Le 9 septembre 1944, « au grand jour de la liberté », Les Lettres Françaises publie en première page de son premier numéro public, un « Manifeste des écrivains français » :

Ce manifeste, qui réclamait « le juste châtiment des imposteurs et des traîtres », était signé de 65 noms d'écrivains, journalistes et éditeurs, qui n'avaient pas tous figuré sur les « listes Otto », qui n'avaient pas tous résisté, ni été emprisonnés, ou même, qui n'avaient pas tous été « occupés ».
Certains d'entre eux, et non des moindres, avaient, comme les « imposteurs » dont ils réclamaient le châtiment, publié ou fait jouer leurs pièces « dans les ténèbres de l'Occupation », mais ils allaient en désigner d'autres qui, à leurs yeux, s'étaient méconduits, et qu'il convenait de punir ou faire punir. Voici leurs noms :

Combien d'entre eux, à la faveur des jugements sommaires de la Libération, réglaient des comptes personnels ? Combien, inféodés au parti communiste, désignaient à la vindicte populaire et aux tribunaux de l'épuration des confrères du bord adverse ?
Leur manifeste venait à la suite d'une séance plénière tenue le 4 septembre, au cours de laquelle le Comité national des écrivains (CNÉ) avait, « à l'unanimité », rédigé une motion attirant l'attention du gouvernement « sur le péril qu'il y aurait à laisser impunie la complicité qui fut celle d'un certain nombre d'écrivains durant l'Occupation », motion dont le texte, nettement moins modéré que celui qu'avait publié Les Lettres Françaises, parut dans Le Figaro du même jour :

Une liste de douze noms d'écrivains et journalistes coupables de collaboration avait été hâtivement établie et fut publiée le jour même dans Les Lettres Françaises :
Robert Brasillach, Louis-Ferdinand Céline, Jacques Chardonne, Alphonse de Châteaubriant, Pierre Drieu La Rochelle, Jean Giono, Marcel Jouhandeau, Charles Maurras, Henry de Montherlant, Paul Morand, Lucien Pemjean, André Thérive.
Dès la semaine suivante le CNÉ publie, dans Les Lettres Françaises et dans Le Figaro, un communiqué qui, depuis lors, fait autorité :

Les 65 signataires du manifeste du 9 septembre se refusent donc à collaborer désormais aux organes de presse qui publieraient des textes signés des écrivains, journalistes, artistes et éditeurs « indésirables » dont la liste, qui comporte 96 noms, est la suivante :
Jean Ajalbert, Michel Alerme, Paul Allard.
René Barjavel, Pierre Béarn, Marcel Belin, René Benjamin, Jacques Benoist-Méchin, Pierre Benoit, Henri Béraud, Georges Blond, Emile Bocquillon, Henry Bordeaux, Abel Bonnard, Jacques Boulenger, Robert Brasillach.
André Castelot, L.-F. Céline, Paul Chack, Félicien Challaye, Georges Champeaux, Jacques Chardonne, Alphonse de Châteaubriant, André Chaumet, Georges Claude, Lucien Combelle, Henri Coston, Guy Crouzet.
Francis Delaisi, André Demaison, Paul Demasy, Pierre Dominique, Pierre Drieu La Rochelle, Jacques Dyssord.
Léon Emery, Marcel Espiau.
Alfred Fabre-Luce, Bernard Fay, Fayolle-Lefort, Paul Fort, André Fraigneau, Robert Francis.
Jean Giono, René Gontier, Bernard Grasset, Sacha Guitry.
Abel Hermant, Jean de la Hire.
J. Jacoby, Marcel Jouhandeau.
Georges de La Fouchardière, René Lasne, Jean Lasserre, Alain Laubreaux, Jean de La Varende, J.-H. Lefebvre, Jacques de Lesdain, Jean Lousteau, Jean Luchaire.
Xavier de Magallon, Jean Mariat, Jean Marquès-Rivière, colonel Massol, Camille Mauclair, Charles Maurras, Georges Montandon, Henry de Montherlant, Paul Morand, Morgin de Kéan, Fernand Monsacré, Anne Montjoux, Pierre Mouton.
René de Narbonne.
Pierre Pascal, Georges Pelorson, Armand Petitjean, Edmond Pilon, Henri Poulain, Armand de Puységur.
Lucien Rebatet, Raymond Recouly, Jean-Michel Renaitour, J. Renaldi, Jules Rivet, J.-M. Rochard.
André Thérive, Louis Thomas, Jean Thomasson.
Henri Valentino, Vanderpyl, Charles Vilain, Maurice Vlaminck.
Jean Xydias.
En moins d'une semaine, la liste des réprouvés s'est « enrichie » de 84 noms. On y retrouve les douze premiers, à l'exception de Lucien Pemjean, sans doute oublié car il reparaîtra sur la troisième liste du 21 octobre.
Le 7 octobre la Commission d'épuration du CNÉ, réunie en cercle restreint, publie une nouvelle mise au point concernant la liste des écrivains compromis, dont elle prépare une version plus complète :

Cette troisième liste paraît le 21 octobre dans Les Lettres Françaises : elle contient 157 noms. Ce qui la différencie de la précédente est son statut. Il s'agit d'une liste de proscrits établie à l'usage des différentes professions [écrivains, journalistes, éditeurs de livres et de journaux] et non plus des autorités judiciaires. Et elle annule la précédente, après examen des cas « douteux ». Elle était précédée de cette mise au point :

Le journal ajoute que « la liste publiée en septembre, et aujourd'hui annulée, contenait quelques noms qui ont disparu de la liste définitive. » Ceux qui en ont été retirés sont :
René Barjavel, Pierre Béarn, Henri Bordeaux, Paul Fort, René Gontier, Jean de La Varende, J.-H. Lefebvre, Jean Lousteau, Jean Luchaire, Jean Mariat, Paul Morand, Fernand Monsacré, Anne Montjoux, René de Narbonne, Edmond Pilon, J. Ronaldi, Charles Vilain.
Voici donc la liste « définitive » des proscrits, celle qui fera autorité durant près de dix ans :

Pour trois d'entre eux [Gontier, Lousteau, Ronaldi] L'Humanité du 15 novembre précisera que leur suppression ne signifie pas qu'ils échappent au blâme ou à la sanction : ils relèvent de la commission d'épuration des journalistes. Le CNÉ y a, entretemps, ajouté le nom d'Armand Robin.
L'écho de ce journal révèle que d'autres listes corporatives ont été établies, à usage interne : ces listes-là ne se retrouvent pas dans la presse. C'est le cas de la Société des gens de lettres qui, au cours d'une assemblée générale, le 13 mai 1945, a fait ratifier par ses adhérents la liste des membres sanctionnés, lesquels figurent pour la plupart sur la liste n° 3 du CNÉ :

Le PEN club international, fondé en 1921, rassemble des écrivains de tous pays « attachés aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté ». La section française était, en 1946, dirigée par Jean Schlumberger, et avait pour secrétaire général Henri Membré [1890-1952], un écrivain qui a publié deux romans chez Robert Denoël en 1934 et 1939, et qui dirige chez ses successeurs la collection « Ailleurs ».
Le 23 juillet 1946 Membré a adressé au secrétaire général des PEN-clubs une « liste d'écrivains de langue française jugés indésirables dans notre Fédération par le Centre français PEN ». Il certifie que « cette liste a été établie non par des tribunaux ou des organismes de répression, mais par le Centre français PEN, sous sa responsabilité et seulement pour être communiquée aux autres Centres. »
Cette liste à usage interne comprend « uniquement les noms - peu nombreux - d'anciens membres de notre Centre qui en ont été exclus, et ceux - beaucoup plus nombreux - d'écrivains et de journalistes, notoires ou obscurs, que nous nous refuserions à admettre, parce qu'ils ont, les uns et les autres, trahi ou méconnu les principes de notre Fédération. » Le souci du secrétaire général français est d'éviter que ces « indésirables », particulièrement les « obscurs », ne profitent « de cette obscurité pour se faire dédouaner à l'étranger ».

Une seconde liste contient les noms des membres du PEN club français qui ont été exclus. Ici encore, on ne trouve guère, sauf Lucie Paul-Margueritte, que les réprouvés du CNÉ, dont la liste fait autorité :

D'autres listes noires interprofessionnelles ont été établies à cette époque qui, toutes, avaient pour référence obligée la liste « définitive » du CNÉ publiée le 21 octobre. Un écrivain pouvait donc trouver son nom sur plusieurs d'entre elles, comme Pierre Frondaie, dont les Archives d'Arcachon possèdent le « dossier noir » qu'il avait constitué à la Libération.
Je consacrerai à Frondaie [1884-1948] une notice détaillée sur la page destinée à Jeanne Loviton, son épouse entre 1927 et 1936. Homme de théâtre avant la Grande Guerre, romancier à succès durant l'entre-deux-guerres, il a fait la fortune des frères Emile-Paul, et possède une importante participation dans leur société d'édition.
Ses romans ont été portés au cinéma, ses pièces de théâtre ont été jouées sur toutes les scènes parisiennes, et, en 1944, il a acquis le Théâtre de l'Ambigu. L'une des premières pièces qu'il compte y monter est « La Foire aux femmes », d'après le roman éponyme de Gilbert Dupé publié en 1941 chez Denoël.
Début septembre 1944, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques lui envoie, conformément à l'ordonnance du 26 août 1944 instituant l'indignité nationale, un questionnaire qu'il est prié de renvoyer sans délai. Frondaie répond invariablement « non » à toutes les questions, sauf celle qui concerne la publication d'articles favorables à l'ennemi, à laquelle il croit devoir ajouter : « Non seulement je n'ai pas écrit " des articles en faveur de la collaboration avec l'ennemi " mais je n'en ai pas écrit un seul. En effet, si, en 1940, dans un article, qui ne fut suivi d'aucun autre, et qui est inspiré par le plus scrupuleux amour de la patrie, j'ai employé le mot " collaboration ", je ne pouvais alors lui donner, ni même imaginer possible, le sens déformé et infiniment reprochable qu'il a pris depuis et fait l'objet de la question que vous me posez. »
L'article en question, intitulé « La Politique et la raison », parut sur une pleine page dans L'Illustration du 25 janvier 1941. Rédigé au cours des semaines qui ont suivi le discours radiophonique du maréchal Pétain qui, le 30 octobre 1940, « entrait dans la voie de la collaboration », Frondaie (dont le manuscrit portait le titre « Appel aux Français ») y prône une collaboration raisonnable et nécessaire.

Son texte, compréhensible par tous, a été beaucoup lu, et un conseiller signalait peu après à l'ambassadeur Fernand de Brinon cette « page magistrale » due à un écrivain jusque là apolitique : « Elle est une éloquente apologie de la collaboration franco-allemande » :
« Cette page mériterait d'être répandue dans notre cher et malheureux pays car elle tourne, retourne en tous sens, la grave question de la collaboration, l'étudie d'une manière si intelligente, si claire, si objective, qu'elle est capable en éclairant nos compatriotes rétifs, d'apaiser les colères et d'amener une compréhension réelle de la situation où nous nous trouvons. Il faut avouer que pour beaucoup de Français, la collaboration se résume en cette formule lapidaire : " Donne-moi ta montre, je te dirai l'heure qu'il est ". L'article en question s'attache à détruire cette légende et à préparer un avenir où la collaboration sera une véritable association pour le plus grand bien de tous. Si, dans les écoles, les lycées et collèges, des lectures de cette page étaient organisées, il y aurait là une fructueuse propagande en faveur de cette collaboration dont la nécessité n'est pas suffisamment comprise chez nous. »
Si les membres du CNÉ n'avaient pas lu en 1941 cet article que l'auteur avait eu l'imprudence de rappeler, ils le firent à un moment où le mot « collaboration » était partout exécré : il figura donc sur la liste noire du 21 octobre 1944.
Pierre Frondaie est homme de caractère, loyal mais irascible : ses archives sont remplies de procédures qu'il a engagées à tout propos. Pour sauver l'honneur de son nom, il va multiplier les démarches auprès de confrères « en cour » pour justifier son texte.
Pierre Lagarde, le premier écrivain auquel il le fit lire en décembre 1940, est sollicité : « Vous vous le rappelez si bien que vous m'avez dit ces jours-ci : " A l'époque où vous avez écrit La Politique et la raison, j'en aurais souscrit tous les termes. " » Si Lagarde l'a dit, il ne l'a pas écrit. D'autre part, si Frondaie songeait en 1940 à « une collaboration dans la paix des Etats unis d'Europe », c'était une paix allemande, et il en excluait l'Angleterre.
Yves Gandon lui répond, le 20 octobre, qu'il comprend son émotion et il déplore « la légèreté avec laquelle sont constituées ces listes de mise à l'index ». Malheureusement il n'appartient pas au CNÉ, mais au Club Saint-Just, « dont l'activité s'exerce d'ailleurs, par certains points, dans le même sens ». Il pense que Frondaie est « victime d'une criante injustice ».
Toutefois il se souvient de l'article incriminé et aussi de lui avoir déclaré, à l'époque, qu'il n'était pas d'accord avec lui et qu'il était impossible de s'entendre avec les Allemands : « Mais la collaboration, telle que vous paraissiez disposé à l'envisager alors, était une collaboration sur le pied d'égalité, et le général de Gaulle lui-même a déclaré qu'en ce temps-là l'erreur était excusable. » Il le prie de croire que l'oukase « inconsidéré » du CNÉ n'entame en rien son amitié pour lui.
Frondaie se tourne alors vers Charles Vildrac, auteur, comme lui, de pièces de théâtre et membre actif du CNÉ. Il lui fait part « du chagrin et de la stupeur » qu'il a ressentis en découvrant son nom sur la dernière liste noire, établie « à l'unanimité » : « Ainsi, vous aussi, Vildrac, vous me confondriez avec les mauvais Français ? C'est donc que votre bonne foi aurait été surprise ? En ce cas, je vous prie de lire la note ci-jointe. » Et il y joint la lettre d'Yves Gandon...
Paul Valéry, membre du CNÉ, à qui il s'est plaint aussi de « l'unanimité » des signataires de la liste, ne comprend pas qu'on l'y ait fait figurer et il lui écrit, le 3 novembre 1944 : « J'ai eu connaissance de cette liste par les seuls journaux. J'y ai trouvé des présences et des absences inexplicables. Je n'ai pas été mis au courant de sa composition, et je n'ai assisté à aucune réunion. Je me suis borné à dicter par téléphone mon avis sur les conditions et les garanties d'une épuration qui ne prêtat ni au doute, ni à la critique, et surtout purgée elle-même de tout soupçon d'intervention de sentiments personnels, antipathies, rancunes, etc. Je me suis donc étonné de lire que la liste en question avait été adoptée " à l'unanimité ". »
Pour ce qui concerne Frondaie, Valéry est convaincu que sa « conduite pendant l'Occupation est demeurée parfaitement digne et toute française. Rien ne me paraît justifier la mesure esquissée à votre égard, et je saisis bien volontiers l'occasion de vous le dire. » Il ne va pas jusqu'à proposer d'intervenir auprès de ses confrères épurateurs.
Jean-Jacques Bernard [1888-1972], est juif et il fait partie du CNÉ ; il a été interné dans le camp allemand de Compiègne en 1941 et 1942 et il s'apprête d'ailleurs à publier chez Albin Michel le récit de cette incarcération dans Le Camp de la mort lente. C'est le fils de Tristan Bernard, qui fut lui-même déporté à Drancy, et auquel Frondaie a toujours témoigné de la sympathie, sentiment aussi incompatible « avec le sadisme racial de l'hitlérisme que mon culte pour Sarah Bernhardt, mon amitié connue pour Henri Hertz, ou encore le fait d'avoir dédié fraternellement deux de mes livres, l'un à Auguste Haymann, l'autre à Philippe Erlanger ».
Après cet hommage appuyé à ses confrères juifs, Frondaie fait lire son article à Jean-Jacques Bernard qui lui répond, le 20 novembre : « Je ne vous ai pas caché que vous me paraissiez avoir été victime d'une illusion et que vous aviez manqué de sens critique, ce qui est d'ailleurs votre propre sentiment. » Il lui paraît « souverainement injuste » qu'il ait figuré sur la même liste que « des collaborateurs notoires et des traîtres avérés. »
Pierre Frondaie figure aussi, probablement, sur la liste noire interprofessionnelle du cinéma et du théâtre, puisqu'il s'adresse alors à l'acteur André Brulé [1879-1953] qui, je le suppose, appartient à un comité épurateur de cette profession, à qui on a fait parvenir son article de janvier 1941, mais tronqué. Frondaie lui envoie son texte complet, avec une copie de la réponse que lui a faite Paul Valéry, le 3 novembre.
Est-ce que ces échanges de courrier concernant un malheureux article de journal allaient aboutir à une intervention décisive auprès des membres influents du CNÉ, je l'ignore, car un nouvel argument à charge allait être découvert, on ne sait par qui : Pierre Frondaie aurait fait partie du Cercle Européen, un organisme collaborationniste.
Le pauvre Frondaie est pris de court car il a, en effet, déjeuné à quinze reprises dans un restaurant appartenant à ce cercle. La première fois, il y avait été invité, en avril 1943, par Jean-Michel Renaitour, directeur du Théâtre Saint-Georges, accompagné par un auteur qui désirait lui parler d'une de ses pièces. Par courtoisie, Frondaie avait rendu l'invitation au même endroit : « Au jour dit, le maître d'hôtel m'apprit qu'ayant fait une invitation, je devais obligatoirement faire partie du cercle. J'obtempérai, sans y voir aucun mal, et payai une cotisation, avec l'addition. »

Frondaie qui, depuis toujours, prenait ses repas dans les restaurants, n'avait accordé aucune attention à celui-là, mais il avait été « mis en carte » par sa première cotisation. Ce n'est qu'après la Libération qu'il apprit ce qu'était le Cercle Européen : « J'affirme en tous cas n'avoir jamais connu l'activité du Cercle, n'avoir jamais pénétré dans ses locaux, en dehors du restaurant ; n'avoir par conséquent pris la moindre part à aucune de ses actions. »
Par la suite, Pierre Frondaie déclara qu'il ne se rendait à ce restaurant que rarement, en se promettant chaque fois de n'y plus revenir car, « si l'on y mangeait aussi bien qu'ailleurs, l'aération était mal faite et l'on y sentait désagréablement la cuisine. »
Quand un écrivain, qui tire à 300 000 exemplaires ses romans populaires, doit s'abaisser à rendre compte de ses repas quotidiens à de jeunes confrères qui, pour la plupart, « résistaient » surtout, comme Claude Roy, au Café de Flore, c'est qu'un système insane s'est mis en place. Heureusement pour lui, une ordonnance du 26 décembre 1944 n'inclut pas le Cercle Européen dans la liste des groupements collaborationnistes dont le fait d'avoir été membre constituait un crime d'indignité nationale : Frondaie fut non pas blanchi mais amnistié et rétabli dans ses fonctions au Théâtre de l'Ambigu, et il put poursuivre sa carrière d'écrivain.
Quand il est mort, le 25 septembre 1948, d'une angine de poitrine foudroyante, les journaux qui l'avaient étrillé durant l'automne 1944 : Libération, Franc-Tireur, Le Populaire, Combat, Les Lettres Françaises, lui consacrèrent des articles louangeurs.
Il avait eu la chance d'épouser, le 28 décembre 1937, l'actrice corse Maria Favella, qui fut son interprète et son ayant droit, et qui veilla, bien au-delà de sa mort, à l'intégrité de son nom.
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L'intelligentsia française a été, pendant dix ans, déchirée entre factions « pures et dures » et factions modérées, à propos de confrères qu'il convenait d' « ostraciser » au nom du patriotisme. Les écrivains épurateurs expliquèrent par la suite qu'ils n'avaient pas voulu se substituer à la justice mais que, conformément à leur déclaration de septembre 1944, ils se refusaient à voir leurs noms figurer auprès de ceux de réprouvés, qu'ils avaient eux-mêmes désignés, tant dans la presse que dans l'édition.
Dans la pratique, ceux qui étaient « listés » disparaissaient des catalogues d'éditeurs, leurs ouvrages n'étaient plus proposés, ni réimprimés. Ils n'étaient plus exposés chez les libraires et les grossistes ne recevaient plus leurs offices ; seuls les bouquinistes accueillaient les « proscrits » et réalisaient de beaux profits en vendant leurs livres à prix d'or, sous le comptoir.
Leurs ouvrages nouveaux et leurs articles étaient souvent publiés en Suisse ou en Belgique. Leurs pièces n'étaient plus jouées. Aucun éditeur, aucun directeur de théâtre, ne se serait risqué à les accueillir puisque la plupart avaient eux-mêmes des comptes à rendre, ou auraient pu s'en voir réclamer.
Toutes les listes de proscription avaient été établies avant que les écrivains faisant l'objet de poursuites aient été jugés. Quand ils l'étaient, parfois des années plus tard, et qu'ils se voyaient infliger un simple blâme, ou étaient relaxés, c'était à eux de faire connaître qu'ils n'encouraient plus de sanctions, malgré quoi ils ne disparaissaient pas automatiquement des listes professionnelles. On connaît le cas de Jean Giono, dénonçant le stalinisme avant la guerre, qui resta proscrit jusqu'en 1954, à cause de la haine que lui vouaient les communistes Aragon et Tzara.
Ce maccarthisme à la française eut donc les mêmes conséquences qu'aux Etats-Unis : les réprouvés de 1944 le restèrent longtemps. Il fallut les lois d'amnistie signées par le président Vincent Auriol le 5 janvier 1951 et surtout le 6 août 1953, pour mettre fin à ces mises à l'index.
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Mon propos n'est pas d'accumuler les articles vengeurs parus dans la presse clandestine à l'adresse de tous les écrivains, journalistes et éditeurs collaborateurs : un site à part serait nécessaire pour les recueillir. Les « vedettes » incontestées sont Henri Béraud, Pierre Drieu la Rochelle, Abel Bonnard, Charles Maurras, Paul Morand, ou Robert Brasillach.
Seuls m'intéressent ici les auteurs qui ont publié chez Denoël. Ce ne sont pas ceux qui étaient le plus souvent brocardés, mais deux d'entre eux ont eu droit à un traitement privilégié : Louis-Ferdinand Céline et, surtout, Lucien Rebatet. J'ai aussi relevé les articles concernant des journalistes proches de l'éditeur ou qui étaient en affaires avec lui.
En février Libération, « Organe des Français libres » (zone nord), consacre sa chronique « Nos Têtes de traîtres » à Jean Fontenoy :

Le même Libération revient en juin sur le cas de Jean Fontenoy, qu'il surnomme « Coco » parce qu'il est cocaïnomane :

Libération, « Organe du Directoire des Forces de Libération Françaises » (zone sud), se préoccupe aussi de « La situation en Belgique ». Dans son n° 2 il épingle, outre Léon Degrelle, Staf Declerck ou Henri de Man, quelques journalistes qui sont aussi des écrivains :

Le 3 mars 1942 la R.A.F. a pilonné les usines de Boulogne-Billancourt. Des « dégâts collatéraux » ont été infligés aux quartiers alentours, causant la mort de plus de six cents personnes. Dès le 9 mars Le Matin publie un « Manifeste des intellectuels français contre les crimes anglais », suivi de plusieurs dizaines de noms. Le texte en sera repris dans plusieurs journaux parisiens au cours de la semaine suivante.
Combat commente ce manifeste dans son n° 2 du même mois :

Au mois d'août Je suis partout a les honneurs de la plupart des journaux de la Résistance, qui promettent à ses journalistes tout autre chose qu'un procès :

La liste noire ci-dessous n'a rien de clandestin : elle a été publiée ce même mois dans le magazine américain Life. Aussi curieuse soit-elle par son éclectisme, elle n'en constitue pas moins la première du genre. En France, les journaux clandestins avaient bien épinglé, en mars, les noms des signataires du manifeste des intellectuels contre le bombardement allié de la banlieue parisienne, mais ils désignaient généralement « au coup par coup » les auteurs de faits de collaboration.
Ici, on épure pêle-mêle - procès ou assassinat ? : la question n'est pas tranchée - les boxeurs, les acteurs, les politiciens, les écrivains, les éditeurs de journaux, et même les fabricants de champagne :

Cette liste nous intéresse parce qu'elle mentionne pour la première fois le nom de Louis-Ferdinand Céline, que les journaux français n'ont pas encore désigné à la vindicte populaire.
Ce document précurseur figure en tête d'un long article intitulé « The French Underground », dû au journaliste américain Richard de Rochemont [1903-1982], qui tient ses informations d'un « Leader of resistance to Nazis and Vichy » dont le pseudonyme est « Pierre Durand », que Rochemont a connu à Paris en 1939, et qu'il a revu en juillet 1942, en mission à Washington.
S'agit-il du communiste Pierre Durand [1923-2002], journaliste à L'Humanité déporté en 1944 à Buchenwald ? Sans doute, non : Rochemont assure qu'il porte un nom aristocratique, troqué contre des pseudonymes divers, qu'il est l'émissaire officiel des mouvements de résistance auprès des autorités américaines, et qu'il est l'un des quelques hommes sur lesquels la Gestapo et la police de Vichy aimeraient mettre la main. « Durand » lui a appris qu'en mai, quelque 400 000 Français se trouvaient derrière les barreaux pour de prétendus délits politiques, dont 120 000 en zone libre. Il est l'un des rares Français qui savaient que le bombardement des usines Renault à Boulogne-Billancourt, le 3 mars, aurait lieu 24 heures après que Louis Renault eut célébré chez Larue le millième tank sorti de ses usines pour l'armée allemande.
Voilà un Durand peu commun, qui prend des sous-marins comme on prend le métro, qui a son couvert mis un peu partout en des adresses sûres sur tout le territoire français, qui dirige plusieurs journaux clandestins, et dont personne ne soupçonne l'identité. On voit que Richard de Rochemont n'a jamais été « occupé » et qu'il prête à son héros les qualités exceptionnelles d'un espion professionnel.
Il n'empêche que cet article a été lu et répercuté : dès le 15 octobre 1942 la B.B.C., dans son émission « Les Français parlent aux Français », promet à Céline le châtiment dû aux traîtres, et il figure le lendemain dans France, un hebdomadaire publié à Londres qui lui consacre huit lignes dans un article « Les écrivains collaborateurs ». A partir de novembre 1943, Claude Morgan le prend pour cible dans Les Lettres Françaises.
C'est le 20 septembre 1942 qu'est paru le premier numéro des Lettres Françaises, entièrement rédigé par l'écrivain communiste Claude Morgan [1898-1980], fils de Georges Lecomte [1867-1958], le secrétaire perpétuel de l'Académie française. Morgan dirigera clandestinement le journal jusqu'à la fin de l'Occupation, à partir de son bureau parisien du service des Musées nationaux. C'est, à n'en pas douter, le journaliste le plus vindicatif.
Dans le numéro de janvier-février, il s'attaque à Jean Ajalbert, chargé, pense-t-il, d'introduire Henri Béraud et Alphonse de Châteaubriant - voire Céline ! - chez les Dix, et qui serait arrivé à Paris par le train réservé aux membres d'un congrès du P.P.F. de Doriot :

Morgan cite probablement l'interview d'Ajalbert publiée par Le Matin du 14 décembre, mais l'académicien déclarait aussi que, pour l'un des deux fauteuils, il voterait pour André Billy, ce qui n'est pas repris ici (il manque, il est vrai, une ligne au début de l'article).
Le 2 mars 1943 Libération (nord), publie, sous le titre : « Les dénonciateurs », l'écho suivant :

Les archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine contiennent plusieurs dossiers établissant que le docteur Fernand Querrioux aurait dénoncé, entre 1940 et 1943, plusieurs dizaines de confrères aux autorités de l'Institut d'études des Questions juives, organisme dont il faisait partie. En dénonçant un probable dénonciateur, le rédacteur anonyme de Libération ne s'embarrasse pas de preuves, il désigne Querrioux à la vindicte populaire.
Dans le même numéro figure un article intitulé « Petite Rafale », consacré à Lucien Rebatet et à son livre, Les Décombres, paru en juillet 1942 chez Denoël. Ici encore, on promet à un ennemi politique autre chose qu'un procès équitable :

Imprimé en zone libre, initié en février 1943 par Louis Aragon et Elsa Triolet, Les Etoiles est un journal bi-mensuel réalisé par le communiste Georges Ternet (pseudonyme d'André Liebherr), et c'est une émanation directe du CNÉ. Dans son quatrième numéro paru en mars, il dénonce pour la première fois un intellectuel : l'écrivain et philosophe d'origine belge Armand Petitjean [1913-2003].

Petitjean, qui devra à Jean Paulhan d'échapper à une condamnation en cour de justice, avait publié deux ouvrages chez Denoël, en 1936 et 1939.
Le 17 avril le Bureau de presse de la France combattante publie dans son Bulletin un écho concernant la nomination de Simon Arbellot, écrivain et journaliste maurrassien, au poste de consul de France à Malaga :

Le 1er juin Libération publie à son tour, sous le titre « Girouettes et combinards », un écho concernant Simon Arbellot :

Le 15 juillet le ton se durcit à Franc-Tireur qui titre : « Il faut de tout pour faire des traîtres ». Après avoir énuméré les collaborateurs politiques tels que Brinon, Bucard, Doriot, Marion, il passe en revue les intellectuels : La Fouchardière « qui eut de l'esprit et qui n'est plus qu'immonde, et ces écrivains à tout faire » comme Demaison, « hier ami des bêtes sauvages, et aujourd'hui des fauves de la Gestapo », Paul Rives, « pédant et buté », ou Francis Delaisi, « économiste à la flan de l'ordre nouveau », sans oublier Céline, Giono et Béraud :

Dans le n° 8 des Lettres Françaises paru fin juillet, Edith Thomas, Claude Morgan et Paul Eluard consacrent un long article à « l'agonie » de la NRF qui, malgré l'arrivée d'Armand Petitjean, est sur le point de se saborder :

Dans son troisième numéro le mensuel La France publie la composition du groupe « Collaboration » ; ce n'est pas une liste noire, seulement la liste de ses « animateurs », qui ne perdent rien pour attendre :

Le 15 octobre apparaît dans Combat une mise en garde inquiétante pour Robert Denoël, coupable d'avoir publié des livres de Hitler, Céline et Rebatet. Certes l'auteur de l'article confond Principes d'action, publié chez Grasset en 1936, avec les Discours, sorti de presse chez Denoël en juin 1941, mais ces trois auteurs sont bien ceux qui lui seront reprochés à la Libération. C'est aussi la première fois que ce journal clandestin, qui tire alors à 300 000 exemplaires, épingle un éditeur :

Le journal clandestin tenait ses informations d'une note confidentielle du Bureau Central de Renseignements et d'Action d'Alger (B.C.R.A.), organisme des services de renseignements français dirigés par Henri Dewavrin :

Dans son numéro d'octobre, Les Lettres Françaises - à présent imprimé et tirant à 12 000 exemplaires -, entreprend de « démasquer » L'Echo des Etudiants, qui paraît en zone non occupée. L'auteur de l'article est Louis Parrot [1906-1948] et il s'en prend particulièrement à René Barjavel, qui a dirigé l'hebdomadaire entre 1940 et 1942, avant l'arrivée de Jean Renon, et qui lui envoie de temps à autre des articles sur le cinéma. Le roman d'anticipation « qui célébrait l'excellence des méthodes culturelles nazies » est Ravage, paru en mars chez Denoël.

Début novembre, le numéro 11 des Lettres Françaises contient deux textes collectifs importants, qui préludent aux listes noires et à toutes les mesures coercitives qui seront prises par la suite. Le premier concerne les écrivains :

Le second est une première mouture de la mise en garde solennelle qui sera adressée nommément aux éditeurs compromis, le 10 juillet 1944. Il y est question du boycott de ces maisons d'édition, qui est conforme à l'esprit de la charte du CNÉ, mais aussi de leur épuration, « sans préjudice de l'action de la justice française » :

Deux écrivains ayant un éditeur commun font l'objet d'articles de Claude Morgan dans ce même numéro : Louis-Ferdinand Céline, qui a publié une lettre furieuse dans Je suis partout du 29 octobre, et Elsa Triolet, dont Le Cheval blanc est sorti de presse au mois de juin. Le nom de Robert Denoël, qui serait fâcheux pour Mme Aragon, n'est pas cité.

Les deux colonnes dithyrambiques consacrées au roman d'Elsa Triolet seront lues par les services du Commissariat général aux Questions juives et vaudront, dit-on, à la nouvelle romancière d'être recherchée par la Gestapo, quelques mois plus tard.
Bernard Grasset a donné, le 30 octobre, une interview au Matin sous le titre : « L'édition française en péril... » En cette période de rentrée des classes, les éditeurs scolaires se plaignent de manquer de papier et les éditeurs littéraires craignent de leur être sacrifiés. Sous le titre « Le papier rare et gaspillé », Libération objecte qu'on en trouve pour publier des ouvrages « de propagande nazie et vichyssoise ». Gilbert Baudinière est particulièrement visé :

Dans le même numéro on trouve un article consacré à une publication allemande émanant du « Groupe de presse du département de la propagande en France », document confidentiel destiné à ses services et portant le titre « Spiegel der Franzozischen Presse » (c'est-à-dire « Miroir de la presse française »). Il est entièrement consacré au départ, le 27 août, de Robert Brasillach de la rédaction de Je suis partout, pour rejoindre celle de Révolution Nationale. Libération en tire cette conclusion :

Fin novembre Les Etoiles publie en première page un article singulier, qui serait dû à la plume de Louis Aragon. Il faut reconnaître à cet épurateur-là un sens de la mesure qu'on n'a guère rencontré dans la presse clandestine. Après réflexion, on s'avise que l'auteur de l'article veille surtout à ce que l'épuration reste une chasse gardée du CNÉ et du CNJ, organismes entièrement dévolus au parti communiste :

Le 22 novembre le Bureau de presse de la France combattante reproduit dans son Bulletin une liste noire établie par « Etienne Dollet », un libraire de la place Maubert. La circulaire qu'il adresse à ses confrères parisiens, et qui porte le titre « La Trahison des clercs », est dirigée contre René Philippon, président du syndicat des Editeurs, qui a co-signé une nouvelle liste Otto intitulée « Ouvrages littéraires non désirables en France », mise en circulation le 10 mai :
« Puisqu'il s'est mis volontairement sous la dépendance du boche, sa place n'est plus à la direction du syndicat [...] Montrez au boche qu'il ne suffit pas d'acheter un traître pour anéantir la pensée française et répondez par un talion rigoureux dont les armes sont entre vos mains. D'abord, boycott général de toute la littérature poussée sur le fumier de la défaite. Ah ! Monsieur Philippon a édité une liste d'ouvrages " non désirables ", il a même contresigné un pilori d'auteurs juifs. Répondez à cette infamie par la mise à l'index de tous les écrivains français collaborationnistes. En voici une première liste, pêle-mêle comme il se doit pour l'ordure » :

Le 21 décembre, Armand Bernardini est « listé » dans Libération, non pour son œuvre en librairie, qui est mince, mais parce qu'il a été chargé, en mars 1943, d'un cours d'onomastique à l'Institut d'études des Questions juives et ethno-raciales, rue La Boétie. Les patriotes « qui lui voudraient du bien » disposent ainsi de l'adresse parisienne de Bernardini, et même de celle de sa compagne belge, Henriette Crabbe :

Dans son dernier numéro de l'année, Les Lettres Françaises épingle les jurés Goncourt « collaborationnistes » et, par la même occasion, le journaliste Pierre Descaves [1896-1966] qui, s'il n'hésite pas à blâmer les académiciens, a eu le tort de plaider pour que le prix Goncourt, dont le public serait injustement privé en raison de divisions intestines chez les Dix, soit attribué :

Premier numéro de L'Aurore, animé par Robert Lazurick [1896-1968] qui, sous le titre « Les caméléons », consacre une demi-page à Maurice-Yvan Sicard, Georges Champeaux et Georges Suarez ; pour sa démonstration Lazurick a choisi de citer des extraits d'une brochure de Suarez publiée par Robert Denoël en 1939 :

Le 18 janvier le Bulletin d'information des mouvements unis de résistance [B.I.M.U.R.] publie, sous le titre « Leur presse », la liste des journalistes « touchant des subventions à titre personnel (services Goebbels) », parmi lesquels Drieu la Rochelle, Ramon Fernandez, André Castelot, Pierre Devaux.
Elle est suivie par celle des éditeurs « recevant des subventions » mais on ne sait de qui, ni sous quelle forme :

En février, Libération commente un article publié dans Révolution Nationale, où, s'expliquant sur sa germanophilie, Robert Brasillach a déclaré : « J'ai contracté, me semble-t-il, une liaison avec le génie allemand ; je ne l'oublierai jamais. Qu'on le veuille ou non, nous aurons cohabité ensemble. Les Français de quelque réflexion, durant ces années, auront plus ou moins couché avec l'Allemagne, non sans querelles, et le souvenir leur en restera doux. » :

L'ex-maurrassien André Rousseaux [1893-1973], qui a opéré en décembre 1941 un virage décisif en rendant compte élogieusement du Crève-Cœur d'Aragon dans Le Figaro, consacre dans Les Lettres Françaises un article sévère aux Editions Stock, coupables d'avoir publié une Anthologie de la poésie allemande. Il assure que cet ouvrage sera, au jour de la justice, la pièce à conviction qui décidera de la condamnation de la Librairie Stock. C'est en effet l'un des seuls ouvrages qui furent reprochés en 1945 à cette maison d'édition appartenant à Jacques Chardonne, mais comme le livre n'avait aucun caractère politique, elle bénéficia d'un non-lieu :

En novembre 1943, le CNÉ annonçait une « déclaration » relative aux éditeurs. Elle paraît en première page du numéro de mars 1944 des Lettres Françaises. Le CNÉ demande à assister les juristes qui auront à examiner le cas des éditeurs compromis. Une Commission d'épuration de l'Edition sera en effet constituée, le 15 septembre 1944, mais elle n'aura qu'un avis consultatif, au grand désapointement de Pierre Seghers et de Vercors, qui s'en retireront trois mois plus tard :

On trouve dans ce numéro les signatures de nouveaux collaborateurs, d'autant plus radicaux qu'ils sont tard venus, tel Bernard Zimmer [1893-1964], scénariste et dialoguiste de cinéma, qui promet la potence à Alain Laubreaux, le critique de Je suis partout :

Le 7 mars, le B.I.M.U.R. [Bulletin intérieur des mouvements unis de résistance] publie, sous le titre « Leurs figures » un écho concernant un différend survenu entre Philippe Henriot et Georges Suarez :

Sous le titre : « Le Petit Bottin Noir », Libération commente longuement un article de Lucien Rebatet paru dans Je suis partout. Le général de Gaulle ayant déclaré que la France combattante comptait dans ses rangs les représentants les plus qualifiés de l'intelligence française, Rebatet a « réglé leur compte » à Jules Romains, André Gide, Paul Claudel, Jacques Maritain, les frères Tharaud, André Maurois, Louis Aragon, André Malraux, Georges Bernanos, François Mauriac et Georges Duhamel, s'en prenant aux uns parce qu'ils sont loin et qu'ils écrivent, aux autres parce qu'ils sont là et qu'ils se taisent, concluant que ceux qui ne collaborent pas sont tous des « enjuivés ».
Rebatet leur a opposé Drieu La Rochelle, Céline, Montherlant, Henri Béraud, Abel Bonnard, Alphonse de Châteaubriant, Jacques Chardonne, Marcel Aymé, Pierre Mac Orlan, Jean Anouilh, La Varende, André Thérive et Marcel Jouhandeau : « Nous ne sommes pas très sûrs que tous les écrivains cités par Rebatet aient été contents de la réclame ainsi faite, mais ce que nous savons c'est que la liste dressée par ce gonflé si pressé de mettre les petits camarades dans le bain, est loin d'être complète » :


Le 16 mars, le Bulletin intérieur des mouvements unis de résistance publie une « liste noire » expéditive :

Parmi les écrivains désignés par les épurateurs figurent deux auteurs publiés par Denoël avant la guerre : Armand Megglé [1937] et Pierre Varillon [1940]. Quoiqu'il sorte du cadre de notre enquête, on s'interroge sur la présence de l'écrivain catholique Stanislas Fumet [1896-1983], fondateur des Cahiers du témoignage chrétien, éditeur en 1943 de Louis Aragon et résistant notoire...
L'Art Français, « Organe des comités de peintres, sculpteurs, graveurs du Front National de lutte pour l'indépendance de la France » paraît irrégulièrement depuis 1942. Dans son numéro 5 de mars 1944 il fustige, sous le titre « Les chiens hurlent », certains articles parus à propos du Salon d'Automne auquel participaient « les plus grands », tels Bonnard, Matisse, Dunoyer de Segonzac, Dufy, Braque, Lhote, Waroquier ou Utrillo. L'un de ces journalistes s'était distingué dans Je suis partout :

Dans son ultime numéro paru fin mars, Les Etoiles ne manque pas de rappeler les mesures à prendre contre les éditeurs « qui ont failli », c'est-à-dire contre la majorité d'entre eux :

Le 21 avril Libération commente, sous le titre « La presse embochée a un chef d'orchestre », un tract publié par le Comité national des journalistes de la zone nord qui, après avoir énuméré les noms des principaux directeurs de journaux, désigne le « vrai patron » de la presse parisienne : « Il n'y a qu'un seul directeur de la presse parisienne : il s'appelle le Docteur Fich. C'est un officier de l'armée allemande. » Le tract passe ensuite en revue les journalistes qui travaillent dans ces journaux. Selon Libération, la liste est loin d'être complète : son « Petit Bottin Noir » en préparation les épinglera tous :

Le numéro d'avril des Lettres Françaises est composé d'hommages à deux écrivains récemment disparus : Jean Giraudoux et Max Jacob, et d'attaques contre les journalistes « embochés » qui se sont permis de les saluer dans leurs journaux. C'est le cas de Robert Brasillach qui, dans La Gerbe, a rappelé qu'il avait déjeuné naguère avec Jean Giraudoux. François Mauriac ne peut en supporter l'idée. Il fait ici le jeu des communistes qui, depuis le mois de février, s'efforcent d'annexer le dramaturge :

Bernard Zimmer, homme de cinéma, ne s'en prend qu'aux critiques de cinéma : après Alain Laubreaux, le mois d'avant, il fustige Lucien Rebatet qui fait la critique des films sous le pseudonyme de François Vinneuil :

Jean-Paul Sartre, qui « signe » son deuxième article clandestin, s'attaque au même Rebatet qui, dans un article de Je suis partout, en mars, a comparé le talent des écrivains de son bord avec celui des écrivains résistants (où Sartre ne figurait pas). L'auteur des Mouches ne prend pas de gants : ces gens-là sont dénués de talent, ou bien ils ont perdu « le peu de vigueur ou de charme qu'ils ont eu autrefois », comme Céline et Montherlant, ou bien ils se cantonnent, comme Marcel Aymé, « dans une sotte littérature d'évasion » :

Bibliographie de la France, « journal général de la librairie française clandestine » dont le rédacteur serait le libraire parisien Lucien Scheler [1902-1999], publie sous le titre « A l’index » un avertissement aux lecteurs et aux libraires :

En mai, c'est encore d'un journaliste de Je suis partout dont il est question dans Les Lettres Françaises, mais plus particulièrement de l'auteur des Décombres, qui brossa dans son pamphlet un portrait si peu flatteur du non-signataire de l'article, François Mauriac :

On trouve dans ce numéro le « reportage d'une de nos collaboratrices » portant le titre : « Aux armes, citoyens ! ». Il s'agit d'un extrait de « Cahiers enterrés sous un pêcher », une nouvelle qui prendra place dans Le premier accroc coûte deux cents francs, à paraître en mars 1945 chez Denoël, et futur prix Goncourt 1944. C'est le premier texte d'Elsa Triolet dans Les Lettres Françaises.
En juin Les Lettres Françaises inaugure une nouvelle chronique : « Dans le bourbier », où le poète et auteur dramatique Charles Vildrac [1882-1971] égratigne ses confrères Jean Ajalbert, Jacques Dyssord, Lucien Rebatet, Louis Thomas, et quelques autres, en rappelant curieusement que les épouses des trois premiers sont juives :

Ce numéro contient aussi une dénonciation de l'émission littéraire de Georges Oltramare et Maurice Remy à Radio-Paris : « Le Rythme du temps ». Elle est due au journaliste George Adam, futur rédacteur en chef du journal, qui rapporte que « F.-L. Céline » aurait écrit quelques sketches pour cette émission-vedette, ce qui est farfelu, mais Adam doit se rappeler que Céline a été plusieurs fois évoqué à la radio par Oltramare :

On aura noté au passage ce petit règlement de comptes entre Belges : le hennuyer George Adam [1908-1963] étrillant le flandrien Georges Van Derick dit Vanderic [1901-1979], lequel ne paraît pas avoir trop souffert de l'épuration, si l'on en juge par sa carrière au théâtre et au cinéma après la guerre, en Belgique, il est vrai.
Le 10 juillet Libération estime que l'heure des comptes est venue et publie un avis sévère aux éditeurs :

Le CNÉ ayant appris qu'un « groupement d'éditeurs résistants » s'était constitué à Paris, il s'en démarque aussitôt : le label « Editeur résistant » lui est propre et lui seul décernera les brevets. On ne sait de quel groupement il s'agit : peut-être celui qu'a constitué Gilbert Baudinière, le 25 avril, en compagnie de vingt-cinq autres éditeurs, dont Robert Denoël, l'éphémère Groupement corporatif du Livre :

Claude Morgan, bien informé du marché de l'édition parisienne, assure que le dernier roman de Céline, paru le 16 mars, est déjà oublié malgré le battage de « l'éditeur d'Hitler », et les « services de presse » qu'il a envoyés à ses confrères résistants. On ne connaît jusqu'à présent que celui qu'il adressa à Louis Aragon, « notre prochain grand procureur général au Comité de grande Purification » :

Les résistants du théâtre et du cinéma publient, comme leurs homologues écrivains, une « adresse » au CNR en vue de créer un « Comité du théâtre » et un « Comité du cinéma » afin d'assainir leurs professions respectives. En décembre 1943, un Comité national des juristes (CNJ) était né. La plupart des professions libérales se dotent d'un appareil répressif qui publiera, à la Libération, des listes noires professionnelles :

Les petits échos non signés sont souvent plus suivis que les textes de fond. Celui qui concerne un libraire parisien, inexact, aurait pu causer beaucoup de tracasseries :

Jean Porson, libraire-éditeur rue de Rennes, a publié sans interruption des livres pour bibliophiles entre 1942 et 1952 et ne paraît pas avoir été inquiété à la Libération, mais on mesure avec quelle légèreté des accusations graves étaient publiées anonymement dans la presse clandestine.
Jean-Paul Sartre n'a pas beaucoup de considération pour Marcel Aymé. Après avoir critiqué en avril sa « sotte littérature d'évasion », il s'en prend, dans un troisième et dernier article clandestin, à sa pièce Vogue la galère, saluée par toute la presse :

Le 28 juillet Lucien Rebatet publie son dernier article dans Je suis partout : crâneur jusqu'au bout, le polémiste l'a intitulé « Fidélité », et ne craint pas d'écrire : « J'admire Hitler... Nous admirons Hitler... C'est lui qui portera devant l'histoire l'honneur d'avoir liquidé la démocratie ». Libération lui répond, trois jours plus tard :

Le 1er août 1944 Libération publie son dernier numéro clandestin. L'article consacré aux procès à venir des journalistes compromis se termine par ces lignes : « Le procès des journalistes sera en vérité bien facile à instruire. Pas besoin de témoins, pas besoin même d'entendre les prévenus : il suffira de les relire. Pas besoin même d'avoir ce courage : l'honneur des journalistes français sera exprimé par les râles du parti Nazi agonisant, ou le silence de sa mort. »

Pour Les Lettres Françaises, l'aventure clandestine se termine avec le n° 19, « vendu à la criée dans un Paris qui se préparait à l'insurrection ». On règle à présent tous les comptes : Paul Eluard condamne trois poètes qu'il ne « peut plus aimer » ; Claude Morgan refuse la main tendue de Brasillach :

*
« La presse de la Libération n'a que deux rubriques :
glorification des fifis et mouchardage des collabos. »
Cette phrase écrite le 8 octobre 1944 par Jean Galtier-Boissière dans son Journal depuis la Libération se vérifie en feuilletant les journaux issus de la Résistance. Chaque jour L'Humanité, qui reparaît sur deux pages depuis le 21 août, en consacre une aux faits d'armes des F.F.I., et une autre aux arrestations de collaborateurs.
Ce que d'aucuns pressentaient en lisant les articles lourds de menace dans la presse clandestine se confirme rapidement : les organes résistantialistes se livrent à une surenchère répressive digne des dictatures allemande et soviétique.
Sous le titre « Les Traîtres poursuivis et arrêtés », L'Humanité rend compte d'un communiqué du secrétaire général provisoire à la Justice, le communiste Marcel Willard. Une série d'informations viennent d'être ouvertes contre la trahison, que vise l'article 75 du code pénal :

Il est remarquable que les journalistes et écrivains viennent en tête du classement, avant les membres de partis comme le PPF, le RNP, le parti franciste, la milice, le groupe Collaboration (n° 2), les organes de recrutement comme la LVF ou le STO (n° 3), les policiers et fonctionnaires (n° 4), le commissariat aux Affaires juives (n° 5).
Le 7 septembre Pierre Seghers, éditeur et poète, publie, dans Le Parisien libéré, un article où il plaide furieusement pour une littérature propre : « Ce n'est pas faire tort à la littérature française que de faciliter une opération de nettoyage », écrit-il, avant de publier quelques noms :


Le mois suivant L'Humanité rend compte de l'arrestation de deux éditeurs parisiens. Robert Brasillach, qui avait été arrêté le 14 septembre, est écroué à Fresnes le 16 octobre, en même temps que Gilbert Baudinière et le journaliste Claude Maubourguet :

Dans sa rubrique « Les Lettres et les Arts » du 18 octobre, L'Humanité s'en prend de nouveau à Jacques Bernard, le directeur du Mercure de France, dont le journal avait annoncé l'arrestation, la semaine précédente. Dans la même rubrique figurent les noms des administrateurs provisoires proposés pour les maisons d'édition « qui ont collaboré avec l'ennemi » : Aux Armes de France, Balzac, Denoël, Editions de France, Ferenczi, Grasset, Mercure de France :

Le lendemain L'Humanité annonce que la cour de justice, qui mit du temps à se constituer, va tenir ses premières assises. Georges Suarez, directeur du journal Aujourd'hui, avait été arrêté à son domicile le 3 octobre. Le 23 octobre, il est condamné à mort :

Le public a, en effet, applaudi au verdict mais Youki Desnos, qui a témoigné en sa faveur, lui a serré la main : Suarez était intervenu à plusieurs reprises pour empêcher la déportation de son mari. Le chroniqueur de L'Humanité s'inquiète qu'il lui soit laissé le droit de se pourvoir en cassation. Suarez en usera en effet, mais sa requête sera rejetée le 3 novembre. Il enverra ensuite un recours en grâce auprès du général de Gaulle, qui sera refusé, lui aussi. Ce premier journaliste français condamné à mort sera fusillé au fort de Montrouge, le 9 novembre.
Dans sa rubrique « Les Lettres et les Arts » du 26 octobre, L'Humanité confirme la plupart des nominations d'administrateurs provisoires dans les maisons d'édition, annoncées dès le 18 octobre :

Les 26 et 27 octobre a eu lieu, sous la direction d'Albert Bayet, un important congrès de la presse française. Le principal souci des journaux issus de la Résistance, qui ont investi les locaux des journaux collaborationnistes, est de n'avoir pas de comptes à rendre à leurs propriétaires. Le ministre de l'Information du gouvernement provisoire, Pierre-Henri Teitgen, a tenu à les rassurer par une déclaration stupéfiante :

Le 15 novembre, le journal communiste annonce quelques modifications à la « Liste des écrivains indésirables » : l'anarchiste Armand Robin en fait désormais partie, alors que trois écrivains en sont écartés, mais parce qu'ils relèvent d'une autre liste, celle des « journalistes indésirables » :

La semaine suivante, L'Humanité se fait l'écho d'un communiqué du CNÉ concernant René Philippon, président du Syndicat des éditeurs :

Le 28 décembre, Lucien Combelle passe en cour de justice. L'Humanité évite de mentionner le témoignage écrit d'André Gide, qui a sans doute incité les juges à la clémence. Combelle sera libéré en janvier 1951 :

La presse suisse, qui suit de près les affaires d'épuration en France, rend compte des dissensions qu'elle observe entre les partisans de « la haine, devoir national » prônée par les communistes, et ceux qui, comme François Mauriac, plaident pour le pardon et la charité :

*
Je clôturerai ici la publication d’extraits de presse relatifs aux procès des écrivains de l'écurie Denoël ayant figuré sur les listes noires, et la poursuivrai lorsque le programme Gallica qui, à l’heure actuelle, limite la numérisation des journaux à 1944, le permettra.
Dans l'état actuel des collections visitées, voyons quels sont ces auteurs. Comme je l’ai écrit plus haut, il suffisait pour un écrivain de figurer sur la liste noire d'octobre 1944 pour que la plupart de ses livres soient retirés de la vente, ou non réimprimés, même si ce qui lui était reproché concernait surtout son activité dans la presse.
Ecrivains ayant figuré sur les listes noires du CNÉ
du 9 septembre [1], du 16 septembre [2], du 21 octobre [3], et sur des listes interprofessionnelles diverses [4]
Ajalbert (Jean) : 2, 3, 4
Albert (Charles) : 3, 4
Amiguet (Philippe) : 3, 4
Arbellot (Simon) : 4
Augier (Marc) : 3, 4
Barjavel (René) : 2
Bordeaux (Henry) : 2, 4
Boulenger (Jacques) : 2, 3
Braibant (Marcel) : 3, 4
Brasillach (Robert) : 1, 2, 3
Céline (Louis-Ferdinand) : 1, 2, 3, 4
Dominique (Pierre) : 2, 3, 4
Dyssord (Jacques) : 2, 3, 4
Germain (André) : 3, 4
Gontier (René) : 2
Laubreaux (Alain) : 2, 3, 4
Legrand (Jean-Charles) : 3, 4
Montandon (Georges) : 2, 3, 4
Morgin - de Kéan : 2, 3, 4
Paul-Margueritte (Lucie) : 4
Pemjean (Lucien) : 1, 3, 4
Petitjean (Armand) : 2, 3
Rebatet (Lucien) : 2, 3, 4
Séché (Alphonse) : 3, 4
Suarez (Georges) : 3
Thomas (Louis) : 2, 3, 4
Vlaminck (Maurice) : 2, 3, 4
Ecrivains dont les livres publiés chez Denoël
ont figuré sur les listes d’interdiction édictées en 1945 par le ministère de la Guerre
Albert (Charles) : L’Angleterre contre l’Europe [1941]
Céline (Louis-Ferdinand) : Bagatelles pour un massacre [1937], L’Ecole des cadavres [1938], Les Beaux Draps [1941], Guignol’s Band [1944]
Hitler (Adolf) : Discours [1941]
Montandon (Georges) : Comment reconnaître le juif ? [1940]
Pemjean (Lucien) : La Presse et les juifs [1941]
Querrioux (Fernand) : La Médecine et les juifs [1940]
Rebatet (Lucien) : Les Tribus du cinéma et du théâtre [1941], Les Décombres [1942]
Ecrivains ayant publié chez Denoël des ouvrages qui ont été reprochés à l’éditeur
lors de son procès, le 13 juillet 1945 [1], et lors du procès de sa société, le 30 avril 1948 [2] :
Albert (Charles) : L’Angleterre contre l’Europe [1, 2]
Boulenger (Jacques) : Le Sang français [2]
Céline (Louis-Ferdinand) : Bagatelles pour un massacre [1, 2], L’Ecole des cadavres [1, 2], Les Beaux Draps [1, 2]
Dwinger (Edwin Erich) : La Mort en Pologne [1, 2]
Gontier (René) : Vers un racisme français [1, 2]
Hitler (Adolf) : Discours [1, 2]
Montandon (Georges) : Comment reconnaître le juif ? [1]
Pemjean (Lucien) : La Presse et les juifs [1]
Querrioux (Fernand) : La Médecine et les juifs [1]
Rebatet (Lucien) : Les Tribus du cinéma et du théâtre [1], Les Décombres [1, 2]
Ces deux procès se sont, rappelons-le, soldés par un acquittement de l’éditeur, et de sa société d'édition. Charles Albert a été acquité en 1945 par la cour de justice, et son livre considéré comme ouvrage imposé par l’occupant. C’est aussi le cas du livre d’Edwin Ernst Dwinger, écrivain allemand. Celui de René Gontier n’avait pas à être condamné puisque publié en 1939. Le Sang français n’a été cité qu’en 1948 et ne paraît pas avoir soulevé de polémique. Les quatre volumes publiés par les Nouvelles Editions Françaises n’ont plus été évoqués en 1948. Restent donc trois auteurs dont les livres posent question.
Les Discours d'Hitler ont été publiés le 28 mai 1941, c'est-à-dire avant l'association Denoël-Andermann, qui date du 22 juillet. Lors de son procès, en juillet 1945, Denoël, qui aurait pu objecter que l'ouvrage lui avait été imposé, comme celui de Dwinger, paru le 15 juin, déclara qu'il le considérait comme un document, au même titre que les écrits de Roosevelt ou de Staline, publiés en 1933 et 1934.
Les rééditions des pamphlets de Céline en 1942 et 1943 et la publication du pamphlet de Rebatet en 1942 lui furent portées à charge mais n'empêchèrent pas son acquittement
Vérifions encore quels étaient les auteurs « compromis » figurant au catalogue de livres soldés publié en juin 1947 par les Editions Denoël. Ces soldes décidés par Jeanne Loviton, qui avait pris possession de la maison d'édition, trois mois plus tôt, étaient destinés à assainir la situation financière de la société : il s'agissait d'un grand « déstockage ».
La présence de ces écrivains « listés » indique qu'ils figuraient toujours, jusque-là, au catalogue de l'éditeur, mais avec des ouvrages sans connotation politique ou, en tout cas, non interdits :
Ajalbert (Jean). L'En-Avant de Frédéric Mistral [ouvrage biographique et littéraire, 1931]
Amiguet (Philippe). Le Pasteur Martin [roman, 1934]
Arbellot (Simon). Maurras homme d'action [ouvrage biographique et politique, 1937]
Braibant (Marcel). D'abord la terre [ouvrage d'histoire sociale, 1935]
Laubreaux (Alin). L'Amateur de cuisine [ouvrage gastronomique, 1931]
Morgin - de Kéan. Le Continent maudit [roman, 1939]
Paul-Margueritte (Lucie). Tunisiennes [récit de voyage, 1938]
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Après avoir inventorié les auteurs, les journalistes, les hommes d'affaires, et les ouvrages, ayant figuré sur les listes noires, ou ayant été cités et condamnés en cour de justice, voyons quel rôle Robert Denoël a pu jouer en tant qu'éditeur pour chacun d'eux. J'ai marqué de rouge ceux qui ont figuré sur les listes noires, et qui ont été condamnés, ou dont les ouvrages ont été retirés de la vente. Certes Denoël fut acquitté en 1945 et en 1948, mais on peut considérer qu'il est, aux termes de la loi française, co-responsable de ces publications.
Jean Ajalbert [1863-1947] a publié quatre ouvrages chez Denoël entre 1931 et 1936. Il fut exclu de l'Académie Goncourt pour avoir écrit durant l'Occupation dans L'Emancipation Nationale.
Charles Albert [1869-1957] a publié L'Angleterre contre l'Europe, préfacé par Marcel Déat, en 1941. Il a figuré sur la « Gesamtliste des foerdernswerten Schriftum » du 31 décembre 1942, c'est-à-dire la liste des livres de propagande imposés par l'occupant, dans la catégorie « contre l'Angleterre ». Aussi insignifiant que paraisse aujourd'hui son libelle, il fait partie des ouvrages publiés contre l'effort de guerre des alliés, et il était préfacé par un proscrit. Charles Albert a figuré sur deux listes noires, son livre a été interdit en 1945 par le ministère de la Guerre et il a été mentionné dans les procès Denoël de 1945 et 1948. C'était un auteur sans influence sur le grand public, un sous-fifre de Marcel Déat, et qui fut acquitté en cour de justice.
Philippe Amiguet [1895-1987], écrivain suisse, a publié deux ouvrages chez Denoël : un roman, Le Pasteur Martin [1934], et un essai biographique consacré à Otto de Habsbourg en 1937. Il a dû figurer sur les listes noires pour des articles parus dans la presse française.
Simon Arbellot [1897-1965] :
écrivain et journaliste monarchiste, membre de la Cagoule, directeur de la presse au ministère de l'Information à Vichy (de 1940 à 1942), consul de France à Malaga (de 1943 à 1944). Secrétaire de Charles Maurras, il avait, en juillet 1935, publié un numéro spécial de la revue Le Document à L'Action Française, et consacré l'année suivante deux brochures biographiques à Edouard VIII et au comte de Paris, chez Denoël et Steele.
Marc Augier [1908-1990], journaliste à Germinal, membre du bureau politique du PPF de Doriot. S'engage dans la Waffen-SS, division Charlemagne, rédacteur à La Gerbe. Publie en décembre 1941 Les Copains de la belle étoile, récit romancé de ses aventures dans les auberges de jeunesse. En août 1943, Les Partisans : c'est toujours un récit romancé de la campagne menée en 1941 contre les partisans russes par des « commandos de chasse » européens, dont l'auteur a fait partie à titre de correspondant de presse pour La Gerbe. Le texte a paru tout d'abord sous forme d'articles dans Gringoire à partir du 22 janvier 1943 [« La chasse aux partisans »]. En mars 1944 Denoël annonçait un troisième récit romancé : Sergent Karacho, qui ne fut publié qu'en 1994. Augier, qui publiera après la guerre sous le pseudonyme de Saint-Loup, a figuré sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club de 1946 ; aucun de ses livres n'a été interdit, mais aucun ne figure, non plus, sur la liste de soldes des Editions Denoël, en juin 1947.
René Barjavel [1911-1985], chef de fabrication aux Editions Denoël, auteur de trois ouvrages parus chez Denoël en 1943 et 1944, dont l'un, Le Voyageur imprudent, parut en feuilleton dans Je suis partout. La presse clandestine lui a aussi reproché de collaborer à L'Echo des Etudiants entre 1940 et 1942. Son premier roman, Ravage, « célébrait l'excellence des méthodes culturelles nazies », selon Les Lettres Françaises. Par on ne sait quelle démarche décisive, l'écrivain obtint d'être rayé des listes noires, après avoir figuré sur celle du 16 septembre 1944.
Henry Bordeaux [1870-1963], de l'Académie française. A publié L'Epopée noire chez Denoël et Steele en 1936, et un texte dans Notre Combat du 15 mars 1940, « La Suisse et la guerre ». A figuré sur la liste noire du 16 septembre en raison de son amitié pour le maréchal Pétain : en 1941 il a publié chez Sequana Images du maréchal Pétain. A aussi figuré sur celle du PEN Club de 1946 pour avoir « contrevenu aux principes de la Fédération ». Sans doute pour avoir témoigné en faveur de son ami Charles Maurras (lui même exclu) lors de son procès, en janvier 1945.
Jacques Boulenger [1879-1944], spécialiste de la littérature médiévale, auteur de nombreux articles antisémites publiés dans la presse durant l'Occupation (Le Matin, Le Réveil du Peuple, Je suis partout), qui lui ont valu de figurer sur les listes noires. Son essai scientifique sur Le Sang français publié en 1943 a été reproché, à tort, à l'éditeur en 1948.
Marcel Braibant [1886-?], avocat et politicien (il fut commissaire à l'Agriculture en 1942) que Philippe Burrin qualifie, dans La France à l'heure allemande (Ed. du Seuil, 1995) de « propagandiste vichyssois qu'Abetz a fait libérer au début de la guerre ». Auteur d'un seul ouvrage chez Denoël et Steele en 1935.
Robert Brasillach [1909-1945], romancier et critique littéraire. A publié, avec son beau-frère Maurice Bardèche, une Histoire du cinéma chez Denoël en 1935. L'édition définitive qu'il publie en mai 1943 n'a subi de censure que sur l'illustration : la Propaganda Staffel s'est aperçue que des cinéastes et acteurs juifs américains y étaient représentés, et elle fait arracher, tardivement, 4 planches dans l'ouvrage. Journaliste emblématique de la collaboration, il figure sur toutes les listes noires du CNÉ.
Louis-Ferdinand Céline [1894-1961]. Ce qui a été très précisément reproché à Denoël, en 1945 comme en 1948, est la publication, en février 1941, des Beaux Draps, qui fut réimprimé jusqu'en octobre 1943 ; et la réimpression, en octobre 1942, de L'Ecole des cadavres, et de Bagatelles pour un massacre, en novembre 1943. L'auteur et l'éditeur se sont renvoyés la responsabilité de ces réimpressions. Rappelons simplement qu'aucune réimpression ne pouvait se faire sans un « bon à tirer » signé par l'auteur. Céline a figuré sur toutes les listes noires du CNÉ.
Pierre Dominique [1891-1973], journaliste maurrassien, auteur de Vente et achat, un pamphlet politique publié par Denoël en 1937. Figure sur les listes noires du CNÉ de septembre et octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946. Il fut directeur de l'Office Français d'Information à Vichy entre 1940 et 1943, ce qui constitutait un passeport pour toutes les listes d'interdiction après la guerre.
Edwin Erich Dwinger [1898-1981], écrivain et officier allemand, auteur d'un ouvrage de propagande paru en 1940 et traduit chez Denoël en 1941 : La Mort en Pologne. Lors de son procès en 1945 Denoël déclara que l'ouvrage lui avait été « imposé par l'occupant et n'avait eu qu'une diffusion restreinte ».
Jacques Dyssord [1880-1952], auteur d'une édition des Mimes d'Hérondas, l'un des premiers ouvrages édités en 1930 par Denoël et Steele, et d'un numéro spécial du Document consacré au Front paysan en décembre 1935. Figure sur les listes noires de septembre et octobre pour son activité dans la presse collaborationniste, notamment La France au travail et Révolution nationale. A figuré brièvement en mai 1945 sur celle de la Société des Gens de lettres dont il faisait partie depuis 1929, avant d'être réintégré.
André Germain [1882-1971], écrivain et journaliste mondain, fils d'un des fondateurs du Crédit Lyonnais. Auteur de deux essais politiques chez Denoël en 1933 et 1934. Figure sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club de 1946.
René Gontier [1906-?], avocat et historien. Auteur de Vers un racisme français publié en 1939 chez Denoël. A figuré sur la liste noire du 16 septembre 1944, probablement pour sa courte activité au sein de l'Institut des questions juives. Son livre (retiré du commerce en Belgique) a été reproché indûment à l'éditeur en 1945 et 1948, puisqu'il datait d'avant la guerre.
Adolf Hitler [1889-1945] : on ignore les raisons qui ont amené Denoël à publier ses Discours en mai 1941, avant même son association avec l'éditeur allemand Wilhelm Andermann. L'ouvrage figure sur les listes d'interdiction de 1945 et fut reproché à l'éditeur en 1945 et 1948. Denoël n'a jamais déclaré que l'ouvrage lui avait été imposé : il le considérait comme un document, au même titre que les écrits de Mussolini, Staline ou Roosevelt, qu'il avait publiés avant la guerre. Cet ouvrage compromettant lui valut le surnom d' « éditeur d'Hitler » dans la presse clandestine.
Alain Laubreaux [1899-1968], romancier et journaliste. A publié deux ouvrages chez Denoël, l'un consacré à la cuisine en 1931, l'autre à la politique : La Terreur rose (1939) contient une série d'articles polémiques parus à l'époque du Front populaire. Son activité frénétique dans la presse collaborationniste lui a valu de figurer sur les listes noires du CNÉ, de la Société des gens de lettres, et du PEN Club. Réfugié en Espagne, il fut condamné à mort par contumace le 5 mai 1947.
Jean-Charles Legrand, avocat antisémite, ami de Pierre Laval. A préfacé Les Rois de la sociale, un ouvrage d'Emile Gabriel Sabatier publié en 1935 par Denoël. Il figure sur la liste noire du 21 octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946.
George Montandon [1879-1944]. Ethnologue raciste et antisémite, auteur du manuel Comment reconnaître le juif ? paru en 1940 dans la collection « Les Juifs en France », collaborateur du Cahier Jaune, directeur de l’Institut d’études des questions juives et ethnoraciales, Montandon figure sur toutes les listes noires et son libelle, interdit en 1945, a été reproché à l'éditeur lors de son procès. Victime d'un attentat à son domicile de Clamart, le 3 août 1944, il est mort dans un hôpital de Fulda, le 2 septembre 1944.
Morgin - de Kéan : pseudonyme incertain de deux écrivains [L. Georgin et Pauline Constant-Bagnaro ?], auteurs du Continent maudit, un roman publié chez Denoël en 1939. Pauline Bagnaro fut l'associée de Denoël pour l'édition des Beaux Draps en 1941, et l'un des soutiens financiers de l'éditeurs Jean-Renard. Ce qui lui valut de figurer sur deux listes noires et sur celle du PEN Club est vraisemblablement son appartenance à l'Institut d'études des questions juives, au nom duquel elle prit plusieurs fois la parole à l'exposition « Le Juif et la France », et des chroniques politiques à Radio-Paris.
Lucie Paul-Margueritte [1886-1955] , l'une des deux filles de Paul Margueritte, frère de l'auteur de La Garçonne. A publié en 1938 chez Denoël Tunisiennes, un ouvrage couronné par le Grand Prix littéraire de Tunisie. Figure en 1946 sur une liste noire du PEN Club pour avoir « contrevenu aux principes de la Fédération », ce qui ne doit pas concerner ses activités littéraires car elle n'a rien publié durant l'Occupation.
Lucien Pemjean [1861-1945], auteur de La Presse et les juifs paru en mars1941 dans la collection « Les Juifs en France ». Ce vieil anarchiste antisémite n'a rien publié d'autre durant l'Occupation mais il a collaboré à La France au travail et au Pilori entre 1941 et 1944. Il figure sur deux listes noires et sur celle du PEN Club. Arrêté par des FFI le 20 août 1944, il est mort le 10 janvier 1945 à l'hôpital, avant tout jugement.
Armand Petitjean [1913-2003], écrivain et philosophe, auteur d'un brillant essai littéraire chez Denoël et Steele en 1936 : Imagination et réalisation, et de la traduction d'un ouvrage de John Foster Dulles : Conditions de la paix, publié en 1939 chez Denoël. Figure sur deux listes noires du CNÉ pour sa participation à la Milice, et son activité à la NRF de Drieu la Rochelle. Acquitté en 1946 grâce à l'intervention de Jean Paulhan.
Fernand Querrioux [1898-1945]. Médecin antisémite, collaborateur du Cahier Jaune, membre actif de l'Institut d'études des questions juives, chargé de la partie médicale de l'exposition « Le Juif et la France », délateur notoire, Querrioux a quitté prestement la France en août 1944. Il est mort en Allemagne le 24 avril 1945 dans un convoi bombardé par l'aviation américaine. Son libelle La Médecine et les juifs paru dans la collection « Les Juifs en France » figure sur les listes d'interdiction et a été reproché à l'éditeur en 1945 mais, curieusement, le docteur Querrioux a été oublié sur toutes les listes noires du CNÉ.
Lucien Rebatet [1903-1972]. Auteur des Tribus du cinéma et du théâtre en avril 1941 et des Décombres en juillet 1942, Rebatet et ses deux libelles ont figuré sur toutes les listes noires. Denoël a assumé leur succès sulfureux.
Alphonse Séché [1876-1964], auteur d'un remarquable essai sur Les Guerres d'enfer dont la première édition parut en 1915 et que Denoël réédita en 1938. Figure sur la liste noire du 21 octobre 1944 et sur celle du PEN Club en 1946. Il avait publié en 1944 une Histoire de la nation juive au Mercure de France qui pourrait expliquer sa disgrâce.
Georges Suarez [1890-1944], premier journaliste fusillé à la Libération. Il a publié un essai politique chez Denoël en 1936, trois numéros spéciaux du Document en 1935 et 1937, et un numéro de Notre Combat consacré aux « Chefs nazis », qui a figuré sur toutes les listes Otto. Auteur d'une monographie à succès du maréchal Pétain chez Plon en 1940 et d'un Pétain ou la démocratie ? Il faut choisir chez Grasset l'année suivante, il fut directeur du journal collaborationniste Aujourd'hui durant toute l'Occupation, ce qui lui valut sa condamnation à mort.
Louis Thomas [1885-1962], polygraphe et éditeur. Denoël a publié en 1939 son Histoire d'un jour, qui est celui des accords de Munich. Il figure sur les listes de septembre et octobre du CNÉ, et sur celle du PEN Club de 1946. Collaborateur intéressé, spoliateur de biens juifs, condamné à perpétuité le 12 octobre 1949.
Maurice de Vlaminck [1876-1958], l'un des maîtres du fauvisme. Auteur chez Denoël de deux essais littéraires parus en 1935 et 1936. A fait partie du groupe d'artistes ayant voyagé en Allemagne aux frais de l'occupant en novembre 1941. Figure sur les listes noires de septembre et octobre 1944, et sur celle du PEN Club de 1946.