Création des Presses de la Cité, 77 boulevard Saint-Michel. Fils d'un libraire danois, Sven Nielsen [1901-1976] est venu à Paris en 1924, a créé deux ans plus tard les Messageries du Livre, spécialisées dans l'exportation de livres français à l'étranger, avant de se lancer dans l'édition en rachetant les Editions Albert, en décembre 1942.

Parrainé par Bernard Grasset, il a été admis dès janvier 1941 au syndicat des Editeurs, mais c'est à partir de 1945 que sa maison va se développer, grâce notamment à une association inédite avec Georges Simenon dont il deviendra l'éditeur privilégié. Si les Editions Albert n'ont pas publié grand-chose durant l'Occupation, Sven Nielsen n'est pas resté inactif pour autant : lié à des papeteries scandinaves, il aurait été un des gros fournisseurs de papier au marché noir.
Dominique Rolin constate qu’elle est enceinte. Denoël, qui se dit «déchiré à l’idée de la beauté qui aurait pu naître», lui conseille de s'adresser à un couple de ses amis à Bruxelles, les Foucard de Cotte ; ceux-ci la mettent en rapport avec un médecin qui procède à un avortement : « Je suis obligée de me débarrasser d'un pauvre petit fœtus. Sans l'intervention d'un médecin marron, il aurait dû devenir mon bébé et celui de l'homme de Paris. Je frôle la mort par hémorragie. », écrit-elle dans Le Jardin d'agrément.
Ce choix est-il celui de l’écrivain ? On pourrait
le croire en lisant ce morceau incantatoire qui figure dans son roman Deux,
publié en 1975 : « Le futur enfant est soumis à l'occupation.
Le futur enfant est simultanément collaborateur et résistant.
Le futur enfant subit les traîtres et les héros, les scènes
de ménage, les centaines de milliers de fenêtres occultées
qui sont autant de nuits rectangulaires incrustées dans l'immense nuit
courbe, la cadence des marches bottées et des chants militaires. Le
futur enfant représente un amour impossible, des lettres barbouillées
par la censure, des laissez-passer, des rendez-vous clandestins ».
Denoël s’inquiète davantage des petits ennuis de santé de Jeanne Loviton, qui paraît de complexion délicate : « Je ne connais rien de plus ignoble que la souffrance physique, elle n’a aucune signification, on n’en tire rien. Mais c’est un signal, il faut absolument y remédier. Je te supplie, mon doux chéri, de te soigner, de prendre un vrai repos, je ne veux pas que tu aies mal ».
Le 13 : Signature du contrat pour Guignol’s Band, que Denoël s’engage à tirer à 30 000 exemplaires.
Les conditions sont les mêmes que pour Les Beaux
Draps mais Céline a encore obtenu un nouvel avantage : le tirage
des rééditions ne pourra être inférieur à 10
000 exemplaires.
Le 14 : Le Prix des Deux Magots est décerné à l’écrivain et peintre Jean Milo [1906-1993], pour L’Esprit de famille, un roman que Denoël a publié l'année d'avant. « France Actualités » rend visite au lauréat à son domicile bruxellois, et diffuse son interview sur les écrans parisiens. C'est le premier auteur belge couronné chez Denoël. En Belgique, son livre fera l'objet d'une adaptation théâtrale en 1963.

Le 15 : Réunion publique des journalistes de Je suis partout à la salle Wagram sur le thème : « Nous ne sommes pas des déglonflés ». Devant 10 000 Parisiens, les « durs » de la rédaction rejettent la Révolution nationale maréchaliste pour se mettre au service de la « Révolution nationale-socialiste ».

Le 25 : Denoël demande à Rémy Hétreau d’illustrer Le Mouchoir rouge suivi de La Chasse au caribou du comte de Gobineau. Cette édition de demi-luxe ne verra le jour que l’année suivante, aux Editions de la Tour.
Le 31 : Jean Giraudoux meurt à Paris, à l'âge de 61 ans. Plusieurs journaux, y compris ceux de la presse de la collaboration, rendront hommage au dramaturge, déclenchant la colère de Céline qui écrit, le 5 février, à Révolution Nationale : « Giraudoux le mieux payé des pousse au crime de l'immonde propagande Continentale-Mandel, le plus fétide enjuivé - grimacier - confiseur - farceur - imposteur - nul - prébendier - lèche cul des chiots littéraires 39. Vous n'êtes pas difficiles... »

Denoël, lui, console Jeanne Loviton de ce décès d’un ami très cher : « Chérie, je suis tout triste de ton chagrin et triste aussi de ne pouvoir mieux te consoler. J’aurais voulu être près de toi, que tu reposes sur mon épaule, tes pleurs se seraient doucement taris, j’aurais endormi ta peine, tu te serais sentie si près de moi, si sûre de moi que tu te serais mise à penser à notre avenir heureux, à tout ce que je pressens d’harmonieux et de tendre entre nous. L’horreur de ce deuil se serait atténuée ».
Jeanne Loviton a rencontré le dramaturge le 11 février 1936 et est devenue sa maîtresse peu après. Une correspondance s'est établie entre les amants jusqu'à l'été 1943, ensuite Jeanne a rompu avec Giraudoux qui lui promettait de divorcer pour l'épouser, mais en repoussant toujours l'échéance.
Lorsqu'elle est devenue la maîtresse de Robert Denoël, en avril 1943, Jeanne Loviton était donc toujours celle de Jean Giraudoux, et de Paul Valéry. Il est vrai que Denoël n'était pas, lui non plus, un amant exclusif puisqu'il ne rompra avec Dominique Rolin qu'en mai 1945.
Le 31 : L'Académie Goncourt refusant de décerner son prix, un jury de fantaisistes a décidé de se substituer aux académiciens défaillants.

Présidé par le clown Béby, ce jury dont fait partie Max Revol, décerne son « Prix des Dix » à René Barjavel pour Ravage et Le Voyageur imprudent. « France Actualités » est présent et la séance est projetée sur les écrans parisiens.

Publication de Prélude à l'Apocalypse. Le roman de Robert Poulet qui, au départ, ne fait que relater l'errance d'une famille liégeoise sur les routes de l'exode en mai 1940, atteint ensuite une dimension prophétique qui n'est rien moins que l'Apocalypse de Saint Jean, « répétée mot pour mot ». C'est, en tout cas, un titre prémonitoire pour l'auteur et pour son éditeur.
Dans Les Lettres Françaises, le Comité National des Ecrivains publie un article : « Au service de l’ennemi», dans lequel il annonce la mise au point d’une « déclaration qui définit sa position à l’égard des éditeurs et des directeurs de maisons d’édition qui ont trahi les devoirs de leur charge, soit en publiant des textes servant la propagande ennemie, soit en facilitant l’action de l’ennemi contre la pensée française ».
Le 1er : Louis-Ferdinand Céline vend à Etienne Bignou le manuscrit de l'introduction de Guignol's Band, qui paraîtra le 16 mars chez Denoël. Le galeriste de la rue La Boétie lui avait déjà acheté, le 29 mai 1943, celui de Voyage au bout de la nuit. Ce manuscrit de 14 pages in-4 sera mis en vente à l'Hôtel Drouot par le libraire Pierre Bérès, le 22 mai 1985.
Le 3 : Obsèques de Jean Giraudoux en l'église Saint-Pierre-du-Gros Caillou, suivie de l'inhumation dans un caveau provisoire du cimetière Montmartre. La presse mentionne la présence de Jean Paulhan et Gaston Gallimard ; pas celle de Robert Denoël, ni celle de Jeanne Loviton.
Quelques jours plus tard, au Café de Flore, Claude Roy fait courir le bruit que Giraudoux a été empoisonné par la Gestapo, rumeur que rapportera Louis Aragon dans Ce Soir, le 20 septembre 1944 : « Pourquoi ? Pas seulement parce que c'est le plus français de nos écrivains mais certainement aussi pour son activité résistante gardée très secrète et que, pour ma part, j'avais devinée durant le dernier entretien que je devais avoir avec lui cinq jours avant sa mort. »
Cette tentative de récupération du dramaturge par le parti communiste fera long feu [au cours des cinq jours qui ont précédé sa mort, Giraudoux, alité, n'a pu voir personne], mais Les Lettres françaises du 23 septembre publieront encore les déclarations de Claude Roy qui affirme que, le jour de sa mort, une dame inconnue s'est présentée au quai d'Orsay en disant, avant de s'enfuir : «Prévenez là-haut que M. Giraudoux a été empoisonné».
Une version sentimentale a circulé selon laquelle il aurait été victime d'une maîtresse trahie. Le lendemain de sa mort, « une grande femme brune, "le type de femmes à aventures", demanda à être reçue entre deux rendez-vous par le docteur Albeaux-Fernet, son médecin : "Docteur, une seule question : Jean Giraudoux a-t-il beaucoup souffert ? - Oui, madame. »
Le diagnostic médical a fait justice de toutes ces rumeurs : il n'y avait pas de substances toxiques dans ses urines, et les violentes douleurs épigastriques, les vomissements, qui ont précédé sa mort, étaient l'indice d'une pancréatite aiguë.
Le corps de Jean Giraudoux fut ensuite transféré au cimetière de Passy, où sa femme le rejoignit en 1969, et son fils en 2000. On notera, pour la petite histoire, qu'un autre amant de Jeanne Loviton repose dans ce même cimetière : Robert de Billy [1869-1953].
Le 6 : Publication, dans La Gerbe, de la préface que Céline a écrite pour l’ouvrage de son ami archiviste Albert Serouille : Bezons à travers les âges. Ancien maître de danse de l'Opéra comique, retraité du ministère de l'Air, Serouille dit Demarsay était devenu bibliothécaire municipal de Bezons pendant l'Occupation.

Le 15 : Mise en vente de Bezons à travers les âges. Denoël l'a tiré à 3 000 exemplaires. C'était le tirage initial de Voyage au bout de la nuit.
L'éditeur [cf. sa lettre du 14 mars] a accepté cet ouvrage consciencieux pour faire plaisir à Céline mais rien ne lui était plus étranger que le régionalisme. Pour la circonstance, il a créé une nouvelle collection : « A la ronde du grand Paris », qui n'aura pas d'autre titre. Et Bezons sera soldé trois ans plus tard.
Céline écrit pourtant : « Denoël à force de faire le Mage d'une province l'autre, de faire incarner celle-ci... celle-là... se sentait plus !... 'Bravo ! Tabou ! Tout j'ose !...' mais minuit Place des Invalides le truc a rompu ! un nuage, la Lune !... envolés les charmes !... Denoël ce qui l'a fini, ce qui l'a achevé de faire le con, c'est sa collection des 'Provinces', les envoûtés folklorisques, les incarneurs en transe de lieux !... chiadeurs en concours : Moi ! Moi ! Moi ! moi les Cornouailles... moi le Léon !... moi les Charentes !... épileptiques d'incarnation ! [...] 'Vous êtes retenu pour le Concours !... oh, que vous incarnez le Cameroun !...' par ici bananes !... les dattes, ananas ! tout l'Empire y arrivait à table !... sur sa table !... je vous dis : rien manquait !... on peut dire que le pauvre Denoël avait vraiment bien mis au point la question d'approvisionnement... » [D'un Château l'autre, Bibliothèque de la Pléiade, p. 126].
Mis à part un livre paru en 1936 [Ce Coin de ma Provence par Jeanne Jaubert], on chercherait en vain dans le catalogue de l'éditeur un ouvrage qui réponde à cette définition. Tout au plus pourrait-on citer l'ouvrage d'Adrien Printz : Chronique lorraine 1940-1944, qui est une chronique de la vie en Moselle « sous la botte », mais il s'agit d'un livre sur l'Occupation, comme il s'en est publié des dizaines après la Libération, plutôt que d'un ouvrage régionaliste. Et il a été édité en 1945, c'est-à-dire sous l'administration provisoire de Maximilien Vox.
Sollicité en 1944 par Céline pour éditer une « Histoire de Clichy » rédigée par le même Serouille, Denoël se récusera. En 1949 encore, Céline tentera de la faire publier : « Mon cher et bien vieux collaborateur, Albert Serouille, est en train de crever dans une dèche extrême, à Bezons. Il avait, sur mon inspiration ! entrepris et mené à bien une histoire de Clichy-la-Garenne (elle est achevée), la faire éditer où ? tout le problème ! Il faudrait reprendre l'histoire de Bezons qui a encore un petit courant permanent d'acheteurs et éditer en même temps Clichy [...] Je ne sais pas si Frémanger... Il a l'air bien embrouillé, surpassé par ses malheureux ouvrages ! Enfin s'il désire ! mais ce sont là des livres de peu, de très peu de rapport, de folklore banlieusard. » [lettre à Pierre Monnier, 2 mars 1949].
Le 15 : Edouard Didier, administrateur des Editions de la Toison d’Or à Bruxelles, confirme à Denoël son accord pour une co-édition à 4 000 exemplaires de Guignol’s Band, destinée à la Belgique et à la Hollande.
Comment cette co-édition fut-elle négociée
? Lucienne Didier, veuve de l’éditeur, m’écrivait
le 10 juin 1979 : «Je lisais les manuscrits des romanciers, pour
aider mon mari dans son choix. Je lui avais conseillé la publication
de Guignol's Band, et j'ai personnellement demandé à F.
Céline l'autorisation de l'éditer à la Toison d'Or. Je
connaissais Céline, que je rencontrais souvent aux réunions qui
avaient lieu à Montmartre, le dimanche, chez le peintre Gen Pol. »
On peut avoir quelques doutes sur la présence d’un
manuscrit de Guignol’s Band chez Gen Paul, mais il est avéré que
Mme Didier, qui tenait salon à Bruxelles et à Paris, avait aussi ses entrées à Montmartre.
Le 22 : Céline écrit à sa secrétaire, qui corrige les épreuves de son nouveau roman : « Je vois que vous vous épuisez après ce méchant livre ! Cet imprimeur est un sabotier comme son Denoël ! »
L'imprimeur de Guignol's Band est André Brulé, directeur des Impressions Modernes, 17 boulevard de Strasbourg, dans le Xe arrondissement. Ami de Robert Denoël depuis 1936, il fut aussi chargé d'imprimer plusieurs ouvrages pour les Editions de la Tour en 1945.
Le 22 : Arrestation par la Gestapo de Robert Desnos, accusé d'avoir publié des poèmes antiallemands, à moins qu'il n'ait été dénoncé pour ses activités dans le réseau de résistance « Agir » auquel il appartient depuis juillet 1942.
Certains ont, sans preuves, mis cette dénonciation sur le compte d'Alain Laubreaux, que Desnos avait giflé publiquement en avril 1942. Imprudent, il avait déclaré : « Laubreaux ne mourra que de ma main et je lui ferai sortir les tripes du ventre à coup de pied ! »
Déporté en Allemagne puis en Tchécoslovaquie, Desnos mourra du typhus, le 8 juin 1945, au camp de Terezin.
Le 23 : Attribution du premier prix de la Pléiade à Marcel Mouloudji pour Enrico, publié chez Gallimard. Ce prix créé en août 1943 par Gaston Gallimard récompense le lauréat d'une somme de 100 000 francs. Les membres du jury sont à peu près les mêmes que ceux du comité de lecture de Gallimard.
Le 24 : Arrestation par la Gestapo de Max Jacob, qui est déporté au camp de Drancy, où il mourra d'une infection pulmonaire, le 5 mars.
Le 25 : Parution du Voyageur imprudent, que René Barjavel a dédié « à Robert Denoël ». Un co-édition belge paraîtra en avril aux Editions de la Toison d'Or.

L’exemplaire qu’il offre à sa femme porte cette dédicace : « A Cécile Denoël qui fut mon guide lors de mes premiers pas dans la capitale, et mon soutien dans mes aventures de banlieue, avec la gratitude et l'amitié de celui qui restera toute sa vie un [VOYAGEUR IMPRUDENT]. R. Barjavel 25.2.44 ».
Barjavel avait de bonnes raisons pour dédier ce roman à son éditeur : « je lui donnai à lire, tout tremblant, mon manuscrit. Il était toujours mon patron, mais il était, en plus, devenu mon ami. Il lut mon ouvrage dans la nuit. Le lendemain, il me consacra une matinée, épluchant devant moi, page par page, presque ligne par ligne, ce que j'avais écrit avec tant d'enthousiasme et d'efforts, et me montrant, avec une clarté éblouissante, quels étaient mes défauts et quelles étaient mes qualités, ce que je devais éviter dans ma façon d'écrire, ce que je devais supprimer, ce que je devais développer.
Je repris mon manuscrit et le récrivis entièrement. Je me levais à 4 heures du matin, je travaillais jusqu'à 8 heures. Ensuite, j'enfourchais mon vélo et me rendais à ma tâche de chef de fabrication. C'étaient de longues journées. Elles passaient vite... Je n'eus plus jamais besoin par la suite, des conseils de Robert Denoël. Ce jour-là, en quelques heures, il avait fait de moi un écrivain. » [Modes et Travaux, octobre 1980].
Plus tard, il ajoutera : « dès sa publication, succès immédiat, on en a vendu plus de 50 000 exemplaires. » On peut penser que l'écrivain parle de la carrière du livre chez Denoël, où il fut mainte fois réédité.

Dans Les Lettres Françaises le Comité National des Ecrivains publie la « déclaration » relative aux éditeurs annoncée en février, dans laquelle il demande instamment au Conseil National de la Résistance « que la conduite de chaque éditeur ou directeur de maison d’édition pendant l’occupation soit soumise à l’enquête d’une Commission de juristes assistée de représentants du C.N.E. afin d’établir les responsabilités de chacun, et d’aider à l’action de la justice.
Le Comité National des Ecrivains estime indispensable que les éditeurs ou directeurs de maisons d’édition qui auraient été convaincus d’avoir trahi les devoirs de leur charge pendant l’occupation ennemie, se voient privés désormais de tout moyen d’influence sur l’opinion publique française, et demande en tout état de cause que tous les éditeurs soient astreints à indemniser sur les bénéfices réalisés pendant l’occupation les auteurs dont ils ont sacrifié les droits, et cela bien entendu, sans préjudice des peines judiciaires qui pourront leur être appliquées d’autre part. »
Un périodique clandestin, Les Etoiles, publie un avertissement aux éditeurs qui ont cautionné la liste Otto, dont le texte publié en préambule est attribué au Syndicat des Editeurs : « Qu’on sache que l’ensemble des éditeurs parisiens ont adopté la publication de ce texte scandaleux, et qu’il a conditionné leur activité pendant toute l’occupation ».
La revue Industries graphiques, qui a lancé dès janvier une « Enquête sur l’Edition », publie la réponse de Robert Denoël.
Le libraire-imprimeur Henri Colas, chargé de l’enquête, écrit
: « Quelle vie ! Quelle ardeur ! De tous les éditeurs que nous
avons vus jusqu’à présent, M. Denoël est sans conteste
le plus spontané, le plus caustique et le plus amusant. Il a de qui
tenir, puisqu’il a édité et lancé ces deux étonnants
pamphlétaires que sont Céline et Rebatet. Sa verve est étourdissante,
il fait à la fois les questions et les réponses, et nous regrettons
de ne pouvoir donner de sa conversation qu’une transcription incolore
et banale. »
Denoël revient sur la question des bibliothèques publiques dont l’état devra favoriser le développement, sur celle des stocks des éditeurs : « Vous me faites rire avec votre péril de la pensée française. On cherche à créer une atmosphère de panique sur l’épuisement des stocks mais il y a des centaines d’éditions de Pascal ou de Baudelaire. Tous les Français cultivés ont à leur disposition des bibliothèques bien garnies. Il n’y a pas un seul livre qu’on ne puisse trouver en cherchant bien, ou simplement en faisant une demande dans la Bibliographie de la France. C’est un peu long, mais vous recevez des réponses. »
Les mesures de contingentement sont inefficaces, selon lui ; les livres manqueront chez les éditeurs tant que la crise du papier et de la main-d’œuvre ne sera pas résolue ; ses stocks sont épuisés mais il compte bien les reconstituer : « J’ai 700 titres à mon catalogue. Il y en a 300 qui sont toujours demandés. Je les réimprimerai. A vous entendre, on ne devrait réimprimer que les classiques. Mais que faites-vous des écrivains vivants ? Vous voulez les laisser crever ? Non ! il y a bien assez de Molière et de Racine. Il y en a partout. Tout le monde en a. Ce qu’il faut, c’est éditer des écrivains vivants, découvrir des talents inconnus. Le métier d’éditeur, c’est d’abord de donner une place à la littérature vivante, de trouver des œuvres valables, de les susciter au besoin par la commande et de les imposer au public. »
A quelques mois de la Libération, Denoël n’a rien perdu de son optimisme et de son goût du métier, qu’il pratiquera avec d’autant plus de ferveur que l’Occupation a sevré la clientèle, tant française qu’étrangère. Le rôle des éditeurs sera de maintenir ce public en appétit, dit-il.
On notera que Maximilien Vox, éditeur d’ouvrages de luxe, répond au même enquêteur que le livre d’après guerre devra être « aussi beau et cher que possible » : on a trop vendu de volumes mal faits et à bon marché sous prétexte que c’était ce que le public exigeait.
Denoël rencontre Champigny à Paris, après plusieurs années de silence. Son amie lui propose de l’accueillir chez elle à Nérac, dans le Lot-et-Garonne, où il ne serait pas inquiété. Refus de l’éditeur, qui assure que, « au cas où il serait contraint de quitter la rue Amélie », il s’est ménagé de « suffisantes retraites ».
Le 1er : Nouvelle liste d'ouvrages « collaborationnistes » publiée, à usage interne, par les services de la Propaganda-Abteilung. La précédente, qui datait du 31 décembre 1942, répertoriait 182 ouvrages publiés par 50 éditeurs. Celle-ci en compte 213, publiés par 55 éditeurs.

Chez Denoël on trouve les mêmes neuf ouvrages que précédemment, à l'exception de La Mort en Pologne d'Edwin Erich Dwinger, auxquels on a ajouté :
- La Médecine et les juifs de Fernand Querrioux aux Nouvelles Editions Françaises, deuxième titre de la collection « Les Juifs en France » oublié dans la liste de 1942, rubrique « Antijuedisches Schrifttum », c'est-à-dire Littérature anti-juive.
- Les Partisans de Marc Augier, paru en août 1943 chez Denoël, dans la rubrique « Antikommunistisch und gegen Russland» (Littérature anti-communiste).
- Les Décombres de Lucien Rebatet, paru en juillet 1942 chez Denoël, dans la rubrique « Kritik und alten Frankreich » (Critique contre la France).
Soit, en tout : onze titres publiés entre 1940 et 1943.
Le 5 : Robert Gaillard, dans sa chronique du Nouveau Journal, annonce la parution prochaine du nouveau livre de Céline qu'il considère comme « un grand roman qui renouvelle entièrement sa manière », et dont le second tome paraîtra au cours de l'été. En fait le journaliste, qui rendra compte du livre le 10 mai, avec beaucoup de réserves, se fait simplement l'écho du prière d'insérer qu'il a reçu des Editions Denoël.
Le 6 : Lettre à Paul Vialar qui, depuis 1940, habite Saint-Tropez, à la « Treille muscate » chère à Colette :
« J’ai été fort débordé ces derniers temps et je viens de m’apercevoir que l’on ne vous avait pas fait parvenir votre mensualité. Je répare immédiatement cet oubli.
J’ai téléphoné à Archat qui attend vos épreuves avec une certaine impatience. Mais il en verra d’autres avec l’imprimeur et le tireur d’eaux-fortes ! Suis ravi des nouvelles que vous me donnez de mon filleul et de sa mère. Puissiez-vous rester tous les trois paisiblement dans cette " Treille " fleurie ! Je m’y inviterais volontiers pour un long week-end s’il m’était permis de penser à des folies pareilles. Je voudrais vous voir tous les deux dans votre nouvelle dignité.
J’ai eu des débuts de père de famille - il y a onze ans - en Vendée dans une maison aimable. Vous me rappelez mes émerveillements : il faisait beau, l’enfant souriait, je n’en finissais pas de l’admirer. Les temps étaient paisibles !
Dernière nouvelle : je viens de traiter avec un nouvel éditeur belge pour une édition française de La Grande Meute. 10.000 exemplaires de départ, cinquante francs ou peut-être soixante prix de vente et 15 % de droits. A part cela, je travaille assez péniblement, fatigué toujours. Les Editions, elles, n’ont jamais été si florissantes. Elles auront ma peau ! »
Les mensualités dont parle Denoël sont celles qu’il verse à Vialar pour La Rose de la mer [1939], La Maison sous la mer [1941] et La Grande Meute [1943]. Il a traité avec les Editions Maréchal à Liège pour une édition ordinaire de La Grande Meute, et avec Archat à Lyon qui prépare une édition de luxe du roman, illustrée par Pierre-Yves Trémois.
Denoël est le parrain de Dominique, le premier enfant de Madeleine et Paul Vialar, né à Saint-Tropez le 14 décembre 1943. Sa marraine n'est autre que l'amie de l'éditeur : Jeanne Loviton.
Quelques semaines plus tard Paul Vialar s'installe à Rozay-en-Brie, une petite commune de Seine et Marne située à 60 kilomètres de la capitale, d'où il contacte Denoël : « Je louai une bicyclette : Rozay n'était pas très loin de Paris. Je me retrouvai donc dans son bureau et il comprit tout de suite où j'en étais. Il me fit remettre l'argent qui était à mon compte, me faisant comprendre que si j'avais besoin d'une somme plus forte, celle-ci était à ma disposition. » [Témoignage inédit, 9 janvier 1980].
Dans son livre de souvenirs [Ligne de vie], Paul Vialar ajoute que, durant son séjour à Rozay, Denoël ne cessa de l'aider de toutes les manières, qu'il y rédigea pour lui un livre destiné aux enfants : Le Voilier des îles et qu'il y termina le premier volume de son grand roman La Mort est un commencement : Le Bal des sauvages.
Le Voilier des îles était sans doute destiné à une collection pour la jeunesse que Denoël s'apprêtait à lancer à l'enseigne des Editions de la Tour, et dans laquelle parurent quatre volumes. Paul Vialar ne dit pas pourquoi son livre ne parut finalement qu'en 1947 dans la collection « Grandes Pistes » aux Editions Denoël, dirigées alors par Jeanne Loviton.

Quant au second, l'écrivain explique qu'à la Libération Denoël, écarté de sa maison d'édition et se trouvant dans la gêne, « je signai avec un éditeur qu'il me présenta, un contrat pour un roman, ce qui lui permit alors de toucher quelque argent qui lui était bien nécessaire. » [Témoignage inédit, 9 janvier 1980].
Or Le Bal des sauvages parut en 1946 chez Domat, la maison d'édition de Jeanne Loviton, dont il écrivait dans le même texte qu'elle avait été son amie de jeunesse. Albert Morys a, dans ses mémoires [Cécile ou une vie toute simple], donné une autre version de cette affaire :
« Nous aurions dû sortir aussi un livre nouveau de Paul Vialar dont Robert m'avait apporté le manuscrit quelques jours avant le drame, mais un jour, peu avant la fin de l'année 1945, Vialar m'avait téléphoné :
- Mon Petit Morys, j'ai deux ou trois petites choses à revoir dans mon roman, cela vous ennuierait-il que je le fasse reprendre ?
- Non, bien sûr, Paul ; même si vous le voulez, je peux vous le porter.
- Ne vous dérangez pas : un ami doit justement passer demain après-midi du côté de votre bureau...
Je ne revis jamais Vialar. Nous ne revîmes jamais le manuscrit. Le livre parut quelque temps plus tard aux Editions D...-M... [Domat-Montchrestien]. Chez Jeanne Loviton. Comme par hasard. »
On peut aussi imaginer que Paul Vialar faisait allusion à un autre roman : Une Ombre, paru en 1946 aux Editions de la Nouvelle France, mais la déclaration qu'il a faite à la police en janvier 1950 lève tous les doutes :
« A l’époque du décès de M. Denoël j’étais en contrat avec les Editions Domat-Montchrestien. Ce contrat a été signé par l’intermédiaire de M. Denoël qui m’avait mis en rapport avec Mme Loviton au mois de mars 1945. Je n’ai jamais eu de contrat avec les Editions de la Tour ni aucun engagement. »
Mais Vialar était bien engagé avec les Editions Denoël. Le 27 février 1945 il avait signé avec Maximilien Vox un contrat pour trois romans qui devaient être remis rue Amélie le 1er mars 1945, le 1er novembre 1945 et le 1er juillet 1946. Le premier (et le dernier) fut La Caille.

Faut-il penser que Robert Denoël, torpillant sa propre maison, a passé outre cet engagement et lui a fait signer en mars un autre contrat avec les Editions Domat-Montchrestien de Jeanne Loviton ? Il est vrai que les Editions Denoël ont publié en 1946 un roman nouveau de Vialar : Job, et réédité La Maison sous la mer ; on peut imaginer que le contrat du 27 février 1945 a été aménagé.
Mais on ne peut s'empêcher de comparer la teinte de la couverture de La Caille avec celle du Bal des sauvages, et de se dire que Jeanne Loviton annexe le romancier dès après la mort de l'éditeur. Tous les volumes de La Mort est un commencement paraîtront sous cette couleur de rappel.
Albert Morys et Auguste Picq contestaient l'aide apportée à Denoël par l'écrivain, sauf en ce qui concerne son appartement, rue de Buenos-Ayres, que les Vialar occupèrent du 20 août 1944 au 8 mars 1945 « pour qu'il ne fût pas occupé, comme le craignait l'éditeur, par quelque résistant au petit pied. »
Le 7 : Benjamin Fondane est arrêté par la police française et interné à Drancy avant d'être déporté à Auschwitz, où il est mort le 2 octobre.
Le 11 : Eduard Wintermayer, qui dirige la Propaganda Abteilung, avise Denoël qu’il vient de lui attribuer deux tonnes de papier sur un contingent venant de Finlande, pour imprimer Guignol’s Band.
Une tonne et demie du même contingent est prévue pour un nouveau livre de Marc Augier : Sergent Karacho. L'ouvrage ne paraîtra pas. Il sera finalement publié en 1994 aux Editions Le Flambeau sous le pseudonyme de Saint-Loup.
Le 14 : Denoël écrit à Céline, qui lui a sans doute reproché certaines de ses publications :
« Je ne veux pas entrer, une fois de plus, dans des considérations étrangères à nos rapports personnels. Je publie ce que je veux et sans en rendre aucun compte à mes auteurs. Je tiens seulement à vous signaler que vous avez absorbé en 1943 près de 25 % du papier que j’ai imprimé. Or, je fais vivre partiellement tout au moins, près de 150 auteurs.
Quant à Bezons, vous savez fort bien que j’ai pris ce livre pour vous faire plaisir, que ce n’est pas du tout une affaire. Heureusement que je n’ai pas écouté vos suggestions optimistes et que je n’ai tiré le volume qu’à 3.000 exemplaires, comme il convenait. Il sera difficile de dépasser ce tirage et même de l’épuiser rapidement ».
En effet, le livre d’Albert Serouille figurera parmi
les ouvrages soldés par l’éditeur en juin 1947.
Le 16 : Mise en vente de Guignol’s Band avec une bande-annonce sans grande originalité : « Le nouveau roman de Céline ».

L’exemplaire offert en 1986 à la Bibliothèque Nationale par Elsa Triolet porte un envoi assez particulier de l’auteur à son mari : « A Aragon, notre prochain grand procureur général au Comité de grande Purification ».
Le 16 : Denoël répond à nouveau aux critiques de Céline : « La N.R.F. n’a pas tiré Le Passe-Muraille de Marcel Aymé à 100.000 exemplaires, rassurez-vous. Puisque Marcel Aymé est en veine de confidences, demandez-lui donc à combien la N.R.F. a retiré les quinze volumes qu’il a publiés avant 40. Aucun de ces ouvrages n’a été réimprimé.
Quant à la clause de nos contrats disant que lorsque je ne peux présenter 10 exemplaires de vos ouvrages ou qu’ils sont introuvables chez les grands libraires, le contrat tombe, je vous rappelle que nous sommes en temps de guerre et que j’ai pour moi le cas de force majeure.
D’autre part, aucun de vos ouvrages n’est pratiquement introuvable. Je vous garantis que je vous en trouve 200 dans Paris de chaque titre en quelques jours, mais ceci n’a pas d’importance.
Je vous répète que vous êtes le seul auteur français qui ait eu des réimpressions sans arrêt. Vous êtes certainement l’auteur français qui a touché le plus de droits d’auteur depuis l’armistice.
Je parle bien entendu d’auteurs de livres, je ne m’occupe pas de cinéma ni de théâtre. Quant à Flammarion, dont vous me cassez les oreilles, je demande à voir ses propositions écrites ».
Cette dernière lettre connue de l'éditeur à Céline
donne bien le ton des relations entre les deux hommes, à quelques mois
de la Libération : Denoël en est arrivé à ne plus
supporter les incessantes récriminations de l’écrivain.
Le 17 : Paris-Midi publie un entretien accordé par Céline à Pierre Lhoste, quelques jours avant la sortie de son livre. Il porte le titre : « Où L.-F. Céline ne parle pas de son nouveau roman... » et, en effet, il y est surtout question de la rapacité du fisc, du métier de romancier qui n'est pas vivable, et de celui d'éditeur :
« Après sa mort, l'écrivain il suit les valeurs. Mais l'éditeur, lui, il gagne à tous les coups. C'est le barbeau de l'écrivain. Il tire à gauche, il tire à droite, il tire au milieu. C'est le roi des oiseaux. [...] Mais l'édition ! Tu fais suer le débutant. Une fois qu'il est monté, tu te le mets en main. Et sur son cadavre, tu te régales encore, pendant cinquante ans. »
Le 21 : Le prix Goncourt 1943 est attribué à Marius Grout pour Passage de l'homme (Gallimard), le prix Renaudot 1943 à André Soubiran pour J'étais médecin avec les chars (Didier).
Le même jour, la Gestapo adresse à la police de Marseille un ordre de recherche : « Arrêtez immédiatement la juive Elsa Kagan dite Triolet, maîtresse d’un nommé Aragon également juif ».
Elsa Triolet avait obtenu plusieurs voix des jurés Goncourt pour Le Cheval blanc mais ce n'est pas, semble-t-il, ce qui a attiré l'attention des autorités allemandes : depuis plusieurs mois, Les Lettres Françaises clandestines encensaient son roman « de grande portée spirituelle », et les services du Commissariat général aux Questions juives ont lancé une enquête pour établir l'ascendance raciale de l'auteur, avant de la dénoncer aux autorités allemandes.
Le même jour, la Gestapo perquisitionne les Editions Bloud et Gay, rue Garancière, et arrête plusieurs collaborateurs de Francisque Gay [1885-1963], absent de Paris.
Le 24 : Cocteau note dans son journal, à propos de Genet : « Je lui ai payé son voyage pour Lyon. Il va y excéder Barbezat. Outre qu’il me semble difficile qu’il agisse sans Paul [Morihien] et sans Denoël, Barbezat est incapable de trouver tant d’argent. Il est probable qu’il insultera Barbezat comme il a insulté Denoël... »
Bibliographie de la France, « journal général de la librairie française clandestine », publie sous le titre « A l’index » un avertissement à ses lecteurs : « Nous recommandons une vigilance particulière à l’égard de Denoël qui annonce un nouveau livre de Céline ».
Mise en chantier de Scandale aux abysses sous la direction de René Barjavel et Yannick Floch.
Parution du 8e numéro de L'Arbalète, la revue littéraire que Marc Barbezat [ 26 novembre 1913 - 26 avril 1999] imprime à Décines, près de Lyon, depuis février 1940. Il contient, en ouverture, un chapitre de Notre-Dame des fleurs. Tiré à 1 000 exemplaires, ce numéro est bien distribué et le public découvre le premier texte public de l'écrivain récemment sorti de prison : « A ce moment, Genet fut plus que célèbre. Tout Paris se l'arrachait », écrit Marc Barbezat, qui devint ensuite le principal éditeur de Genet.
Il le méritait car, contrairement à Denoël et Morihien qui n'avaient pas osé mettre leur nom sur son livre, Barbezat avait pris tous les risques et véritablement lancé Genet. Paul Morihien en profita au cours de l'automne suivant en distribuant enfin et avec succès Notre-Dame des fleurs. Denoël, terré à partir du 18 août dans un appartement du boulevard des Capucines, n'en retira aucun bénéfice et eut droit au mépris de l'auteur.
En réalité c'est Genet qui était impubliable, comme l'avait bien vu Cocteau, puisqu'en 1947 seront à nouveau édités clandestinement Pompes funèbres par Gaston Gallimard, et Querelle de Brest par Paul Morihien.
Le 6 : Denoël traverse une période d’ennui et il le doit à l’absence de Jeanne, qui « fait retraite » à Senneville, en Normandie : « Tu ne t’imagines pas à quel point je suis triste de ton absence. Je me sens comme perdu, abandonné. Le travail même ne me délivre pas d’un sentiment pénible d’ennui et d’angoisse. Je suis débordé de besognes, pris à chaque minute par des problèmes à résoudre ou par des gens et cela ne sert de rien. J’ai eu un peu de plaisir avec mon fils que j’ai promené à Versailles, mais moins que je ne l’aurais pensé. »
Au cours d’une promenade, son amie s’est fait
mal au genou et l’éditeur en est peiné : « Ton
genou me fait mal. Fragile chérie, enfant imprudente que l’on
ne peut laisser seule sur les routes sans qu’elle ne se blesse ! J’ai
bien l’impression que nous avons terriblement besoin l’un de l’autre. »
Le 10 : Denoël se sent à nouveau heureux, mais il ne paraît pas que c’est à cause de l’importante décision de Jeanne qu’il lui écrit : « Je goûte un bonheur tout nouveau, il me semble que je découvre la vie et l’amour avec un sentiment d’aise inexprimable. As-tu remarqué que nous n’avons jamais souffert l’un par l’autre, si ce n’est de l’absence ? Il est bon que tu sois dans cette campagne admirable, dans cette paix lumineuse et fleurie, il est bon que tu respires sous un ciel large, que tu te reposes dans cette solitude ».
Le 14 : Critique désabusée de Guignol's Band dans Je suis partout par François Chalais, qui signe encore François-Charles Bauer : « On attendait autre chose. Une volée d'injures à l'adresse des puissances publiques. Un rut formidable de mots sur un sujet brûlant comme une tôle rougie. Mais rien de tout cela. Un panorama habile et un peu froid des bas-fonds de Londres en 1917 ».

Bauer-Chalais adresse aussi à Denoël le curieux reproche d'avoir voulu faire paraître séparément le premier volume de Guignol's Band. Sans doute le journaliste interprète-t-il les déclarations qui se trouvent en ouverture du livre : « Il a fallu imprimer vite because les circonstances si graves qu'on ne sait ni qui vit qui meurt ! Denoël ? vous ? moi ?... J'étais parti pour 1 200 pages ! »
Le 15 : Dans L'Echo de Paris Georges Blond fait part, lui aussi, de sa déception : « Le caractère vertigineux de son récit nous gêne du fait qu'il s'agit, non pas de considérations apocalyptiques actuelles, mais, autant que nous puissions le comprendre, d'une " histoire ", d'une histoire qui se passe pendant la guerre de 14 ».
Le 15 : Parution de Je vous hais ! Ce « dossier » de 50 pages illustrées publié sous la direction d'Henry Coston, qui constitue la publication la plus violemment antisémite de l'Occupation, est dû au P.P.F., sous le couvert du Bureau central de presse et d'informations dirigé par Maurice-Ivan Sicard.

Le 17 : Dans sa chronique du Nouveau Journal, Robert Gaillard annonce que si Guignol's Band n'est pas encore en vente à Bruxelles, c'est parce qu'un éditeur belge s'est assuré des droits de publication pour la Belgique.
Le 20 : Mort du capitaine Paul Sézille. Né dans l'Aisne le 10 novembre 1879, cet activiste antisémite qui fut directeur de l'Institut d'étude des Questions juives, aura ainsi échappé au poteau d'exécution qui lui était promis.
Le 20 : Robert Gaillard annonce, dans Le Nouveau Journal, la parution « pour la première quinzaine de mai », de Guignol's Band aux Editions de la Toison d'Or. On a fait preuve, à Bruxelles, de plus d'imagination pour le texte de la bande-annonce : « Une révolution littéraire ».
Le 25 : Création du Groupement corporatif du Livre, qui réunit 200 libraires, 100 auteurs et 25 éditeurs. Le 5 mai, Gilbert Baudinière en est nommé le président, Jacques Boulenger, Robert Denoël et Edgard Malfère, les vice-présidents.

La photo de presse ci-dessus, de qualité médiocre, représente Gilbert Baudinière (debout) et ses trois vice-présidents au cours de la séance inaugurale, le 25 avril 1944, à la Salle des Sociétés savantes. A sa gauche, Robert Denoël.
Le 28 : Premier numéro de l'hebdomadaire Germinal, dirigé par André Chaumet, dans lequel Claude Jamet publie un « Entretien chez Denoël avec L.-F. Céline ». Robert Denoël y publie aussi en feuilleton le premier chapitre de L'Hôtel du Nord, d'Eugène Dabit.
Le 29 : Roger de Lafforest signe, dans Révolution nationale, un compte rendu pénétrant de Guignol's Band, «qui peut être considéré comme la première œuvre surréaliste authentique ». Après avoir constaté l'échec de l'école surréaliste il conclut : « L'œuvre restait à faire. Or, vingt ans après, la voici qui vient de paraître, et c'est Guignol's Band. »
Le 29 : Mort en déportation de Lucien Kra, ancien directeur des Editions Kra, devenues les Editions du Sagittaire en 1931.
Béatrice Appia, la veuve d'Eugène Dabit, se pourvoit en référé pour faire interrompre la parution en feuilleton de L'Hôtel du Nord dans l'hebdomadaire Germinal : « J’avais convoqué la NRF, Paulhan, et bien d’autres amis et écrivains de Dabit pour assister au palais de Justice à la décision, pour prouver que moi, veuve, je n’avais pas vendu Dabit aux Allemands. Bref le référé a ordonné la cessation immédiate de publier Dabit en feuilleton dès le prochain numéro ».
Germinal aura publié, en pleine page, plusieurs chapitres du roman de Dabit dans ses numéros des 28 avril, 5, 12, 19, 26 mai, et 2 juin 1944, avant qu'un jugement du tribunal de la Seine intervienne. Le 11 novembre 1945, les Editions Denoël paient à la mère et à la veuve de l'écrivain 25 000 francs de dommages et intérêts.
Le 4, Antonin Artaud écrit à Cécile Denoël à propos d'une lettre qu'il a envoyée précédemment à Robert et que les médecins ont trouvé insensée : « Moi je ne crois pas du tout que cette lettre était insensée, je crois simplement que ces médecins sont stupides, mal inspirés, ignorants et inavertis et je vois surtout que sans le savoir car ils se croient bien disposés avec moi même et croient tous les deux m'aimer ils sont possédés par le mauvais esprit, c'est-à-dire par les démons. [...] Antonin Artaud est resté dans le passé et mon moi est celui d'un autre, et Antonin Artaud n'est pour moi qu'un mort. Je ne me vois tel que je suis que depuis Ville-Evrard en octobre 1939 et je sais que le moi que j'ai est descendu du ciel une certaine nuit et qu'il n'est pas né sur cette terre comme le moi de tous les humains. »
Ni Robert ni Cécile ne pouvaient plus grand-chose pour leur ami aliéné et cette lettre est la dernière qu'il leur adressa de l'asile de Rodez.
Le 4 : Arrestation de Rémy Dumoncel, l'un des directeurs des Editions Tallandier, pour ses activités dans la Résistance ; il sera déporté le 4 juin, et mourra le 15 mars 1945 au camp de Neuengamme.
Le 8 : Denoël cède à Albert Morys 32 parts sur 50 qu’il détient dans la Société des Nouvelles Editions Françaises, et Auguste Picq, qui possède les 18 autres parts, les cède au docteur Maurice Percheron.
« Le jour de cette cession, M. Denoël, s’entourant de garanties, nous fit signer, au docteur Percheron et à moi, une rétrocession de ces parts par blanc seing, non daté, et sur lequel ne figurait pas également le nom de l’acquéreur. M. Denoël avait remis ces blancs-seings à son homme d’affaires, M. Hagopian, 24 rue de Bondy », dira Morys aux enquêteurs en septembre 1946.
Le 10 : Pierre Seghers, dont on dit qu'il se cache à Paris, publie le premier volume de sa collection « Poètes d'aujourd'hui », consacré à Paul Eluard. Plusieurs témoins de cette époque ont assuré qu'il avait obtenu du papier grâce à Robert Denoël, ce qui n'est pas impossible, mais en l'occurence c'est Gaston Gallimard qui lui permet d'en obtenir chez l'un de ses imprimeurs de Levallois-Perret.
Le 16 : Robert Denoël, « par suite de la cession de toutes ses parts à Albert Morys », ne fait plus partie de la Société des Nouvelles Éditions Françaises et démissionne de ses fonctions de gérant.
Albert Morys est nommé nouveau gérant. Le siège social de la société est transféré au 5, rue Pigalle, qui est l’adresse de Gustave Bruyneel, le père de Morys.
Le 27 : Première représentation de Huis clos au Théâtre du Vieux Colombier. Sartre aurait personnellement invité des journalistes comme Rebatet, Cousteau, Laubreaux, Castelot, ou Jean Galtier-Boissière. La presse collaborationniste, surtout Comœdia, est élogieuse.
Pierre-Antoine Cousteau écrivait, en octobre 1950, dans Dialogue de « vaincus » : « Les spectateurs de la générale de Huis Clos (je n'étais pas seul et il n'y avait pas, après tout, que des Allemands) devraient être fixés sur l'intransigeance patriotique du bonhomme. Il semble d'ailleurs avoir prévu l'objection, puisqu'après la libération, il y a eu une nouvelle générale de Huis Clos et que la presse a été chargée d'imprimer que l'autre ne comptait pas, qu'elle avait été polluée par d'abjectes présences nazies et que c'était la nouvelle générale seule qui était la bonne, la vraie de vraie. »
Le 28 : Compte rendu désabusé de Guignol's Band par René Vincent dans Demain : « Guignol's Band n'offre pas la même profondeur que le Voyage au bout de la nuit. C'est une œuvre essentiellement superficielle qui prête peu à philosopher : c'est la geste d'un monde désubstancié et vide, peut-être une satire de la frénésie belliqueuse dont le sel sera plus sensible en des temps plus pacifiques. Le style de M. L.-F. Céline, lui aussi, marque une décadence : de plus en plus haché, précipité, informe, il tend à un langage informulé, abusant du vocatif, de l'exclamation, de l'invective, des points de suspension qui dispensent de l'achèvement des phrases, de toute une ponctuation haletante qui cisaille les mots et rompt l'enchaînement logique du discours. »
Le 2 : Jacques de Lesdain rend compte de Guignol's Band dans Aspects. Après avoir regretté que « le grand destructeur des Juifs oublie jusqu'à l'existence d'Israël », le critique tente de définir ce nouveau roman : «Guignol's Band n'est pas autre chose qu'un kaléidoscope d'images pénibles, souvent ordurières. C'est, si l'on préfère, une fresque tout au long de laquelle sont dessinés des voyous, des souteneurs, des filles, des proxénètes, des fous et des voleurs. Que vous commenciez le livre par le début ou par la fin, il n'a pas plus de sens, pas plus d'utilité. [...]
Alors que la France de 1944 redoute dans l'anxiété un redoublement de ses souffrances, Céline s'abstient de prendre parti et transporte ses lecteurs à Londres en 1917. Il tente de les captiver par les faits et gestes, vils et répugnants, des marionnettes dont il tire les ficelles. Qu'a-t-il donc fait des promesses implicitement contenues dans ses écrits précédents et d'après lesquels il se devait d'apporter le réconfort de son verbe talentueux à ses compatriotes dans le désarroi ? Céline a abdiqué devant les réalités. »
Le 6 : Début de l'opération « Overlord » et débarquement anglo-américain en Normandie.
Le 8 : Céline obtient un passeport pour se rendre en Allemagne.
Le 9 : Les services de la Propaganda Abteilung interdisent le livre du journaliste René Chateau, A la recherche du temps futur, que Denoël avait publié le mois d’avant avec un numéro d’autorisation d’impression accordé trop hâtivement.
Eduard Wintermayer explique ainsi l'erreur de ses services : « Quand le livre ci-dessus désigné a été présenté à l'autorisation de numéro d'impression, les Editions Denoël n'ont pas mentionné qu'elles avaient en son temps reçu du Gruppe Schriftum une lettre selon laquelle la parution du livre était indésirable. C'est pourquoi, après une lecture superficielle du manuscrit, le numéro d'autorisation d'impression fut attribué, et cela d'autant plus que la position adoptée dans ce livre par l'auteur est tout à fait dans le droit fil de la collaboration, particulièrement dans les chapitres " France et Allemagne " et " Idée de l'Europe ". » C’était le seul ouvrage de propagande publié en 1944 par l’éditeur.

René Chateau, qui publiera après la Libération sous le pseudonyme de Jean-Pierre Abel [L'Age de Caïn, 1948], était franc-maçon, philosophe, radical-socialiste, et fut directeur (jusqu'en 1943) de La France socialiste, le quotidien de Marcel Déat. Il avait fait partie du Rassemblement National Populaire (RNP) du même Déat avant d'en être exclu, en février 1943, parce que trop modéré.
Le 30 novembre 1942 il avait créé la « Ligue de la Pensée Française », une curieuse organisation politique collaborationniste composée de militants et intellectuels de gauche, laïcs, pacifistes, tels que Pierre Hamp, Claude Jamet, Francis Delaisi, ou le philosophe Alain.
La Ligue ne prônait pas une collaboration idéologique mais, comme Pierre Laval, pragmatique : la France doit collaborer avec l'Allemagne pour retrouver sa place dans l'Europe nouvelle. Elle se démarquait donc du pétainisme jugé réactionnaire, et comptait dans ses rangs d'anciens membres de la Ligue des droits de l'homme ou du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. La LPF était républicaine, de gauche, et donc suspecte aux yeux des partis collaborationnistes traditionnels.
Le site Wikipédia qui lui consacre une page entière, donne les noms de quelques uns de ses membres - dont Robert Denoël. Je n'ai pu vérifier cette assertion, qui surprend, Denoël n'ayant, à ma connaissance, jamais fait partie d'aucun parti politique.
Il était, en revanche, assez proche de la rédaction de l'hebdomadaire de gauche Germinal, où l'on retrouve plusieurs membres de la Ligue de la Pensée Française, et dans lequel il publie, dès le premier numéro du 28 avril 1944, un entretien de Céline avec Claude Jamet rue Amélie, et L'Hôtel du Nord en feuilleton.
Le 9 : Denoël vend pour 500 000 francs la librairie des « Trois Magots », avenue de La Bourdonnais, aux frères Georges et Elie Alban, propriétaires parisiens, qui ont constitué le 1er juin une nouvelle société « Aux Trois Magots » dans le but de racheter le fonds de commerce.
Cécile Denoël, dans une lettre du 8 janvier 1950 au juge Gollety, écrit : « comme mon mari avait vendu par ailleurs la Librairie des Trois Magots, dont il avait versé entre mes mains 225 000 francs sur le produit de la vente (la vente avait produit 750 000 francs), nous avions de quoi vivre. »
Le 10 : Luc Dietrich, qui séjourne dans une maison de repos de Saint-Lô pour préparer un ouvrage sur les fous, est blessé au pied lors d’un bombardement.
Le 15 : Céline vide son compte en banque parisien.
Le 17 : Céline, sa femme et son chat Bébert quittent Paris pour Baden-Baden.
Le 20 : Assassinat par des membres de la Milice de l'ancien ministre d'état Jean Zay.
Le 22 : La Gerbe publie une ultime lettre de Céline, qui a quitté Paris cinq jours plus tôt : « Je donnerais volontiers aux flammes toutes les cathédrales du monde si cela pouvait apaiser la bête et faire signer la paix demain. Deux mille années de prières inutiles, je trouve que c’est beaucoup. »
Le 24 : Echec complet du Malentendu d'Albert Camus au Théâtre des Mathurins. Malgré le mauvais accueil de la critique et du public à cette « générale » où elle fut copieusement sifflée, la pièce tient l'affiche jusqu'au 23 juillet. Remaniée, et son auteur ayant obtenu de l'avancement sur la scène littéraire de Saint-Germain-des-Prés, elle sera reprise avec quelque succès à partir du 18 octobre.
Le 26 : Ordonnance relative à la répression des faits de collaboration commis entre le 16 juin 1940 et la Libération. Les infractions seront jugées par des cours de justice qui fonctionneront comme des cours d'assises, ce qui implique qu'il n'existe pas d'appel. Les condamnés disposeront de vingt-quatre heures pour se pourvoir en cassation ; en cas de rejet, le dernier recours sera la grâce présidentielle.
Le 28 : Philippe Henriot, secrétaire d'Etat à l'Information et speaker à Radio-Paris, est exécuté par un groupe de résistants, rue de Solférino. C'est Xavier Vallat [1891-1972] qui, du 29 juin au 19 août 1944, le remplace au micro du Radio-Journal de Vichy.
Le 28 : Parution de l’édition de luxe des Marais, illustrée par l’auteur [avec un achevé d’imprimer du 30 novembre 1943].

Le 28 , Denoël écrit à Dominique Rolin, qui a été sollicitée par Edouard Didier, le gérant des Editions de la Toison d’Or à Bruxelles, pour illustrer Les Falaises de marbre d’Ernst Jünger : « Sois très prudente avec Didier, il me doit beaucoup d'argent et il ne paie pas. »
Les Lettres Françaises publient une nouvelle motion du Comité National des Ecrivains qui, « ayant été informé que se constituait un groupement d’éditeurs résistants,
1° tient à réaffirmer sa motion antérieure par laquelle il demandait au Gouvernement Provisoire de la France qu’une commission de juristes assistée de membres du C.N.E. fût habilitée, aussitôt après la libération, à examiner la conduite de tous les éditeurs français depuis juin 1940,
2° déclare que de toutes façons il ne lui sera possible d’appuyer de son autorité morale un groupement d’éditeurs qu’après avoir été informé de la personnalité de chacun de ses membres et acquis la certitude qu’aucun d’entre eux n’a eu la moindre part aux mesures pro-hitlériennes prises depuis juin 1940, tant par certaines maisons d’édition que par le Syndicat professionnel des Editeurs. »
René Julliard publie, sous le nom des Editions Littéraires de Monaco, un recueil de Paul Eluard dans lequel figure le célèbre poème « Liberté » ; cette publication « risquée » lui vaudra d’être « oublié » dans la liste des éditeurs à épurer car, quand il a sollicité, en juillet 1942, un registre de commerce à Vichy, c’est en rappelant qu’il avait publié « de nombreux ouvrages destinés à servir l’action de la Révolution Nationale ».

Denoël a reçu sous enveloppe « un cercueil dessiné à l’encre noire, sur du papier calque », dira plus tard René Barjavel : « Il me l’avait montré à l’époque en souriant mais il en était certainement affecté. C’est une des raisons qui l’ont poussé à quitter son appartement avenue de Buenos-Ayres, pour se cacher. »
Son ami liégeois Arthur Petronio, qui l’a rencontré à cette époque dans un restaurant du faubourg Saint-Germain, et à qui Denoël avait parlé de lettres de menaces qu’il avait reçues lui reprochant d’être « l’éditeur malfaisant des livres de Céline », m’écrivait en 1976 : « Robert me confia qu’il détenait dans un coffre-fort, ailleurs que chez lui, des documents très compromettants pour une haute personnalité de la Résistance, et que si on voulait lui faire des ennuis après la guerre, il aurait de quoi clouer le bec à ses adversaires. »
Le 1er : Funérailles de Philippe Henriot, abattu par la Résistance le 28 juin.
Le journal collaborationniste Aujourd'hui rendait compte de l'événement : « À six heures hier matin, M. Philippe Henriot, secrétaire d'État à l'information et à la propagande, a été sauvagement assassiné, dans sa chambre, par des individus armés de revolvers, qui avaient réussi à pénétrer dans le ministère après avoir neutralisé les gardiens. L'assassinat de Philippe Henriot a été perpétré sous les yeux de sa femme. » [29 juin 1944].
La France intérieure, journal clandestin, écrivait : « Il n'est pas français de piétiner un cadavre ou de le pousser du pied. Notre peuple a le respect inné de la mort. Mais qu'y avait-il de français dans cet historien vénal cravachant deux fois par jour le visage de la patrie, appelant traîtres les héros et héros les traîtres, honte l'honneur et honneur la honte, salissant le courage et le sacrifice, célébrant la lâcheté et la crapulerie, détournant imperturbablement les mot les plus nobles de leur sens, selon l'exemple donné en premier par le Maréchal Pétain, adoptant tout de suite à son usage un vocabulaire à l'envers où la vérité prenait la place du mensonge et le mensonge celle de la vérité ? » [15 juillet 1944].
Le 3 : Auguste Picq, fondé de pouvoir depuis mai 1940, est nommé directeur commercial des Editions Denoël.
Le 7 : Assassinat par des membres de la Milice de l'ancien ministre d'état Georges Mandel dans la forêt de Fontainebleau.
Le 7 : Céline, qui a atteint Baden-Baden en compagnie de sa femme, écrit à Karl Epting pour demander qu'on lui fasse expédier trois de ses livres (Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Les Beaux Draps) et lui transmet une lettre pour Denoël, qui n'est pas autrement attestée.
Le 10 : Libération clandestin publie un « Avis à MM. les éditeurs » qui constitue un réquisitoire contre les maisons ayant maintenu leur activité durant la guerre, et donne les noms des éditeurs « les plus mouillés » : Stock, Grasset, Gallimard, Denoël « l’éditeur de Céline », Sorlot, Baudinière, les Editions de France, les Horizons de France, et Armand Colin.
Et de commenter : « Il ne s’agit pas de venir demain avec une balance, en disant : " J’ai peut-être publié dix ouvrages de propagande allemande. J’y étais obligé. Mais j’ai publié plus de cent volumes de pure littérature française ". On leur répondra : " N’auriez-vous publié qu’une seule brochure d’inspiration hitlérienne contre mille ouvrages français, que cela suffirait encore à vous juger ". »
Le 20 : Parution de Cinéma total : « Une des rares grandes engueulades de Robert contre Barjavel qu’il aimait bien ; celui-ci escomptant un succès aussi total que le titre fit procéder à un tirage excessif sans demander l’avis du patron. Ce fut un flop total. », écrit Albert Morys. Il est possible que l'auteur, qui en avait publié les différents chapitres dans une revue publiée à Vichy, L'Echo des Etudiants, ait anticipé le succès de son essai.

Si le livre se révèle une panne éditoriale, c'est surtout parce qu'il ne sera distribué normalement que durant un mois ou deux : à la Libération, la maison Denoël est mise sous séquestre et René Barjavel figure sur la première « liste noire ».
En Belgique, aucun exemplaire de Cinéma total ne sera mis en vente en raison d'un contrat signé le 15 mai 1944 entre Robert Denoël et Franz Briel, directeur des Editions de la Roue Solaire : l'éditeur bruxellois s'est assuré l'exclusivité pour la Belgique de la vente d'une édition à 5 000 exemplaires, ce qui implique que l'édition française ne peut y être mise en vente.
Le Journal de la librairie du 1er juillet annonçait que « l'importation de l'ouvrage Cinéma total par René Barjavel est interdite jusqu'à nouvel ordre », et le catalogue d'août des Editions de la Roue Solaire annonçait la parution de cette co-édition pour le 31 août. Si le livre était déjà imprimé, il fut probablement pilonné en septembre avec la plupart des autres volumes en cours de fabrication chez l'imprimeur de la Roue Solaire.
Mais une « Edition définitive » de Cinéma total parut en 1947 aux Editions de l'Onyx. Cette firme appartenait au Cercle de jazz « Onyx Club », 57 rue du Trône à Bruxelles. Etant donné qu'elle a publié plusieurs ouvrages consacrés au jazz et au cinéma précédemment annoncés aux Editions de la Roue Solaire, on peut se demander si ses dirigeants n'ont pas récupéré chez l'imprimeur leurs compositions promises au pilon.
Un autre ouvrage a fait l'objet d'un contrat, probablement signé le même jour avec le directeur de la Roue Solaire : Histoire du cinéma de Maurice Bardèche et Robert Brasillach, mais celui-là ne sera pas annoncé par l'éditeur belge.
Le 28 : Décès de l'éditeur Georges Valois [1878-1944] au camp de Bergen-Belsen, où il avait été déporté pour faits de résistance.
Parution de Anne la bien-aimée, un récit de Dominique Rolin qui inaugure « La Belle Etoile », une nouvelle collection à tirage limité. Un second titre dû à Lanza del Vasto paraîtra l'année suivante puis la collection sera abandonnée.

Le 1er : Paul Valéry lit trois actes de Mon Faust chez Jeanne Loviton, à Passy, devant une quarantaine de convives choisis par la maîtresse de maison, dont Georges Duhamel, Edouard Bourdet, Louis de Broglie, Henri Mondor, Armand Salacrou, Maurice Tœsca, Gaston Gallimard.

Dans une lettre envoyée à Jeanne Loviton fin mai 1945, c'est-à-dire après qu'il eût appris son infortune, Valéry écrivait : « il n'y manquait même pas un éditeur étranger qui se montra déjà très satisfait ». Etant donné la rancœur contre son rival heureux dont sont alors remplies ses lettres, on peut se demander si Robert Denoël n'y assistait pas, lui aussi.
Le 3 : Attentat contre la famille Montandon à Clamart. Trois résistants armés se présentent à son domicile, abattent Mme Montandon, venue ouvrir la porte, et trouvent George Montandon, armé lui aussi, au premier étage.

Après un échange de coups de feu, les agresseurs prennent la fuite ; blessé au côté droit, George Montandon demande à être transporté à l'hôpital Lariboisière, qui est alors sous administration allemande. Transféré quelques jours plus tard en Allemagne, Montandon meurt le 30 août à l'hôpital Karl-Weinrich-Kranhenhaus de Fulda.
Une légende a couru la presse selon laquelle Montandon, une fois soigné de ses blessures, aurait rejoint la Suisse où il serait mort le 4 septembre 1961. Il s'agissait d'un homonyme. Le « Professor Doktor » George Montandon est bien mort à Fulda, comme en témoigne son acte de décès établi à l'hôpital le 2 septembre 1944.

Cet attentat est un signal pour plusieurs collaborateurs. Armand Bernardini et Henry Coston, accompagnés de leurs épouses, quittent Paris peu après. Arrivés en Allemagne dans un camion, ils trouveront refuge à Wiesbaden, avant d'être évacués à Constance où l'état-major du P.P.F. s'est replié.
Le 4 : Dominique Rolin, sollicitée en juin par Edouard Didier pour illustrer Les Falaises de marbre d'Ernst Jünger aux Editions de la Toison d'Or, a redemandé conseil à Denoël qui lui écrit : « En attendant, continue à travailler. Accepte les Falaises à condition de recevoir l'argent nécessaire. Demande même de l'avance. De toute manière cela ne paraîtra pas avant plusieurs années, par conséquent, tu n'as rien à craindre ».
L’édition ne se fera pas car Edouard Didier, qui craint avec raison d’avoir quelques comptes à rendre à la Libération, s'absente de plus en plus souvent de Bruxelles.
Le 8 : Dominique Rolin écrit à Denoël : « Il va falloir maintenant que j'attrape au vol Didierman qui continue ses migrations entre Bruxelles et Paris, Paris et Bruxelles. J'ai même l'impression qu'il essaie de se trouver à Paris pour le moment critique. »
Elle ne se trompe pas : quelques jours plus tard, comme s'ils partaient en vacances, Lucienne et Edouard Didier rejoignent le siège parisien de leur société, 18 boulevard des Invalides. Avant de quitter Bruxelles, ils ont pris soin de vider leurs comptes bancaires.
Le 8 : Denoël écrit à Rémy Hétreau : « Comme suite à notre accord verbal, nous vous confirmons notre convention au sujet de l’illustration du livre d’Elsa Triolet : Mille Regrets. Vous vous engagez à nous fournir pour l’édition de ce livre 26 pointes sèches.
Pour prix de ce travail il vous sera alloué des honoraires fixés à 6 % du prix fort de vente de chaque exemplaire du tirage. A titre d’à-valoir il vous sera versé une somme de 30.000 frs payable en 6 mensualités à dater du 15 août prochain. Nous vous serions obligés de bien vouloir nous confirmer votre accord en signant la formule ci jointe. »
Cet accord verbal remonte probablement à plusieurs
semaines, mais on est surpris qu’à quelques jours de son départ
de la rue Amélie et son domicile, rue de Buenos-Ayres, Denoël s’engage financièrement vis-à-vis
d’un artiste à propos d’une édition illustrée
qui risque fort de ne pas voir le jour. Toujours optimiste, l'éditeur pense-t-il au nouveau marché qui va se créer au
lendemain de la Libération, sans voir que sa position est compromise ?
Le 10 : Louis Thomas, directeur des Editions Balzac, quitte son domicile parisien pour l’Allemagne. Début septembre, il gagne Sigmaringen.
Le 12 : Mort de Luc Dietrich à la clinique Lyautey. La septicémie avait gagné sa jambe, et il mourut privé de parole et paralysé du côté droit. Selon Morys, son enterrement eut lieu alors que les employés des pompes funèbres faisaient la grève, « et ce sont quatre gaillards en bleu de chauffe, recrutés au dernier moment, qui portèrent son cercueil dans l'église où avait lieu la cérémonie. »


Dans son Journal d'un homme simple, René Barjavel écrit : « Luc est mort de cette guerre. Blessé à Saint-Lô, il a traîné quelques semaines dans une clinique parisienne. Il est mort de sa propre faiblesse et de la blessure qui a brisé son apparence de santé. Il a fallu peu de chose. Il était fragile comme un cristal. Fragile, mais entier. Sans la blessure, il aurait peut-être duré encore cinquante ans. On l'a enterré mercredi. Ou plutôt on n'a pas pu l'enterrer. Les croque-morts s'étaient mis en grève pour gêner l'ennemi. »
Le 13 : Avant de quitter Paris, le lieutenant Gerhard Heller [1909-1982], chef du service de la censure allemande, aurait enterré dans le sol de l'esplanade des Invalides le journal qu'il a tenu durant toute l'Occupation: il n'a jamais été retrouvé. Peut-être aussi Heller avait-il fait courir ce bruit pour prévenir toute attaque personnelle.
En juin 1948 Céline écrivait à Charles Deshayes : « Heller à Paris ? hé je l’appelais le Zazou de la NRF. C’est un enculé plein de ressources et de perfidies policières. C’est une âme de chienne perverse - Il ne vaut rien - Sa place est au bordel. Il doit être passé indicateur de la Police française... »
Le 15 : Le ministère de l’Information envoie au secrétaire général à la Justice une liste de personnalités qui doivent être arrêtées en priorité. Il y a là 93 noms : directeurs de journaux, journalistes de la presse écrite et de la radio, et neuf directeurs de maisons d’édition parisiennes. J'ai quelques raisons de croire que Denoël figurait parmi eux.
Le 16 : Dernier numéro de Je suis partout. Le soir même, la plupart de ses journalistes : Pierre-Antoine Cousteau, Lucien Rebatet, Ralph Soupault, Pierre Villette, Jean Hérold-Paquis, Jean Lousteau, quittent Paris dans un camion du P.P.F. Après une halte à Baden-Baden, où ils retrouvent Céline et sa femme, ils gagnent Neustadt puis, pour certains d'entre eux, Sigmaringen.
Le 18 : Début de l’insurrection armée. Denoël, qui a refusé l’hospitalité de Jeanne Loviton pour ne pas la placer dans une situation délicate, se réfugie chez des amis qui lui ont aménagé un logis, rue Favart, « dans l'immense magasin où étaient entreposés les décors de l'Opéra-Comique, chez les Lemesle, dont la fille Noëlle était la répétitrice de piano du Finet », écrit Morys.

Le soir même, il écrit à Jeanne Loviton : « Je suis arrivé dans cette maison le cœur oppressé, navré de ton chagrin et d’en être l’auteur, mais certain d’avoir bien agi pour ta sécurité de demain et ta liberté d’action. C’est cela qui a guidé ma résolution avant tout, crois-le. Où pouvais-je être plus heureux que près de toi ? Où ces heures tristes et déprimantes pouvaient-elles couler plus doucement ?
L’accueil des excellentes gens qui me reçoivent avait été gentil et timide. Ils ignoraient mes sentiments et ne pouvaient m’être d’aucun secours. La soirée s’était traînée, au crépitement de la mitraillade. L’atmosphère était pesante, des grondements ébranlaient la terre, des explosions lointaines, un canon infatigable. Vers onze heures je me suis couché sur un petit divan dur. J’avais chaud. Ma tête travaillait sans répit.
La nuit était opaque et de la couchette où j’étais étendu, je ne distinguais rien. Tout m’était étranger, les bruits, les formes, les odeurs. Une pendule laissait tomber les heures et jusqu’à cinq heures je l’ai entendue sonner. Je pensais à tous les morts de la journée et de la nuit, à tous les morts de cette guerre, à toutes les ruines faites dans l’instant. La maison ne dormait pas non plus. Les planches gémissaient, des portes s’ouvraient doucement. Des éclairs pâles apparaissaient parfois sur le mur.
Je me suis levé à tâtons, le corps moite, la tête lourde. Je suis allé à la fenêtre, le ciel était cotonneux, quelques étoiles brillaient, un peu d’air frais me toucha le visage. J’ai fumé une cigarette, des détonations éclataient encore, çà et là, dans le vague de la nuit. »
Jeanne Loviton déclarera plus tard, aux enquêteurs : « M. Denoël a quitté le domicile conjugal à la Libération, il est allé se réfugier chez des amis. Je ne me rappelle plus le nom de ces derniers, mais je sais toutefois que le monsieur était machiniste à l’Opéra-Comique. Il n’est resté chez ces personnes qu’une quinzaine de jours, il est allé ensuite habiter dans un appartement dont j’étais locataire, 39 boulevard des Capucines. Je possédais cet appartement depuis le 1er avril 1944 ; je l’avais remis en état et l’avais meublé. J’étais en possession d’un bail qui a été enregistré le 3 mai 1944. »

Puisque cet appartement était prêt depuis trois mois, on ne voit pas pourquoi l’éditeur ne s’y est pas rendu directement. Composé de quatre pièces, ce pied-à-terre situé au premier étage de l’immeuble, avait été loué au nom de Mme Loviton pour un loyer annuel de 7 500 francs, plus 15 % des charges.
Selon la concierge de l’immeuble, Denoël y venait « irrégulièrement, tantôt le matin, tantôt l’après-midi. Il y disposait du téléphone, mais n’y recevait pas de courrier, ni même de visites. Il n’y avait amené aucun meuble ni objet. Le ménage était fait par la bonne de Mme Loviton qui venait de temps en temps. Mme Loviton elle-même n’y venait que très rarement ».
Jeanne Loviton expliquera ensuite à la police : « Monsieur Denoël vivait extrêmement retiré, il ne donnait son adresse à personne, sauf à quelques rares amis, lorsqu’il téléphonait c’était sous un faux nom, il avait déposé là une valise contenant ses affaires personnelles et aucun autre objet, à ce que je sache. Il y avait cependant le téléphone dans l’appartement, c’était pour lui un lieu de refuge car tant qu’il n’avait pas échappé à la justice, il ne voulait pas que l’on sache où il habitait. Il ne recevait donc là que ses intimes. »
Elle précisera encore que, quand il téléphonait, il se faisait appeler « Monsieur Marin », « pour harmoniser son nom avec celui de Voilier », écrira l’inspecteur Ducourthial dans son rapport du 15 novembre 1946. Est-ce Jeanne Loviton qui lui a soufflé cette charmante idée ou le policier l’a-t-il déduite du rapprochement de leurs deux pseudonymes ? Denoël a simplement repris celui qu’il utilisait vingt ans plus tôt dans la presse belge.
La version de Morys est sensiblement différente : « Denoël avait loué, au nom de sa maîtresse, par prudence, une garçonnière boulevard des Capucines, juste au-dessus du théâtre qui porte ce nom. Je connais parfaitement l'endroit et le Finet aussi, mais jamais nous n'y avons rencontré ni l'un ni l’autre la dame en question.
Denoël y avait emménagé des meubles de bois clair, ainsi que des archives volumineuses et un nombre important de livres ; ces livres provenaient de la rue de Buenos Ayres, où je les ai vus emballés. J'allais régulièrement l'y voir et, dès qu'il fut revenu à Paris, son fils y allait deux ou trois fois par semaine pour voir son père qui lui donnait des leçons de latin et de grec. Tous les après-midi, à cinq heures, Cécile et Robert se rencontraient, seul à seule, dans un café de l'avenue George V où il avait ses habitudes. »
Morys ne dit pas quand il a vu la garçonnière de Denoël pour la première fois ; est-ce que les meubles de bois clair, les archives et les livres y avaient été déposés entre mai et août 1944, ou bien y sont-ils venus ensuite ? Si plusieurs amis et auteurs ont reçu des courriers de l’éditeur à l’en-tête du 39 boulevard des Capucines, peu de personnes ont pénétré dans cet appartement.
Le 18 septembre 1946, Auguste Picq déclarait à la police : « Il m’était arrivé de rendre visite à M. Denoël 39 boulevard des Capucines, où il possédait un pied-à-terre et recevait ses collaborateurs. »
Interrogé par l’inspecteur Voges, le 1er février 1950, il donnait d'autres précisions : « Je suis allé un certain nombre de fois rendre visite à Mr Denoël, 39 boulevard des Capucines. J’y ai souvent rencontré son fils auquel il corrigeait les devoirs. J’ai remarqué qu’outre les meubles, il y avait des dossiers, notamment dans une armoire vitrée » [la suite est illisible].
Si Denoël y a reçu d’autres collaborateurs, il ne pouvait s’agir que de René Barjavel, mais celui-ci n’en a rien dit aux enquêteurs, et de Guy Tosi, lequel déclare à la police, le 18 octobre 1946 : « Peu de jours avant sa mort, alors que je me trouvais chez M. Denoël, boulevard des Capucines, il m’a dit que la cession des parts était chose faite, et qu’il espérait épouser Mme Loviton dès que son divorce serait prononcé. »
Tosi n’a pas été invité à décrire l’appartement. Sans doute Madeleine Collet, sa fidèle secrétaire, y est-elle venue aussi, mais on ne l’a pas interrogée à ce sujet.
Ce qui est sûr, c’est que Denoël avait entreposé bon
nombre de livres dans sa garçonnière, puisqu’il écrivait,
le 17 juillet 1945, à Jeanne Loviton : « Il faudra sans doute
installer tous ces volumes dans la petite maison du fond quand je quitterai
les Capucines. A moins qu’à ce moment, je m’installe en
bibliothèque personnelle une pièce de la rue Amélie. »
Auguste Picq m’avait écrit, le 30 janvier 1980,
que « les archives personnelles de Robert Denoël ont été transférées
par lui chez Mme Voilier, rue Saint-Jacques, et aussi au pied-à-terre
qu’elle avait boulevard des Capucines. »
Si j’ai rassemblé ces éléments relatifs à l'appartement qu’a occupé Denoël entre septembre 1944 et décembre 1945, c’est que j’ai, comme Armand Rozelaar, la conviction qu’il y avait concentré tous les dossiers qui lui ont permis de poursuivre ses activités éditoriales, tant avec les Editions Denoël, dont il était tenu éloigné, qu’avec les Editions de la Tour, où il passait tous les soirs.
Au cours des semaines qui ont suivi l’insurrection parisienne, il écrit à son amie Champigny, qui s’inquiète à son sujet : « Je n’ai en ce moment ni bureau, ni domicile fixe. Je vis en bohémien, en attendant des événements qui ne peuvent pas être très agréables. Cécile est chez des amis à Paris, le Finet est en son village de Mayenne où pas un coup de fusil n’a été tiré.
Je ne sais pas si demain je pourrai encore exercer mon métier. Il n’est pas tout à fait sûr que je ne sois pas expulsé. Tout cela n’est pas très excitant. Si dans trois ou quatre mois les choses ont pris une tournure plus favorable, je ne demande qu’à rencontrer votre ami. Peut-il attendre ?
Je me découvre en ce moment une quantité d’ennemis fort agressifs. Dans l’ensemble, assez répugnants, les amis ne sont pas au pouvoir ou ceux qui y sont se révèlent comme des planches pourries. Bref ma situation est noire pour plusieurs mois. Je ne peux avoir aucune correspondance. Cécile non plus. N’écrivez pas. »
A ce moment-là, Denoël se fait en effet très
discret, et veut éviter de nouer des correspondances qui pourraient
le compromettre, mais il reste en contact étroit avec la rue Amélie,
car c’est par Guy Tosi qu’il a appris que Champigny voulait l’aider
: elle a fait proposer à Robert de rencontrer Jean Brunel, « intime
d’enfance avec Pascal Copeau, du Comité de Libération ».
Copeau [1908-1982] était membre de la direction du Mouvement de Libération
Nationale (MLN). L’éditeur ne paraît pas avoir donné suite à cette
proposition, à moins que Copeau se soit récusé.
Champigny ne s’adresse pas à Barjavel, « craignant qu’il fût suspect ou surveillé », car elle sait qu’il a figuré sur la première « liste noire » publiée par le C.N.E.
Le 19 : Les parts et l’actif de Wilhelm Andermann dans la Société des Editions Denoël sont mis sous séquestre par l’administration des Domaines.
Le 19 : Arrestation de Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque Nationale et directeur des Documents maçonniques. Son procès aura lieu le 5 décembre 1947.
Le 20 : Arrestation, par un groupe de F.F.I., de Lucien Pemjean [1861-1945], qui est incarcéré à la prison de la Santé puis au camp de Drancy. Son état de santé ne permet pas à un juge d'instruction de l'interroger : il meurt le 10 janvier 1945 à l'hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement.
Le 20 : Cécile Denoël a quitté, elle aussi, son domicile, et loge durant quelques jours dans un hôtel de la rue de Lille, puis, « à la demande de Robert, Cécile et moi venions nous installer dans mon appartement au 5 de la rue Pigalle, dont l'immense balcon donnait sur la rue Blanche et le clocher de l'Église de la Trinité toute proche. J'avais laissé cet appartement à mon père qui nous y accueillit avec joie : il y avait trois chambres et une salle à manger, cela suffisait largement », écrit Morys.

Denoël téléphone à Gustave Bruyneel pour s’assurer que ses « invités » sont bien arrivés rue Pigalle : « Midi, ils arrivent », note Bruyneel dans son journal. Ils y resteront jusqu’au 8 mars 1945.
Le couple Vialar occupe l’appartement des Denoël, rue de Buenos-Ayres, durant leur absence : « afin qu’il ne fût pas occupé, comme Denoël le craignait, par quelque résistant au petit pied », m'écrivait Paul Vialar.
Le 21 : Premier numéro du quotidien Libération, qui s'est installé dans l'imprimerie de Paris-Soir.
Le 22 : Premier numéro du quotidien socialiste Le Populaire, qui a pour directeur Léon Blum, toujours déporté. Alors que la plupart des journaux célèbrent la libération de Paris, L'Humanité se préoccupe de mettre en action les milices patriotiques et de faire arrêter « les traîtres, les lâches et les combinards ».

La veille, devant le comité central réuni au siège du Parti communiste, Jacques Duclos a fixé la stratégie à adopter et a plaidé pour une épuration radicale n'épargnant que les communistes et leurs compagnons de route. Marcel Willard, ministre communiste de la Justice dans le gouvernement provisoire, a reçu du Parti une première liste de 93 noms de directeurs, rédacteurs et administrateurs de journaux à arrêter.
Le 23 : Arrestation de Sacha Guitry. Emprisonné au Cherche-Midi, il sera libéré le 24 octobre.
Le 23 : Arrestation de Paul Chack [1876-1945] dans son appartement du VIIe arrondissement. Condamné à mort, le 18 décembre, par la Cour de justice de la Seine, il sera exécuté au fort de Montrouge le 9 janvier 1945.

Plusieurs journaux annoncent l'exécution, par des patriotes, de Louis Darquier de Pellepoix [1897-1980]. En fait, l'ancien commissaire général aux questions juives s'est enfui en Espagne. Condamné à mort par contumace le 10 décembre 1947, il y finira ses jours le 21 août 1980 : son extradition n'a jamais été demandée par la France.
Le 24 : Lucienne et Edouard Didier, qui se sont réfugiés dans le chalet qu'il possèdent au Grand-Bornand, en Haute-Savoie, sont arrêtés en compagnie d'Henri De Man par des F.F.I. alors qu'ils tentaient de passer en Suisse. Ils seront libérés sur l'intervention d'Emmanuel d'Astier de La Vigerie.
La Belgique réclamera en vain leur extradition. Le 29 novembre 1946 le directeur des Editions de la Toison d'Or est jugé par défaut à Bruxelles : il est condamné à la peine de mort par fusillade. Edouard Didier mourra dans son appartement parisien, 51 rue de Seine, au cours de l'été 1978.
Le 25 : Premier numéro du Parisien libéré, qui s'est installé dans l'imprimerie du Petit Parisien.
Le 25 : France Libre publie un article intitulé « Les éditeurs pro-Allemands » : « De même que la presse, l’édition française sera épurée ; il s’agit d’expulser de toutes les branches de l’activité nationale ceux qui, pendant cinq ans, ont collaboré avec l’ennemi. Parmi les éditeurs pro-Allemands, citons : Grasset, Denoël, Gallimard, Baudinière, Editions de France, Armand Colin, et d’autres maisons de moindre importance ».
Le 26 : Premier numéro de l'hebdomadaire Carrefour, issu de la Résistance, dont le rédacteur en chef est Gérard Boutelleau, le fils de Jacques Chardonne.
Le 26 : Temps présent publie sous le titre « Epuration » l’article suivant : «Nous avons appris, avec satisfaction, que les éditeurs qui avaient collaboré avec l’ennemi auront des comptes à rendre. C’est justice. Il ne faut pas que les mêmes hommes et les mêmes officines puissent propager la pensée anti française et la pensée française tour à tour. Des noms importants ont été cités : MM. Grasset, Gallimard, Denoël, Baudinière. Les sceptiques prétendent que ces grands éditeurs trouveront le moyen de se ‘dédouaner’... Nous n’aimons pas les sceptiques. Mais...»
Le 26 : Le général de Gaulle descend les Champs-Elysées.
Le 29 : Ce Soir publie sous le titre « Lu pour vous » un article mettant en cause certains éditeurs : « Où sont MM. Gallimard, Grasset, Baudinière, Denoël ?... Ils auront bien du mal à s’en tirer. »
Le dénonciateur anonyme s’en prend particulièrement à Bernard Grasset « qui célébrait l’ordre nouveau à Radio-Paris » et à Robert Denoël « qui publiait les livres nazis de M. Céline et " Les Décombres " de Rebatet ».
Le 30 : La Cour de justice de la Seine lance une commission rogatoire qui vise à « rechercher les éditeurs qui par leurs publications ont pu servir les intérêts des occupants ».
Arrestation de René Chateau, directeur de La France socialiste, auteur de A la recherche du temps futur, un ouvrage paru en mai 1944 chez Denoël, et interdit le mois suivant par la Propaganda Abteilung. Détenu par les F.T.P. durant deux semaines à l'Institut Dentaire, il est ensuite incarcéré au camp de Drancy.
Arrestation de Jean Giono à Manosque. Libéré le 31 janvier 1945, il est ensuite assigné à résidence à Marseille durant huit mois avant d'être arrêté à nouveau et conduit à Saint-Vincent-les-Forts.
Inscrit sur les listes noires depuis le 9 septembre 1944, il y resta jusqu'en 1947, régulièrement calomnié dans Les Lettres Françaises par Louis Aragon et Tristan Tzara qui ne lui pardonnaient pas d'avoir dénoncé le stalinisme après 1935.

Gaston Gallimard organise un dîner dans un restaurant de la rue Chabanais, où est convié Pierre Seghers. Il lui propose de diriger Marianne, l’hebdomadaire qu’il compte relancer, et de publier chez lui sa collection « Poètes d’aujourd’hui », dont il serait le directeur, avec un bureau dans sa maison.
Seghers est son obligé : Gaston l’a parrainé en
janvier 1944 quand il a demandé à être admis au syndicat
de l’Edition, il lui a obtenu du papier pour sa revue, et il lui a donné son
autorisation de publier dans sa collection «Poètes d’aujourd’hui» plusieurs
auteurs dont la NRF avait les droits. Malgré cela, Seghers refusera
l’offre de Gallimard, qui sentait tout de même un peu la sujétion.
Le ministère de l’Information établit une liste provisoire d’éditeurs « irréprochables » parmi lesquels : Fasquelle, Emile-Paul, Champion, Delagrave, Garnier, Lemerre, Payot, Firmin-Didot, Perrin.