse au rang d'Idole portative et l'emporta en « éternel pèlerinage vers lui-même. » Cette Muse se montra complaisante, à qui le poète s'adresse avec parfois un peu trop de verve mais aussi avec la mélancolie d'une âme où s'infiltre le regret ironique des siècles passés :

« O poètes d'alors, combien je vous envie

          Vous qui composiez des sonnets : Job, Uranie

Et des guirlandes ridicules pour Julie. »

On écrivait pour les « honnêtes gens » sans faire sonner la ferblanterie de la publicité. Il se rencontrait des amateurs d'élégies autant que de vers badins. Voiture composait des « Stances sur une dame dont la jupe fut retroussée en versant dans un carosse à la campagne », Benserade tournait en rondeaux les « Métamorphoses» d'Ovide et l'Académie contenait dans son jeune sein plus de poètes que d'hommes politiques.

S'il goûta fort cette poésie qui ne se croyait point obligée au lyrisme, comme il avait suivi la leçon des Anciens et peut-être à cause de cela, Mélot du Dy se porta d'inclination vers les petits poètes du dix-huitième siècle. Il doit aimer certaines des « Elégiaques », plusieurs « Poésies érotiques » et même quelques fragments de la « Guerre des dieux ». Le nom du doux Créole s'écrira plus tard en épigraphe à un des livres de Mélot du Dy, qui en a hérité une sorte de tendresse amoureuse et de fraîcheur dans l'expression de la volupté. Le poète déplore la fin de cette époque galante, spirituelle et bergère, où les dames se plaisaient à lire « Estelle et Nemorin », où les cardinaux ne craignaient point de trousser le madrigal, où l'épigramme florissait :


« et tandis que de Cimarose
fuyaient les menuets pervers,
un nègre atteint de filariose
rêvait encore à de beaux vers. »

Mais il ne faudrait pas croire comme certains, que l'affection portée par Mélot du Dy aux poètes d'alors, fût le signe d'un enrôlement sous leur bannière fleurie, pas plus que si, en manière de divertissement il écrit un «aphorisme un peu cultiste » :


« Non moins ronde que la lune
Mais bien moins suave, allez.
La terre est une pilule
Un peu dure à avaler. »


nous ne disons qu'il se déclare ainsi l'élève de Gongora ou d'Alonzo de Ledesma que flétrissent en de si nobles termes les faiseurs de manuels de littérature étrangère. Mélot du Dy, dans L'Idole portative, montre déjà toute sa personnalité. Une fantaisie, nullement extérieure au sujet, voilà le seul maître qu'il reconnaisse : il lui reste à s'en faire un serviteur. Le chemin est ouvert, qui mène à la perfection, des défaillances sont à craindre et si un mauvais orgueil lui fait écrire :


« Mais à quel style, hélas, à quel style prétendre
Pour y nicher l'émoi de mon âme très tendre ! »


il se repentira  :


« Nous irons prier à la ronde
Le bon Dieu des quatre lanternes
Avec des lys aux boucles blondes
Et des sanglots dans les gibernes. »


« Seigneur, Seigneur soyez béni
Au dernier calvaire des routes
Car maintenant, c'est bien fini
Il n'y a plus le moindre doute. »


en nous prévenant toutefois que ce n'est là qu'une impression attrappée au vol qu'il se hâte de clouer palpitante pour compléter une collection dont l'attirance se compose de grâce, d'esprit ensemble et de tendresse.

III. LE SOT L'Y LAISSE.


« Tu vas montrant en publique évidence
(Soit bien, soit mal) en jeux, festins et dance,
Combien tu es plein de gaye allégresse. »
                                          Pontus de Thiard.

Quand on a lu « Le Sot l'y laisse » on se demande : « Comment l'auteur fait-il pour éclater de rire? » puis on conclut : Mélot du Dy sourit. Lorsqu'il propose :


« Ah! rions pacifique amie
Laisse de ton corsage ouvert
Surgir la colombe endormie
Où je becquète l'univers. »


nous ne protestons pas, mais il ne nous est pas défendu de nous défier. D'ailleurs on ne rit pas quand on veut : Monsieur Bergson n'enseigna-t-il pas jadis que le rire nait de l'imprévu ? Pleurer, si ce n'est pas des torrents que l'on verse, cela fait de vilaines taches d'humidité dans les livres. Entre des joies concertées et des chagrins étudiés il y a un parti à prendre, plus agréable que la colère.

On ne sourit pas, comme il faut, du premier coup. Le photographe, combien de fois fait-il recommencer la pose? Et si l'épreuve satisfait n'arrive-t-il pas que le portrait déçoive ?


« Il n'est que le sot pour laisser la chose
Au calme profond d'un sort naturel. »

Le sourire du poète, encore qu'il n'étincelle pas de larmes est le signe du combat de l'intelligence et de la sensibilité. La vie peu féconde en imprévu, ce sourire tâche en élucider quelques mystères si communs, si bien «entrés dans les moeurs » que personne sans doute, ne s'y est arrêté : " Ce qui importe, écrit Mélot du Dy en des pages intitulées « Coqualasme » et que par esprit de contradiction on pourrait appeler « Art poétique », ce qui importe ce n'est pas tant de connaître les choses, mais plutôt de saisir entre elles les rapports, et d'elles à nous. Bref, la poétique hiérarchie. »

Et ceci :

« Au collège on leur a demandé : " Qu'est-ce qu'une prosopopée " ? ou qu'est-ce que la projection d'une droite sur un plan ? et ils ont encore fort bien répondu. Or, maintenant, adultes, je crois qu'ils ne se posent pas assez souvent à eux-mêmes des questions dans le genre de celles-ci " Qu'est-ce qu'une fenêtre ? Qu'est-ce qu'un parapluie ? Qu'est-ce qu'un chapeau ? " De là leur misère. »

Mélot du Dy, lui, se pose beaucoup de questions. Il en résoud plusieurs mais ne nous comunique pas toujours la réponse. Aimablement il nous fournit quelques données supplémentaires : à nous de chercher. Au seuil de son livre il a placé un gardien pas fort farouche mais qui le préserve des contacts inutiles. La précaution est bonne, si l'on chante, même à voix retenue, d'écarter ceux qui n'entendent point la musique.

Que le poète écrive :


« Ce bel amour si simple et doux,
Qui pourrait être plus bizarre
Je l'ai ravi pour toi, pour nous
Aux mains frileuses du hasard. »

qu’il renouvelle le « Carpe diem » :


« Crains de troubler dans sa corolle
Le pur silence d'une fleur
Et, ni trop sage, ni trop folle
Accueille ton léger bonheur. »

qu'il compose des « Elégies », des sonnets, une fable ou ces « Choses » dont la subtilité est un délice ; ce qu'il nous faut admirer c'est une tournure d'esprit, jeune, un peu fantasque mais d'une finesse exquise. Nous regardons voltiger les boules d'argent autour du jongleur : elles tournent, tournent, se poursuivent dans l'air sans relâche, on ne les distingue plus, on ne sait d'où elles sortent, elles passent scintillantes et c'est un charme perpétuel.

IV. MYTHOLOGIES ET DIABLERIES

« Que celui-là avait bon goût qui se

déplaisait de plaire à plusieurs. »

                           Balthazar Gracian.

« La fable grecque, énonçait autrefois M. André Gide, est pareille à la cruche de Philémon qu'aucune soif ne vide, si l'on trinque avec Jupiter. Mais celui qui sans respect pour le Dieu, brise la cruche, sous prétexte d'en voir le fond et d'en éventer le miracle, n'a bientôt plus entre les mains que des tessons. »

Plutôt que de risquer pareille aventure, nous garderions un silence circonspect s'il s'agissait d'expliquer la poésie de Mélot du Dy. Mais comme disait un prosateur, la poésie cela ne s'explique pas, cela se sent. Et en lisant Mythologies et Diableries nous avons le sentiment très vif que leur auteur n'est guère éloigné du terme que tout poète assigne à sa course. Les mêmes principes continuent, pour notre plaisir, de le guider, mais son goût s'est affermi. Il a débarrassé ses vers de plusieurs choses de volume mais de maigre poids, de telle sorte que chacun de ses poèmes gagne en densité : moins de matière et plus pure ; une forme dont la rigueur et la recherche sont également précieuses. Sa fantaisie, pour suivre les strictes lois de l'intelligence, n'en est pas moins alerte et sa poésie respire la même jeunesse, une verdeur pareille. Si dans « Le Sot l'y laisse » nous assistions à un combat ici une victoire demande sa célébration.

Ces deux petits livres sont peut-être inégaux, et malgré leur caractère apparemment hermétique c'est aux «Mythologies» que va notre préférence. Ici, avant tout, le poète a mis dehors les curieux encombrants et il n'a parlé que devant des visages amis.

L'expulsion s'est faite sans déploiement de force. Quelques allusions, quelques ellipses y ont suffi. L'ellipse de mots, Mélot du Dy, certes, en use mais plus encore de l'ellipse d'idées. Et rien que cela, pratiqué comme il l'entend donnerait un tour nouveau à sa poésie. Il exige du lecteur une collaboration. Sa poésie n'est pas ce lait dont s'abreuve à longs traits l'innocence des premiers âges, non, l'ivresse, pour être partagée, réclame une préparation et un palais moins goulu.

Aussi dans « Mythologie », nous ne savons si nous devons aimer mieux ce poème où le poète exprime des raisons qu'il a de supporter la douce banalité de la vie :

« N'était ce plaisir de mes yeux
Quand ta clarté se penche
Vers la clarté de notre enfant
Doucement infini.
... N'était au plus morne débat
Cette gaieté chrétienne
Qui fait que l'on se réjouit
De ses embêtements. »


que celui, par exemple, ou il allie Lefranc de Pompignan et Ovide à sa propre fantaisie.

« Diableries » est un recueil où Mélot du Dy s'est montré bien franc et pour le connaître on doit lire ce poème - un de ses meilleurs - d'une surprenante variété de rythme et de ton, par quoi il se livre à nous presque sans réticence.


« Il me faut prendre un objet
Quelconque. Un portrait d'Elvire.
Un siège. Un petit navire
Et m'avouer d'un seul jet. »

 

Jamais on n'entendit de confession d'un caractère aussi assuré, si ferme qu'il nous inquiétait un peu. Mais c'est le bonheur de Mélot du Dy qu'il se renouvelle quand il le veut. Les « Hommeries » vont paraître dont nous connaissons quelques poèmes, supérieurs à ceux qui ont précédé. Ils paraissent plus durs, plus crispés et d'un détachement plus complet. Un poème comme la « Rentrée » rend un son si pur et si original que nous chercherions en vain quelque chose à lui opposer.

« Ne sait-on pas depuis Malherbe, écrivait quelqu'un, que la poésie est un jeu, comme le jeu de quilles. De temps en temps, pour y reprendre goût, on change un peu les règles. (Il y a toujours des gens qui jouent avec leurs pieds, d'ailleurs). Mais le point, c'est de lancer la boule de façon qu'en l'air elle attrappe du soleil. »

La manière française de jouer s'oppose à ce qu'on fasse les grands bras et de la poussière inutile.

Mélot du Dy, la boule, quand il la jette, étincelle et l'attitude, l'a-t-il étudiée ou si c'est un don?

Robert Marin

 

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE


PRINTEMPS. Larcier, Editeur. Bruxelles 1910.
BUTIN FRAGILE. Larcier, Editeur. Bruxelles 1913.
LES TROIS GRACES (lettres romanesques), 1919 Bruxelles. « Livre du Géant. »
L'IDOLE PORTATIVE. Editions des Cahiers indépendants, 1919, Bruxelles.
LE SOT L'Y LAISSE. Editions litéraires de l'Expansion Belge, 120 Bruxelles.
MYTHOLOGIES. Editions littéraires de l'Epansion Belge, Bruxelles 1921.
DIABLERIES. Editions littéraires de l'Expansion Belge, Bruxelles 1922.


                A PARAITRE EN OCTOBRE :


LES HOMMERIES, aux éditions de la Nouvelles Revue Française. Collection «Une Œuvre, un portrait ».