Né le 4 septembre 1893 à Liège, mort à Marly-le-Roi le 6 octobre 1989. Frère aîné de Georges, il fit des études d'ingénieur des Mines à l'université de Liège, sous la direction de Lucien Denoël, le père de Robert.
Entre 1924 et 1926 Poulet publie plusieurs contes dans Sélection, la revue bruxelloise à laquelle Denoël collabore, lui aussi, mais les deux hommes ne se rencontreront qu'à la fin de l'année 1930, lorsque l'écrivain propose aux Editions Denoël et Steele son premier roman, Handji, qui paraît en février 1931.
Denoël publiera, entre 1932 et 1944, cinq autres ouvrages de Poulet, dont l'essentiel de sa production romanesque. Le témoignage qui suit a été publié en juin 1979 dans Ecrits de Paris avant d'être repris en brochure de luxe par Pierre Aelberts, en juin 1981.
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La fourberie luisait dans un de ses yeux et l'enthousiasme dans l'autre. De fait, un fervent et un tricheur à la fois. La conjonction des deux signes était peut-être nécessaire pour que l'entreprise Denoël réussît. En changeant de nature, et même en passant d'un extrême à l'autre, puisqu'une maison qui se voulait indépendante tombait dans les mains de ceux-là mêmes dont elle prétendait s'affranchir.
Tout est parti des rêves d'un étudiant liégeois dont la première qualité se nommait la force persuasive. Il aimait la littérature et les littérateurs ; il n'aurait pas été fâché de figurer parmi ces derniers. A cette époque il écrivait des contes tour à tour cyniques et larmoyants, entre Georges Duhamel et Charles-Henry Hirsch ; des contes pas très originaux, pas très intéressants. Avant même de sortir du marécage des petites revues il avait compris qu'il n'arriverait pas à grand-chose dans cette direction, que mieux valait prendre un chemin latéral, qui ne pourrait être choisi qu'à partir du carrefour des lettres, c'est-à-dire de Paris.
Muni d'un vague diplôme, le jouvenceau quitta père et mère - entourés d'une nombreuse famille - et se lança dans le maquis parisien, où il se distingua tout de suite par ce qu'on pourrait appeler un excès d'entregent.
Son adaptation au milieu - le Sixième Arrondissement, les parlotes de café, les combinaisons qui s'échafaudent lundi et s'effondrent mercredi - eut l'aspect d'un roman picaresque. Tout allait bien, tout allait mal ; on se faisait des amis, dont la moitié étaient des tapeurs et des créanciers, tandis que les ébauches d'édition auxquelles se livrait le Wallon vite débarrassé de son accent ne s'élevaient guère au-dessus du travail d'amateur ; l'alibi social d'un fils-à-papa (que Robert Denoël n'était pas). Et ses futurs confrères, quand ils parlaient de lui, disaient en souriant : « Oui, c'est un garçon charmant. Il paie assez régulièrement ses notes d'imprimeur. »
Il s'en fallut de peu, à deux ou trois reprises, que l'éditeur au petit pied eût des ennuis judiciaires. Il échappait à tout par une suite de chances et de ruses, enveloppées d'une frénésie verbale très habilement dosée. L'aventurier, sans cesse sur le point de gagner la partie ou de sauter, gardait ses dons majeurs, inspirant la sympathie et la méfiance, désarmant les gens par sa franchise et les inquiétant par je ne sais quoi qu'exprimait bizarrement cette extrême ouverture, le cœur sur la main, l'exposé complet et loyal de la situation, une sincérité non discutable, qui se fondait sur le sentiment général, le but à atteindre, en relation avec la noblesse des œuvres de l'esprit, mais qui ne se fondait pas sur des faits et sur des chiffres. Car tout, dans les plans du Rastignac liégeois, était truqué.
Pas escroc du tout. N'aurait pas volé un centime à qui que ce fût. Simplement il se regardait comme un serviteur précieux de la chose littéraire et en déduisait que de sordides considérations moralistes ou législatives ne devaient pas embarrasser son zèle ni en offusquer l'inspiration.
La grande chance de sa vie fut un manuscrit impubliable, qu'il publia - sans peut-être s'apercevoir que c' était l'un des deux ou trois événements artistiques et littéraires du vingtième siècle.
Tout de suite Louis-Ferdinand Céline le détesta. Mais l'affaire était engagée. Elle eut pour conséquence que Robert Denoël perdit son associé, riche juif américain, quand l'auteur du Voyage au bout de la nuit se lança dans une suite de pamphlets qui ne pouvaient être qu'antisémites. Là-dessus coula l'espèce de raz-de-marée que fut la gloire célinienne, avec son reflux inévitable, qui laissa sur la langue française et sur l'histoire littéraire de la France un amas de débris informes.
La guerre en avait accru l'épaisseur, en obligeant aussi la plupart des intellectuels, et donc des serviteurs de l'intelligence, à prendre ce qu'on appelle des positions. Celle de Robert Denoël fut habile comme lui, ambiguë comme son esprit, malheureuse au fond comme sa destinée. Ayant donné des gages aux deux camps, équilibré Céline par Aragon, et tout le reste à l'avenant, en distribuant à la ronde les « Vous avez raison » et les « qui peut voir clair dans ce chaos ? » il pensait sortir indemne des pièges à naïfs de l'épuration. Les événements inclinaient dans ce sens, et l'éditeur s'apprêtait à tourner la page, affublé d'un blâme anodin, que tout le monde aurait oublié l'année suivante, quand un assassin sortit de la foule et le foudroya.
D'où venait le coup ? Toutes les suppositions étaient vraisemblables. Plutôt du côté sentimental que du côté politique. Comme par hasard, le démon de midi - de deux heures de relevée, ce n'est plus tout à fait le même - venait de bouleverser la vie familiale du rénovateur de l'édition parisienne On ne sait pourquoi ni comment, soudain son œuvre ne lui appartenait plus.
Lui mort, elle passa, non sans profit, dans les griffes du seul rival qu'il eût furieusement et continuellement haï. Sur la tombe du « petit Belge » malicieux en le sachant et candide sans le savoir s'accordèrent la femme qu'il aimait et l'homme qu'il ne pouvait pas voir en peinture. Le dénouement mystérieux et tragique de l'expédition partie du boulevard de la Sauvenière, pour s'épanouir brillamment rue Amélie, se prolongea par un commerce tranquille, banal et solide, où il ne restait rien de l'esprit audacieux qui l'avait conçu. Rien, sauf le nom.
Et le fantôme d'un garçon charmant, inventif, pas très sûr, patron sans merci, quoique innocemment aimable, toujours hanté par une échéance, qu'il éviterait d'une pirouette de torero ; silhouette bien parisienne derrière laquelle on retrouvait l'étudiant chimérique qui venait lire à ses amis liégeois des histoires de midinettes abandonnées.
Quoi qu'on puisse dire de ce spectre, abattu en coulisse par un sicaire, au temps des sicaires, il restera qu'il a laissé une œuvre. La maison, naguère minuscule et poussiéreuse, élève largement et hautement sa façade. Il en sort beaucoup de livres, qui ne sont pas ceux que son fondateur eût choisis. Et les auteurs auxquels il tenait le plus sont partis, happés par l'Ennemi triomphant.
La quantité a remplacé la qualité, sous le regard impersonnel d'Amélie. Mais le tiroir-caisse tinte plus souvent qu'en 1930, et c'est un bruit qui aurait enchanté l'agile Robert. Un éditeur qui aimait l'argent. Mais pas plus que la littérature.
