Robert DenoŽl, éditeur

 

1924

 

À Hubert Dubois

Mercredi [août ? 1924]
314 rue des Wallons

Mon Cher Dubois,

Tu es vraiment très gentil de m'avoir envoyé ton livre (1). Je l'ai relu avec plaisir. Cela m'en fait aussi de te dire ce que j'en pense : il est toujours agréable de donner des compliments quand il ne faut pas se forcer. J'ai retrouvé chez toi une grande fraîcheur d'imagination, une sensibilité que le monde extérieur affecte d'une manière singulière et parfois fort intense. On sent indubitablement à la lecture de ces pages la présence impalpable de la poésie : elle n'est pas partout ; du moins je ne l'ai pas aperçue partout. Il y a tel ou tel petit poème sans vertu, qu'un peu trop d'indulgence t'a fait admettre dans le recueil. Mais l'ensemble « tient » à merveille. Le lecteur va de surprises en surprises. Et puis j'aime cette façon un peu négligente de s'exprimer : l'intelligence contrôle l'élan. On sent que tu ne t'abandonnes pas complètement et pourtant le mouvement ne manque pas. C'est très bien ainsi. Je pourrais te développer ces quelques impressions et tracer de nombreuses arabesques.

Bavardage inutile - Quand on a fini la lecture de « Baptême des Tropiques », on est charmé, c'est le mot exact, seulement les points d'interrogation demandés par Cocteau surgissent. Que va-t-il nous donner ensuite ? Et là je dois dire que je suis dans une ignorance complète. Ton livre n'inspire pas la confiance, il n'inspire pas la méfiance : il conseille simplement l'attente. Pris en lui-même il est excellent (je ne lui fais qu'un tout petit reproche : parfois tu ne t'obstines pas assez et tu écris la strophe que Tzara aurait écrite par exemple, mais pas celle que Dubois pourrait écrire - Mais c'est rare). Il prouve un nombre de qualités très intéressantes : je voudrais pour te « situer » les voir aux prises avec un objet un peu plus vaste ou simplement, un objet différent.

En attendant je suis heureux de posséder ton « Baptême » : je suis certain d'en relire de temps en temps quelques (2).



1. Baptême des tropiques a été publié en août 1924 aux Editions du Groupe d'Art moderne de Liège qui dépendaient de la revue Anthologie créée en 1920 à Liège par Georges Linze [1900-1993].
2. Fin de la reproduction de la première page. Le vendeur résume la seconde : Denoël y annonce que le dernier numéro du Disque Vert sera déposé au « Pélican ». Le Pélican était un café estudiantin situé au 114 de la rue de la Cathédrale. Selon Alexis Curvers, tous les cénacles littéraires liégeois y avaient leur point de chute dès 1920. En mai 1926 Mambour, Dubois, Scauflaire et Denoël publièrent, en réaction à une exposition d'art trop traditionnelle, un explosif « Péliklan » qui n'eut qu'un numéro.