Robert DenoŽl, éditeur

 

1934

 

À Irène Champigny

Sans date [janvier 1934]

Chère Amie,

Vous me demandez plus que je ne peux vous donner. Vous vous plaignez de mes jugements et c’est vous qui les sollicitez. Bien sûr, ils sont hâtifs et donc inexacts. Ils contiennent leur petite parcelle de vérité. A vous de la déceler, à vous de rejeter le faux. Ne m’accusez pas de revanchardise, c’est idiot. Ne croyez pas que je me sente plus fier aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Je suis peut-être un peu moins timide, un peu moins lent, c’est toute la différence. Et mon orgueil de 1928, ou ma vanité, si vous préférez ce terme, avait d’autres exigences, croyez-moi. Ne m’imputez pas une part de responsabilité dans votre vie, c’est inutile, je ne l’admets pas. Je suis en partie coupable de ma propre vie et c’est assez. Et ne jouez pas non plus de cette autre guitare - votre âge, votre état physique - je ne l’entends pas.

Vous êtes pour moi un être d’une vitalité prodigieuse, un être doué d’une façon extraordinaire et quand vous voudrez user de vos dons d’une manière suivie, vous réussirez là où il vous plaira de réussir. Chaque fois que je vous vois, je suis de plus en plus convaincu de ce que je vous dis. J’estime - mais je ne vous force pas à partager cet avis - que personne n’a eu la moindre influence sur votre vie (et moi, moins qu’un autre) et que vous avez toujours décidé de votre bonheur ou de votre malheur.
    Si vous cherchez près de moi le réconfort qui naît de longues heures d’intimité paresseuse où les plaisanteries, les souvenirs évoqués, le son du phonographe, les cigarettes fumées, les chansons et les silences attendris créent l’atmosphère souhaitée, je crains fort que vous ne le trouviez pas. D’ailleurs ce n’est pas de moi que vous attendez cela. Vous avez toujours eu tout un personnel d’amis qui tiennent ce rôle à la perfection. Vous venez me voir pour entendre des vérités, quitte à en souffrir après.

Vous savez bien que pour vous, je ne serai plus jamais complaisant, tout au moins pour ce qui compte. Vous me demandez de vous aider dans votre travail, sincèrement je puis et je veux vous aider. C’est en étant impitoyable que je puis vous rendre service. Si vous avez une autre conception de cette aide, j’ai peur que nous ne nous entendions pas. Il vaudrait mieux y renoncer tout de suite et vous adresser à quelqu’un d’indulgent.
    Je ne puis aller vous voir. Comprenez-moi, je n’ai pas le temps. Et voilà. Vous allez dire que je vous engueule. C’est possible. Mais je ne vous engueule que parce que je vous aime et que je vous admire. Et je voudrais vous admirer plus encore. Hâtez-vous de travailler, que je puisse réaliser ce vœu. Je vous embrasse.

Robert


* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Jean Proal


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 1er Février 1934

Mon Cher Proal,

Ne croyez pas que je vous tienne le moins du monde rigueur d’une lettre dont j’ai fort bien compris au moment les mobiles. Le silence où nous vous laissons n’est motivé que par un surcroît d’activité.
    Votre livre a reçu, d’une manière générale, un accueil favorable, mais comme nous le craignions, il ne s’est pas imposé. Cela ne signifie pas du tout que nous vous oubliions ou que vous soyez écarté de nos préoccupations.
    Nous avons pensé à vous pour le « Prix des Vikings » (1) et pour une bourse « Blumenthal ». Nous nous proposons de nous occuper activement de ces deux affaires, sans que nous puissions vous donner un espoir bien net de réussite. La compétition est ici comme ailleurs fort vive.
    Votre idée du cinéma est excellente, mais d’une réalisation bien problématique. Nous avions déjà donné des exemplaires d’À hauteur d’homme à plusieurs firmes, sans que toutefois nos démarches aient été couronnées de succès.

Nous n’avons pas les adresses des gens de cinéma, mais vous pourriez envoyer votre livre aux bons soins des Studios Pathé-Nathan - 20, Avenue du Général Galliéni à Joinville-le-Pont (Seine).
    Nous sommes étonnés que vous n’ayez pas reçu les exemplaires d’À hauteur d’homme qui vous avaient été envoyés primitivement : si vous en aviez besoin, nous nous ferions un plaisir de vous les faire parvenir.
    Que faites-vous ? Vous êtes-vous remis au travail ? Il s’agit pour vous de creuser davantage, de vous défier d’un certain penchant au lyrisme. On a trouvé votre second livre en progrès sur Tempête de printemps, mais d’une émotion encore un peu superficielle en dépit de la vigueur et de la passion que vous avez mises dans cet ouvrage.
    Le temps travaillera avec vous et nous sommes certains que vous nous donnerez bientôt un ouvrage où vous vous exprimerez complètement.
Bien cordialement à vous,

R. Denoël


1. Ce prix littéraire a été décerné le 19 mai à un roman de Bernard Roy, paru deux ans plus tôt chez les Editeurs Associés. Un ouvrage édité en février par Denoël et Steele faisait partie des « outsiders » : Mer Caraïbe, dû à la journaliste Odette Arnaud. Le livre de Proal n'a pas été retenu par le jury.
* Autographe : collection Mme Jean Proal.

À Jean Proal


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 7 Mars 1934

Cher Ami,

Evidemment c’est un atout que d’avoir pour vous un acteur connu, mais il est extrêmement compliqué, comme nous vous l’avions déjà dit, d’obtenir qu’une firme s’intéresse à un volume dont le succès n’a pas été énorme.
    Vous pourriez utilement vous mettre en rapport avec Benjamin Fondane - 6, rue Rollin, Paris - (1) à qui nous écrivons aujourd’hui même à ce sujet. Benjamin Fondane est scénariste à la Paramount et, peut-être, pourra-t-il vous donner d’utiles indications. Il est, en tout cas, beaucoup plus indiqué qu’Alexandre Arnoux qui n’entreprendrait pas un travail de ce genre sans avoir une certitude.
    A titre d’indication, nous vous signalons que nous avons dix fois essayé de mettre des romans au cinéma et que nous n’y avons jamais réussi. Les titres des films à succès pourront d’ailleurs vous renseigner sur le genre des bouquins que l’on adapte à l’écran. Mais, enfin, il ne faut rien négliger.
    Croyez, Cher Ami, à nos sentiments les meilleurs.

Les Editions Denoël & Steele,

R. Denoël


1. Benjamin Fondane a été engagé au printemps 1930 par les studios Paramount de Joinville-le-Pont comme assistant metteur en scène et scénariste. Denoël et Steele ont publié son essai, Rimbaud le voyou, en octobre 1933.
* Autographe : collection Mme Jean Proal.

À Louis-Ferdinand Céline

Paris, le 31 Mars 1934

Cher Ami,

Veuillez trouver, ci-inclus, un relevé de comptes détaillé (1) pour vos deux ouvrages L'Eglise et le Voyage au bout de la nuit.
    Votre solde créditeur s'établit, ainsi que vous le verrez, par une somme de frs : 12.822,60, que nous pourrions à votre gré reporter au mois de juillet prochain, selon nos accords primitifs, ou vous régler par quarts en traites acceptées à fin avril, fin mai, fin juin et fin juillet prochains.
    Veuillez nous dire quel est le mode de règlement qui vous agrée le mieux.
    Et croire, Cher Ami, à l'expression de nos sentiments les meilleurs.
    Les Editions Denoël & Steele,

[Robert Denoël]


1. Le relevé de comptes n'est pas joint mais le comptable Auguste Picq a noté au bas du double dactylographié :
« Traites acceptées
3.220,65 à fin avril
3.220,65  "    mai
3.220,65  "     juin

3.220,65  "    juillet
_______
12.882,60 »


* Repris de : P.-E. Robert. Céline & les Editions Denoël, 1991. Copie dactylographiée dans les archives des Editions Denoël.

 

À Jean Proal


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 11 Avril 1934

Cher Ami,

J’ai vu hier M. Benjamin Fondane à qui j’avais parlé de vos deux volumes : Tempête de printemps et À hauteur d’homme pour une adaptation cinématographique.

Benjamin Fondane me paraît particulièrement bien placé pour tirer un bon scénario d’un livre de ce genre, puisque c’est lui qui vient de mettre à l’écran un volume de Ramuz, intitulé : Séparation des races (1).
    Il a lu vos deux livres et il trouve, en effet, qu’il y a la matière à un bon film, surtout dans le premier. Il dit que si Gabriel Gabrio (2) pouvait s’en occuper, il est probable qu’on arriverait à un bon résultat.
    Voulez-vous donc écrire à M. Benjamin Fondane pour lui dire que vous l’autorisez à faire le découpage du volume et à le présenter, le cas échéant, à une firme. D’autre part, veuillez lui dire à quel point en sont vos négociations avec Gabrio (3).
    D’autre part, j’aimerais bien savoir si vous préparez quelque chose en ce moment. Devons-nous compter sur un volume pour cet hiver, ou devons-nous plutôt penser au printemps prochain. Un petit mot de vous à ce sujet me ferait bien plaisir.      

L’adresse de M. Benjamin Fondane est : 6, rue Rollin, à Paris (5ème).
    Croyez-moi votre bien cordialement dévoué,

R. Denoël


1. Le roman de Ramuz a été adapté à l'écran par Dimitri Kirsanoff [1899-1957] sous le titre « Rapt ». Sa première projection dans les salles parisiennes aura lieu le 28 décembre 1934. Le scénario de Fondane date d'octobre 1933.
2. Acteur français [1887-1946] qui avait alors grand succès puisqu'il tourna dans trente-huit films entre 1920 et 1943.
3. Aucun projet cinématographique ne paraît avoir abouti, tant avec Fondane qu'avec Gabrio, mais Benjamin Fondane a mené à bien le découpage des deux premiers livres de l'auteur [voir la lettre à Proal du 21 janvier 1938].

* Autographe : collection Mme Jean Proal.

À Raymond Queneau


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 28 juin 1934

Cher Monsieur,

J’ai lu avec attention votre ouvrage sur « LES FOUS LITTERAIRES » (1). C’est un curieux travail qui a dû vous demander beaucoup de ténacité et de recherches.
    Vous avouerais-je que la lecture m’en a déçu ? On se demande si le sujet réclamait un tel déploiement d’érudition, un appareil si vaste de notes, de citations et de références : vous ne nous épargnez rien. Aussi, pour quelques traits saisissants, sommes-nous obligés de lire des pages et des pages d’un attrait discutable. Nous ne croyons pas qu’un travail de ce genre puisse s’adresser à un public important, il n’intéresserait vraiment que les bibliothèques. Nous croyons qu’il n’en est pas assez pour justifier un tirage normal.
    Nous le regrettons très vivement, car nous aurions grand plaisir à publier un ou même plusieurs de vos ouvrages (2).
    Nous voulons espérer que cette expérience ne vous dégoûtera pas de nous présenter d’autres travaux.
    Et nous vous prions d’agréer, Cher Monsieur, avec nos remerciements et nos regrets, l’expression de nos sentiments les meilleurs.
    Les Editions Denoël et Steele,

R. Denoël


1. Gaston Gallimard avait refusé l'ouvrage début juin. L'auteur le lui avait alors proposé sous le titre : « Encyclopédie des sciences inexactes ». Composé entre 1930 et 1934, il restera inédit jusqu'en 2002, mais donna naissance au roman Les Enfants du limon (Gallimard, 1938).
2. Denoël lui avait déjà refusé Le Chiendent en 1933. Il acceptera Chêne et chien en 1937, mais à des conditions proches d'un compte d'auteur.
* Repris de : Album Raymond Queneau. Gallimard, 2002. Autographe : Editions Gallimard.

 

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 3 Juillet 1934

Chère Amie,


     Je pars en vacances demain (1) et votre demande me laisse dans l’embarras : je ne sais si j’aurai le temps d’écrire la page que vous me demandez. En tout cas, ce ne sera qu’une approximation très probablement fade. Vous savez que je ne suis pas un homme de premier jet.
    J’ai évidemment un petit canard où je pourrai faire passer ce papier. Je vous en enverrai dans une dizaine de jours quelques exemplaires. A vous de vous débrouiller pour les faire reproduire à Vichy (2). Je m’excuse de ne pas vous en dire plus long pour aujourd’hui mais l’heure me presse.
    Nous allons en Vendée, près de la forêt de Mervent, où traîne, paraît-il, encore l’ombre de Mélusine ; c’est boccagé, montueux mais doux au regard et à l’âme. Il y a une belle rivière, des gens d’une politesse incroyable et le village n’est pas encore atteint par les différents virus à la mode : T.S.F., phonographe, etc. Je vous enverrai d’ailleurs quelques photos. Embrassez Catherine pour moi. Et comptez sur ma diligence et mon affection.
    J’ai eu le temps de rédiger quelques lignes publicitaires, vous en trouverez copie, ci-inclus. Ce n’est pas fameux mais cela peut être utile. Ce papier paraître la semaine prochaine : je vous en ferai parvenir cinquante exemplaires. A vous,

Robert

Notre adresse : chez Madame Bouillaud, Le Petit Château, Vouvant-Cézais (Vendée) jusqu’au 5 août, après : Paris.

[Note marginale de Champigny : « Entre cette lettre et la précédente, il m’écrivit la lettre que j’emportai plus tard dans le grand voyage, lettre dont seule, Marie Caillard, eut connaissance. J’ai toujours supposé qu’à part sa gêne à cause de sa liaison avec Claude (3), si Cécile ne me revit plus jamais par la suite, c’est que Marie dut lui parler de cette lettre. En août, à Paris, nous avions enfin tout éclairci, tout compris. A tour de rôle nous eûmes l’un pour l’autre, sans désirs charnels, une tendresse amoureuse qui explique nos mutuelles sévérités, nos injustices, nos errements. Il écrivit cette lettre après la nuit où le beau météore avait illuminé Paris. »]


1. Du 4 juillet au 5 août, les Denoël séjournent à Vouvant-Cézais.
2. Champigny réside à Vichy, en compagnie de Catherine Mengelle.
3. Cécile avait alors une relation amoureuse avec Claude Caillard, le fils d'Adrien Caillard, ancien directeur de scène de Firmin Gémier avant de l'être du Théâtre Français, et professeur au Conservatoire de Nice en 1940. Il n'avait aucun lien de parenté avec le peintre Christian Caillard.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny

 
[Sigle imprimé des Editions Denoël et Steele]

Sans date [12 juillet 1934]

Voilà, Chère Amie, l’article demandé. Je n’ai jamais parlé aux Tééséfistes (1). Est-ce comme cela qu’il faut faire ?

A bientôt,


    Robert

Naturellement, qu’il ne soit pas question de moi comme signataire de cet article voué à l’anonymat (2) !


1. Il s'agissait de relancer Le Grand Vent, dont les ventes stagnaient depuis cinq ans, et Champigny avait imaginé de le faire par la radio. Le texte de Denoël fut lu sur les ondes de « Radio Paris P.T.T. » le 13 septembre 1935.
2. L'article, signé Bertrand Prioux, est joint à cette lettre. Je ne sais dans quel journal il fut d'abord publié.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny

Vouvant 25 juillet 34

Chère Amie,


    J’ai bien reçu vos envois. C’est du plus haut intérêt. Vous réussissez admirablement dans la notation directe. Il y a là un frémissement de vie, une passion pour la vérité, une variété, un tragique, un comique aussi, de la tendresse, de la férocité et par-dessus tout une ardeur à vivre, un goût de ce qui existe, qui donnent à ces pages un mouvement, une couleur et un accent entièrement originaux. Je vous en reparlerai à Paris.

En ce moment, je travaille pour moi. Depuis bien longtemps je le désirais et il m’est impossible de me distraire de mon papier, pour vous dire dans le détail tout le bien que je pense de ce que vous m’avez envoyé. Mais continuez sans relâche. Vous avez vraiment trouvé votre voie.
    Si vous avez le temps, faites-moi donc l’analyse de l’écriture (1) dont vous trouverez ci-inclus spécimen. Cela m’intéresserait de lire parallèlement votre diagnostic et le roman de ce garçon. Mais ceci à titre confidentiel.
    Vouvant - malgré les chaleurs - est toujours aussi rafraîchissant, pour le cœur comme pour le corps. C’est un Mézels moins sévère, moins grand, une nature plus proche de nous. J’y puise un peu de cette vitalité qui se perd si vite à Paris. J’y serai - à Paris - le 6 août. Mais vous y verrai-je ? Nous avons bien des points à éclaircir. Quelques heures de conversation liquideraient tout l’arriéré. Et notre amitié pourrait reprendre un cours paisible.Car je m’obstine à me dire votre ami et très profondément.

Robert

[En 1945 Champigny annota cette lettre : « Après tant d’années nous étions stabilisés et en confiance. Le seul différend attristant entre nous est celui qui fait l’objet de ses deux dernières lettres (Pentecôte 1944) que j’ai insérées dans mon Cahier « Brun 4 », après avoir entendu à la radio qu’il venait d’être assassiné. Il désirait vivre, il goûtait la vie - usée, à tout, je frôle la mort, le destin m’accorde un sursis que je n’implorais pas - Robert Denoël mort. Je dirai au « Brun n° 4 » comme j’interprète son dernier silence qui me fut si pénible. Cette lettre de juillet 34, il l’écrivit après communication de plusieurs cahiers aussi au point je le sais que les rares survivants. Il fut désolé de me les avoir rendus quand il apprit que les histoires policières de Vichy m’avaient contrainte à brûler une nuit des caisses de dossiers, cahiers, manuscrits ébauchés ou finis, poèmes, etc., et une pleine cantine de 25 années de correspondances, des dossiers du temps de la galerie, des dossiers de graphologue (2). Je l’ai vu regretter ces pertes au point de croire sans arrière-pensée possible qu’il en faisait grand cas. C’est rue de Grenelle qu’il m’avait jurer en février 1943 de ne plus me détruire. C’est alors qu’il fit le projet de lire les cahiers existants puis de s’en rendre acquéreur. Nous avions alors convenu qu’il les publierait après ma mort mais qu’il me servirait une somme mensuelle afin que j’écrivisse sans anxiété d’argent. Il ne put venir en 1943. En 44 il décida d’éditer « Province ». La fatalité de mon destin veut que le « trop tard » se soit aussitôt imposé à mon esprit. Heureusement j’avais gardé ce dossier incomplet de nos lettres (3). Aussi je refais pas à pas le chemin d’amitié, et je regarde ce peu de vie qui me reste encore avec un étonnement apeuré. C’est comme la prairie Couderc après que l’on eût abattu le grand beau peuplier contre lequel j’appuyais mon corps lourd. Robert mort je sais ne plus posséder au monde un seul cœur contre lequel je pouvais parfois appuyer mes désespérances. En 20 ans, j’ai souvent pleuré en silence contre son épaule amie. Je lui dis adieu à Paris. Je lui dis : nous ne nous verrons plus. Il sourit, me gronda. Je le pleure. Oh... Robert »].


1. Champigny était graphologue. A plusieurs reprises Denoël lui demanda d'analyser l'écriture de nouveaux écrivains, ou de nouveaux employés.
2. J'ignore tout de ces « histoires policières » mais, quoique Champigny ait toujours été très discrète sur ses activités durant l'Occupation, il pourrait s'agir d'une enquête concernant ses liens avec la Résistance.
3. C'est celui que j'utilise aujourd'hui.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Jean Proal


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 28 août 1934

Cher Ami,

    J’ai bien reçu la nouvelle que vous m’avez envoyée. Je la trouve très bonne et je crois que nous pourrons arriver à un résultat, soit du côté de Candide, soit du côté de Gringoire, mais prenez patience, il n’y à rien à faire pendant la période des vacances. J’attends avec confiance la nouvelle version de « Mirages » (1).
    Je vous envoie mes meilleures amitiés.

R. Denoël


1. Titre provisoire d'un des romans les plus personnels de l'auteur, qui avouera y avoir travaillé durant vingt ans, sans en être pleinement satisfait. Dans son journal Proal note, à la date du 16 juin 1936 : « Je viens d'envoyer Solitudes (ancien Mirages) à l'éditeur. » Refusé par Denoël, le manuscrit fut soumis à la Nouvelle Revue Critique, qui le renvoya à l'auteur fin 1936. En juin 1937 Proal note à nouveau dans son journal : « Solitudes refusé par Denoël ! » Le roman finira par paraître rue Amélie en août 1944 sous le titre définitif Montagne aux solitudes. Pour une raison inconnue, le dossier constitué par Jean Proal, si complet par ailleurs, ne contient aucun des échanges qui ont dû avoir lieu entre l'auteur et l'éditeur à propos de ce livre qui lui tenait tant à cœur.
* Autographe : collection Mme Jean Proal.

À Louis-Ferdinand Céline

Paris, le 3 Septembre 1934

Cher Ami,

Veuillez trouver, ci-inclus, le relevé de comptes détaillé (1) pour vos deux ouvrages.
    Votre solde créditeur s'établit donc par une somme de 12.960 frs, que nous vous réglons.
    Ci-inclus, trois traites acceptées à fin octobre, fin novembre et fin décembre prochains.
    Dans l'attente de votre accord,
    Nous vous prions d'agréer, Cher Ami, l'expression de nos sentiments les meilleurs.
    Les Editions Denoël & Steele,

[Robert Denoël]


1. Le relevé de comptes n'a pas été conservé mais le comptable, Auguste Picq, a annoté le double dactylographié de la lettre :
« Traites acceptées
4.400 au 31/10
4.400 au 30/11
4.160 au 31/12
_______
12.960 »

* Repris de : P.-E. Robert. Céline & les Editions Denoël, 1991. Copie dactylographiée dans les archives des Editions Denoël.

 

À Marcel Sauvage


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie

Paris, le 22 Octobre 1934

Mon Cher Ami,

Je crains que vos souvenirs ne soient pas tout à fait précis et que, dans votre désir de voir les choses se réaliser, vous ne nous prêtiez des intentions très arrêtées alors que nous étions nous-mêmes pleins de doute et d’hésitation au sujet du manuscrit dont vous nous parlez (1).
  Tout est actuellement si difficile et si compliqué que nous nous montrons peu aventureux dans le choix de nos publications actuelles. Les jeunes maisons d’édition disparaissent à une cadence accélérée (Cahiers Libres - Portiques - Catalogne - Emile-Paul, etc.) (2). Nous avons l’intention de subsister, aussi nous voyons-nous contraints provisoirement de ne publier que des livres dont nous sommes assurés qu’il feront au moins leurs frais.
  Votre manuscrit, vous savez combien nous en aimons certaines parties, mais aussi que nous le pensons destiné à un public très limité, ce public qui honore un auteur mais qui, généralement, coûte assez cher aux éditeurs.
  Nous voilà donc forcés de surseoir encore une fois à une édition qu’en d’autres temps nous aurions eu plaisir à lancer. Nous le regrettons bien vivement, croyez-le. Nous ne sortons presque pas de romans cette année, sauf Les Mémoires de Joséphin Perdrillon par J.-E. Blanche et Les Cloches de Bâle par L. Aragon. Ce dernier volume n’est pas encore bon à tirer, mais le sera sans doute bientôt (3).
  Croyez-moi votre bien dévoué,

R. Denoël


1. Sans doute celui des Secrets de l'Afrique noire, un récit de voyage qui sera publié par Denoël en mai 1937. Dès novembre 1933 L'Intransigeant annonce que l'ouvrage paraîtra chez Denoël et Steele, ce qui suppose des accords entre l'auteur et l'éditeur. Ce récit fut publié tout d'abord en feuilleton dans L'Intransigeant en juillet et août 1934, et il créa polémique. Ce n'est pas ce qui dut retenir Denoël, qui lui signa un contrat le 19 février 1937. Mais il s'agit peut-être d'un autre ouvrage dont Marcel Sauvage ne m'a pas parlé.
2. Ces maisons d'édition, certaines tard venues, ont peu à peu disparu au cours des années trente, sauf celle des frères Emile-Paul. Denoël et Steele avaient racheté le fonds des Editions des Cahiers Libres en octobre 1934.
3. Le roman de Jacques-Emile Blanche est paru le 6 octobre, celui d'Aragon le 8 novembre.

* Autographe : collection Marcel Sauvage.

À Mélot du Dy 


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19, rue Amélie

Paris, le 24 octobre 1934

Cher Ami,

Cela me fait grand plaisir de devenir votre éditeur (1). Voilà une occasion de faire revivre un peu cette amitié qui m'a été très précieuse et que le temps avait, je ne sais pourquoi, relâchée (2).
  Laporte (3) est un garçon charmant, un peu fumeux, dont il est difficile de tirer quelques précisions, mais je ne désespère pas d'arriver à des clartés définitives avant la fin de ce mois. De toute manière, croyez que nous arriverons à nous entendre et à publier ce petit volume (4), dont j'ai lu d'ailleurs les épreuves (je partage entièrement votre avis).
  N'imaginez plus votre voyage, consultez les indicateurs car nous paraîtrons bientôt en librairie, et si j'ose dire, l'un en face de l'autre.
  Très cordialement à vous,


   R. Denoël


1. Denoël et Steele ont racheté au début du mois d'octobre le fonds des Editions des Cahiers Libres, et les contrats en cours.
2. On ne connaît pas d'échanges entre les deux hommes depuis avril 1928.
3. René Laporte [1905-1954] avait créé en 1924 sa maison d'édition. Au moment de sa déconfiture financière, il avait à son catalogue quelque 150 titres très estimables, surtout des recueils de poèmes. Aussi désargenté que Denoël à ses débuts, Laporte avait une recette simple (qu'il détaille dans une lettre à Mélot) : le tirage courant d'un volume (toujours moins de mille exemplaires) doit être couvert par les souscriptions aux tirages de luxe, lesquels sont enrichis d'une gravure originale. Dans le cas présent, c'est une eau-forte de Léopold Survage qui agrémentera les 25 exemplaires de luxe. Il ne lui reste alors qu'à payer l'imprimeur et l'artiste, ce dont il ne s'acquitte pas toujours : le 19 novembre Survage, qui va tirer à Paris sa gravure, écrit à Mélot : « En livrant le tout à l'éditeur, dois-je lui réclamer la somme convenue entre nous, ou est-ce entre nous deux que cette question se réglera ? »
4. A l'Amie dormante sera mis en vente en juillet 1935.
* Autographe : collection Henri Thyssens. Copie aux Archives et Musée de la Littérature.

 

À Cécile Denoël

Sans date [octobre 1934 ?] (1)

« [...] Il faudra trouver une solution, car mes nouvelles fonctions (2) vont m'obliger, nous obliger à voir beaucoup de monde. Tu vas être condamnée à sortir... et à sortir de ta belle sauvagerie. Et je compte beaucoup sur toi, tu sais. De plus en plus je m'aperçois de la nécessité où je me trouve de faire partie d'une certaine société. Et ce n'est pas possible sans un gros effort de ta part. Tout cela n'a rien de gai, c'est en apparence un peu stérile, mais en fait, c'est bien précieux.

Nous avons beaucoup trop négligé ce côté de la vie. Et si nous voulons abandonner les difficultés matérielles, sortir de tout ce qui nous écrase, il faut en passer par là. C'est l'utilité de cette partie de la vie qui en salivera l'ennui. Fais donc provision de courage, de bonne humeur et de sourires. Je ne te dis pas de faire provision d'amour, chérie, nous en avons assez à nous deux pour surmonter tout. Et tu me l'as montré souvent.

Mais dans le détail des petites choses, il faut aussi que nous soyons toujours unis, que ta main soit dans la mienne, toujours douce et chaleureuse. Je vais mener une vie de plus en plus trépidante, je la mène déjà, il faut que tu m'aides de tout ton cœur, de tous tes actes, sans cela je n'arriverai pas où je veux arriver, c'est-à-dire à l'équilibre, à la sécurité dans l'action mais aussi dans la tendresse. [...] »


1. Repris de : Albert Morys. « Cécile ou une vie toute simple », 1982.
2. Morys commente ainsi cette lettre : « Durant les premières années de leur union et de leur vie d'éditeurs, Robert et Cécile ne recevaient que des amis et lorsqu'ils en avaient envie. Mais, au fur et a mesure que la maison grandissait, l'utilité d'avoir une vie mondaine devenait impérative ; témoin ce passage d'une longue lettre de Robert à une époque où il lançait une nouvelle revue [Le Document, en octobre 1934].
* Autographe : Mme Cécile Denoël.

À Irène Champigny


[Sigle imprimé des Editions Denoël et Steele]

Paris le 21 novembre 34

Chère Amie,

    Votre lettre a un air très espagnol. Elle respire l’austérité. Je vous plains d’avoir froid. Votre récit m’a fait frissonner. Pendant que vous grelottiez dans votre Gerona (où est-ce ?), je m’enrhumais à Rome, dans une ville couleur fauve, toute plantée de colonnes, de fontaines et dieux pétrifiés (1).
    J’ai vu le Pape, un petit vieux trapu, puissant et mal rasé. Il louche, semble bilieux et un peu sale dans sa soutane blanche. Il habite une maison qui vous glacerait les moelles, tant on y voit de marbre, d’or et de chefs-d’œuvre. Les jardins, par contre, sont gracieux avec des fontaines, de la mousse, des acacias encore verts et des pins maritimes. On y dirait volontiers des choses impies, voire même salaces. Il paraît que les cardinaux d’ailleurs... mais je ne veux pas vous faire une chronique romaine. Parlons plutôt de vos rêves et de la réalité.
    Pour faire un livre honnête - entendez bien ce terme de commerçant - il faut un minimum de 180 pages dactylographiées de la dimension de votre lettre. Vous pouvez aller sans crainte jusqu’à 225. Au-delà, c’est le gros livre, ou l’impression destinée à un public pourvu de bons yeux. Mais que ces questions ne vous troublent pas. Allez-y, en vous rappelant - c’est essentiel - qu’un livre doit être vivant. Coupez le superflu. Ne laissez que ce qui vibre en harmonie. Pas trop de digressions (A propos de digressions, lisez Axel Munthe : Le Livre de San Michele (2) édité par Michel Albin).
    J’ai hâte de lire votre manuscrit, tapé à la machine (interlignez, je vous en supplie), dégagé du sortilège de votre écriture, tout nu, tout net, comme si je ne l’avais jamais vu. Souffrez à l’écrire, déchirez-vous, saignez, tant pis et tant mieux. C’est difficile de faire un livre vrai, croyez-moi. Maintenant ne vous laissez pas influencer par le passage de Supervielle qui a réussi à transformer du Shakespeare en une sorte de macaroni flasque et sans âme dont ne voudrait pas le dernier mendigot fasciste (3).
    Mais je suis bien honoré que la pensée d’être publiée rue Amélie vous pousse à faire quelque chose de très bien. Je vais augmenter les appointements du chef de la publicité. Mais ne perdez pas un jour. Il faut que ce soit terminé pour janvier. J’aimerais assez de vous « sortir » au printemps, s’il fait beau. Un livre de vous qui paraîtrait un jour bien soleilleux, ça serait sûrement un succès. Je vous ferais naturellement signer un contrat qui vous obligerait à demeurer tout un mois à Paris à dater du jour de la mise en vente, sous peine d’une astreinte de mille francs - au moins - par jour d’absence.

En compensation, je vous enverrais un photographe avec lavallière, des journalistes, des femmes de lettres et quelques académiciens pas trop miteux. Il y aurait un déjeuner dans un grand restaurant et au dessert vous feriez un discours, aussitôt transmis par téésseff aux populations attentives. Qu’en pensez-vous ? Je vous embrasse au nom de la mère, du père, du fils et des amis.

Robert

Très bien le « rosier remontant » mais il faudra mettre un sous-titre pour ne pas égarer les amateurs de jardins. Très beau l’article d’Ant. Art. Mais avez-vous lu Héliogabale (4) ? Je vous embrasse encore une fois et tendrement. Vous ferez quelque chose de très bien, c’est sûr.


    Robert


1. Pendant que Champigny prend des vacances en Catalogne, Robert et Cécile Denoël se rendent au Vatican pour y rencontrer le pape Pie XI en vue du deuxième numéro du Document, qui paraîtra le 25 janvier 1935. Les photos qui agrémentent cette brochure consacrée au « Pape dans le monde contemporain » sont dues à Robert Denoël.
2. La première édition française est parue en 1934 chez Albin Michel.
3. Jules Supervielle [1884-1960] a adapté en français la comédie Comme il vous plaira, qui fut jouée pour la première fois au Théâtre des Champs-Elysées, le 12 octobre 1934.
4. On ne sait de quel article d'Antonin Artaud il s'agit. Héliogabale ou l'anarchiste couronné est paru en avril.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Mélot du Dy


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19, rue Amélie

Paris, le 3 décembre 1934

Cher Ami,

Naturellement, vous aurez une dernière épreuve du texte avant tirage et je voudrais que ce fût bientôt.
    Je n'ai pas encore pu avoir toutes les précisions utiles. L'eau-forte de Survage, notamment, ne doit pas avoir été payée : jusqu'à présent ce dessinateur ne m'a rien réclamé. La cession que m'a faite Laporte m'oblige seulement à payer l'imprimeur et le papier.
    J'essaye en ce moment de débrouiller complètement cette affaire parmi dix autres aussi obscures, mais comptez que je ferai toute la diligence possible.
    Vous ai-je dit que j'avais lu les épreuves de cette « Dormante » et que j'avais retrouvé dans ses traits toutes sortes de raisons de l'aimer ?
    Bien cordialement à vous,

R. Denoël


* Autographe : collection Henri Thyssens. Copie aux Archives et Musée de la Littérature.