Robert Denoël, éditeur

Bernard Steele

 

Né le 23 avril 1902 à Chicago, décédé le 7 septembre 1979 à Austin. Crée avec Robert Denoël, le 10 avril 1930, les Editions Denoël et Steele, qu'il quitte le 30 décembre 1936. Une notice détaillée lui sera consacrée prochainement.

Le premier témoignage, resté longtemps inédit, était destiné au second Cahier de l'Herne consacré à Louis-Ferdinand Céline. Cette longue lettre envoyée le 16 décembre 1964 à Dominique de Roux avait été retenue et composée pour le volume à paraître en mars 1965, avant d'être écartée, pour d'obscures raisons. Elle a été publiée intégralement dans un numéro spécial « Louis-Ferdinand Céline » du Magazine littéraire paru en 2002.

Le second, moins connu, fut publié en décembre 1970 dans Construire, un hebdomadaire imprimé à Lausanne, où Bernard Steele dirigeait les Editions du Mont-Blanc.

 

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Je vous remercie de votre envoi du numéro de L'Herne consacré à Louis-Ferdinand Céline. Cette publication, je le sens, va m'apprendre quantité de choses que j'ignorais encore concernant l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Car, comme vous le savez sans doute, je me suis séparé de mon ancien associé, Robert Denoël, en 1937 et, à partir de ce moment, je n'ai jamais plus revu Céline.

Vous me demandez, fort aimablement, un article pour un second numéro de L'Herne, également consacré à Céline : des souvenirs le concernant, concernant Denoël, la maison d'édition, moi-même. Tout cela est bien difficile : à vrai dire, je n'ai rien de particulier à ajouter à ce que vos lecteurs savent déjà, rien qui me paraisse pouvoir les intéresser ou jeter une quelconque lumière nouvelle sur toute cette période - assez pénible pour moi à bien des points de vue.

Car, tout compte bien fait, j'avais mis le meilleur et le pire de moi-même dans cette maison d'édition que j'aimais et que nous avions fondée ensemble, Denoël et moi, à la suite d'une rencontre tout à fait fortuite. Vous intéresserait-il d'en connaître les circonstances ? C'était un dimanche, fin 1929, je crois. J'habitais alors la rue Dupont des Loges et, ce matin-là, je suis descendu faire un petit tour à pied dans le quartier. Au cours de ma promenade, je me suis arrêté à la devanture d'une librairie de l'avenue de La Bourdonnais. Par extraordinaire, cette librairie était ouverte. J'y suis entré et c'est là que je vis Robert Denoël pour la première fois. Ce jour-là, il m'a parlé d'un ouvrage qu'il venait de publier - Hôtel du Nord, d'Eugène Dabit - et du Prix du Roman Populiste que l'on venait de lui décerner.

Déjà à cette époque j'avais songé à faire, moi-même, de l'édition - mais d'un genre différent : j'ambitionnais de publier des traductions d'auteurs contemporains, américains et anglais, dont la plupart n'étaient alors connus en France que de nom. Après plusieurs entretiens avec Denoël, je me suis décidé à abandonner mon propre projet en faveur de celui, peut-être moins ambitieux, que nous avions échafaudé ensemble : publier des ouvrages de jeunes auteurs français - ou de langue française.

On connaît la suite : les Editions Denoël et Steele ont succédé aux Editions des Trois Magots et la librairie du même nom, étant devenue trop exiguë pour loger notre production, nous nous sommes installés, en 1930, dans une chapelle protestante désaffectée, au 19 de la rue Amélie. Les jeunes venaient à nous, encouragés sans doute par l'accueil plus que flatteur que faisait la critique aux ouvrages que nous cherchions à lancer. Succès d'estime, certes, mais le public ne suivait guère. Nos livres se vendaient plutôt mal.

Puis vint Céline, le Voyage au bout de la nuit, le Prix Renaudot, et, si j'ose dire, la gloire. La maison était lancée, cela ne faisait plus de doute. En tout cas, pas pour nous. D'autres, cependant, étaient sans doute d'un avis un peu différent, ainsi qu'en témoignera l'anecdote suivante.

Quelques semaines après l'attribution du Prix Renaudot au Voyage, nous eûmes l'immense surprise de recevoir la visite de Gaston Gallimard, qui était venu rue Amélie sans rendez-vous. Il se fit annoncer, pénétra dans notre bureau et après les aménités d'usage, prit un fauteuil et, sur le ton le plus malter of fact que l'on puisse imaginer, nous fit le petit discours suivant : « Messieurs, dit-il, vous tenez un succès certain avec le Voyage au bout de la nuit. Malheureusement pour vous, cependant, vous n'avez pas les moyens nécessaires pour exploiter convenablement ce succès. Alors... vendez-moi le contrat. Vous en serez très satisfaits, vous et l'auteur, car je suis disposé à vous le payer le prix fort. » Stupéfaction générale, puis... refus poli, mais très ferme.

Après quelques secondes de silence, Gaston Gallimard se leva, s'approcha de notre bureau, nous menaça de l'index et nous dit : « Eh bien ! Puisque vous ne voulez pas traiter avec moi maintenant, soyez bien persuadés, Messieurs, qu'un jour viendra oÿ j'aurai non seulement ce contrat, mais aussi votre maison d'éditions. » Boutade d'un homme dépité et en colère ? ou vision prophétique, qui ne devait se réaliser qu'après une guerre et à la suite d'un assassinat ?

Les quelques années qui suivirent consolidèrent la renommée de la maison, mais peu après les événements du 6 février 1934, nous nous sommes aperçus, Denoël et moi, que nous n'étions plus du tout d'accord. L'époque, il est vrai, était très trouble et très troublée ; les idées s'entrecroisaient et se heurtaient avec violence et l'on se rendait de plus en plus compte que certaines valeurs auxquelles on était resté attaché commençaient à s'effriter avant de s'effondrer dans la catastrophe générale. Il est bien possible qu'en d'autres temps plus paisibles, nous eussions peut-être pu combler le fossé qui se creusait chaque jour davantage entre nous, mais... l'époque étant ce qu'elle était, nous n'avions vraiment aucune chance de retrouver l'entente qui avait régné entre nous jusqu'alors.

La part active que prit Denoël à la rédaction et à l'administration d'un hebdomadaire politique [L'Assaut] que venait de lancer Alfred Fabre-Luce fut, pour moi, l'événement décisif qui motiva mon départ des Editions Denoël et Steele et le retrait de mon nom de la raison sociale. Bien que je fusse déjà parti de la maison quand parut Bagatelles pour un massacre, je n'ai pu m'empêcher de téléphoner à Denoël pour lui exprimer mon indignation à la seule pensée que ce livre, précisément, puisse être publié par une maison que je venais à peine de quitter et dont j'avais été l'un des fondateurs.

J'avais certes, et j'ai encore aujourd'hui, la plus haute estime pour Céline en tant qu'écrivain. L'homme, par contre, ne m'inspirait que très peu de sympathie. En effet, il était bien difficile de trouver des qualités à un individu qui, se jouant perpétuellement la comédie, cherchait à entraîner ses contemporains dans son jeu. Sous les aspects d'un matamore mal embouché, bruyant et vulgaire, se cachait sans doute une âme de petit enfant profondément blessé qui, pour se protéger d'on ne sait quel danger, s'était constitué un bouclier derrière lequel il pouvait se croire invulnérable.

Mais pour moi, l'homme que j'avais devant les yeux représentait un contraste trop grand avec celui que je pressentais confusément à travers certains de ses écrits, et notamment à travers sa véritable passion pour la féerie du ballet et de la danse. Quoi qu'il en soit, je ne me plaisais pas dans sa société et je le voyais le moins souvent possible. Après son retour de Russie, nos relations, déjà peu cordiales, se sont rapidement détériorées à cause de son antisémitisme naissant dont j'ai été, je crois, une des premières cibles.

Quant aux relations qui pouvaient exister entre Denoël et Céline, j'en suis aux conjectures : j'ai toutefois l'impression que leur entente devait être assez bonne. En effet, les goûts littéraires de Denoël l'attiraient immanquablement vers le bizarre et l'insolite. Cela ne pouvait que faire l'affaire de Céline, dont l'œuvre entière se situe dans un monde imaginaire.

De plus, mon ancien associé était un homme extrêmement ambitieux, ce qui ne devait pas, non plus, déplaire à Céline. L'ambition de Denoël, soit dit en passant, prenait parfois des allures un peu curieuses : il me confiait un jour qu'il « espérait bientôt avoir un million de dettes, car, disait-il, ce n'est qu'à cette condition que l'on commence à être considéré à Paris ». Par ailleurs, le côté persécuteur-persécuté de Céline pouvait également, me semble-t-il, présenter un certain attrait pour Denoël, dont certains des amis intimes se rangeaient tout naturellement dans cette catégorie. Enfin, les deux hommes étaient des révoltés et tous deux étaient des destructeurs ; sur ce terrain aussi, pouvait sans doute s'établir une entente entre eux.

Peu de temps après avoir quitté la maison, je suis allé m'installer dans le Midi et, environ un an plus tard, commença le désastreux divertissement agressif que vous savez. Quelques jours plus tard, avant la ruée allemande sur les Pays-Bas, je reçus la visite de Denoël qui, mobilisé dans l'armée belge, avait tenu à me revoir avant de rejoindre son régiment. A cette occasion, nous avons eu une très franche explication et nous nous sommes séparés en très bons termes.

En juin 1940, tout de suite après l'Armistice, j'ai moi-même quitté la France afin de retourner dans mon pays. Là, le jour de la catastrophe de Pearl Harbour, je me suis engagé dans la U.S. Navy et après le débarquement en Afrique du Nord, je me suis trouvé basé à Alger. Et c'est là que j'ai appris le retour de Denoël à Paris, et sa réinstallation à la tête de sa maison d'édition.

Je devais le revoir plusieurs fois à Paris pendant l'été qui a précédé sa mort et je le revis, hélas, une dernière fois en compagnie de sa veuve et de notre ami Maurice Percheron lorsque nous sommes allés à l'hôpital pour reconnaître le corps. Inutile de vous dire, je pense, combien cette mort tragique m'a affecté. Tant de liens se sont trouvés rompus ce jour-là et tant de souvenirs ont été enterrés avec lui.

Si je considère toute cette période avec le recul des années, il me semble avoir assisté et, dans une certaine mesure, participé à une sorte de drame. En effet, la littérature de forme romanesque avait alors atteint - et peut-être même dépassé - son apogée, tant au point de vue de la forme que de celui du contenu. Nous sentions tous, plus ou moins confusément, qu'un renouveau complet s'imposait. Mais les anciennes structures étaient toujours debout et continuaient malgré tout à inspirer un certain respect.

Apparemment, ce fut Céline, avec son Bardamu et son Ferdinand, qui aurait été choisi par « L'Esprit du temps» pour devenir l'un de ses démolisseurs. Et, il faut bien le dire, il a admirablement bien su remplir son rôle : après son passage, la place était nette, il ne restait plus rien ; les Nouvelles Vagues pouvaient enfin déferler - elles ne risquaient plus de trouver d'obstacles.

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Qui de nous pourrait le dire ? Mais il me semble que l'œuvre de démolition accomplie par Céline avait été nécessaire, voire indispensable - tout l'avenir de la littérature en dépendait. Dommage, cependant, que le démolisseur ait été à tel point la victime des forces dont il a été l'un des instruments d'exécution les plus efficaces. Mais cela aussi semble être de l'ordre du Destin : que l'on songe à Nietzsche, à Baudelaire, à Lautréamont, à Camus... Très souvent - et encore tout récemment -, on me pose la question : « Si c'était à refaire, publieriez-vous aujourd'hui les œuvres de Céline ? » Question oiseuse entre toutes, me semble-t-il. Le même homme peut-il traverser deux fois la même rivière ?

Et voilà, cher Monsieur, les quelques souvenirs et les quelques réflexions qui me viennent à l'esprit à propos de Céline, de Denoël et de notre maison d'édition. Peut-être pourront-ils vous servir ? En tout cas, je l'espère. Si vous le désirez, vous pouvez publier cette longue lettre telle quelle. Sinon, je vous autorise à y apporter tous les changements de forme que vous pourriez juger utiles ou désirables. Quant au fond, il est ce qu'il est, et je désire en conserver l'entière responsabilité.

 

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Quand, en 1924, je quittai mon Amérique natale pour m’installer à Paris, le climat des Etats-Unis n’étant pas favorable à ma santé, je songeai à me lancer dans l’édition. L’occasion m’en fut donnée à la suite d’une rencontre fortuite. C’était un dimanche, fin 1929, je crois. J’habitais près de l’Ecole Militaire et je descendis, ce matin-là, faire un petit tour à pied dans le quartier. Au cours de ma promenade, je suis entré dans une librairie de l’avenue La Bourdonnais et c’est là que je vis Robert Denoël pour la première fois. Il me parla d’un ouvrage qu’il venait de publier, L'Hôtel du Nord, d’Eugène Dabit, et du prix du roman populiste que l’on venait de lui décerner.

De mon côté, je lui fis part de mon intention de publier des traductions d’auteurs contemporains américains et anglais, pratiquement inconnus en France. Je m’entretins plusieurs fois avec Denoël au cours des semaines qui suivirent et nous décidâmes finalement de publier ensemble de jeunes auteurs français ou de langue française. A nous deux, à cette époque, nous ne totalisions pas 60 ans.

Puis les Editions Denoël et Steele succédèrent aux Editions des Trois Magots. En 1930, nous nous installâmes dans une chapelle protestante désaffectée au 19 de la rue Amélie. Les jeunes venaient à nous, les critiques littéraires étaient de notre côté mais nos livres se vendaient plutôt mal. Puis vint Céline, le Voyage au bout de la nuit, le prix Renaudot et, si j’ose dire, la gloire.

La manière dont ce manuscrit nous est parvenu est intéressante mais elle est surtout caractéristique de l’individu qu’était Céline. Figurez-vous que j’arrive un matin chez Denoël et Steele et mon associé me dit : «J’ai pris hier soir un manuscrit sur le bureau. Je l’ai lu. Il s’appelle Voyage au bout de la nuit d’un certain Louis-Ferdinand Céline. Je ne sais pas du tout qui c’est, mais je pense que nous aurons un très bon livre ».

Je prends alors ce manuscrit sous le bras et vais à « La Coupole », boulevard du Montparnasse. Je m’installe ; il est 10 heures du matin ; à 7 heures du soir, j’avais fini de lire le Voyage au bout de la nuit. Je retourne chez Denoël et je dis à mon associé : « Ecoute, Robert, tout de même, je ne crois pas que c’est très bien, je crois que c’est excellent, je crois que c’est formidable ! Qui est ce Louis-Ferdinand Céline ? Où habite-t-il ? On va lui écrire». On regarde sur le manuscrit : rien du tout. On cherche alors le papier d’emballage : il y avait l’adresse d’une dame. On lui envoie un petit mot.

Trois jours plus tard, cette personne arrive chez nous et nous déclare : «Vous parlez d’un manuscrit de Louis-Ferdinand Céline ; je ne connais pas de Louis-Ferdinand Céline ; on connaît un docteur Destouches ; mais enfin, montrez-moi ce manuscrit, je ne sais pas ce que c’est qu’un manuscrit ! » Alors nous le lui montrons et elle s’écrie: « Eh ! oui, mais bien sûr ! le docteur Destouches m’avait demandé d’emballer ça et de vous l’envoyer ». C’est donc ainsi que le Voyage au bout de la nuit est arrivé chez nous. Vous remarquez déjà quelle difficulté Céline avait à se montrer.

Après l’attribution du Prix Renaudot au Voyage au bout de la nuit, nous eûmes l’immense surprise de recevoir la visite de Gaston Gallimard qui nous fit le petit discours suivant : « Messieurs, vous tenez un succès certain avec le Voyage au bout de la nuit. Malheureusement pour vous, cependant, vous n’avez pas les moyens nécessaires pour exploiter ce succès. Alors vendez-moi le contrat, je suis disposer à payer le prix fort ». Nous refusâmes poliment, mais fermement.

« Eh ! bien, dit-il, puisque vous ne voulez pas traiter avec moi maintenant, soyez bien persuadés, messieurs, qu’un jour viendra où j’aurai non seulement ce contrat mais aussi votre maison d’édition. ». Boutade ou vision prophétique qui se réalisa, d’ailleurs, après la guerre, à la suite de la mort tragique de Robert Denoël, assassiné au coin d’une rue après la libération de Paris.

J’ai beaucoup moins connu Céline que ne l’avait connu Denoël, mais je peux dire qu’il était paranoïaque. Or, les paranoïaques cherchent à faire peur et c’est ce qu’il faisait régulièrement.

Il hurlait, il portait des accusations tout à fait fausses sur les uns et les autres. Parfois, il avait des attitudes extravagantes. Voilà le Céline des années 30 ; je ne l’ai pas connu après, car j’ai quitté Paris en 1938, me séparant de Denoël pour des raisons personnelles. Je n’ai pas revu Céline pendant la période de guerre et l’après-guerre. Ce qu’il me reste de lui, c’était cette faculté de compenser sa propre peur par le besoin de faire peur.

Par ailleurs, après mon départ, Denoël publia des œuvres de Céline qui étaient de véritables diatribes antisémites ; or moi, je suis juif de naissance ; cela ne m’a pas beaucoup plu, d’autant plus que Céline imaginait, en bon paranoïaque qu’il était, qu’il n’avait jamais touché ses droits d’auteur et il mettait cela sur mon dos parce que j’étais juif. C’était ennuyeux. Cela dit, j’estime que Céline a certainement été celui qui, pendant toute la décennie 30, influença avec le plus de force la littérature française, et qui permit à celle-ci de prendre son essor par-dessus les vieilles structures.

J’estime énormément Céline, l’écrivain ; je fais simplement quelques réserves sur l’homme.