Robert DenoŽl, éditeur

 

1929

 

À Hubert Dubois

[En-tête imprimé :]
    Aux Trois Magots - Librairie, Arts, Editions

Paris (7e) - 60, Avenue de la Bourdonnais

Sans date [mars 1929]

Mon Cher Dubois,

Tu as parfaitement raison de compter sur moi. Moi, j'ai tort de compter sur les imprimeurs, de telle sorte que les bouquins (1) annoncés pour le 31 mars ne paraîtront que le 20 avril. Dès que je les aurai, je te les enverrai.
    En attendant cet heureux jour, je t'envoie les bulletins de souscription.
    Cordialement à toi,

R. Denoël
    Merci pour les dessins

1. L'Art et la mort d'Antonin Artaud et Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac sont à l'impression chez François Bernouard. Leur achevé d'imprimer est du 17 avril.

 

À Christian Caillard

Sans date [mai ? 1929]


    Mon cher Christian,

Champigny vous aura dit que j’étais décidé à éditer le plus tôt possible, l’ensemble de ses meilleures chansons (1). Je vous en parle parce que je sais combien cela peut vous intéresser.
    Mon intention est de faire une édition de demi-luxe (avec musique) tirée à 600 exemplaires environ, peut-être plus (2). J’y ajouterai une illustration tirée des gravures anciennes qui ont trait à la marine, une dizaine de gravures hors-texte, et quelques culs-de-lampe décoratifs pris aux mêmes sources. Toutes ces gravures seront tirées en phototypie et ne seront pas coûteuses. Le volume serait mis en vente au prix de frs 40, environ (3). Il y aurait quelques exemplaires plus chers, destinés aux bibliophiles riches.
    Tous les gens à qui il a été parlé de ce projet sont d’accord pour estimer que c’est une excellente chose destinée à un succès immédiat. Ainsi, Fénéon, Manier, André Bos, Raout, etc... Les risques à courir sont très minces : il ne m’en coûtera guère plus de dix mille francs que je retrouverai en un mois ou deux. Nous avons fait ensemble une sorte de recensement des gens qui feraient certainement un article ; sans chercher beaucoup, nous sommes arrivés au chiffre sûr de seize. Il y a peu de livres qui sont assurés au départ d’une telle presse. Pour ma part, je suis convaincu que cette édition me sera très profitable, tant au point de vue financier que moral (4).
    En dépit de tout, vous savez que j’ai la conviction profonde que je sortirai de la situation lamentable où je me trouve. Je serai fixé dans un avenir très proche.
    Néanmoins, je serais heureux de savoir que ce projet comporte votre approbation. Et même j'aimerais que vous fassiez des suggestions à ce sujet.
    Champigny vous aura dit les excellents résultats qu'elle a obtenus depuis son arrivée. Catherine (5) est dans un état très satisfaisant. Tout est donc pour le mieux.
    Très cordialement vôtre,

[Robert Denoël]


1. Le Grand Vent paraîtra en novembre.
2. Le tirage du livre sera de 1 050 exemplaires dont 30 madagascar et 1 020 vélin.
3. L'illustration sera finalement composée de 14 pochoirs de Béatrice Appia. Le prix de vente du volume, de 45 francs.
4. L'ouvrage figurait toujours au catalogue de l'éditeur en 1941.
5. Catherine Mengelle [Bordeaux 17 décembre 1911 - Chavenon 20 décembre 1966] était modèle des peintres Dabit et Caillard. Depuis novembre 1928, elle vivait à Mézels, chez Champigny, ce qui avait causé quelques embarras car elle était toujours mineure, et orpheline de père. Sa mère et tutrice légale était intervenue auprès des autorités. On ne connaît pas le détail de ces péripéties légales, mais, en novembre 1928 Champigny écrivait à Denoël : « La mère de Catherine décidait de se mettre d'accord avec moi et suspendait toutes ces histoires de police, qui reprirent ensuite, quand, sans aucune réponse de moi, cette femme crut que je me jouais d'elle et entraînais sa fille à la perdition. »
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Victor Moremans


[En-tête imprimé :]
Aux Trois Magots - Librairie, Arts, Editions
Paris (7e) - 60, Avenue de la Bourdonnais

Paris, le 12 août 1929

Cher Ami,


  Je veux tout de suite vous remercier des deux très beaux articles que vous avez si gentiment écrits sur « mes auteurs » (1). Je vois avec un plaisir très vif que vous êtes des rares qui ont compris. Vous le montrez avec tant de clarté et de propriété dans l’expression que je ne doute pas du résultat. Je vais immédiatement transmettre les numéros de la revue à Vitrac et à Artaud qui ne manqueront certes pas à vous exprimer leur plaisir et leur reconnaissance.
  Personnellement, cela me fait d’autant plus de plaisir que les critiques français se montrent assez récalcitrants : à part un article assez inexact de Cassou (2), un autre très bien de Cogniat et quelques notices à droite et à gauche, rien n’avait encore paru sur ces deux livres.
  Ma vie est toujours aussi mouvementée : perpétuelle chasse à des capitaux qui finiront sans doute bien par venir. Et vous ? Avez-vous pris une décision ? Vous êtes un des êtres dont j’aimerais savoir qu’ils sont, sinon heureux, tout au moins saufs des embêtements matériels. Plus je vais plus je vois combien cette sale question d’argent paralyse d’énergies, arrête l’expression du talent.
  Je m’arrête là pour aujourd’hui : je voudrais donner à ma lettre l’allure de nos conversations. Malheureusement, il y faudrait des volumes. Et le temps est là qui nous presse.
  Merci encore. Je vous attends à Paris. Présentez mes hommages à Madame Moremans, embrassez vos enfants pour moi. Votre amitié est une des bonnes choses de ma vie.


  R. Denoël


1. Victor Moremans a consacré, dans La Revue Sincère du 20 juillet, un article aux livres d'Artaud et de Vitrac parus en avril.
2. Paru dans Les Nouvelles Littéraires du 27 juillet.
* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.

 

À  Victor Moremans


[Carte postale à l'en-tête imprimé :]
Aux Trois Magots
60, Av. de la Bourdonnais
Paris VIIe

[Cachet de la poste : 27 Décembre 1929]

Cher Ami,


   Si j’étais sûr que vous me feriez un grand article dans la Gazette de Liége, je vous enverrais sans tarder Le Grand Vent, chansons de marins que je viens de publier à tirage limité (1). C’est un joli bouquin qui trouverait peut-être des acheteurs à Liège.
  L’Hôtel du Nord (2) contient quelques passages un peu vifs. Votre souscription à Ulysse (3) n’attend qu’une confirmation pour se changer en une livraison à domicile.
  Les portraits, je vais en parler, car j’organise une exposition intitulée « Les Ecrivains vus par eux-mêmes et par leurs amis » (4). Les catalogues : il n’y a qu’une solution : écrivez au siège.
  L’Hôtel du Nord est un succès : je vais avoir de très nombreux articles à Paris. Pour commencer : Jean Prévost, Marc Chadourne, Jaloux. Par contre, on éprouve cruellement les effets de la crise.
  Merci de vos vœux. Trouvez ici les miens et ceux de ma femme (ou plutôt ceux de ma femme etc...)
  Je n’irai pas à Liège avant de nombreux mois. J’attendrai donc votre visite.
  Très cordialement,

R. Denoël


1. L'ouvrage de Champigny est sorti de presse fin novembre. Moremans en rendra compte le 16 janvier dans la Gazette de Liége.
2. Le roman d'Eugène Dabit est paru au même moment. Moremans lui consacre un article le 20 janvier dans La Revue Sincère.
3. Cette seconde édition française parut en janvier 1930 chez Adrienne Monnier et J.-O. Fourcade.
4. L'exposition débuta le 14 janvier 1930 et resta aux cimaises jusqu'en février.

* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.

À Irène Champigny


[En-tête imprimé :]
Aux Trois Magots - Librairie, Arts, Editions
Paris (7e) - 60 Avenue de la Bourdonnais

Sans date [fin décembre 1929]


    Chère Amie, ou plutôt, Champigny, puisque vous n’aimez pas cette première appellation, j’ai été heureux d’apprendre les nouvelles que vos diverses lettres nous ont apportées. Les jours se succèdent aux «Trois Magots », pareils dans leur fièvre et leur fatigue. Les affaires sont excellentes puisque le mois de décembre m’a fait atteindre un chiffre égal aux 2/3 de ce que je rêvais. J’ai fait quarante mille francs d’affaires. Cela ne m’empêche pas de me débattre dans de nouvelles difficultés ; je n’ai pas de fonds de roulement et tant que je n’aurai pas résolu ce problème ou allongé mes crédits, je ne pourrai rien entreprendre qui ne soit à brève échéance une source d’embêtements de tout genre.
    Les livres (1) marchent doucement : il faut attendre que l’on en parle dans les journaux pour que le succès se dessine. Dans la boutique nous en avons vendu dix-sept ou dix-huit, ce qui est évidemment énorme. Warnod m’a promis de faire un article. Je vais faire un nouveau sacrifice et envoyer le livre à de nombreux critiques. La publicité payante est trop chère : ce sera plus avantageux de faire un envoi de vingt ou trente exemplaires. Dites à Catherine (2) que le numéro de La Semaine à Paris contenait une note de 5 lignes sur Le Grand Vent (je vous l’envoie d’ailleurs) (3) et que Gringoire de la semaine dernière contenait de la publicité.

Vos chats sont de curieuses bêtes : rien ne me contrarierait dans l'affection que je commence à leur porter s'ils daignaient ne pas puer. Ronron est évidemment pleine de fantaisie. Elle a le visage spirituel. Elle respire la malice, mais une malice gentille, si l'on peut dire. Farouche comme une jeune fille. Fuyante, toujours prête à s'enfouir sous quelque meuble au moindre bruit. Nocturne. Accapareuse, jalouse. Le matin dès l'aurore, elle jugeait notre sommeil inutile et venait nous tirailler les pieds jusqu'à ce que réveil s'en suivît. Elle dort maintenant en compagnie de Banghi dans la salle de bains.

Banghi me paraît beaucoup plus sociable. Porté sur la chose. Incapable de voir Ronron sans éprouver le besoin de lui lécher le derrière. Ce qui est assez pénible quand on songe à un avenir très proche. Mais toujours de bonne humeur, dispos, s'intéressant à tout. Une bête remarquablement douée bien que moins charmante que sa farouche compagne.

Au demeurant, heureuses toutes les deux. Mais pourquoi faut-il que ces bêtes dégagent de mauvaises odeurs ? Voilà pour vos bêtes (4).
    Vous me demandez une liste de critiques. Je n’en ai pas plus que vous. Ceux que vous connaissez sont les mêmes que les miens. Dès que je verrai Mac Orlan (5) je lui parlerai de votre proposition. Les fautes que vous me signalez sont évidemment désolantes : mais les musiciens rectifieront d’eux-mêmes, comme nous corrigeons une faute de typographie.
    J’ai vu Chéronnet : l’article paraîtra dans le numéro de février (6). J’ai vu Madame Chevalier (7) qui est venue faire une photo de la librairie pour Jazz. Enchantée du livre. De même, son époux.
    Pour ce que vous me dites de Mme Séverin-Mars (8), je ne demande pas mieux que de me mettre en rapport avec cette dame. Qu’elle m’écrive ou mieux vienne me voir à son passage à Paris. Depuis hier j’essaye d’avoir Haumont à l’appareil : impossible. On va encore essayer. Et l’on vous tiendra au courant.
    Ai vu Dyssord qui fera un article dans Jazz sur Le Grand Vent, numéro de février (9). Cogniat (10) en fera un dans Chantecler et dans la Revue des médecins.
    Deux articles ont paru sur L’Hôtel (N.R.F. et Chantecler). L’accueil que l’on fait à ce livre est surprenant (11). La vente n’existe pas encore, mais elle se dessine. Par contre, on redemande des Art et la mort.
    Je viens d’avoir une fin de mois épouvantable, ce qui m’a fait abandonner cette lettre et puis la reprendre dans un accès d’idées noires peu ordinaire. Malgré la certitude foncière d’un succès matériel proche, malgré l’évidence d’une réussite, tous les jours plus visible, la vue constante et opposée des embêtements, qui seront mon tribut journalier pendant quelques mois encore, m’accable. Je dois tous les jours faire appel à une énergie qui s’use et que rien ne remplace. Il faut que je puisse m’évader de tout cela au mois de juillet (12), que nous puissions fuir, tous les deux, quelques semaines, sans livres, sans clients et surtout sans échéance.
    Mme Chevalier me disait incidemment que vous reviendriez sans doute à Paris sous peu. Est-ce vrai ? Comment va Catherine ? Je lui souhaite de tout mon cœur, et à vous, la sérénité pour 1930 et le reste de la vie (13). En cherchant bien, c’est le meilleur vœu que je puisse formuler. Moreux vient de rentrer à Paris, définitivement, paraîtrait-il. N’a pas bougé d’une ligne. Que vous dire encore ? Si ce n’est mes excuses d’une lettre aussi bourbeuse. A quand ?
    Affectueusement,


    R. Denoël

Geiger fera un article dans L’Amour de l’Art.


1. Le Grand Vent a été mis en vente fin novembre.
2. Catherine Mengelle, qui vit à Mézels avec Champigny.
3. L'articulet de La Semaine à Paris paru le 27 décembre en comporte douze.
4. Champigny a confié ses chats aux Denoël lors de ses vacances à Nice, à l'Hôtel Bella Vista, sur la Promenade des Anglais.
5. Pierre Mac Orlan a préfacé l'ouvrage de Champigny.
6. Louis Chéronnet [1899-1950] publiait dans nombre de revues. Je n'ai pas identifié celle-ci.
7. Yvonne Chevalier [1899-1982] travaillait pour Jazz, la revue d'art dirigée par Titaÿna et Carlo Rim. La photo des Trois Magots, qui accompagne un texte de Henry-Jacques, est parue dans le numéro du 15 janvier.
8. Denise Séverin-Mars, amie de Champigny, interprétera quelques chansons du Grand Vent lors de l'inauguration des Editions Denoël et Steele, 19 rue Amélie, en septembre 1930.
9. Jacques Dyssord [1880-1952] prépare alors pour Denoël une édition des Mimes d'Hérondas illustrées par Carlo Rim, qui paraîtra en mai 1930.
10. Raymond Cogniat [1896-1977] était surtout critique d'art.
11. Le texte de la bande du livre, dû à l'éditeur, annonçait « La vie d'un petit hôtel des faubourgs… Une œuvre simple, émouvante, d'un accent humain » mais, très vite, le roman de Dabit est annexé par les populistes, qui en feront l'une de leurs références majeures.
12. En juillet 1930, Denoël passera une quinzaine de jours à Mézels, chez Champigny.
13. Denoël sait depuis deux ans que Catherine Mengelle et Irène Champigny sont amantes.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.