Robert DenoŽl, éditeur

1930

 

À Victor Moremans

[Carte postale]

Sans date [janvier 1930]

Cher Ami,


  Vous trouverez les prix sur le spécimen que je vous envoie avec Ulysse. Pour Ulysse, envoyez-moi 81 frs (1) en mandat payable à domicile (+ le port).
  Je suis ravi que ce bouquin de Champigny (2) vous ait plu. Je pense à vos autographes.
  Très affectueusement,


   R. Denoël

Ci la photo de ma 1ère estampe : elle est de Kisling (3).


1. Denoël ristourne à son ami liégeois 10 pour cent sur le prix fort de vente, qui est de 90 francs sur vélin Navarre.
2. Le Grand Vent, paru fin novembre 1929, dont Moremans a rendu compte dans La Gazette de Liége du 16 janvier.
3. On ne sait pas grand-chose de ses activités d'éditeur d'estampes. Dans un article qu'il consacre aux Trois Magots dans Jazz du 15 janvier 1930, Henry-Jacques écrit : « Enfin, cet homme infatigable est éditeur d'estampes depuis peu. Il vient de sortir un Pascin simple et juteux qui fera des petits. A force de vivre au milieu des gravures, contagion, etc. »

* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.

 

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Aux Trois Magots - Librairie, Arts, Editions
Paris (7e) - 60 Avenue de la Bourdonnais

Paris le 30 janvier 1930


    Chère Amie,


    Je dois de longues réponses depuis longtemps à vos nombreuses lettres qui m’ont touché d’une façon différente, mais toujours très vive. Pardonnez-moi de ne pas pouvoir aujourd’hui vous écrire dans ce sens.
    Je traverse une crise financière extrêmement aiguë, et c’est bien parce que j’ai le sentiment d’être dans une impasse, qu’après avoir réfléchi longuement et m’y être refusé tout d’abord, je me décide aujourd’hui à vous demander une aide provisoire.
    J’en ai parlé avec Cécile, qui ne croit pas que je puisse vous demander votre aide, j’en ai parlé avec Madame Pepin-Lehalleur (1) qui est d’un avis contraire. Finalement, je m’y résous. Voilà la situation aussi clairement qu’il est possible de l’indiquer dans une lettre :
    Je tiens en ce moment deux succès : L’Hôtel du Nord est vendu pour les deux tiers et la vente ne fait que commencer ; je suis à peu près certain d’en vendre 4.000 rapidement (2), les Chansons de salles de garde sortiront vers le 15 février, il est certain qu’à ce moment, j’aurai la vente rapide de 300 exemplaires, en plus des souscripteurs (3). A l’heure actuelle Le Grand Vent n’a pas encore démarré, il s’en vend quelques exemplaires, j’ai aussi l’impression très nette qu’ils commenceront à partir au mois de février, à la suite des articles qui vont paraître simultanément dans Le Crapouillot, Jazz et Paris-Soir.

Vous savez peut-être que le mois de janvier est un des plus mauvais mois de l’année, c’est pour cela que je me trouve sans un sou, avec cependant un avoir de 15.000 frs chez les libraires de Paris et de la province ; qui ne rentrera qu’à fin février. D’ici là, je suis bloqué d’une manière effroyable : il faut de toute nécessité, que je trouve une somme de 15.000 francs, que je rembourserai en trois mois, à dater de fin février (4).
    J’ai vu Movschovitz (5), à qui j’ai parlé de ma situation, et qui m’a dit ne pouvoir absolument rien faire étant lui-même très coincé, il a ajouté que vous pourriez peut-être m’aider, que sur un mot de vous il m’apporterait le nécessaire. Voulez-vous étudier exactement et dans les délais les plus rapides, ce qu’il vous est possible de faire pour me sauver de ce pas lamentable.

Je ne vous en dis pas plus, tout ceci me paraît parfaitement net. Que ce soit oui, que ce soit non, répondez-moi vite, j’ai besoin d’une certitude mais surtout ne vous croyez pas la carte forcée.
    Je vous embrasse toutes les deux,


    Robert Denoël

J’ai entendu et vu Mme Séverin-Mars : admirable. Nous préparons des choses.


1. Mme Marcel Pépin-Lehalleur était la vendeuse de la Librairie des Trois Magots.
2. C'est ce qu'il annonce à l'auteur, le 4 février.
3. Volume de chansons paillardes publié à l'enseigne des Editions du Scorpion à Amsterdam, tiré à 1 550 exemplaires « hors commerce » (c'est-à-dire sous le manteau) et vendu par souscription.
4. Denoël ne dit pas à Champigny que ces 15 000 F à trouver sans délai doivent servir à conserver le contrat de L'Hôtel du Nord : Gaston Gallimard est passé la semaine précédente avenue de La Bourdonnais et lui a offert de racheter le contrat de Dabit, ce qu'il a refusé. Gallimard a fait à l'auteur une offre tentante, et Denoël est forcé de renchérir.
5. A. Mowchovitsz, financier et collectionneur parisien, ami de Champigny.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

[La réponse de Champigny à Denoël n'était pas destinée à cette publication mais, comme elle comporte des éléments essentiels à la compréhension de leurs relations, j'ai pris le parti de la publier ici :]

À Robert Denoël

Bella Vista 337 Promenade des Anglais    Nice, 3 février 30

Mon cher Denoël, je reçois ce matin votre lettre, celle de Pépin pleine d'instances en votre faveur, et une de Dabit disant la demande de traduction d'Allemagne, et pas un mot de la proposition NRF.
   Je sais que je vais vous désoler, que vous allez me targuer d'égotisme ; il m'est impossible de vous faire l'avance que vous me demandez, plus impossible que jamais. Je m'expliquerai longuement à ce sujet, bien certaine que toute explication vous paraîtra nulle, car vous avez mis en moi votre dernière planche de salut : vous avez eu tort, Pépin aussi, Armand [Hayet] encore plus et Cécile seule avait raison, en ce sens que même si j'avais encore plus d'argent, je suis bien la dernière, si l'on envisage ma situation générale, à qui il faille demander cela .
    Mes raisons sont trop fortes pour que vous les compreniez avant bien des années ; j'ai obligé au long de ma vie des gens moins courageux et moins amis que vous ; je le pouvais alors, je ne le puis absolument plus maintenant ; les dernières années m'ont trop marquée en âge et en santé ; il m'est impossible d'avoir lutté comme je l'ai fait pour me replonger en l'état actuel en de nouveaux soucis et m'exposer, quelles que soient vos certitudes de remboursement dont je ne doute pas, mais devant lesquelles je veux prévoir l'inconnu qui renverserait vos prévisions, à de nouveaux tracas.
    Je conçois tout ce que votre situation a d'atroce, en plein essor vous êtes arrêté une fois de plus par une nécessité d'argent ; selon vos calculs, vous pensez : Champigny peut aisément distraire 15.000 frs remboursables en trois mois. Je vais donc, afin que vous ne me suspectiez de mauvaise amitié, vous fournir des éclaircissements.
    Je possède actuellement 42.385 francs. J'ai tenu à Paris tant qu'il a fallu tenir, j'ai fait au-delà de mes forces, je suis partie sans me faire opérer ; je paye ; c'est juste. Je vais rentrer à Paris vraisemblablement sous huitaine ainsi que je vous le disais hier soir ; j'entrerai immédiatement à la maison Saint-Ferdinand (1) pour m'y faire opérer ; j'aurai un mois de clinique et si tout se passe bien, plusieurs mois de convalescence.

Depuis août 1927 je n'ai connu .que des inquiétudes d'argent, et des accidents de santé. Nous sommes deux à vivre ... deux dont l'une avec une santé trop atteinte, l'autre me laissant constamment à la merci des événements que vous savez et de tous les troubles moraux et financiers qu'ils ajoutent à ma vie.
    En outre, j'ai 35 ans, je suis seule, et, lorsqu'il m'arrive quelque chose s'est sur moi et sur moi seule que je dois compter. J'ai eu cette année l'aide miraculeuse d' Armand (2) à laquelle je dois d'avoir pu conclure Londres, Paris etc. , mais ce n'est chose aisément renouvelable encore qu'il me puisse à la rigueur prêter sur des Loutreuil.
    Quand j'entrerai en convalescence, je dois envisager des mois de vie sans efforts, sans empoisonnements que je ne sais plus supporter. Je vous assure que je ne pense pas à l'édition quand je veux écrire ; ce que j'éprouve si impérieusement (plus impérieusement à mesure que passent des jours gâchés par la maladie) le besoin d'écrire, je doute que cela vaille jamais la peine d'être lu ... que ce soit jamais lisible ; néanmoins c'est à cela et à cela seulement que je veux consacrer mes efforts. Je sortirai de la maison de santé allégée d'une somme importante. Le retour d'ici à Paris, la vie de Catherine pendant ce temps. Bon.
    Il peut se produire, mais je ne dois en aucun cas compter sur d'autres ventes de toiles avant novembre prochain. Que ceci ne vous étonne, je vous ai tenu au courant de ce qui se passa, Christian parti ; ses parents sont ici depuis 13 jours, et, pour des motifs trop longs à vous expliquer par lettre, j'ai pris la résolution dont je ne démordrai pas de ne m'occuper de rien, absolument rien tant que les choses n'auront été réglées comme elles eussent dû l'être depuis des années.

Mr Caillard père ne fait rien ; il attend la réponse de son fils qui n'arrivera guère avant fin mars ou avril (3), époque à laquelle je serai en convalescence ; après j’exigerai une forme de contrat de travail définitive par devant Brunel (4) ; puis ce sera l'été. Il n'y aura pas d'exposition avant l'hiver prochain. Donc ce qui se produirait avant, serait miracle et je n'ai plus à tabler sur les miracles.
    Je compte entre ici, et la maison de santé, dépenser 8 à 10.000 francs. Tout compris. Ensuite je prévois 10 mois de vie assurée et de tranquillité à raison de deux mille par mois soit 20.000. Il est plus que probable que je passerai ces dix mois à Mézels, qui n'est pas habitable, qui représente tout ce que je possède de certain et que je veux arranger de manière à y vivre au moins 8 mois par an sur douze. Je ne puis avoir de l'eau, l'électricité, arranger des murs qui croûlent et mettre du plancher à la place de celui qui est pourri, à moins de 15 à 20.000 frs, ce qui anticipe déjà sur les mois d'existence.

J'ai conscience que je dois enfin faire cela pour moi; car nul ne le fera à ma place, et plus les années passent, plus les toiles diminuent, plus je restreins mes possibilités d'écrire, plus j'entrave ma vie et mes vrais besoins.
    Quand je n'avais encore pris la résolution de me faire opérer, j'avais projeté d'acheter une voiture d'une quinzaine de mille francs ; non par luxe, mais simplement par utilité puisque je ne peux plus du tout marcher, qu'un seul entêtement pour promener les chiens depuis deux jours me vaut des crises douloureuses, des nuits blanches. A Mézels, loin de tout, je ne pouvais vivre qu'avec une voiture.
    N'optant pas pour Mézels avec toutes les réparations nécessaires pour le rendre véritablement habitable un bon bout de temps, je n'envisageais que Marrakech avec équivalence de débours mais rien d'habitable en revenant en France. Enfin, s'il rentre un peu d'argent je dois le mettre de côté pour séjourner à Paris quand la nécessité me contraindra d'y revenir, et j'écrivais justement hier à Armand ces détails en le priant d'acheter les toiles de Loutreuil qui passeraient en vente sans que cela me démunisse de la somme possédée, sur laquelle j'établis pour la première fois depuis trois ans de soucis, une année de travail .
    Très froidement, pouvez-vous, vous qui êtes deux, en âge et santé, ce qui laisse le champ vaste, malgré la déception que je vous apporte, me blâmer de voir enfin clair dans ma situation présente et d'essayer de ne point l'embourber si je veux être tranquille et essayer d'écrire enfin tranquille (du moins du côté argent, car hélas il y a tout le reste) durant quelques mois qui viennent ?
    Comment voulez-vous que je me croie la carte forcée ? Il était absolument naturel qu'en pleine détresse, ne voyant que le côté «Trois Magots » vous m'appeliez à l'aide ; il ne l'est pas moins que je vous confie à quel point je suis lasse, à quel point je joue ma dernière carte par rapport à ce que j'ai voulu de ma vie en vous refusant une somme qui ne doit en aucun cas me manquer, puisque aussitôt libérée par l'opération, je veux me mettre au travail (5) tout en procédant à la réfection de Mézels - à moins qu'incapable de diriger les travaux, je doive alors abandonner Mézels, le laisser en son actuel délabrement et partir pour Marrakech.

Enfin, en admettant que l'opération envisagée mette un terme à ma propre vie, ne savez-vous assez d'elle pour ne vous souvenir que JE N'AI PAS LE DROIT DE MOURIR SANS RIEN LAISSER. Même sans argent dispersé il y aura alors assez de complications comme cela, pour que disparue, ce qui n'a jamais cessé d'être ma volonté, mon devoir, s'accomplisse. Je ne m'explique davantage sur ce point, bien qu'il soit le plus cuisant de tous, je vous prie simplement de vous souvenir de toutes choses confiées, ignorées d'Armand, de Pépin, de Cécile peut-être, oubliées par vous, c'est trop naturel, mais qui m'écrasent depuis tantôt 18 ans... vous y êtes ??? (6).
    La lettre de Pépin, reçue avec la vôtre, ne concernant absolument que vous, je ne crois pas devoir lui répondre, mais en toute amitié, je vous prie vivement de lui lire celle-ci. J'espère qu'elle comprendra qu'il arrive un moment où les plus grands sentiments ne peuvent vous faire dévier d'une ligne que l'on s'est fixée, que l'on a atteint péniblement, et qui peut seule vous mener au but toujours entrevu, toujours délaissé par amour, amitié ou faiblesse .
    Je suis trop brisée pour exposer un autre raisonnement. Avant toutes mes amitiés, ma vie et ce que je désire en faire compte forcément avant tout ; je ne dois mourir sans laisser un peu d'argent et un livre. Ce livre ne n'adressera qu'à un être, et si fou que cela paraisse aux autres, je ne puis me conformer à 35 ans à autre chose qu'à ma vérité individuelle. Je n'ai ni le droit, ni la possibilité d'agir autrement et la vie est si juste que tout, absolument tout ce que je fis (rompant perpétuellement mes devoirs véritables, m'en créant d'autres sous couleur d'idéal, mais en réalité lâche comme tous les êtres et parce que c'était plus facile ainsi), m'est retombé lourdement sur les reins ; je n'ai pas à me plaindre, nous sommes tous responsables de nos actes, mais je désire tant que ceux à venir ne ressemblent à ceux commis.
    Si dans un an je n'ai rien fait qui vaille, vous serez en droit de penser que je suis une ratée, et que j'eusse mieux fait d'aider mes amis, que de répondre aux appels profonds de mon passé. Présentement, je mets le peu d'espoir qui me reste à croire que je justifierai envers vous mon attitude d'aujourd'hui et pour moi celle de tous mes jours vécus .
    Je pense que la lecture de ces lignes ne vous laissera supposer un instant que je refuse par manque de confiance ; vos actes m'ont souvent fait mal , je vous ai souvent jugé, j'ai souvent perdu confiance ; je vous l'ai toujours rendue, sans mérite, ne me basant pas seulement sur les efforts très grands que je vous voyais faire, mais sur les souvenirs de mes propres défaillances (différentes mais graves) et sur le besoin que j'avais moi-même de rencontrer autre chose que du doute.

Je suis persuadée que si j'avais prêté cette somme, vous auriez fait tout votre possible pour tenir vos engagements ; je sais aussi que malgré votre activité intelligente, ce n'est pas en trois mois que vous rétablirez votre situation commerciale. Je redoute l'imprévu sur lequel vous fermez les yeux, parce que je n'ai plus la force de m'exposer à de nouvelles débâcles ; j'ai déjà assez de mal à m'en tirer avec un horizon éclairci.
    Votre lettre m'a si fort bouleversée que c'est seulement en y répondant que je comprends votre appel téléphonique d'hier soir (7). Sans doute vouliez-vous me faire comprendre mieux le caractère aigu de votre situation. Dois-je croire que vous pensiez alors : il est terrible de céder Dabit à Gallimard au moment où cet auteur peut être un succès de longue haleine pour moi, ou pensiez-vous au contraire : j'ai envoyé cette lettre assez désespérée à Champigny mais tout est changé puisque l'offre de Gallimard peut nous sauver ?
    J'y réfléchis depuis un moment : au point de vue édition, il est lamentable d'avoir lancé Dabit, et de se le faire chiper. Au point de vue général, si vous trouvez de l'argent sans vous endetter auprès de qui que ce soit, je crois que l'évidence devant laquelle il faut s'incliner, c'est qu'en affaires au point où vous en êtes, il est préférable de gagner immédiatement moins, plutôt que s'endetter pour envisager des bénéfices éventuels.

En peinture, je raisonnais un peu différemment ; mais parce que je ne m'occupais que d'un seul peintre et que ce peintre est mort ... Néanmoins j'ai vendu les trois quarts de l'œuvre de Loutreuil à bas prix, c'est mieux. L’affaire de fin 29 me donne une année de répit pour respirer, tandis qu'en voyant plus grandement j'aurais fait plus de dettes et il ne serait pas resté grand’chose une fois celles-ci payées.
    Si Gallimard offre un beau prix, je crois que votre intérêt immédiat est d'accepter ; l'essentiel pour vous n'est pas de garder Dabit (ce qui serait très intéressant d'autant que c'est vous qui l'avez édité ) non, je n'en sors pas, l'essentiel pour vous est d'asseoir solidement les Trois Magots et leur réputation pour éditer d'autres auteurs et vous ne manquerez pas d'être sollicité après le succès de «  L'Hôtel du Nord ».
    Et maintenant que j'ai dit tout ce que mon amitié impuissante croyait devoir dire j'ajoute ceci. Quel est le chiffre exact du papier madagascar qui manque pour les chansons ? (8) Cela ne doit être gros ni terrible, mais alors pourquoi m'avoir dit lors de mon départ que le madagascar allait être tiré et comment se fait-il qu'il y en ait de tiré ?

J'offre ceci : faites un maximum de publicité pour ce livre qui n'en vaut pas la peine mais qui vous en a donné. Je paye cette publicité et je paye le madagascar qui manque. C'est tout mais c'est certain. En fin d'année 1930 vous me rembourserez le papier et la moitié de la publicité, mais faites-la intense afin de provoquer des ventes. C'est tout ce que je peux faire, et ne perdant une seule seconde de vue tout ce que j'ai exposé plus haut, qualifiez-moi d'égoïste mais je ne distrairai un seul sou qui n'aide directement ou indirectement mes projets. [...]

J'ai un courrier fou, je languis sans rien faire, cela ne peut durer plus longtemps, c'est trop stupide, vous me verrez donc bientôt, à moins que Chevalier réponde que je me fasse opérer ici ; il m'a déjà adressée à un docteur de Nice. N’appellez jamais à la Méditerranée. Je vous embrasse tous, et j’attends avec fièvre d’autres nouvelles.

[Champigny]


1. La clinique Saint-Ferdinand, aujourd'hui disparue, se trouvait 19 rue d'Armaillé, dans le XVIIe arrondissement.
2. Armand Hayet.
3. Christian Caillard effectue alors un long périple en Indochine, à Tahiti et à la Martinique.
4. Jean Brunel [29 décembre 1906 - 6 août 1980], notaire et homme de confiance de Champigny.
5. L'annotation et la publication de la correspondance de Maurice Loutreuil.
6. On voit bien ici la confiance totale que Champigny a accordée à Denoël, qui connaît des secrets intimes que d'autres amis proches ignorent.
7. Denoël a fini par lui expliquer la vraie raison de sa demande de prêt.
8. Le Grand Vent, paru en novembre 1929, fut tiré à 1 050 exemplaires, dont 30 de luxe sur papier Madagascar. Denoël, reculant devant la dépense, n'en a fait tirer qu'une partie et a usé d'un subterfuge pour le cacher : dans les annonces du livre figurant au dos de L'Hôtel du Nord, paru en même temps, ces exemplaires sont annoncés « épuisés », comme si la souscription avait été un succès foudroyant. On peut tromper les bibliophiles, mais pas l'auteur.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny

Sans date [mars 1930]


    Chère,


    J’ai vu hier soir Chevalier (1) qui m’a dit votre état. Il m’a parlé avec précision de votre santé. Il est évident qu’une opération est urgente. Le bien physique qu’elle vous donnera, s’étendra à votre moral qui semble être bas. Le principe des théosophes est juste : il faut soigner à la fois l’âme et le corps. Je voudrais vous secourir. Il vous manque cette confiance en vous-même ou cet aveuglement volontaire qui est notre seul moyen de vivre. Cette confiance, nous qui vous aimons, nous vous l’avons donnée depuis toujours. Ne soyez pas plus sévère pour vous-même qu’autrui. Soyez sûre qu’il n’entre dans notre estime, dans notre amitié, aucune veule indulgence. C’est froidement que je connais votre valeur, Champigny, comme je connais vos défauts. Si vous avez beaucoup donné sur votre route, c’est que vous étiez riche. Donner n’appauvrit pas. Si vous connaissez le découragement, l’abattement, le sentiment d’être à bout de forces, il faut prendre un grand repos. Et il n’y a pire ennemi du repos que le désordre. Et je crois que le désordre de votre âme est à l’image de votre vie, ces deux dernières années (2). J’assiste impuissant, inutile, à votre gaspillage d’énergie. Vous fermez les yeux pour ne pas voir ce qui vous arrêterait. Vous contemplez votre faiblesse. Vous ne voulez pas y remédier. Pourquoi vous disperser ? Pourquoi ne pas vous concentrer sur votre travail littéraire ? Là vous trouverez, au prix de quelques peines, la joie la plus féconde, la plus sûre.
    Rappelez-vous que la raison est tout de même faite pour nous guider, que la fantaisie a son temps et qu’il vient un moment où une grande discipline est nécessaire.
    Je viens d’avoir de cela un exemple surprenant : Manier. Il a écrit un livre, dont je n’ai lu que cent pages. Mais ces cent pages sont d’un écrivain singulièrement puissant et humain. Voilà un homme que personne ne pouvait estimer comme écrivain il y a deux ans. Souvenez-vous de notre gêne... Aujourd’hui, s’il le veut, je serai heureux de publier son œuvre où je mets ma confiance (3).
    Vous, vous n’avez même pas le droit de désespérer. Refusez la souffrance physique. Faites-vous opérer. Et tout ce qui est maintenant drame, déchirement, tout ce qui vous conduit à la peur, à la pauvreté, tout cela s’apaisera. Le souvenir vous en restera avec une connaissance plus aiguë de vous-même. Je suis sûr que vos angoisses viennent de votre état physique. Chevalier m’a parlé avec certitude. Pour lui l’opération s’impose. Prenez cette décision sans tarder (4).
    Quant à nous, après deux mois abominables, la chance semble de nouveau nous sourire. Je viens de jeter les bases d’une association avec un jeune américain (5) qui apporte 150.000 frs pour fonder une société d’édition en dehors des Trois Magots. Je vais pouvoir travailler sans souci des fins de mois. J’aurai des appointements relativement élevés et la moitié des bénéfices.
    Les Chansons de salles de garde marchent. Le Grand Vent va tout doux... tout doucement (6). Toutes les chansons sont maintenant harmonisées.
    J’espère que Madame Séverin-Mars va avoir un engagement à l’Empire et qu’elle pourra en chanter plusieurs. Il y a dans le Crapouillot un bel article. Je vous l’envoie. J’en espère d’autres.
    Dabit m’a quitté, bien que je lui eusse fait les mêmes propositions que Gallimard. En confidence je vous dirais qu’avec mon associé, nous lui avions offert 22.000 frs pour un prochain livre, à titre d’avance. Gallimard lui a offert la même chose, après nous : il a préféré le dit Gallimard (7).
    Que vous dirais-je encore ? Je suis moi-même horriblement fatigué. J’ai eu des dépressions nerveuses : estomac, tête etc... toute la semaine dernière. Cela va mieux. J’ai soif de campagne, de prairies et d’arbres. Cécile est dans une excellente période. Elle m’aide beaucoup par son heureuse vitalité.
    Au revoir. Croyez-moi, faites-vous opérer. Je vous embrasse tendrement. Je ne veux pas vous plaindre. J’aime mieux de vous admirer. Donnez-m’en vite l’occasion et embrassez Catherine pour moi.
    Fidèlement,


    Denoël


1. Le mari de la photographe Yvonne Chevalier est médecin.
2. Depuis la fermeture de sa galerie et le départ de Christian Caillard, Champigny a mené une existence désordonnée.
3. Denoël publiera Les Vardot, le premier roman de Stéphane Manier, deux mois plus tard.
4. Champigny a noté en interligne : « Je me fis opérer. Malade avant, je devins infirme après et le suis restée. »
5. Denoël a rencontré Bernard Steele en décembre 1929, dans sa librairie de l'avenue de La Bourdonnais. Le 10 avril, la Société des Editions Denoël et Steele est créée.
6. Les Chansons de salles de garde, parues en février « sous le manteau », seront réimprimées en 1931 et 1936. Le Grand Vent restera au catalogue de l'éditeur jusqu'en 1941.
7. Eugène Dabit a signé, le 3 mars, avec Gaston Gallimard un contrat pour toute sa production romanesque.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Victor Moremans


[En-tête imprimé :]
Aux Trois Magots - Librairie, Arts, Editions
Paris (7e) - 60, Avenue de la Bourdonnais

Paris, le 30 mars 1930

Mon cher Moremans,


  Merci de votre article (1) de la Revue Sincère. Il est excellent, d’une exactitude parfaite. Vous dites admirablement ce qu’il y avait à dire. Vous êtes décidément un ami plein de goût et de sens critique. Merci. Merci.
  Denoël a le plaisir de vous informer qu’il n’existe plus. Je veux parler de l’éditeur. Je deviens « Denoël, Steele et Cie », c’est-à-dire une société qui menace d’être puissante (2). Nous avons de gros projets. Vous pouvez déjà annoncer dans vos glanures « Les Mimes d’Hérondas » (3) traduits en langage populaire par Jacques Dyssord et illustrés par Carlo Rim et « Pour avoir aimé la terre » (4) brochure importante (100 pages) où Mr Panaït Istrati précise sa situation morale et intellectuelle vis-à-vis des partis et des individus.
  En outre, je vous glisse dans le tuyau de l’oreille que nous allons sans doute publier le « Journal » de Jules Renard en édition courante (5) et pour cela je vous demanderai un feuilleton un peu là (!) dans la Gazette... Un roman extravagant et magnifique, œuvre romantique d’un certain Anglais nommé Lewis, Le Moine (6) dont Antonin Artaud fait une adaptation libre en ce moment et au moins deux romans de jeunes. Tout cela avant la rentrée si nous le pouvons (7).
  Bien entendu, je vais laisser de côté la librairie pour me consacrer entièrement à l’édition (8).
  Je crois que je vais bien m’amuser.
  Je vous écris, très bousculé, dans une fièvre... Nous avons loué un local magnifique que nous inaugurerons au mois de juillet (9). Peut-être viendrez-vous à Paris à ce moment.
  Peut-être l’année prochaine, quand notre situation sera tout à fait assise, vous demanderai-je de travailler avec nous en qualité de directeur littéraire. Steele est un Américain de 30 ans fort riche qui a envie de faire une très grande maison. Pour le moment, nous partons avec prudence. D’ici un an il est possible que notre maison prenne un très grand développement. Pourquoi à ce moment-là ne viendriez-vous pas nous apporter vos lumières ? C’est une chose à étudier de très près.
  Je vous vois admirablement bien, habitant une maison dans la banlieue, et venant à Paris deux ou trois fois par semaine. Vous seriez lecteur et directeur de collections. Si à ce moment, nous vous offrons les garanties suffisantes, j’aurais personnellement un plaisir énorme à travailler avec vous. Pensez-y dès maintenant.
  Quoi qu’il en soit, je vous attends prochainement et je vous serre les mains.

Affectueusement,


    R. Denoël


1. Article consacré à L'Hôtel du Nord dans la revue bruxelloise La Revue Sincère du 20 janvier.
2. La Société des Editions Denoël et Steele, au capital social de 300 000 francs, sera constituée le 10 avril. Il est possible qu'une troisième associée ait alors été pressentie, comme Beatrice Hirshon, la mère de Steele, qui entrera en effet dans le capital de la société, mais en octobre 1932.
3. Livre de luxe sorti de presse le 10 mai et mis en vente le 25 mai 1930.
4. Ce deuxième ouvrage à tirage limité, qui devait paraître le 25 avril, sera mis en vente le 20 mai 1930.
5. Le Journal avait été édité en 1927 à tirage limité par François Bernouard. Le projet de Denoël ne se réalisa pas. La première édition courante parut en 1935 chez Gallimard.
6. Il ne paraîtra qu'en mars 1931, alors que l'éditeur a quitté l'avenue de La Bourdonnais pour la rue Amélie.
7. Les Vardot de Stéphane Manier paraîtra en juin. Trois autres romans de « jeunes » sortiront en septembre et octobre.
8. Denoël a engagé comme gérant des Trois Magots un poète d'origine suisse, Aloÿs Bataillard.
9. L'inauguration des locaux du 19 rue Amélie aura lieu en septembre. Le transfert officiel de la société à sa nouvelle adresse est daté du 15 novembre.

* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 60, Avenue de la Bourdonnais

Sans date [avril 1930]

Chère Amie,


    Il me semble que vous m’avez écrit une bien jolie lettre. Je serais honteux de ne pas vous répondre, bien que la chaleur de cette fin de printemps parisien altère quelque peu mes facultés épistolaires. Je n’enrage pas du tout d’apprendre que vous comblez Cécile de gentillesses (1). Et quel cœur me donnez-vous, pour inventer une telle horreur ? Vous me voyez tout ravi au contraire, les larmes de la reconnaissance au bord des cils. J’envie vos paresses et vos activités campagnardes, cela oui. Il me plairait aussi de cuire sous un soleil bienfaisant et de quitter longtemps les pavés, les poussières et les misères d’une vie passée à la poursuite d’un vain métal. Pour un peu je me sentirais l’âme bucolique, je composerais des églogues et des pastorales. Peut-être me sera-t-il possible de rester là-bas assez longtemps, au mois d’août, pour me refaire des muscles, du sang et des idées plus simples. J’aimerais de vous devoir cela.
    En attendant, vous ne me dites même pas comment vous allez. Si à vous aussi ce séjour donne l’indispensable de santé et de courage ? Si vous m’écrivez encore, parlez-moi de cela.
    Et quand commencez-vous la correspondance promise ? (2) Quand aurais-je la suite de ces pages dont je ne vous ai pas parlé longuement parce qu’il n’y avait qu’à reconnaître une vérité établie. Quels commentaires attendez-vous de moi sur une explosion ? On ne lime pas, on ne fignole pas des éclats.
    Il n’y a qu’à vous laisser aller complètement à ce furieux besoin de définition qui vous possède et vous ferez ce que vous devez faire. Après, si vous le voulez, je pourrai vous en faire une analyse et vous dire exactement en quoi cela rappelle les Confessions de Rousseau, de Saint Augustin ou de Rétif ? Mais ne bouffonons pas. Abandonnez-vous. Faites-moi part de tout. Rien ne peut me donner plus de joie que cette confiance que vous m’avez souvent exprimée.
    Au revoir. Déjà la sonnerie retentit. Déjà Pierre (3) crie : Ne vous dérangez pas. Et déjà, il faut que je me dérange et que je quitte la pensée très exquise que vous êtes mon amie.


    R. Denoël


1. Cécile a passé quelques semaines à Mézels, chez Champigny.
2. Il s'agit toujours de la correspondance de Maurice Loutreuil.
3. Pierre Denoël [1911-2005], le frère cadet de l'éditeur.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 60, Avenue de la Bourdonnais

Sans date [août 1930]

Champigny, il y a eu tous ces derniers temps entre nous des malentendus qui pourraient prendre mauvaise allure, si je n’avais et si n’aviez, j’en suis sûr, la ferme intention de les dissiper. Vous savez que j’ai pour vous une très grande affection, une des plus profondes de ma vie, à coup sûr une des mieux fondées. Il ne faudrait pas qu’un froissement passager vienne ternir quelque chose d’aussi rare et d’aussi précieux. Vous savez que je n’aime pas d’une façon générale faire part d’une manière directe de mes sentiments, pas plus que de leur qualité. Il me plaît néanmoins de vous dire ces choses aujourd’hui parce que je sais que vous en doutez.
    L’affection que l’on porte à un être quel qu’il soit, pour peu qu’elle soit forte, ne va pas sans heurts. Nous sommes, hélas, ainsi faits que nous exigeons beaucoup plus de l’être que nous aimons et qui nous aime, que d’un indifférent. Quand un indifférent nous procure quelque plaisir, nous le goûtons plus vivement et s’il nous cause quelque dommage nous en pâtissons moins. Il semble que nous attendions tout du dehors sauf du bien. Pour nos amis nous sommes plus sévères. Si même nous ne témoignons pas notre souffrance ou notre déplaisir quand leurs actes ne correspondent pas à nos désirs secrets, nous sommes néanmoins affectés d’une manière démesurée.
    Il ne faut pas, cependant, Champigny, que quelques mauvaises humeurs, que certains mots aussitôt échappés aussitôt regrettés engendrent une froideur que rien de vrai ne justifie. Je veux que nous vivions comme nous nous avons toujours vécu ensemble chaque fois que le hasard l’a voulu, dans une parfaite intimité.
    J’ai pour vous, Champigny, une affection dont vous avez toujours douté. Peu importe qu’il s’y mêle parfois de l’impatience ou de la nervosité. Pourquoi me demander une perfection que vous n’attendez de personne d’autre ? Je vous aime telle que vous êtes, vous le savez. Aimez-moi comme je suis, avec mes défauts les plus amers. J’ai appris qu’une bonne amitié était très rare.
    Maintenant parlons d’autre chose. J’entends de votre livre (1) . Il faut absolument que vous l’écriviez en dépit de tous les obstacles. J’y ai bien réfléchi au cours de mon voyage avec Steele (2) et je suis maintenant absolument certain du succès. Le travail que je vous demande n’est pas grand. Il s’agit surtout de faire un choix. Vous emploierez plus la paire de ciseaux que la plume. Et si, irrémédiablement, vous ne vous en sentez pas le courage, je l’aurais bien pour vous. Vous n’auriez qu’à m’envoyer le paquet des lettres en vrac. Et je serais bien étonné si en une semaine je n’arrivais pas à en sortir un ensemble, très original et très intéressant. Naturellement cette solution ne serait qu’un pis aller. Je compte bien que vous allez faire le nécessaire sans tarder. Ceci est extrêmement sérieux et réclame une réponse.
    Notre voyage avec Steele a été magnifique. Malheureusement nous avons parcouru en quinze jours de nombreuses régions qui à elles seules valent un séjour. J’ai eu l’impression de stocker des paysages que j’examinerai à loisir plus tard.
Steele s’est montré le compagnon que tout dans sa conduite jusqu’ici m’avait fait espérer. Mon amitié est très lente à se former. Il lui faut un climat assez rare pour mûrir. Il m’arrive cette chose délicieuse d’avoir cherché un associé, de l’avoir trouvé et d’avoir trouvé, en la même personne, un ami.
    Notre fortune est désormais liée. Les efforts que nous faisons ensemble aboutissent. Nos affaires prennent excellente tournure. Le Code de la route (3) est un des rares livres qui se vendent en ce moment. Il y en a chez tous les libraires de France et même en Belgique où j’ai été avec Cécile, dimanche dernier. Le livre de Manier (4) se met à partir doucement, mais il part. Il y a déjà eu quelques articles très favorables. Nous attendons la rentrée.
    Le séjour à Mézels m’a fait un bien énorme. Je me suis vraiment senti décrassé en revenant. Le voyage venant par là-dessus m’a complètement réconforté. Vous me verrez peut-être encore quand vous viendrez à Paris, tel que je suis maintenant : c’est-à-dire bruni, le teint rose (sans blague), grossi, l’œil clair, l’aspect florissant. Il y a des mois que je n’ai eu à ce point le sentiment d’exister.
    C’est à vous que je dois cela. Car si je n’avais pas passé quinze jours à Mézels, le voyage, avec ses fatigues, ne m’aurait fait aucun bien. Vous voyez que vous ne pouvez pas en vouloir à un homme qui vous doit la santé.
    Parlez-moi de la vôtre, Champigny, dites-moi ce que vous comptez faire. Il doit être possible maintenant d’envisager de nouvelles solutions. Movschovitz est-il rentré d’Amérique ? Cécile m’a dit que Manier allait organiser une exposition au Pigalle. Ce serait certainement très bien car l’exposition de « L’Art vivant » qui a eu lieu il y a quelque mois a eu un vif succès. Sans doute cela vous tirera-t-il d’affaire pour un nouveau bail. Je sais qu’il vous impossible d’envisager l’avenir avec sérénité. Cependant vous avez des possibilités qui devraient vous interdire toute autre préoccupation que celle de votre santé.
    Donnez-moi de vos nouvelles si vous vous en sentez le courage et même si vous n’en avez pas beaucoup. Cécile vous embrasse très tendrement et Catherine aussi, bien sûr.
    Moi, je vous redis que je vous aime et vous supplie de le croire.


    R. Denoël


1. La correspondance de Maurice Loutreuil, que Champigny a entrepris d'annoter depuis plus de deux ans.
2. Les couples Denoël et Steele ont fait un périple dans le midi au cours du mois de juillet, notamment à Avignon.
3. Cet amusant petit volume illustré par Pecqueriaux et préfacé par Cami est paru fin juillet.
4. Les Vardot, paru en mai.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 60, Avenue de la Bourdonnais

Paris, le 19 Septembre 1930 (1)

Chère Amie,


    J’ai ouvert une lettre qui était, je m’en suis aperçu à sa lecture, destinée à Catherine. J’ai bien fait puisque j’ai pu lire la très belle chanson qui y était contenue. Je vous la renvoie copiée en double exemplaire, selon votre désir. Vous pouvez même l’égarer car j’en ai conservé une copie pour moi.
    Je ne peux pas vous répondre aujourd’hui à la lettre que vous m’avez écrite. Il m’est impossible maintenant de voir clair dans les problèmes que vous posez.
    Quoi qu’il en soit, il me semble que vous devez oublier toute autre considération et ne penser qu’à vous faire opérer le plus rapidement possible. Les questions d’amour propre et de scrupules sont secondaires, reléguez-les autant que vous le pouvez en cette occurrence. Votre santé avant tout.
    Que vous dirais-je encore, si ce n’est mon grand désir de vous voir trouver la paix ! Je vous dis cela et je passe mes journées à garantir mon crâne des tuiles qui tombent dessus avec la force des avalanches.
    Cela ne m’empêche pas de vous embrasser très affectueusement, vous et l’enfant prodigue (2) dont le séjour ici s’est passé d’une manière parfaite.


    Robert

1. La lettre a dû être expédiée un peu plus tard car Denoël note, en marge : « Tous les termes de cette lettre égarée sur ma table depuis le 19 sont confirmés. Je vous embrasse une seconde fois. Robert ».
2. Catherine Mengelle a passé deux ou trois semaines chez les Denoël, durant l'été.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Les Editions Denoël & Steele
Paris VIIe - 19 Rue Amélie, 19

Paris, le 26 Novembre 1930

Chère amie,


    Votre lettre express nous a surpris à la fin d’un déménagement qui n’a pas été sans peine, les travaux sont à peine finis, mais peu à peu cela commence à prendre tournure (1).
    Nous avons obéi à vos injonctions et envoyé immédiatement les volumes (2) et prié Madame Séverin-Mars et Monsieur Gernigon d’expédier les musiques par exprès ; nous espérons que tout cela est bien arrivé.
    Nous vous félicitons de l’effort que vous faites et de notre côté, dès que nous verrons la possibilité de faire imprimer ces musiques (3), nous n’y manquerons pas.
    Le mieux serait, je crois, de poursuivre l’idée du phonographe avec Mme Séverin-Mars ou vous comme interprètes. Là il y aurait un filon qui nous permettrait de faire les frais de la publication de la musique qui sont extrêmement onéreux.
    Nous avons beaucoup de choses en train en ce moment, mais, hélas, peu de temps pour vous en parler.
    Soignez-vous et prospérez,

R. Denoël


1. Le transfert, rue Amélie, des Editions Denoël et Steele.
2. Le Grand Vent.
3. Il s'agit de la mise en musique de chansons tirées du livre de Champigny, interprétées par Denise Séverin-Mars. C'est, apparemment, un projet qui ne se réalisa pas.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

 

À Irène Champigny

Sans date [décembre 1930]


     Chère,


     Nous avons reçu la lettre de Catherine, qui nous a donné le détail de votre opération et ses suites (1). Nous vous plaignons. Mais il y a maintenant une certitude pour nous : ces souffrances ne seront pas stériles puisqu’elles vous acheminent vers un bien-être tout nouveau. Nous travaillons beaucoup. Cécile va mieux et ne songe pas à partir. Et vrai, ce n’est guère possible en ce moment.
     Tout s’est bien arrangé, non sans mal. Je me sens assez éreinté mais nous ne faisons que commencer le travail. La marche des affaires est satisfaisante sans être bonne. Il semble, cependant, que nous tenions le bon bout.
     Catherine est un amour d’enfant. Ses lettres sont fort émouvantes. J’ai rarement vu exprimer involontairement une affection aussi vive et aussi profonde. Cela vous honore toutes deux.
     Nous inaugurerons prochainement la rue Amélie. Denise Séverin-Mars à cette occasion chantera quelques chansons du Grand Vent (2). Nous tâcherons de vous réunir une belle salle.
     J’ai vu Klein (3), hier. Il nage dans l’or mais vous garde une amitié attentive. Vous aviez raison : c’est lui le meilleur de tous.
     Je vous embrasse


     Robert

[Au verso de la lettre, Cécile Brusson a écrit : « Bonsoir Petit, comment vous sentez-vous ? Dormez-vous et avez vous de l’appétit ? J’espère que oui. Catherine a très gentiment envoyé de vos nouvelles, ça nous a fait un très grand plaisir. Nous partons à Liège avec Steele pour affaires, mais nous serons rentrés dans 2 jours. J’ai vu Mme Severin-Mars elle est bien gentille et chante très bien vos chansons ce qui me fait bien plaisir, car je crois que c’est la seule personne qui puisse chanter vos chansons en y mettant vraiment du sentiment et de l’amour. Je vous écrirai en rentrant de Liège, mes chéris, je vous quitte, Bob m’a chipé mon envers de page. Dépêchez-vous d’aller bien, je vous embrasse toutes les deux bien tendrement (4). Bonjour aux Caillard S.V.P. (5) Cécile »]


1. L'opération a eu lieu à Nice le 7 décembre 1930..
2. Denise Séverin-Mars interprétera quelques chansons tirées du livre de Champigny, Le Grand Vent, le jour le l'inauguration des Editions Denoël et Steele à leur nouvelle adresse, 19 rue Amélie.
3. Georges-André Klein [1901-1992].
4. L'homosexualité de Champigny ne pose, apparemment, aucun problème à Cécile, pas plus qu'à Robert.
5. Adrien et Manon Caillard habitent près de Nice.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.