Robert Denoël, éditeur

Textes et interviews

1934

 

Juillet

 

Ce bel article signé Bertrand Prioux accompagnait une lettre de Denoël à Champigny, non datée mais du 13 juillet 1934. La coupure, extraite d’un journal non identifié, porte ce commentaire de la main de Champigny : « Article qui fut lu au poste de la Tour Eiffel. »

C’est Champigny qui lui avait demandé ce texte « publicitaire » mais j’ignore pour quel usage. Le 3 juillet 1934, Denoël lui écrivait : « Je pars en vacances demain et votre demande me laisse dans l’embarras : je ne sais si j’aurai le temps d’écrire la page que vous me demandez. En tout cas, ce ne sera qu’une approximation très probablement fade. Vous savez que je ne suis pas un homme de premier jet. J’ai évidemment un petit canard où je pourrai faire passer ce papier. Je vous en enverrai dans une dizaine de jours quelques exemplaires. A vous de vous débrouiller pour les faire reproduire à Vichy ».

Dans sa lettre du 13, Denoël écrit : « Voilà, Chère Amie, l’article demandé. Je n’ai jamais parlé aux Tééséfistes. Est-ce comme cela qu’il faut faire ? », et il ajoute : « Naturellement, qu’il ne soit pas question de moi comme signataire de cet article voué à l’anonymat ! »

 

« Champigny. Femme, poète et graphologue »

 

Cette femme extraordinaire, ses amis eux-mêmes ignorent son prénom. On dit « Champigny » comme on dit Réjane, Goethe ou Citroën. Et le nom de ce village, d'un son franc, convient bien à cette terrienne qui a beaucoup bourlingué, s'est fait des amis aux quatre coins du globe, et repart toujours avec une incroyable fringale d'aventures, avec un appétit toujours neuf de l'humain.

Elle écrirait, si elle le voulait, vingt romans. Des romans gonflés de suc, douloureux aussi, puisés dans cette réalité merveilleuse que les écrivains de métier s’essoufflent à imiter. Mais sa nature trop riche se plie mal à la discipline de l'art. Elle ne veut pas retrancher, fignoler et d'ailleurs sa vie toujours bondissante ne lui ménage pas la halte nécessaire à l'exécution d'une œuvre de longue haleine. Elle met tout son génie d'écrivain dans sa conversation qui est inégalable. Tout y est, le charme de la voix, d'un registre grave mais moelleux, prenant ; le geste expressif ; le regard magnifique, à la fois noir et plein de lumière, vivace, et dont l'auditeur ne peut se détacher. C'est là qu'elle apparaît en plein, tour à tour - spirituelle, mordante, émue, tendre, avec des mots drus et puis une douceur de fillette fragile - toujours intelligente, d'une intelligence virile qui la pousse au-delà des apparences, au-delà du sentiment.

On connaît d'elle deux ouvrages, très différents de ton, la monographie du peintre Loutreuil, admirable récit d'une vie entièrement vouée à l’art, et un recueil de chansons maritimes : « Le Grand Vent ». On trouve dans ce dernier livre des chansons jaillies du cœur : chansons toutes simples, nées d'une émotion, d'un souvenir, mais si parfaites en leur genre, si vraies, qu'on peut leur prédire à brève échéance la popularité.

A côté de ces dons, et les soutenant en quelque sorte, il ne faut pas s'étonner de trouver chez Champigny une étrange faculté de divination. Elle lit dans les visages, je ne crois pas qu'elle lise dans les mains, mais elle apporte une pénétration infaillible à lire dans les écritures. Quelques lignes et une signature, en voilà assez pour qu'elle fasse le tour d’un individu, pour qu'elle en dresse le portrait moral et physique le plus fouillé, le plus précis, le plus juste. Une intuition inouïe, étayée par le raisonnement et par la connaissance lui confère le pouvoir de décrire un caractère sur-le-champ, de montrer les tares et les ressources d'un individu, de donner les indications les plus opportunes sur son état de santé. Ses conseils, fruits d'une vieille sagesse paysanne et d'une expérience énorme, ont admirablement servi les chefs d'entreprise, les médecins, les hommes politiques, les artistes et les anxieux de toute sorte qui viennent lui demander assistance.

Mais ennemie de la publicité, cette femme étonnante, que l’on ne retrouve jamais pareille à l’image qu’on s'en est faite, ne tire aucun parti de ce don prodigieux. Une autre verrait son nom s'étaler partout, tirerait de son talent des rentes confortables. Elle, se contente de vivre, heureuse de comprendre, d'aider à une détresse ; de donner de son cœur. Vous la rencontrerez peut-être un jour, vous la reconnaîtrez à ce signe : elle n'est lasse de rien et surtout pas de connaître.

Bertrand Prioux