Robert DenoŽl, éditeur

 

 

Jeanne Loviton

 

En trente ans, mes recherches au sujet de Jeanne Loviton se sont révélées assez décevantes : elles se réduisent à des dates et à des chiffres, ce qui est moins engageant mais peut-être plus fiable que le « Portrait d'une femme romanesque » tracé sur 300 pages par Mme Célia Bertin en 2008, et qui eut les faveurs de la presse.

J'ai pris le parti de proposer les éléments disparates dont je disposais. Ce sont juste des points de repère classés chronologiquement mais, comme je l'ai vérifié avec Robert Denoël, pour qui j'avais jadis procédé de la même manière, ces dates en télescopent d'autres, des faits en recoupent d'autres, certains noms en appellent d'autres. Une toile se tisse, insensiblement, et parfois, une silhouette s'en dégage, floue, bien sûr, mais bien réelle.

La biographie complète de cette femme fascinante reste à écrire car celle de Mme Bertin, qui avait eu le privilège de consulter les archives de sa fille adoptive, Mireille Fellous-Loviton, a laissé tout le monde sur sa faim. J'y ai néanmoins eu recours à plusieurs reprises car, malgré ses non-dits, son livre contient des éléments essentiels, et un « Curriculum vitæ » rédigé en 1969 par Jean Voilier  qu'il convient d'utiliser avec prudence mais qu'on ne peut ignorer.

La publication de Corona & Coronilla par Bernard de Fallois offre un choix de poèmes incomparables dédiés à Jeanne par Paul Valéry mais n'est d'aucune aide pour la biographie de son égérie. Le petit livre de François-Bernard Michel, Prenez garde à l'amour, est anecdotique.

L'ouvrage magistral consacré à Paul Valéry par Michel Jarrety est le plus fiable pour la période 1937-1945, ainsi que le volume, longtemps différé, des Lettres à Jean Voilier publié en 2014.

Celui de Carlton Lake : Chers papiers. Mémoires d'un archéologue littéraire, contient d'intéressantes anecdotes sur les tractations commerciales entre Jeanne Loviton et l'archiviste américain en vue de la vente des autographes et manuscrits de Paul Valéry. Le catalogue de la vente « Paul Valéry secret » à Monaco, le 2 octobre 1982, rend quelques bons services.

C'est surtout dans la presse et dans les archives publiques que j'ai cherché, et parfois trouvé, Jeanne Loviton et Jean Voilier.

J'ai aussi utilisé les archives de Pierre Frondaie léguées en 2002 par sa veuve à la ville d'Arcachon, et mises à ma disposition en 2008 par un service d'archives comme il en existe peu en France. Louise Staman et moi, y avons reçu un accueil que nous ne sommes pas près d'oublier, grâce à l'ancien maire, le docteur Robert Fleury, décédé depuis.

Robert Fleury a publié en 2007, dans le Bulletin de la Société historique et archéologique d'Arcachon et du pays de Buch, une remarquable « Biographie sommaire de Pierre Frondaie (1884-1914) » (qui devrait être poursuivie par Mme Anne Guillot de Suduiraut), à laquelle j'ai eu recours à plusieurs reprises.

 

1903

 

Jeanne Louise Anne Elisabeth Pouchard est née, de père « non dénommé », un mercredi 1er avril 1903, à une heure et demie du soir, au domicile de sa mère, Louise Juliette Pouchard, une « artiste » de 26 ans qui habitait 15 rue Juliette Lamber, dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Acte de naissance de Jeanne Loviton,  1er avril 1903

Cette naissance a été déclarée le 3 avril à la mairie du XVIIe par son grand-père maternel, Louis Pouchard, 49 ans, orfèvre 8 rue Chapon, dans le IIIe arrondissement, qui a assisté à l’accouchement de sa fille ce qui, à cette époque, était assez inhabituel. Les deux témoins qui ont signé le document - l'un rentier, l'autre domestique - sont sans doute des anonymes.

La mère de Jeanne, Juliette Pouchard, était née le 3 septembre 1876 à 22 heures au n° 67 de la rue de Bretagne (IIIe arrondissement), chez Isabelle Blanc, une sage-femme qui se chargea de déclarer l'enfant à la mairie, deux jours plus tard. Juliette, née de père « non dénommé », était la fille naturelle de Jeanne Sophie Jotras, brunisseuse, 19 ans, domiciliée place de la Corderie 8, dans le quartier du Marais (IIIe arrondissement).

Acte de naissance de Juliette Pouchard,  3 septembre 1876

Sophie Jotras était donc une fille-mère dans le dénuement puisqu'il ne s'est trouvé aucun parent pour déclarer la naissance de Juliette à la mairie du IIIe. Née le 25 septembre 1856 à Auxerre, Sophie était la fille de Baptiste Jotras (décédé à Paris le 20 janvier 1870) et d'Elisabeth Dantin, domestique, alors domiciliée 11, rue Bergère, dans le IXe arrondissement. Elle était « brunisseuse », c’est-à-dire une ouvrière qui polit les métaux précieux pour les patiner.

Le 21 février 1879 la mairie du IIIe arrondissement enregistra un acte du 13 février par lequel Sophie Jotras reconnut sa fille. Le 20 mai, celle du XIe arrondissement enregistra un acte daté du 3 mars par lequel Louis Désiré Pouchard la reconnaissait à son tour.

  

Actes de reconnaissance de Juliette Pouchard par Sophie Jotras et Louis Pouchard, les 13 février et 3 mars 1879

L'orfèvre Pouchard fit ensuite beaucoup plus : le 24 janvier 1880 il épousa - sans contrat de mariage - Sophie Jotras à la mairie du XIXe arrondissement et, à cette occasion, les époux Pouchard-Jotras déclarèrent « reconnaître et vouloir légitimer Juliette, née à Paris le 3 septembre 1876 et enregistrée le surlendemain en la 3e mairie ». Juliette Jotras, la mère de Jeanne Loviton, est donc devenue Pouchard le 24 janvier 1880, quatre ans après sa naissance.

Acte de légitimation de Juliette Pouchard par ses parents,  24 janvier 1880

 

La régularisation de leur situation ne datait pas de ce jour-là puisque Louis Pouchard et Sophie Jotras étaient, au moment de leur mariage, l'un et l'autre domiciliés 10 rue Pradier, dans le XIXe arrondissement. Cet acte de mariage indique que Louis Pouchard, « argentier », était né le 18 décembre 1853, dans le VIIe arrondissement, et qu'il était le fils de Georges Pouchard (décédé le 4 mai 1867) et de Louise Gastin. Le terme « argentier », tombé en désuétude, désignait au XIXe siècle le métier d'orfèvre.

*

Le 10 mai a lieu, en l'église Saint-Martin-des-Champs, le baptême de Jeanne Pouchard. Pourquoi dans une église du Xe arrondissement, alors que sa mère était, un mois plus tôt, domiciliée dans le XVIIe, où elle a officiellement reconnu sa fille, le 30 avril ?

Mme Bertin se pose la même question et publie une photo de Juliette Pouchard en compagnie de Jeanne, habillée d'une robe qui pourrait être celle de son baptême. Un baptême qu'il n'était sans doute pas opportun de célébrer dans une église de son quartier, où elle était connue sous le pseudonyme de Denise Fleury.

Le choix de ce nom est curieux car, en 1907, il est celui d'une courtisane dans « Le Ruisseau », une pièce de Pierre Wolff [1865-1944], qui obtient un beau succès au Théâtre du Vaudeville avec, dans le rôle de l'héroïne, Yvonne de Bray. C'est l'histoire d'une jeune fille de bonne famille entraînée jusqu'au « ruisseau » par la misère et la faim, qui se livre à la prostitution, et qui est sauvée par un peintre riche et célèbre. « Le Ruisseau », qu'on jouera encore en 1934, fut adapté à l'écran en mai 1921.

Cependant la « première » de cette pièce eut lieu au Vaudeville le 21 mars 1907, et l'on trouve le nom de Denise Fleury dans la presse bien avant cette date :

     

Le Figaro,  10 et 17 mai 1905

Il y avait donc bien à Paris une actrice de théâtre portant ce nom, que Pierre Wolff a utilisé ensuite pour sa pièce.

Elie de Bassan, l'auteur de « La Terreur du Sébasto », et André de Lorde, celui de « L'Obsession », faisaient jouer la plupart de leurs pièces au Théâtre du Grand-Guignol, rue Chaptal (IXe). Créé le 13 avril 1897 ce théâtre proposait le plus souvent des spectacles assez effarants, remplis de scènes sanguinolentes, de viols et de crimes.

André de Latour, comte de Lorde, était né le 11 juillet 1869 dans une famille noble toulousaine. Bibliothécaire le jour à la Bibliothèque de l'Arsenal, il se transformait le soir en auteur infernal. « L'Obsession », drame écrit avec Alfred Binet, est dans cette veine. Ce drame de la folie est sensé terroriser le spectateur et y arrive fort bien en montrant un homme étranglant son petit garçon endormi. L'auteur, mort à Antibes le 6 septembre 1942, a écrit plus de deux cents pièces, la plupart angoissantes ou morbides. Le plus souvent, les acteurs qui y jouaient étaient des « sans grades ».

D'autre part le nom de Fleury est assez répandu dans le monde du spectacle. Le 7 août 1904 Touche-à-tout, une revue hebdomadaire parisienne, mentionne parmi les prix du Conservatoire, un accessit en comédie décerné à « Mlle Fleury, tendre jeune première ». Le 5 mars 1907 Le Figaro rend compte de « L'Escalier de service », une pièce de Sacha Guitry et Alfred Athis où, « dans un rôle épisodique de soubrette avisée, Mlle Fleury se montre comédienne experte, légère et malicieuse ». Ce n'est pas celle que nous cherchons car le même Figaro l'a présentée en 1902 : « Mlle Fleury, 19 ans, 11 mois ». On peut se demander si c'est bien dans ce milieu qu'il faut chercher « l'actrice » Denise Fleury...

1907

Au mois de juillet Denise Fleury fait la connaissance de Ferdinand Loviton, docteur en droit et éditeur, avec qui elle se liera durant six ans, avant de l'épouser.

Acte de naissance de Ferdinand Loviton, le 22 septembre 1876 à Arras

Né le 22 septembre 1876 à Arras, rue du Saumon n° 9, Ferdinand Alphonse Louis Loviton est le fils de Louis, 42 ans, habitant Lille, et de Louise Marie Georges, 32 ans. L'enfant avait été déclaré le jour même de sa naissance à la mairie d'Arras par son père, accompagné de son oncle Louis Dhinnin, opticien, et de son grand-oncle Auguste Debuire, tailleur, tous deux habitant la ville.

Louis Loviton, son père, était né le 27 avril 1834 à Charmois, de Joseph Loviton, cultivateur, et de Marie Rassinier. A dix-neuf ans il s'engagea à l'armée mais on s'aperçut alors que, par la négligence d'un fonctionnaire, il n'avait pas été inscrit au moment de sa naissance dans les registres de l'état-civil. C'est par un acte de notoriété passé le 17 avril 1853 devant la justice de paix du canton de Belford que Louis Loviton devint officiellement le fils de son père, et cela ne se fit pas sans mal car Joseph Loviton était déjà veuf et il dut faire appel à sept témoins, tous cultivateurs aux environs de Charmois et plus ou moins apparentés, pour attester de l'existence du couple et de sa progéniture, vingt ans plus tôt. Heureusement l'acte de baptême figurait à sa place dans le registre de l'église de Froidefontaine, paroisse dont dépend Charmois, et les tracasseries administratives s'arrêtèrent là.

Le 22 avril 1853 Louis Loviton fut versé au 90e de Ligne puis au 3e Escadron du Train des Equipages militaires. Nommé brigadier en 1864, maréchal des logis en 1865, sous-lieutenant en 1870, lieutenant en 1873, il termina sa carrière en 1876, avec le grade de capitaine. Il avait participé à plusieurs campagnes : celles d'Afrique [1856-1859 et 1870] où il fut blessé d'une balle à la jambe ; celle d'Italie en 1859, où il reçut un coup de baïonnette au bras au cours de la bataille de Magenta, qui lui valut la médaille militaire. Il combattit aussi les Prussiens en 1871.

Le 7 décembre 1875 il avait épousé Louise Marie Georges [12 janvier 1844 - 7 décembre 1923]. Il fut fait Chevalier de la Légion d'honneur le 6 février 1877, et mourut le 4 juillet 1886 chez lui, 10 rue Neuve à Versailles. Louis Loviton fut enterré, et sa femme après lui, au cimetière Notre-Dame à Versailles, celui-là même où reposent Ferdinand, Denise et Jeanne Loviton.

L'affaire de la régularisation tardive de Louis Loviton était bien une erreur administrative et non, comme chez les Pouchard, d'une reconnaissance de paternité différée, puisque Joseph Loviton avait eu un autre enfant avec Marie Rassinier : le 30 mars 1824 était né Jacques Loviton, dûment enregistré à Charmois le jour de sa naissance. Ce frère aîné embrassa lui aussi la carrière militaire. Il était capitaine au 7e Régiment de Dragons de l'Armée du Rhin lorsqu'il reçut le titre de Chevalier de la Légion d'honneur, le 3 octobre 1871. Jacques Loviton est mort le 21 septembre 1873.

Est-ce que Loviton est un patronyme juif ? Certains dictionnaires généalogiques le disent, d'autres non. Ferdinand Loviton a reçu et transmis une éducation chrétienne à sa fille qui, soixante ans plus tard, parlait encore de sa « vieille famille chrétienne », sans préciser laquelle.  Elle ne fut jamais, à ma connaissance, inquiétée à ce sujet durant l'Occupation.

1913

 

Le 24 juillet : mariage de Juliette Pouchard et de Ferdinand Loviton à la mairie du VIe arrondissement, qui légitimise la petite fille : Jeanne Pouchard devient Loviton ce jour-là, à l'âge de dix ans.

La cérémonie religieuse a lieu quatre jours plus tard en l'église Notre-Dame-des-Champs, qui est la paroisse de la mariée depuis 1909 : 117, rue Notre-Dame-des-Champs, à Montparnasse.

Octobre : Jeanne est élève de 6e au Lycée Fénelon, rue Saint-André-des-Arts (VIe), où elle restera trois ans. Cet établissement pour jeunes filles de la bourgeoisie, où la jeune Nathalie Sarraute, qui s'appelle encore Natacha Tcherniak, était inscrite à la même époque, ne comporte pas d’internat : Jeanne rentrait tous les soirs dans sa famille.

1914

Le 14 mai : Première communion de Jeanne en l’église Saint-Séverin (Ve).

Août : déclaration de guerre. Ferdinand Loviton est réformé pour cause de « troubles de vision ».

1915

La famille Loviton s'installe 9 rue du Val-de-Grâce (Ve).

1917

Jeanne quitte Fénelon pour le collège privé Notre-Dame-de-Sion, 61 rue Notre-Dame-des-Champs (VIe). Cet établissement dirigé par des religieuses offrait aux jeunes filles la totalité du cursus scolaire, de la maternelle à la terminale. Jeanne Loviton y fera ses études secondaires et y passera son baccalauréat.

1918

Septembre : Jeanne passe des vacances à Roscoff avec ses parents. Rencontre son premier petit ami.

1921

Jeanne prend une inscription à la faculté de Droit. Quatre années d’études qu’elle mène avec succès, tout en apprenant le métier de modiste (c’est la volonté de sa mère) et en aidant son père à corriger les épreuves des ouvrages de droit qu’il édite aux « Cours de droit », place de la Sorbonne.

1924

Le 26 juillet : Jeanne obtient son certificat d’aptitude au grade de licenciée en droit.

1925

Le 20 février, Jeanne obtient sa licence en droit.

Au palais de Justice elle est cornaquée par l’avocat Georges Seguy, un ancien collaborateur de son père qui a déjà un pied dans la fonction publique puisqu'il est, depuis le début de l'année, attaché au cabinet du ministre de la Guerre, Paul Painlevé. En octobre 1934 il est chargé du service parlementaire au cabinet du ministre des Colonies, Louis Rollin. Ce brillant confrère qui, toute sa vie, fera la cour à Jeanne, lui rendra plus tard le service de détenir quelques parts dans la Société des Editions Denoël.

Elle y rencontre le futur bâtonnier Claude-Henri Léouzon Le Duc [1860-1932], qui la reçoit chez lui, rue Bonaparte. Sa femme tient un salon où, une fois par semaine, elle reçoit nombre de personnalités dont Paul Valéry, qui connaît les Léouzon depuis 1903, et Maurice Garçon, qui habite non loin de là, rue de l'Eperon.

 

    

Claude Léouzon Le Duc                               Etienne de Nalèche

Au mois d'août, Jeanne est invitée par les Léouzon le Duc à passer quelques semaines de vacances dans leur château de Chazeron, en Auvergne. C'est là qu'elle rencontre Pierre Frondaie, que Me Léouzon a défendu avec succès en 1922 dans une affaire de titre usurpé, et qui est devenu un ami.

A partir de septembre, elle collabore au Journal des débats, un vénérable quotidien conservateur datant de 1789 et dont le directeur est, depuis 1895, Etienne de Nalèche [1865-1947], qui eut, en 1888, la bonne fortune d'épouser Julia Mesnard de Jannel de Vauréal, la fille de Marie-Angèle Collas dont la famille était, depuis deux ans, l'actionnaire majoritaire du journal.

Il est possible qu'elle y ait été introduite par le comte Xavier de Hauteclocque [1897-1935], qui y publie des articles littéraires et politiques depuis 1923, et avec qui elle a eu une aventure sentimentale, ou par le comte Fernand de Brinon [1885-1947], neveu du directeur et rédacteur en chef, qui restera son ami jusqu'à la Libération.

Journal des débats politiques et littéraires,  18 septembre 1925 [1er article]    Journal des débats politiques et littéraires,  21 septembre 1925 [2ème article]    Journal des débats politiques et littéraires,  25 septembre 1925 [3ème article]    Journal des débats politiques et littéraires,  29 novembre 1925    Journal des débats politiques et littéraires,  23 avril 1926

 

Son premier texte, « L'Evolution intellectuelle de la jeune fille », publié en trois parties dans les numéros des 18, 21 et 25 septembre, est une réflexion sur le rôle de la jeune fille dans la société depuis le début du siècle. Celui qu'elle consacre à la première avocate française, Jeanne Chauvin, le 29 novembre, est de la même veine personnelle.

Son article du 23 avril 1926 (le dernier dans ce journal), « Une belle œuvre sociale », est consacré au sanatorium universitaire de Leysin. Jeanne a-t-elle séjourné dans cet établissement créé en 1922 par le docteur Louis Vauthier et réservé aux étudiants tuberculeux ? Elle aurait alors inauguré une longue série de séjours réparateurs dans des centres de cures. Son témoignage est peut-être de seconde main car son ami Claude Aveline, qui y fut soigné, lui a consacré, plus tard, un discours documenté.

Journal des débats politiques et littéraires,  4 octobre 1925  [1er article]     Journal des débats politiques et littéraires,  9 octobre 1925  [2ème article]     Journal des débats politiques et littéraires,  11 octobre 1925  [3ème article]     Journal des débats politiques et littéraires,  13 octobre 1925  [4ème article]

L'enquête qu'elle publie en octobre, en quatre longs articles, est un travail de commande dont on a peine à croire qu'une jeune femme de cet âge ait pu s'y atteler. Interrogeant avec une aisance apparente des ministres et députés représentants du parti radical-socialiste, sur le point de se réunir en congrès à Nice, Jeanne fait la preuve qu'elle s'adapte sans difficultés à toutes les situations.

Le 21 décembre Jeanne a rédigé un article d'une tout autre inspiration : « L'Esprit féminin et l'esprit fasciste », paru dans Le Nouveau Siècle, quotidien fasciste né d'une scission avec L'Action Française et dirigé par Georges Valois [1878-1945]. Je n'ai pu me le procurer mais on en aura une assez bonne idée en parcourant la réplique qu'il s'est attirée de la part d'une militante communiste, Marie-Thérèse Gourdeaux [1882-1960], dans L'Humanité du 27 décembre.

L'Humanité,  27 décembre 1925

 

1926

Jeanne Loviton, qui obtient sa carte d’avocate stagiaire le 14 avril, est devenue, dès le mois de février, la secrétaire particulière de Maurice Garçon. Né à Lille en 1889, fils de juriste, avocat au barreau parisien depuis 1911, franc-maçon, grand bibliophile, Maurice Garçon publie depuis plusieurs années des ouvrages curieux sur les sciences occultes. Il a plaidé avec succès dans plusieurs affaires retentissantes et son cabinet occupe à temps plein deux collaborateurs dont Jacques Mourier, un avocat à la cour d'appel dont on retrouvera le nom dans l'affaire Denoël.            

                                                                                                                              Journal des débats,  23 février 1926

Sur cette photo de presse on aperçoit, assise à la droite de Maurice Garçon, Jeanne Loviton. Son voisin est l'avocat Jacques Mourier, qui plaide aussi dans l'affaire Jollot-Cady, à Melun, le 22 février 1926.

Combien de temps Jeanne est-elle restée au service de Maurice Garçon ? Un an à peine, jusqu'à son mariage avec Pierre Frondaie, ce qui lui valut une grosse colère de son employeur, fâché de perdre une collaboratrice et une maîtresse.

 

1927

Pierre Frondaie

Albert René Fraudet, fils de Léon, 43 ans, marchand de meubles au 99 boulevard Haussmann [IXe], et de Marie Louise Meunier, 32 ans, « marchande tapissière », est né le 25 avril 1884 au domicile de ses parents, 3 rue Lavoisier, dans le VIIIe arrondissement de Paris.

Dans les « Mémoires » qu'il entreprit de publier dans L'Ordre de Paris à partir de novembre 1947, Frondaie avoue avoir mené « des études sans suite, interrompues par mes saccades et que n'attesta aucun diplôme : je n'ai que mon permis de conduire », ce que lui reprochait, vers 1915, Claude Léouzon Le Duc, « un de mes meilleurs amis ».

Si ce texte n'est pas plus explicite, une notice autobiographique qu'il avait esquissée en 1944 nous apprend ce que furent ces études : « Fit successivement ses études à l'école communale de la rue de la Bienfaisance [VIIIe], puis au Lycée Condorcet [rue du Havre, IXe], puis au Lycée Carnot [boulevard Malesherbes, XVIIe], avec une interruption d'une année où il fut inscrit à l'Ecole du Commerce, contre son gré. Esprit indépendant, il finit ses études à l'Institution Springer [rue de la Tour d'Auvergne, IXe] (où il fut le condisciple de Georges Mandel). Il refusa de se présenter à des examens après avoir été reçu à la première partie du bachot. »

En 1901, sans diplôme mais amoureux du théâtre, il fait le projet d'entrer au Conservatoire, fréquente la Comédie Française. Cette même année, sa mère meurt subitement à leur domicile de Rueil.

En 1902 il fait la connaissance de la fille d'un lapidaire de la rue de Richelieu à laquelle il est bientôt fiancé : « Afin de pouvoir l'épouser plus tôt, le jeune homme s'engagea au 16e Régiment d'Artillerie, à Rueil. Mais Agathe Garreaud mourut d'une appendicite foudroyante à la fin de 1904. René Fraudet, engagé au printemps de 1903, resta sous les drapeaux jusqu'en 1906. Il refusa tout grade et, dans ses loisirs, il écrivit des pièces de théâtre en vers ».

Après son service militaire, Frondaie quitte la maison familiale de Rueil et s'installe, seul, au 20 de la rue Jacob, dans le VIe arrondissement. Il fréquente assidûment les théâtres parisiens et y propose ses premières pièces, tout en publiant, sous son patronyme, un premier recueil de poèmes (1907), puis un roman (1908).

       

A partir de 1909 il prend le pseudonyme de Pierre Frondaie, qui apparaît au bas des contes qu'il publie dans Le Matin et sur la couverture de La Femme et le pantin, un roman de Pierre Louys qu'il a adapté pour la scène et qui a été joué avec succès au Théâtre Antoine, le 8 décembre 1910. Le 24 novembre 1910 il a fait jouer Montmartre, une pièce dans laquelle débute Valentine Tessier.

C'est à cette époque qu'il a « une liaison passionnée avec l'actrice Andrée Mégard, alors l'une des vedettes les plus en vogue de Paris ». Marie Chamonal dite Andrée Mégard [1869-1952] n'est pas seulement une actrice en vue, elle est aussi, depuis deux ans, la femme de Firmin Gémier [1869-1933], le directeur du Théâtre Antoine, boulevard de Strasbourg : mieux vaut que cette liaison tourne court si le jeune Frondaie veut poursuivre une carrière au théâtre.

Le succès se confirme avec des adaptations de romans de Claude Farrère (L'Homme qui assassina, 1913), de Pierre Louys (Aphrodite, 1914), de Maurice Barrès (Colette Baudoche, 1915), et d'Anatole France (Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1916).

Dans plusieurs de ces pièces il a imposé une jeune actrice rencontrée en 1907 qui porte sur scène le pseudonyme de « Michelle » : « il connut Léonie Gillier, alors mineure, et vécut avec elle jusqu'en décembre 1914, date à laquelle il l'épousa (mairie du 8e arrt et église Saint-Augustin) ». Le père de Frondaie est mort ce mois-là.

    

                                                                                                                 La Rampe,  mai 1929

La raison de ce mariage, le 15 décembre 1914, est assez inattendue : « Ce mariage lui sembla indispensable, encore que jusque là il n'y ait point songé, parce qu'il pouvait être tué, ayant été rappelé sous les drapeaux (Il avait été réformé en 1912 au moment d'une période d'instruction militaire et venait d'être versé dans le service auxiliaire). Sa santé semblait alors gravement altérée. Mais naturellement vigoureux, il devait progressivement guérir. »

  La Rampe,  23 novembre 1916

Celle de « Michelle », au contraire, se dégrada : « Déjà atteinte par la maladie qui devait l'emporter, à Pau, en 1929, elle s'évanouit en scène le soir de la première [celle de La Maison cernée, le 11 décembre 1919, au Théâtre Sarah-Bernhardt]. On la crut morte. Trois jours encore elle joua, admirablement, le rôle, puis renonça définitivement au théâtre. Elle divorça bientôt et épousa le capitaine Paul Bléry (aviateur). »

D'autres raisons ont poussé Léonie Gillier à divorcer en juin 1922, avant d'épouser Bléry à Arcachon, la même année : Frondaie « avait eu, de son côté, quelques liaisons retentissantes » avec des actrices ou des danseuses de renom, comme Liane de Pougy [1869-1950], ancienne courtisane et future princesse Ghika.

Michelle Gillier ne quitta pas le théâtre aussi rapidement que l'écrit Frondaie et la presse s'indigna qu'elle use du nom de son ex-mari pour obtenir des rôles. Frondaie est gentilhomme et il publie dans Le Figaro, une mise au point, dès le 28 mai 1922 :

Le Figaro,  28 mai 1922   Le Matin,  14 mars 1914  La Presse,  14 mars 1914  L'Ouest-Eclair (Caen),  15 mars 1914

Ce n'était pas la première fois qu'il prenait fait et cause pour cette femme qu'il avait trompée et dont il allait divorcer. En 1914, Michelle était intervenue dans une dispute qui opposait l'écrivain à Cora Laparserie, actrice et co-directrice du Théâtre de la Renaissance, au cours d'une répétition d'Aphrodite. Son mari avait sommé Frondaie d'assumer les paroles de sa femme, et il ne s'était pas dérobé. Un duel eut lieu peu après : Frondaie fut légèrement blessé au bras. Prenait-il de vrais risques ? L'Ouest-Eclair ironise : « Il y avait beaucoup de monde : des photographes, des journalistes, des académiciens et des petites femmes ». Et une caméra était là pour immortaliser l'événement...

L'animosité entre Laparserie et Frondaie venait d'ailleurs. La comédienne lui avait offert une photo agrémentée de cette dédicace peu amène : « A Pierre Frondaie, qui pourrait tenir un fusil ». C'était une attaque désobligeante car l'écrivain avait voulu s'engager et il avait été réformé à deux reprises, le 13 septembre 1912 et le 29 octobre 1914, pour une hypertrophie coronarienne (dont il devait d'ailleurs mourir en 1948). Il avait répliqué en offrant une photo de lui portant cet envoi canaille : « A Cora Laparserie, qui pourrait tenir un canon ! »

Cette année-là il avait rencontré Madeleine Charnaux, « remarquablement belle et douée d'un talent déjà puissant de sculpteur (élève de Bourdelle). » Fille de médecin, Madeleine était née à Vichy le 18 janvier 1902 et elle avait exposé ses sculptures bien avant d'épouser Frondaie. Il est probable que c'est à cause d'elle que Michelle Gillier demanda le divorce.

 

Le mariage de Pierre Frondaie avec Madeleine Charnaux fut célébré le 22 septembre 1922 à Paris, soit quatre mois moins un jour - le délai légal - après son divorce avec « Michelle » Gillier. « Les nouveaux époux voyagèrent », écrit Frondaie, qui ajoute : « C'est à cette époque qu'il commença d'écrire des romans. »

« Les Sablines » au cours des années 1920

C'est aussi à cette époque que Frondaie loua à l'année à Arcachon « Les Sablines », une villa bâtie en 1890 qui avait appartenu à la sœur d'Elisée Reclus, résidence secondaire qu'il conserva jusqu'en 1945, et où il écrivit en partie le roman qui allait le consacrer mondialement : L'Homme à l'Hispano. L'écrivain prenait déjà des vacances à Arcachon en 1912 et il aimait ce paysage dont il écrivait, en 1925, dans L'Illustration : « J'ai vu bien des pays. Je n'en connais pas qui soit moins barbares que celui-ci, et, cependant, il est sauvage ».

L'Homme à l'Hispano parut, entre le 7 mars et le 11 avril 1925 dans cinq fascicules de La Petite Illustration avant d'être édité, en mai, chez Emile-Paul.

  

On a du mal à apprécier aujourd'hui ce que fut la carrière extraordinaire de ce roman mondain, salué par une presse unanime, même celle de l'abbé Bethléem qui, dans sa Revue des Lectures, pouvait briser la carrière d'un livre auprès de ses lecteurs catholiques par ses classifications redoutables : le livre figura dès juin 1925 parmi les « romans dont les personnes suffisamment averties peuvent se permettre la lecture » et non dans celle, funeste, des « romans mauvais, dangereux ou inutiles pour la majorité des lecteurs ».

Ecrit dans un style flamboyant, L'Homme à l'Hispano, dont l'action se passe à Biarritz, n'est ni scabreux, ni immoral ; son héros, qui doit bien quelques traits à l'auteur, est désintéressé et il termine sa vie en gentilhomme.

Dans Les Annales politiques et littéraires du 14 juin 1925, Georges de Pawlowski écrit : « Par sa forme poétique, capable de séduire les plus exigeants, par la minutie et l'exactitude de ses descriptions, ce livre est de grande classe. On le lit avec le plus grand plaisir, on le dévore de la première à la dernière page. »

Le succès est au rendez-vous : trois ans après sa sortie de presse, Emile-Paul annonce 200 000 exemplaires tirés, ce qui, chez lui, place L'Homme à l'Hispano juste derrière Le Grand Meaulnes. Frondaie est un homme d'affaires avisé et il semble qu'il ait négocié très tôt avec son éditeur les droits de son roman à succès contre des parts dans sa société.

Le roman est traduit en Allemagne en 1926, en Russie en 1929. Emile-Paul cède les droits de réédition à d'autres éditeurs pour des collections populaires, comme les Editions de France en 1931 (« Le Livre d'aujourd'hui ») et, surtout, il les négocie avec des producteurs de cinéma.

Julien Duvivier a été le premier à en racheter les droits. Son film, muet, a été tourné en extérieurs à Paris, Bayonne et Biarritz, et il est projeté dans les salles françaises à partir du 13 décembre 1926. En avril 1933 Jean Epstein en a réalisé une nouvelle adaptation sonore avec Marie Bell : c'est celle qui laissera le meilleur souvenir.

Frondaie profite du succès de l'œuvre pour en proposer une adaptation théâtrale en janvier 1928, ce qui donne tardivement de l'urticaire à l'abbé Bethléem, qui doit regretter de ne pas avoir « exécuté » le livre à sa parution : il révèle que L'Homme à l'Hispano est l'adaptation romanesque d'une pièce peu réussie datant de 1924, que Frondaie ressert au public sous un nouveau titre.

Revue des Lectures,  15 mars 1928     Le Ménestrel,  28 mars 1924

Il est vrai que la trame de La Marche au destin est bien celle de L'Homme à l'Hispano, mais qui a jamais regretté que Voyage au bout de la nuit ait été d'abord une pièce de théâtre ? Entre L'Eglise et le roman, il y a un style qui transforme un beau sujet en chef-d'œuvre. C'est aussi le cas pour le roman de Frondaie. Cette charge resta donc sans conséquence.

Est-ce que Pierre Frondaie possède déjà une Hispano-Suiza avant 1925 ? Cette voiture de grand luxe, dont le nom fait référence aux origines hispano-suisses de la marque, alliait l'élégance de sa carrosserie à la puissance de son moteur, et était proposée en 1925 par la société qui la fabriquait près de Paris à 175.000 francs, soit quelque 140 000 euros actuels.

Apparemment, non. Frondaie est un « flambeur » qui dépense plus qu'il gagne mais cette voiture de rêve, dont le nom n'est jamais cité, n'apparaît dans la presse qu'en décembre 1925, c'est-à-dire après qu'il ait acquis sa villa à Arcachon. Et l'écrivain n'est pas très bon conducteur.

L'Avenir d'Arcachon,  1er novembre 1925   L'Avenir d'Arcachon,  6 décembre 1925   Lecture pour tous,  juillet 1935 

Malgré - ou à cause de - ce succès, le ménage Frondaie-Charnaux se défait rapidement : « Commencée en idylle, l'union ne dure pourtant que trois ans », écrit-il. Dès novembre 1926, en effet, la presse annonce la séparation du couple et, comme Michelle Gillier, quatre ans plus tôt, c'est l'épouse qui demande le divorce.

Frondaie s'y refuse et consulte son avocat, Claude Léouzon Le Duc. C'est à cette occasion qu'il renoue avec Jeanne Loviton, chargée par l'avocat de le persuader de ne pas s'opposer inutilement à un divorce perdu d'avance, lequel divorce sera prononcé le 17 janvier 1927.

On peut, si l'on veut, accepter la version lovitonnienne de l'idylle qui se noue ensuite entre Frondaie et Jeanne : le fait est qu'ils se marient le 24 mai à Saint-Raphaël, après y avoir passé un contrat de mariage, le 17.

Les personnes qui figurent sur la photo de leur mariage méritent d'être citées. Les témoins de Jeanne Loviton étaient Maurice Garçon et René La Bruyère [1875-1951], administrateur de la Compagnie des Messageries maritimes et auteur de romans maritimes ; ceux de Pierre Frondaie, le comte Jacques d'Aiguillon et Jacques Richepin, le mari de l'actrice de théâtre Cora Laparserie, avec qui Frondaie avait croisé le fer en mars 1914. Derrière Jeanne se trouve son père, Ferdinand Loviton, mais on ignore qui est la demoiselle qui pose à ses côtés.

Célie Bertin relève que la plupart étaient décorés de la Légion d'Honneur, comme le marié qui, lui, « n'était encore que chevalier ». Frondaie est chevalier de la Légion d’Honneur depuis septembre 1920 (en même temps que Proust), et sera promu officier en août 1929, grâce à l'intervention du ministre Germain-Martin, un ami de Ferdinand Loviton.

L'Avenir d'Arcachon,  7 novembre 1926   L'Avenir d'Arcachon,  29 mai 1927   Le Phare d'Arcachon,  10 juillet 1927   Le Phare d'Arcachon,  10 juillet 1927   La Femme de France,  28 août 1927

Est-ce à cause de son récent divorce que Frondaie impose la discrétion à propos de son nouveau couple ? A une journaliste de la presse féminine parisienne qui lui rend visite au cours de l'été, il présente Jeanne comme sa fiancée. C'est dans la presse d'Arcachon qu'on trouve le plus d'informations à propos du troisième mariage de Frondaie qui, aux yeux de ses habitants, n'est pas le plus attendu. Jamais l'avocate n'y remplacera « l'exquise créature » ni « l'idéale jeune femme » dont la ville a gardé « une vision de grâce et de beauté ».

A Paris non plus l'événement n'a pas été accueilli sans réserve, si l'on en croit les confidences de l'écrivain à Frédéric Lefèvre au cours de son émission « Une heure avec... » :

Les Nouvelles Littéraires,  29 juin 1935

Ce mariage a encore irrité quelques unes de ses amies, avec lesquelles Jeanne paraît avoir noué des liens intimes. L'une d'elle, qui signe Alyette, lui écrit le 13 mai à propos de « Zizi », qui habite près de Perpignan et que Jeanne lui aurait préférée : « Pour moi, ceci suffit pour briser à tout jamais, toute confiance et amitié ».

C'est Frondaie qui prend, le 16 mai, la défense de sa femme ; il est persuadé que les deux amies sont victimes d'une machination : « Jeanne n'a rien compris à votre lettre. J'ai aujourd'hui l'habitude de lire sur son beau visage loyal. J'y ai lu, après votre réponse, la stupeur et l'indignation attristée. Il est donc certain qu'elle est une irréprochable amie. Elle juge que vous ne l'êtes plus puisque vous avez douté d'elle. [...] Depuis huit mois déjà, j'ai entendu votre amie me parler de vous. Elle ne me ment jamais. L'amitié qu'elle vous porte, je vous plains de la perdre, sur je ne sais quelle intrigue contre vous deux. Vous avez légèrement attristé un être noble et doux. Permettez à mon expérience déjà longue de vous mettre en garde : derrière toutes les amours, toutes les affections, toutes les pitiés réciproques, il y a des venins et des flèches. »

De quelle amitié s'agissait-il ? En juillet c'est Zizi qui se manifeste, après avoir reçu une « bonne longue lettre » de Jeanne : « J’avais si peur que ton mariage ne t’ait rapprochée de tes parents. On subit souvent sa famille, n’est-ce pas ? Et la vie nous oblige parfois à faire des concessions. En effet je suis malheureusement un peu au courant de tout l’incroyable amas de ragots, de cancans infâmes que seuls des cerveaux malades pouvaient imaginer. Je t’avais écrit chez tes parents, tu venais de les quitter et je n’en savais rien. Selon son habitude ton père a cru bon de lire cette lettre qui ne lui était pas adressée. »

On ne sait ce qu'elle contenait mais Ferdinand Loviton en conçut une « immense fureur. Dans sa colère il a oublié tout souvenir d’éducation et même d’instinctive décence, si jamais ces sentiments ont existé chez lui, ce dont je doute, même à l’état embryonnaire. Je te montrerai peut-être un jour la lettre qu’il m’a écrite, et qui a plutôt l’air d’émaner d’un fou que d’un professeur de droit, considéré jusqu’à maintenant comme jouissant de toutes ses facultés. Dans ma lettre je te racontais la fin tout à fait définitive de notre amitié pour Philotte, de tenir ceci grâce à des cancans tout frais faits par Alyette avec qui je m’étais brouillée complètement et qui avait fait de Philotte sa meilleure amie. »

Ces amitiés contrariées ont amené des propos qui ont pu provoquer la colère du père de Jeanne : « Certes j’ai peut-être qualifié sa conduite en termes sévères, mais j’ai depuis entendu dire qu’Alyette - à qui ma lettre a de suite été soumise - en avait conclu que je voulais faire sous-entendre des goûts de “ prisonnières ” dans la tendresse qu’elle témoignait à sa nouvelle amie. Elle me connaît je crois bien peu pour avoir pu croire que j’aurais “ gazé ” si cela avait été ma pensée. Et d’ailleurs avoue qu’il faudrait être toquée pour imaginer cela d’Alyette dont la vertu est légendaire, et presque excessive. Quant à Philotte, sa vie plaide pour elle et je n’aurais jamais eu l’audace de lui attribuer ces goûts. Et puis quand on a beaucoup aimé des êtres comme j’ai aimé ceux-là, il serait impossible il me semble de les salir ainsi. »

L'amitié de Zizi n'est peut-être pas à l'abri de la calomnie : « Si cela était possible, j’aimerais que tu réclames à ton père les lettres que je t’ai écrites, dont il voudrait faire une arme de presque chantage, et que tu les détruises. »

Jeanne est à présent l'épouse de Pierre Frondaie et sans doute cette amitié encombrante lui cause-t-elle des soucis car Zizi revient peu après à la charge : « Je ne sais si tu es au courant de certains faits survenus après ton départ de chez tes parents. Ce n’est pas de ta faute si Mr Loviton est ton père, et je ne puis t’en vouloir si sa grossièreté a éprouvé le besoin de se déchaîner à mon égard d’une façon si surprenante et si violente que cela relève plutôt du domaine de la folie que de celui de l’éducation. Je te dis tout cela sachant que souvent tu n’étais pas de son avis. »

L'année suivante elle se manifeste à nouveau : « Chérie j’aimerais tant te voir et faire connaissance avec ton mari. Je suis très certaine qu’il me sera très sympathique puisqu’il t’aime et que tu le lui rends. »

Sa dernière lettre, qui date toujours de 1928, semble indiquer que Zizi n'a pas rencontré le couple Frondaie, mais que Jeanne lui a écrit : « Comme je suis reconnaissante à Pierre de te rendre si heureuse, chérie. Je sais qu’il est bon et qu’il t’aime, mais ta lettre me le confirme tellement ! Tu vois tout avec les yeux du bonheur - le froid - les tramways - les amoureux - et même les pauvres. [...] Vive tes petites boucles sur la nuque.Je crois que tu seras peut-être encore plus jolie ainsi, et ce n’est pas peu dire. Zut, Pierre va me doter de goûts “ spéciaux ” si cette phrase lui tombe sous les yeux. »

Frondaie a forcément lu ces phrases équivoques puisque les lettres de Zizi se trouvent dans ses propres archives. Cela ne l'empêche pas de dédicacer amoureusement ses anciens livres à sa jeune épouse. Ils en enverra aussi, un peu plus tard, à la mère de Jeanne.

Les Fatidiques (1908)  dédicacé à Jeanne Loviton [Archives d'Arcachon]     L'Eau du Nil  (1926)  annoté par Jeanne Loviton [Archives d'Arcachon]      Les Pierres de lune,  1907  (exemplaire dédicacé à la mère de Jeanne Loviton en 1934)

Il n'est pas sans intérêt de relever, sur quelques photos figurant dans les archives Frondaie à Arcachon, la transformation physique assez surprenante de Jeanne Loviton entre 1925 et 1928 :

Jeanne Loviton vers 1925  (Archives d'Arcachon)   Jeanne Loviton vers 1926  (Archives d'Arcachon)   Jeanne Loviton en 1927  (coll. Fellous-Loviton)   Jeanne Loviton en 1928  (photo Laure Albin-Guillot ; archives d'Arcachon)

 

1928

 

Après leur mariage, Jeanne et Pierre Frondaie ont rejoint Paris et occupent désormais l'appartement de l'écrivain, 3 rue Beethoven, dans le XVIe arrondissement, où l'on ne cuisine pas : chaque jour les Frondaie déjeunent au Café de Paris et dînent chez Maxim’s.

Maurice Garçon avait introduit Jeanne Loviton dans le monde des avocats, Frondaie la mène en Hispano-Suiza dans celui de la littérature : « Théâtre, littérature, voyages, interviews, publicité », écrit-elle dans son « Curriculum vitæ », en ajoutant qu’elle examine aussi les contrats d’édition et de films de son mari, auteur dépensier et couvert de dettes, « sûr que ses succès finiraient toujours par boucher les trous. »

Frondaie se déplace pour les nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques de ses œuvres et il mène grand train un peu partout en compagnie de sa jeune épouse-secrétaire, qui s'adonne à de nombreux sports et pose pour des magazines de mode, toujours sous le nom de Jeanne Pierre-Frondaie :

Interview à la revue « Lido » (Venise),  13 août 1928    Avec Pierre Frondaie aux sports d'hiver,  1928  (Archives d'Arcachon)    Aux sports d'hiver,  1928  (Archives d'Arcachon)    L'Intransigeant,  9 septembre 1930    « La Mode »,  20 août 1932

Jeanne Loviton avait exigé et obtenu de conserver son activité d'avocate mais il ne semble pas qu'elle se soit beaucoup dépensée en plaidoiries. Je n'ai retrouvé que deux mentions de la présence dans les prétoires de Me « Jeanne Pierre-Frondaie » ; le chroniqueur de Comœdia écrit d'ailleurs, en octobre 1929, que « c'est la première fois qu'elle reprend la toge d'avocate depuis son mariage avec l'auteur dramatique » :

 Le Matin,  21 mars 1928     Comoedia,  9 octobre 1929

Sans doute Jeanne se dévoue-t-elle plus efficacement à son bureau. Le 11 février 1928 un architecte parisien lui écrit qu'il accepte de se charger de trouver un terrain à Paris pour la construction d'un théâtre. Un critique littéraire belge, qu'elle a relancé, lui assure qu'il veillera à ce que paraisse dans sa revue un article concernant un livre de son mari. Après avoir été la secrétaire dévouée de Maurice Garçon, Jeanne devient celle de Pierre Frondaie.

 

1929

 

14 avril : L'Avenir d'Arcachon mentionne la présence à Arcachon du couple Frondaie « pendant au moins deux mois ». En mai le journal annonce que le roman de Frondaie, Deux fois vingt ans, sera porté au cinéma par Léonce Perret et filmé prochainement à Arcachon.

26 décembre : Pierre Frondaie écrit à Xavier de Hauteclocque que sa femme est souffrante. Quelques jours plus tard Jeanne écrit au même pour lui parler d'un accident : elle a fait une chute et elle a le nez cassé. Cette chute a eu lieu au nouveau domicile du couple, 14 rue des Marronniers (XVIe). Célia Bertin met cela sur le compte d'une dispute violente avec Frondaie, en s'appuyant sur une lettre écrite le 18 janvier 1930 par Jeanne à son amie Marguerite Thibon, dans laquelle il est question de « mettre le mot fin à cette nouvelle étape de ma vie. » Rien, dans la correspondance de Jeanne Loviton, ni dans son « Curriculum vitæ », ne permet de croire que Frondaie fut violent avec elle. Son attitude avec ses deux premières épouses plaide en sa faveur. D'ailleurs Mme Bertin ajoute qu'il pourrait aussi bien s'agir d'un avortement ou d'une fausse couche...

Jeanne Loviton fut effectivement hospitalisée à la Villa Molière, une maison médico-chirurgicale d'Auteuil, du 16 décembre au 18 janvier. Entre le domicile des Frondaie et cet hôpital, il y a moins de deux kilomètres, et l'écrivain possède une voiture. C'est pourtant dans une ambulance qu'elle y fut transportée, durant la nuit, et dans l'urgence car l'établissement a mal noté le nom de l'écrivain : la facture qui suivra est libellée au nom d'un M. « Brodey ».

Facture des Ambulances Saint-Paul,  16 décembre 1929  (Archives d'Arcachon)     Facture de la Villa Molière,  23 décembre 1929  (Archives d'Arcachon)     Note d'honoraires du docteur François Moutier,  19 janvier 1930  (Archives d'Arcachon)

La première facture envoyée par l'hôpital, le 23 décembre, mentionne la location de la salle d'opération de nuit, et une série de médicaments parmi lesquels de l'électrargol, un antiseptique utilisé, jusqu'à la fin des années trente, dans les maternités pour les cas de métrorragies, c'est-à-dire de saignements causés par une grossesse extra utérine rompue, ou consécutifs à l'administration d'œstrogènes (avortement médical).

Elle mentionne aussi la location d'une seconde chambre : Frondaie a accompagné sa femme depuis le début de son hospitalisation. La dernière facture, envoyée le 18 janvier, porte en compte, comme les trois notes intermédiaires, la location de deux chambres : Frondaie est donc resté auprès de Jeanne durant tout son séjour à la Villa Molière.

Le médecin qui envoie, le 19 janvier, sa note d'honoraires à l'écrivain est le docteur François Moutier [1881-1961], gastro-entérologue et chef de laboratoire à la faculté de médecine de Paris. Pierre Frondaie, qui n'était pas aussi désinvolte que le laissent entendre Jeanne Loviton et sa biographe, avait classé soigneusement ces documents dans un dossier à part. Comme c'est lui qui a réglé tous les frais relatifs à ce séjour hospitalier, il n'aurait pas manqué d'y joindre la facture d'un chirurgien, par exemple.

Il est donc possible que Jeanne Loviton ait été hospitalisée d'urgence pour une appendicite aiguë ou pour une fausse couche, mais en aucun cas pour une fracture du nez. Une lettre envoyée le 20 février 1930 à Frondaie par Olivier Jallu, un avocat parisien, ne parle pas d'accident mais de maladie : « Nous n'avons rien su de sa maladie ni du danger qu'elle a couru... Mais dont votre lettre nous dit qu'elle est heureusement sortie. Où en est-elle ? Commence-t-elle à recevoir ? Nous irons la voir aussitôt que nous serons sûrs de ne pas la fatiguer. »

Une lettre de Frondaie, écrite le 30 mai 1940 à Jeanne, montre d'ailleurs les sentiments qu'il continue de témoigner à une femme dont il est alors séparé : « Ton inestimable lettre se termine par : “ Porte-toi bien ”. C’est un vœu que j’ai fait souvent pour toi depuis l’époque de la première opération. A cette époque, je continue à croire que la tendresse, les soins, les prières que j’ai prodigués autour de toi, et à ton intention, ont beaucoup contribué à te conserver une existence que tu as menée, depuis, à ta guise. »

Elle indique aussi que Jeanne a subi une seconde opération, qui eut lieu en janvier 1931. Le 1er février 1931 L'Avenir d'Arcachon, qui mentionne la présence de Frondaie aux « Sablines », ajoute : « Mme Frondaie, qui vient de subir une opération à Paris, viendra bientôt le rejoindre ». Quelle opération ? Les archives Frondaie sont muettes à ce sujet mais on ne peut s'empêcher de faire un rapprochement avec une lettre écrite à sa muse en mai 1945 par Paul Valéry, qui n'ignorait rien de son passé : « Comme par deux fois tu as tué ce qui devait naître de toi. Ainsi tu viens de tuer froidement un être incomparable, un éon dont la beauté ne t'a pas attendrie. Tu l'as tué au nom de ta vie. »

 

1930

 

7 mai : Alors que le couple Frondaie passe quelques vacances à Arcachon, une galerie parisienne du boulevard Haussmann expose des toiles du peintre André Paz, dont la plupart sont des portraits ; un journal relève ceux de Frondaie, de sa femme, et d'une de ses amies, l'avocate Simone Penaud. L'année suivante l'artiste expose au Salon des Indépendants et le portrait de Jeanne est celui que choisit Comœdia pour illustrer son article. En août 1934 les portraits du couple Frondaie sont exposés à Arcachon et le journal local s'enthousiasme pour celui de Jeanne, « la perle de la collection ».

Le Matin,  7 mai 1930    Comoedia,  27 janvier 1931    L'Avenir d'Arcachon,  10 août 1934

 

Septembre : Les Frondaie sont à Arcachon, où va débuter le tournage de « Deux fois vingt ans », un film de Charles Tavano tiré du roman éponyme de l'écrivain à succès. La presse arcachonnaise signale leur présence dans les salons de thé à la mode, et L'Intransigeant les montre faisant du cheval dans une forêt proche.

C'est pourtant ce mois-là qu'a lieu une première rupture dont témoigne cette lettre adressée d'Arcachon par Jeanne à son mari, rentré à Paris : « Adieu, Pierre. Je suis déjà loin. Tu as, par ta faute, piétiné l’immense amour que j’avais pour toi. Mille fois tu as dit : Tu partiras si tu veux, mais je ne changerai pas. En effet on ne peut changer sa nature, tu resteras le même. Je pars. J’ai signé ma requête en divorce. Rien ne me fera revenir sur une décision que la douleur d’exécuter me faisait seule remettre. Je crève des souffrances accumulées pendant 4 ans et de cet assassinat de mon amour. »

« Tu resteras le même » : Frondaie n'a pu s'empêcher de courir le cotillon, pense-t-elle, et elle en a été informée en ouvrant un courrier : « Tu as près de toi une enfant charmante et douce. Tu lui as écrit qu’elle serait la dernière passion de ta vie, qu’elle le soit donc. [...] Je m’excuse d’avance des procédés judiciaires , il faut en passer par là quand on n’a plus la force d’être malheureuse ni le courage de se tuer. Du plus profond de mon cœur, je souhaite que tu trouves le bonheur et que tu saches le garder. Toute ma vie je prierai Dieu pour toi.»

Maria Favella en 1930 (Archives d'Arcachon)     Maria Favella en 1930 (Archives d'Arcachon)

Cette jeune fille s'appelle Maria Favella, et elle sera bien la dernière passion de Pierre Frondaie. Née le 15 février 1907 à Ajaccio, elle a figuré dans une pièce de l'écrivain, Les Amants de Paris, dont la première eut lieu le 20 octobre 1927 au Théâtre Sarah-Bernhardt. Frondaie en est amoureux et l'a installée dans un hôtel d'Arcachon, où il lui écrit des lettres qui seront, par subterfuge, lues par l'épouse légitime, laquelle décide de lancer une procédure de divorce.

Frondaie - ou Maurice Garçon, l'avocat de Jeanne - l'en dissuade et elle lui écrit plus tard : « Aime-moi, d’avoir, à cause de toi, renoncé à un divorce auquel je tenais plus qu’à tout car il m’assurait une indépendance dont j’ai besoin pour continuer à vivre. »

Cette lettre signée « Ta petite fille modèle » paraît indiquer que l'épouse bafouée avait sans doute réclamé une pension alimentaire, mais elle avait aussi pris d'autres mesures : le 30 novembre, L'Avenir d'Arcachon écrit que le couple Frondaie plaide en divorce et que Mme Frondaie a fait apposer les scellés sur leur villa « Les Sablines ».

 

1931

 

Février : A la suite de l'opération mentionnée plus haut, Jeanne Loviton prend quelque repos dans les Alpes, d'où elle écrit à son mari qu'elle attend vainement de ses nouvelles : « L’inquiétude a été si grande que j’ai même écrit à ma secrétaire, la priant de se renseigner sur ton sort avant de recevoir ta dépêche mais cette dépêche m’annonçait une lettre qui n’arrive pas. [...] Pour moi je vais beaucoup mieux c’est-à-dire que outre ma santé qui revient je suis dans la véritable atmosphère qui me convient et me permet de m’épanouir. Neige et silence. Voilà une vitamine que propose mon professeur de ski. »

Sports d'hiver, février 1931  (Archives d'Arcachon)   Les Potins de Paris,  19 avril 1931   Le Voleur de femmes, janvier 1931    Cyrano,  22 mars 1931    Le Matin,  22 mars 1931

Considérant sa mine épanouie sur la photo qu'elle envoie alors à son mari, il apparaît que la vitamine proposée par ce galant moniteur de ski s'est révélée efficace. Entretemps, à Paris, la presse mentionne les déboires sentimentaux de l'écrivain. C'est à cette même époque qu'il publie Le Voleur de femmes, un roman sentimental dédié « à Jeanne Pierre Frondaie ».

Frondaie paraît aussi traverser une période financièrement difficile. Le 30 mars il confie à un marchand d'art parisien, Paul Pétridès, un tableau de Maurice Utrillo (« La rue des Saules ») d'une valeur de 50 000 francs. C'est un dépôt valable deux jours, le temps de trouver la somme en question. En mai c'est un bijoutier de la rue Saint-Honoré qui lui réclame le reliquat d'une facture impayée pour une bague et un collier destinés à Mme Frondaie. Or Frondaie est un client de choix : dans une lettre de 1938 il rappelle à l'avocat du bijoutier qu'il lui a acheté « pour plus de 100.000 francs de bijoux ».

Le « Curriculum vitæ » précise qu'à cette époque, « Jeanne Loviton ne songeant pas à refaire sa vie, accepta - par faiblesse peut-être - un modus vivendi d'amitié et de liberté ».

Elle s'installe au 5 de la rue de Champagny (VIIe), dans un immeuble où habite la romancière Germaine Beaumont. Cette petite artère piétonne se trouve derrière l'église Sainte-Clotilde et joint la rue de Martignac à la rue Casimir-Périer, à deux pas de la jonction de la rue de Grenelle avec le boulevard des Invalides, un endroit qu'elle retrouvera quatorze ans plus tard, dans des circonstances dramatiques.

 

Le 17 novembre elle écrit affectueusement à son « grand petit Pierre » aux « Sablines » pour lui expliquer sa nouvelle existence à Paris : « Il n’y a pas de pendule, pas même de montre ici. Je ne sais ni l’heure ni le jour, la porte de ma chambre est bien fermée, la béatitude m’envahit. Je veux t’écrire, enveloppée de cette douceur, de ce calme, de cet au-delà où je suis. Mes actes n’ont pas d’importance et que j’ai vu tel ou tel, ou celui-ci ou celle-là, qu’importe, voilà l’extérieur de ma vie. Je l’offre à ceux qui me rencontrent et peut-être me connais-tu assez maintenant pour réclamer de moi autre chose que des gestes. Eh bien sache que je suis au chaud en moi-même, que je m’y prélasse comme sur la seule couche où je puisse vraiment dormir ou rêver. Je suis très bien avec moi-même, sans doute parce que j’ai trouvé l’équilibre malgré mes nerfs fatigués, parce que je suis sage et que mes sentiments ont trouvé leur rythme. Je pense aux Sablines où j’ai passé en septembre des jours de ciel, à toi, mon Grand Intérêt Vital, car tu sais que si je souffre souvent près de toi, c’est que je ne sais rien accepter de toi avec indifférence. C’est que tout me heurte ou me comble. » Elle lui demande pour finir de l'appeler au téléphone : « Je veux savoir seulement que nos cœurs sont " d’accord ”. Je t’embrasse tendrement. »

Jeanne Loviton, qui a désormais toute liberté de vivre sa vie comme elle l'entend, croit nécessaire d'assurer son mari qu'elle est « sage ». Longtemps elle restera obsédée par cette image de « petite fille modèle » qu'elle a dû montrer à une famille austère. En septembre 1945 encore, elle écrit à Robert Denoël : « je veux être heureuse complètement, je me retourne vers les efforts passés avec mélancolie. Avoir été si sage... malgré tant de folies, ce n’était pas de mon âge ! je me suis trop contrainte. Je veux vivre. »

Dans l'immédiat elle voit beaucoup de monde à Paris : écrivains, artistes ou avocats, certains rencontrés en compagnie de Frondaie, d'autres nouveaux venus. Il ne paraît pas qu'elle ait repris son travail d'avocat, mais elle possède probablement un bureau, 160 rue Saint-Jacques (où son père a, deux ans plus tôt, adjoint aux « Cours de droit » les Editions Domat-Montchrestien) puisque, dans sa lettre de février, elle parle de « sa secrétaire ».

Annuaire général des lettres,  1931

Elle pose rapidement le pied dans le monde de la littérature, qui lui est devenu familier grâce à Frondaie, non par sa plume, qui  n'existe pas encore, mais par ses relations : elle fait partie d'un cercle littéraire féminin créé en 1930 par la comtesse d'Arrère qui récompense d'un prix de 5 000 francs « le meilleur roman écrit par une femme à la gloire de la terre, les forces et les joies qu'elle donne ». Jeanne est bientôt vice-présidente de ce « Club des Bonnes Langues ».

 

1932

 

Dans son « Curriculum vitæ » Jeanne Pierre-Frondaie écrit qu'elle « recommença à faire du journalisme ». Une carte de presse de rédactrice lui a été octroyée par Paris-Midi, un quotidien qui tirait alors à 80 000 exemplaires et auquel collaborait l'un de ses vieux amis, Bertrand de Jouvenel, qui avait dû lui en faciliter l'accès.

Elle est chargée par son journal de rendre compte de la conférence mondiale pour le désarmement réunissant 62 pays qui se déroule à Genève à partir du 2 février. C'est là qu'elle rencontre Dino Grandi di Mordano [1895-1988], le ministre italien des Affaires étrangères. Fasciste de la première heure, il mènera toute sa carrière politique aux côtés de Mussolini, puis s'exilera en Amérique du Sud, où Jeanne le reverra encore, en 1953.

Elle s'est liée plus tôt avec Claude Aveline, qui l'accompagne au cours d'un voyage d'agrément en Espagne et au Portugal, en août et septembre. Né le 19 juillet 1901 à Paris où ses parents, fuyant les persécutions raciales en Russie, se sont installés en 1891, Eugen Avtsine a publié ses premiers poèmes en 1919 sous ce pseudonyme, qu'il a conservé lorsqu'il est devenu éditeur en 1922.

    

Dino Grandi en 1930                                                                    Paul Valéry et Claude Aveline en 1925,  rue Madame

Installé rue Madame à partir de 1925, Aveline a publié en édition de luxe trois œuvres de Paul Valéry : Au crayon et au hasard [1925], Etudes et fragments sur le rêve [1925], et une édition corrigée de Variété [janvier 1926]. En mai 1932 il a cédé son fonds d'édition pour se consacrer à la littérature. Lui aussi gardera d'affectueux contacts avec Jeanne jusqu'à sa mort, survenue le 4 novembre 1992.

Jeanne Loviton n'a pas fait que des voyages et des rencontres amoureuses, cette année-là : elle a rédigé avec son mari un « roman à quatre mains » qui paraîtra l'année suivante chez Emile-Paul. Dès le 23 mars Pierre Frondaie écrit à son éditeur : « J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que Mme Jeanne Loviton, avocat à la Cour, est ma collaboratrice dans le prochain roman dont vous aurez le manuscrit (en avril et mai). Je vous rappelle que, selon nos conventions, je garde le droit de m’adjoindre des collaborateurs anonymes, à charge pour eux de respecter les obligations de notre traité, et à charge pour vous de leur payer directement leurs droits. Les droits de Jeanne Loviton sont de vingt-cinq pour cent des droits totaux. Vous aurez donc à lui payer à la remise du manuscrit 31.250 F. Par dérogation, je suis chargé de vous dire que Mme J. Loviton acceptera des mensualités de frs. 5.000 - à dater d’août 1932, avec le solde de 1.250 F le sixième mois. »

Pourquoi 25 % alors que les deux écrivains se partagent le travail, selon l'avis au lecteur ? Le manuscrit conservé aux Archives d'Arcachon permet de vérifier que, sur les 222 pages que comporte le volume imprimé, seules les pages 98 à 111 [le chapitre 6] sont dues à la plume de l'écrivain débutant. Tout le reste est écrit par Frondaie ou entièrement réécrit par lui.

« Avis au lecteur » manuscrit de Pierre Frondaie, 1er juin 1933 (Archives d'Arcachon)     De l'Amour à l'amour, roman « à quatre mains »,  1933     Carton de remerciement à Pierre Frondaie,  septembre 1932  (Archives d'Arcachon)

Dans son « Curriculum vitæ » Jeanne Loviton déclare hardiment qu' « elle écrivit même alors avec lui un roman par lettres qu'elle refusa de signer, voulant situer son nom sur un autre plan, puis se remit à son propre travail ». On ne voit pas trop de quel nom, ni de quel plan, ni même de quel travail il peut s'agir puisqu'en toutes circonstances, elle utilise le nom que lui a donné Pierre Frondaie.

En septembre 1932 Frondaie avait publié un autre roman chez Emile-Paul : Zigoël, et il en avait fait parvenir un exemplaire à la mère de Jeanne, qui le remerçiait ensuite en termes choisis : « A Monsieur Pierre Frondaie qui sait bien pour l'avoir chanté en de beaux vers que la vie ne vaudrait que d'être bâillée si nous n'avions le domaine illimité du rêve et de la poésie, pour y promener notre esprit en robe de gala. »

 

1934

 

Février : Voyage en Amérique à bord du « Lafayette » en compagnie de Marguerite Thibon, avec escales à New York, La Havane et dans les Caraïbes. Ce premier paquebot à moteur de la Compagnie Générale Transatlantique, affecté à la ligne Le Havre - New York, mis en service en 1930, sera victime d'un incendie huit ans plus tard au Havre et livré à la démolition.

 

1935

 

3 avril : Décès de Xavier de Hauteclocque. Les circonstances de sa mort sont suspectes. Auteur de nombreux articles et ouvrages contre le National-Socialisme, comme A l'ombre de la croix gammée (1933), La Tragédie brune (consacré au camp de Dachau,1934) et Police politique hitlérienne (1935), accusé d'appartenir au 2e Bureau français, Hauteclocque aurait fait l'objet d'un « contrat » : lors d'un séjour en Allemagne en février, il aurait été empoisonné dans une brasserie, et serait mort dans une clinique parisienne au terme de trois semaines d'agonie.

La presse de l'époque est discrète à propos de la mort inopinée de ce jeune homme de trente-sept ans : Le Figaro écrit qu'il a été ravi aux siens « par un mal soudain, qui se développa en quelques jours, et qui ne pardonna pas. »

L'Action Française qui rend compte, le 6 avril, de ses obsèques où figurent Fernand de Brinon, Etienne de Nalèche, Jacques Bainville, Charles Maurras, et qui reproduit le discours d'Horace de Carbuccia, n'aborde pas la question de la mort soudaine du journaliste, pas plus que le Journal des débats où Hauteclocque avait débuté, dix ans plus tôt.

Dans un livre paru en 1987 Adry de Carbuccia écrit qu'elle et son mari, prévenus par Mme de Hauteclocque, s'étaient précipités inutilement à l'hôpital : « Vous arrivez trop tard, Xavier vient de mourir. Avant, il m'a fait jurer " Dis à Carbuccia que les Nazis m'ont empoisonné, que deux officiers dont j'espérais obtenir d'importants renseignements m'avaient invité à prendre un verre, en buvant je m'écorchais la bouche, le verre qu'ils m'avaient offert était ébréché. Je suis sûr qu'ils m'ont inoculé du poison ou un microbe " » [Du Tango à Lily Marlène].

16 avril : Décès, à moins de soixante ans, de Juliette Pouchard dite Denise (ou Denyse) Loviton à son domicile du VIe arrondissement. Elle a été inhumée, trois jours plus tard, dans le petit cimetière Notre-Dame de Versailles :

Le Figaro,  20 avril 1935   Tombe de Juliette Pouchard - Denise Loviton au cimetière de Versailles   Tombe de Juliette Pouchard - Denise Loviton au cimetière de Versailles 

1er novembre : Parution, dans le Mercure de France, du premier texte littéraire de Jeanne Loviton : « Solange de bonne foi », une nouvelle de 29 pages dédiée à la mémoire de Xavier de Hauteclocque et signée « Jean Voilier ».

C'est une histoire sentimentale qui finit mal, l'héroïne se suicidant à la fin, mais il ne paraît pas qu'un lien doive être établi avec la mort de Hauteclocque, à propos duquel des rumeurs de suicide ont couru Paris : Jeanne Loviton dédie simplement son texte à l'un de ses premiers amoureux qui vient de mourir. Pourquoi le signe-t-elle Jean Voilier ?

« Jean Voilier » est le nom du protagoniste d'un roman sans grand succès de Charlotte Rabette et Fernand Divoire, La Bourgeoise empoisonnée, paru en 1933 aux Editions Cosmopolites (établies au 151 bis, rue Saint-Jacques, près de la Sorbonne, et des Editions Domat-Montchrestien).

Dans son introduction au catalogue d'exposition « Baudelaire to Beckett. A Century of French Art & Literature », Carlton Lake affirmait en 1976 qu'avant de prendre le pseudonyme de Jean Voilier, Jeanne Loviton commença d'écrire sous celui de « Jeanne Larivière », mais je n'ai rien retrouvé à ce sujet. N'explorons pas inutilement le zodiaque, Jeanne Loviton est née sous le signe du bélier et l'élément aquatique n'est pas son point fort.

Pourquoi un pseudonyme masculin ? Dans son « Curriculum vitæ », Jeanne assure que c'est Emile-Paul, l'éditeur qui publiera trois mois plus tard son premier roman, qui le lui a suggéré : « celui-ci lui demanda expressément  - puisque de toute façon elle voulait prendre un pseudonyme - de choisir un pseudonyme masculin car, lui, l'éditeur du Grand Meaulnes, de Giraudoux, de Pierre Benoit, de Pierre Frondaie et de tant d'autres, lui, propriétaire d'un très belle librairie place Beauvau, affirmait que les livres de femmes ne se vendaient pas. »

Les éditeurs qui, depuis la fin de la guerre, publiaient avec succès les romans de Colette ou de Maryse Choisy lui auraient-ils fait la même recommandation ? Et est-ce bien Emile-Paul qui lui a suggéré ce changement de sexe littéraire ? Michel Jarrety publie une note datée du 16 mai 1935 extraite des Cahiers de Paul Valéry : « Conduit à l'hôtel de ville par Dame F. Lui conseille pseudonyme Madame Jean. » Depuis le 6 juillet 1933 Jeanne possédait un permis de conduire et « Dame F. » peut désigner Jeanne Frondaie, qui a entretemps renoué avec Valéry.

Le 27 décembre : A la demande d'Albert Chardeau, avoué rue de Ponthieu représentant Jeanne Loviton, le Tribunal civil de première instance du département de la Seine rend une ordonnance de non conciliation. La plaignante, qui ne demande pas de pension alimentaire, est autorisée à résider 5 rue de Champagny, à Paris. L'acte est signifié à Frondaie par l'huissier Louis Bennet.

  Ordonnance de non conciliation,  27 décembre 1935 [Archives d'Arcachon]   Ordonnance de non conciliation (suite),  27 décembre 1935 [Archives d'Arcachon]

 

1936

 

Le 14 janvier : En vertu du jugement de non conciliation rendu le 27 décembre, l'avoué Chardeau avertit Frondaie que sa femme l'assigne pour « injures graves » devant le Tribunal civil de la Seine : l'écrivain « se désintéresse totalement de son ménage et abandonne le domicile conjugal sans motifs ». D'autre part une sommation lui a été faite le 8 juin précédent par un huissier d'Arcachon, auquel il a répondu que, « pour les raisons qu'elle connaît Madame Fraudet sait fort bien que la vie commune est devenue impossible. »

Assignation devant le Tribunal civil (1),  14 janvier 1936  [Archives d'Arcachon]  Assignation devant le Tribunal civil (2),  14 janvier 1936  [Archives d'Arcachon]   Assignation devant le Tribunal civil (3),  14 janvier 1936  [Archives d'Arcachon]   Assignation devant le Tribunal civil (4),  14 janvier 1936  [Archives d'Arcachon]   Acte de mariage Frondaie-Loviton et notification de leur divorce, le 11 février 1936

 

Quelques jours plus tard paraît chez Emile-Paul le premier roman de Jean Voilier : Beauté raison majeure, dédié à son père, Ferdinand Loviton. Jeanne en a offert un exemplaire sur Hollande à son mari, qui l'a fait relier ensuite en maroquin.

Beauté, raison majeure,  février 1936  (exemplaire de Pierre Frondaie ; Archives d'Arcachon)   Dédicace de Jeanne Loviton à Pierre Frondaie sur son exemplaire de luxe (Archives d'Arcachon)   Couverture de l'édition ordinaire,  février 1936

La presse en a aimablement rendu compte et les jurés du Prix de la Renaissance lui attribuèrent, le 27 juin, un prix « hautement mais purement honorique » : le « Prix d'Eté ». Le 15 mai, lors d'une vente de livres au profit des Ecrivains combattants durant laquelle de nombreux artistes s'étaient improvisés vendeurs, Beauté raison majeure avait été « patronné » par Louis Jouvet et Madeleine Ozeray. Paul Valéry l'a soutenue de son mieux et l'a encouragée à poursuivre, lui promettant même de l'aider à rédiger ou à corriger son prochain roman. En octobre son éditeur Emile-Paul sollicita, sans succès semble-t-il, une souscription de la Ville de Paris [Bulletin municipal, 27 octobre 1936].

Le redoutable abbé Bethléem avait été moins complaisant en classant Beauté, raison majeure parmi les « romans de mauvaises mœurs », aux côtés du Prélude charnel de Robert Sermaise [Revue des lectures, 15 mai 1936]. Albert Willemet se demandait si un sujet aussi scabreux « valait un roman ? et même un conte ? » [La Voix du combattant, 27 juin 1936].

   L'Echo de Paris,  3 avril 1936   L'Intransigeant,  26 avril 1936  Les Nouvelles Littéraires,  16 mai 1936   Journal des débats politiques et littéraires,  29 mai 1936   L'Ouest-Eclair,  20 juin 1936

Le modèle de l’héroïne est Marguerite Thibon, son unique amie d'enfance dont elle a, dans son livre, fait une « fille laide ». A l'école maternelle, celle qui s'appelait encore Jeanne Pouchard avait rencontré Marguertite Delsol, née à Meyronne (Lot) le 12 septembre 1902. Elle était la fille de Louis Delsol [Penne-d’Agenais, 9 mars 1870 - Paris XVIIe, 19 mars 1956], avocat et député de la Seine (XIVe arrondissement) entre 1928 et 1932, et d’Adrienne Geraud [1876-].

 

Le Figaro, 4 juin 1922

Marguerite épousera [sur le conseil de Jeanne Loviton, écrit Mme Bertin] en premières noces, le 6 juin 1922 à Paris XVe, Fernand Bardet, et, en secondes noces, Henri Jacques Thibon, le 18 juin 1936. Elle est morte sans descendance à Paris XVIe le 13 janvier 1981.

C'est à cette même époque que Jeanne a fait la connaissance de Jean Giraudoux. Si l'on en croit son « Curriculum vitæ », c'est à la suite de la parution de ce premier roman, qu'il avait apprécié. Ce qui est sûr est que le dramaturge lui a rendu visite rue de Champagny : la première correspondance qu'il lui adresse est datée du 11 février 1936, le jour même où fut prononcé par le tribunal civil de la Seine son divorce avec Pierre Frondaie.

Juin : Ferdinand Loviton acquiert, avec la participation de sa fille, un petit hôtel particulier situé au n° 11 de la rue de l'Assomption à Auteuil appartenant à l'industriel Auguste Savard, inventeur des bijoux « Fix » et plusieurs fois châtelain. On ne sait quel fut l'apport de Jeanne mais sa fortune récente ne pouvait provenir de la vente de son premier roman, tiré à 3 000 exemplaires (il obtint, le 27 juin, un « Prix d'Eté » purement honorifique).

11 rue de l'Assomption à Auteuil (A)    11 rue de l'Assomption (années 50)    Le jardin du 11 rue de l'Assomption (années 50)

Son divorce avec Frondaie lui avait-il apporté quelques liquidités ? Ce divorce, écrit-elle dans son « Curriculum vitæ », fut prononcé « en sa faveur naturellement et sa vie changea totalement ». En quoi sa vie fut-elle modifiée puisqu'elle la menait à sa guise depuis cinq ans ? On se rappellera une confidence qu'elle fit plus tard à Jean Chalon, qui l'a rapportée dans son Journal de Paris : elle remonte à 1930, lorsqu'elle découvrit que son mari était tombé amoureux de Maria Favella : « Celle-là va me remplacer, mais moi, je ne partirai pas comme les autres, il devra casquer, il devra me verser une belle pension alimentaire »

Il est douteux que Frondaie lui ait versé la moindre pension : on en trouverait la trace dans ses archives, et elle y avait explicitement renoncé dans sa demande de divorce. Mais il est possible qu'elle ait obtenu une somme d'argent en échange de son consentement à divorcer car, si elle vit pleinement sa vie à Paris, lui demeure à Arcachon avec la jeune Maria Favella qui aimerait sans doute régulariser sa situation. Une lettre qu'il envoie à Jeanne le montre bien : « je ne suis pas seul aux Sablines : celle qui y habite et s’y dévoue à moi depuis des années, sans aucune défaillance, y est plus chez elle que moi. Ceci n’est point qu’un fait de droit, c’est l’expression d’une chose juste. Il y a aux Sablines quelqu’un qui ne vit que là, qui ne sort pas de là, qui en a fait son humble et sage univers. » Pierre Frondaie épousera Maria Favella à Paris le 28 décembre 1937.

Il avait aussi souscrit une assurance au profit de Jeanne. Lors d'une rencontre Frondaie lui avait dit : « Elle te servira à élever mon tombeau », et elle avait rétorqué : « Oh ! Mais non ! Ta femme est plus riche que moi ! » Dans une lettre de 1938 il écrit : « Ton œil, je ne te le cache pas, n’était pas très gentil, et j’ai détesté cette réplique. Ma femme n’a ni tes relations, ni ton talent, ni tout ce que tu as pu acquérir par l’instruction solide qu’on t’a donnée. Elle n’héritera pas de son père ; ni de moi, hélas, la pauvre petite. »

A la fin de l'automne Jeanne Loviton quitte donc le petit appartement qu'elle occupait depuis 1931 rue de Champagny pour le charmant hôtel particulier de la rue de l'Assomption, qu'elle a fait aménager durant plusieurs mois.

 

1937

 

Deux ans plus tôt Jeanne Loviton avait rencontré Yvonne Dornès, mais on ne sait si c'était avant ou après la mort de sa mère. Arrière petite-nièce de Jules Ferry, née à Paris le 19 avril 1910, Yvonne était la fille aînée de Pierre Dornès et d'Irène de Biedermann, qui eurent ensuite deux autres enfants : Aline en 1917, Daniel en 1920.

Au moment de leur mariage en l'église Saint-François-de-Sales, le 26 février 1908, Pierre Dornès était sous-chef du secrétariat de la présidence de la Cour des comptes à Paris. Fils d'un ingénieur civil mosellan, Auguste Dornès [1845-1893], et de Suzanne Talbot [1850-1935], il était né à Fougères le 13 avril 1878. Il mourut conseiller référendaire à la Cour des comptes, le 1er mars 1948. Son arrière grand-père fut général dans les armées napoléoniennes et mourut au cours de la campagne de Russie en 1812.

Irène de Biedermann naquit le 23 juin 1882 à Budapest dans une famille de la grande bourgeoisie juive. Charlotte Bischitz, sa mère, était morte jeune, le 23 juin 1866. Son père, Albert de Biedermann [Budapest 10 mai 1844 - Paris 23 octobre 1908], avait obtenu la nationalité française le 20 septembre 1897. Ingénieur, il avait participé aux travaux du canal de Suez, du port de Beyrouth, et à de nombreux chemins de fer européens.Vice-président de la régie des chemins de fer et officier de la Légion d'honneur (depuis 1907), il était propriétaire d'un hôtel particulier avenue Gourgaud, n° 9, dans le XVIIe arrondissement, et du château d'Arcy à Chaumes-en-Brie. Irène Dornès mourut à Paris en 1977.

Après des études de droit, de philosophie et d'économie politique au Cours Dieterlen, Yvonne Dornès avait mené une carrière professionnelle dans le domaine de la communication. En 1936 elle est attachée au cabinet du sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, chargée de la propagande française à l'étranger par le livre. L'année suivante elle est chargée de mission au secrétariat général de la présidence du Conseil, où elle crée la première commission interministérielle du cinéma, dont elle devient secrétaire. En avril 1937 elle réalise un film sur le voyage du président Daladier en Tunisie, qui est primé.

Le 17 novembre 1930 Yvonne Dornès avait épousé Claude Weinbach [25 février 1906 - 26 juillet 1944], dont elle divorça dès 1936, mais dont elle aurait eu un fils, Pierre-Alain, selon sa notice au Who's who. Or Claude Weinbach, qui avait épousé en secondes noces Marguerite Mayer [1913-2004], a eu un autre fils né le 13 janvier 1945 : Jean-Pierre, qui a lui-même quatre enfants.

L'un d'eux s'est demandé qui pouvait être ce premier enfant Weinbach dont mon site lui apprenait l'existence et a interrogé son père, qui a connu ce Pierre-Alain Dornès, lequel a été adopté après la guerre par Yvonne Dornès, et ne peut donc être le fils de Claude Weinbach.

Yvonne Dornès n'eut guère d'autres relations masculines. Le grand amour de sa vie fut Jeanne Loviton, et ce sentiment très fort perdura jusqu'à sa mort, le 10 septembre 1994.

 

1938

 

En mars, Jeanne passe une annonce dans les journaux pour engager une « bonne à tout faire ». Celle qui sera choisie s'appelle Elvira. D'origine yougoslave, elle sera remplacée au cours de l'été 1941 par une compatriote : Sidonie Zupanek, née le 28 janvier 1906 à Salosc, qui sera un témoin-clé dans l'affaire de l'assassinat de Robert Denoël.

Le Figaro, 23 mars 1938

Entre le 15 avril et le 15 juin, Jeanne séjourne à Arcachon pour y rédiger son deuxième roman, mais pas n'importe où : aux Sablines, la villa où elle vécut durant plusieurs années avec Pierre Frondaie. Et il avait été question d'y amener Paul Valéry, ce qui n'eut finalement pas lieu. Le romancier est accommodant : « Non, ta venue aux Sablines ne me gêne en rien. Je suis enchanté que tu y viennes, si cela t’arrange. [...] Et je te permets d’inviter Valéry : ma propre chambre est habituée aux rêves solitaires des Muses. »

Il n'empêche, même absent, Frondaie doit quelques comptes à Maria Favella, qui l'occupe en permanence : « celle qui y habite et s’y dévoue à moi depuis des années, sans aucune défaillance, y est plus chez elle que moi. Ceci n’est point qu’un fait de droit, c’est l’expression d’une chose juste. Il y a aux Sablines quelqu’un qui ne vit que là, qui ne sort pas de là, qui en a fait son humble et sage univers. Je serais inique, et fort moche, si je n’en tenais compte. Je ne l’ai point consultée (ce n’est pas dans mes manières) mais je l’ai observée quand je lui ai dit que tu viendrais probablement. »

Son deuxième roman, Jours de lumière, est terminé au cours de l'été. Pas tout à fait, car elle a demandé à Frondaie de le « toiletter », ce dont il s'acquitte obligeamment : « En août 1938, tu m’as prié de me pencher " sur le plus grand effort de ta vie ”. Puis tu m’as demandé de l’éplucher : “ Si tu étais un Pierre véritable et toujours égal à toi-même... toi qui es génial ”, etc. » [lettre de Pierre Frondaie à Jeanne Loviton, mai 1940].

Frondaie est galant homme et il veille à la carrière de Jeanne : c'est lui qui contacte un agent commercial américain, le « major » Bodley, pour adapter au cinéma son roman, qui n'existe encore que sous forme de tapuscrit : « j’ai fait lire à Bodley ce Jours de lumière, dont aucune des qualités ne pouvait plus m’échapper, je lui ai dit : “ Traitons cela comme un de mes livres ”. » Jeanne a d'abord dit oui puis s'est rétractée, car le contrat prévoyait un partage des droits en trois, Frondaie étant partie prenante. Elle a donc saboté le contrat, séduit Bodley, puis a tenté de négocier séparément, mais Frondaie en a été averti. L'affaire n'ira pas plus loin pour Jeanne, mais Frondaie, lui, règle tous ses comptes, et il le fera en mai 1941 [Ce que Bodley m'a raconté, Plon].

En réalité deux écrivains ont corrigé et remanié Jours de lumière : Paul Valéry fut, lui aussi, mis à contribution dès avril et durant une partie de l'été. Jeanne lui envoyait les chapitres rédigés, qu'il lui renvoyait annotés. Et c'est lui  qui fut chargé d'en corriger les épreuves, avant de les envoyer à l'éditeur Emile-Paul.

Couverture de l'édition originale, octobre 1938   Exemplaire de Pierre Frondaie, dédicacé, octobre 1938   Edition populaire illustrée, 1939

Le roman, dont le titre au moins est dû à Jean Voilier, est achevé d'imprimer le 17 octobre et paraît en librairie le 22 décembre. Son dossier de presse est à peine plus consistant que celui de Beauté, raison majeure. Pourtant, si les premiers comptes rendus datent de novembre, dès la fin octobre Le Figaro laisse entendre que le roman, « dû à une dame, paraît-il », aurait des chances au prix Femina.

Le Figaro,  8 novembre 1938  Journal des débats politiques et littéraires,  18 novembre 1938  [1ère partie]   Journal des débats politiques et littéraires,  18 novembre 1938  [2ème partie]   L'Homme Libre,  26 novembre 1938   Le Matin,  27 novembre 1938   

Le Matin,  2 décembre 1938   Le Petit Journal,  18 décembre 1938 Gazette de Lausanne,  29 janvier 1939   La Vie limousine,  25 avril 1939

Si on consulte la presse on s'aperçoit vite que, sauf deux articles bienveillants dans Le Figaro et la Gazette de Lausanne, et un long compte rendu dans le Journal des débats, les autres annonces sont des insertions payantes dues à l'éditeur. La seule critique attentive et sans concession, parue dans L'Homme Libre, est un éreintement : son auteur renvoie Jeanne Loviton à « sa vraie voie » qui est de repriser les chaussettes.

Jours de lumière recueillera tout de même quelques voix au Prix Femina, le 6 décembre 1938, grâce à Valéry qui a intrigué auprès des dames jurés, dont Hélène Vacaresco. Le vieux poète, que la passion égare, lui avait écrit, le 7 octobre : « S'il n'est pas couronné, ce sera un scandale, et parce qu'il y aura des romancières qui seront jalouses ».

Deux comédiens en liront des pages à Radio-Paris, le 15 février 1939. Jeanne paiera un peu de sa personne en participant, le 17 mai 1939, à la « Journée des Ecrivains combattants » au Palais de Chaillot, assistée de Gabrielle Dorziat. Et Ferenczi publie le livre dans sa collection illustrée de demi-luxe, quelques mois plus tard. Tout cela ne fait pas d'elle un écrivain.

« Jean Voilier », comme l'écrit la chroniqueuse de L'Homme Libre, c'est la femme de lettres un peu vaniteuse qui s'est octroyé ce titre sans demander la permission à personne, et qui s'est fait chaperonner par un écrivain en place auprès des dames des jurys littéraires.

« Exténuée » par le gros effort littéraire qu'elle a dû consentir, Jeanne a quitté Les Sablines à la mi-juin, et s'est octroyée deux mois de vacances. Fin juillet elle séjourne durant une semaine chez Germain-Martin [1872-1948], un ami de son père et ancien ministre des finances qui habite Pont-Salomon (Haute Loire). A partir du 8 août elle est à Royat pour trois semaines. Elle passe ensuite le mois de septembre chez son amie Françoise Pagès du Port.

Françoise Pagès demeure à Castelfranc, où elle est née le 28 octobre 1903. Cette petite commune du Lot se trouve à quelque 80 kilomètres de Béduer, où Jeanne achètera son château un an plus tard, mais elles étaient amies depuis longtemps. C'était une femme de confiance puisqu'elle servit à plusieurs reprises de « courroie de transmission » entre Jeanne et Paul Valéry lorsque certains courriers ou coups de téléphone directs se révélaient délicats ; c'est pourquoi, dans sa correspondance avec Jean Voilier, Valéry l'appelle « Le Relais ».

Françoise Pagès qui habitait aussi Paris, 41 avenue d'Iéna (et, en 1945, 22 rue Ravignan), jouera un rôle important dans l'affaire Denoël, celui de « relais », précisément. Elle est morte à Boulogne-Billancourt le 5 juin 1963.

 

1939

 

En janvier, Yvonne Dornès prend le contrôle de l’agence SVP, une société de services destinée aux professionnels créée en 1935, dont elle était depuis quelques mois le conseiller technique, et entreprend sa réorganisation.

Fin février et en mars, Jeanne entreprend un long périple au Maghreb. Durant son absence, Françoise Pagès occupe sa maison, rue de l'Assomption.

Dans son « curriculum vitae », Jeanne écrit : « voyant la guerre approcher, M.Loviton demande à sa fille de chercher pour eux deux un asile dans une région qui, en cas grave, peut être épargnée. »

Durant le mois d'avril elle prospecte le centre de la France : elle trouve une petite maison en Dordogne mais, le 5 mai, alors qu'elle allait s'engager, Robert de Billy lui propose d'acheter « pour rien (40 000 francs) » un petit château dont sa belle-mère est propriétaire, à Figeac.

Ce « petit château » est en fait une place forte remontant au XIe siècle, rénovée au XVIIe siècle, ayant appartenu aux seigneurs de Lostanges, avant d’être racheté en 1911 et restauré par Maurice Fenaille [1855-1937], industriel du pétrole et grand amateur d’art.

 

Le 23 mai une promesse de vente est signée. Le 8 juillet, elle achète le château à la veuve Fenaille pour 65 000 francs. La somme est payée en deux fois, la seconde en septembre 1940. Le domaine de plus de 14 hectares comprend, outre le château, une cour, un parc, un verger, un potager, une grange, des écuries et des remises.

Elle s'y installe dès le 15 juillet et entreprend de l'aménager. Jean Chalon écrit qu'elle « a englouti des sommes énormes et est arrivée à en faire un exemple de perfection ».

En septembre Jeanne est consacrée marraine de l'escadrille 1/34 de bombardement de l'armée française. Cette « promotion » ne peut être due à son père, qui n'a pas été mobilisé en 1914, mais pourrait revenir à son ami influent, l'ancien ministre Germain-Martin.

A partir d'octobre et jusqu'à fin novembre Jeanne est à Figeac, à surveiller les travaux de réfection en cours dans son château. Elle avait promis à Paul Valéry de s'atteler à un nouveau roman mais elle n'en trouve pas le temps : « Je trouve que vous reculez toujours le moment du travail », lui écrit-il, le 26 octobre. Il est vrai qu'elle souffre alors de névralgies faciales.

1940

 

Jeanne passe presque toute l'année dans son château de Béduer à Figeac, qui sert donc, comme l'espérait Ferdinand Loviton, d'asile sûr au moment du conflit. Mais lui est resté à Paris.

Valéry se désole du manque d'envie d'écrire de sa muse, et lui fait une singulière proposition : « Il m'est venu une idée drôle, pour te forcer à travailler : un roman par lettres, et je ferais la dame. » [23 janvier]. Evidemment « une collaboration ouverte n'est pas possible, hélas. Le roman existe : il est nos lettres mêmes. » [26 janvier]. Apparemment Jeanne ne veut pas de cette formule dont elle a usé naguère avec Pierre Frondaie (De l'amour à l'amour en 1932), d'autant qu'il s'agit de changer de sexe, en somme (ce qu'elle fait très bien dans la vie, mais Valéry l'ignore).

A partir du 5 décembre Jeanne est de retour rue de l'Assomption. L'éloignement forcé où ils se sont trouvés durant des mois a brisé l'intimité avec Valéry, et une aventure douteuse a eu lieu : « Et si tu m'aimes (comme tu dis) comment as-tu pu te laisser racoler par ce - dans la rue ? Moi étant ! N'était-ce pas me tenir pour remplaçable, Moi ? - pour un amant ad libitum - tandis que ce Moi te place hors de tout parangon ? », lui écrit-il, navré, le 31 décembre.

Elle lui a parlé d'une sorte de « partage », ce à quoi il se refuse . « J'attends un appel ou un adieu », écrit-il, c'est à elle de choisir.

D'autre part il devient clair que Jeanne ne croit plus guère à son avenir dans la littérature. L'affaire du prix Femina manqué a blessé sa vanité. Elle s'est néanmoins attelée à l'écriture d'un dernier roman : Ville ouverte.

 

1941

 

Le 1er janvier Valéry, qui se sent en péril, lui adresse une lettre très lucide. Il avait placé Jeanne bien au-dessus des autres femmes, capable de créer une œuvre personnelle et de se soustraire à « l'amusement désordonné et perpétuel qu'offre la vie moderne ». Or il la voit qui se prête désormais à toutes les futilités d'une vie de luxe.

Il met en cause ses bonnes amies, « ces trois parques, conseillères intimes, qui ont tant d'influence sur toi. D'après ce que tu m'en dis, j'ai l'impression de cervelles des plus basses, nourries des clichés les plus désolants ». Il évoque encore cette rencontre de la veille, qui l'a rendu malade. Et puis un coup de téléphone l'interrompt  : elle a choisi de lui revenir. Tous les reproches sont balayés, mais cette première alerte prélude à une autre scène, beaucoup plus cruelle, qui aura lieu le 1er avril 1945.

    Béduer, août 1941 : le docteur Jacques Mallarmé, Paul Valéry, Jeanne Loviton, Ferdinand Loviton, Françoise Pagès du Port

Jeanne passe janvier et février à Figeac, rentre à Paris, repart à Figeac en avril. Ces allers et retours ne cesseront plus durant l'Occupation. A partir du 22 juillet elle séjourne (jusqu'en novembre) au château de Béduer, où Valéry sera invité du 11 au 25 août, en compagnie de quelques amis - dont une des trois « parques » évoquées par le vieux poète. Une autre, qui n'apparaît pas sur le cliché, était présente : Yvonne Dornès.

Début décembre Jeanne séjourne à Senneville, chez son amie l'actrice Amélie de Pouzols. Elle a envoyé le manuscrit de Ville ouverte à Paul Valéry qui est chargé de le « toiletter » et de l'illustrer. Apparemment c'est Robert Emile-Paul, l'éditeur de Jeanne et de Pierre Frondaie, qui en a eu l'idée. Le poète, qui dessine très bien, songe à utiliser l'eau-forte, la lithographie ou la pointe sèche, car il veut que l'éditeur réalise une édition de grand luxe.

Malheureusement son atelier, 46 avenue Foch, n'est pas chauffé, il manque de matériel, et Jeanne ne lui laisse pas beaucoup de temps pour mener à bien cette illustration.

 

1942

 

Le 23 janvier, Ferdinand Loviton est mort subitement chez lui à Paris, 83 boulevard St Michel. On ne sait de quelle affection mais sa santé était mauvaise depuis avril 1941. Dans une lettre du 24 janvier à Jeanne, Valéry parle d'une « mort prévue et soudaine ».

Sa fille décide de poursuivre les activités de ses deux maisons d’édition, qu'elle fait transporter  en avril aux n° 158 et 160 de la rue Saint-Jacques, face à la Faculté de droit. Elle ajoute à la copie des cours de droit, celle des cours de l’Institut d’études politiques et du Centre d’études politiques.

Jeanne demande alors à Yvonne Dornès de l'aider à réorganiser ces différentes affaires. Elle « est heureuse de pouvoir te servir », lui écrit Valéry, qui n'a pas encore pris la mesure de l'amitié étroite qui unit les deux femmes.

Valéry a pris contact en avril avec Jean-Gabriel Daragnès, directeur artistique chez Emile-Paul, pour tirer ses crayonnés en lithographie. Ville ouverte, achevé d'imprimer le 15 mai 1942 à 430 exemplaires numérotés, est une réussite typographique et esthétique. Pendant que Valéry terminait d'illustrer l'ouvrage, Jeanne est partie se reposer à Senneville, souffrant à nouveau de névralgies faciales.

 

Couverture de l'édition originale illustrée,  15 mai 1942   Page de titre de l'édition originale illustrée,  15 mai 1942   Le Figaro,  18 juillet 1942

 

A ces trois ouvrages se limite l'apport de « Jean Voilier » à la Littérature française. C'est pourtant en qualité de « Femme de Lettres » qu'elle fut nommée Chevalier de la Légion d'Honneur par décret du 1er septembre 1953, paru au Journal Officiel du 4 septembre 1953, pris sur le rapport du ministre de l'Education Nationale qui, à cette époque,  était l'avocat radical-socialiste André Marie [1897-1974].

Après de brèves carrières d'avocat, de journaliste, puis de femme de lettres, Jeanne Loviton se lance donc dans l'édition, ce qui signifie qu'elle va, selon son habitude, s'introduire dans ce milieu en multipliant les invitations et les rencontres avec les éditeurs, comme elle a couru les avocats, les journalistes et les écrivains.

L'un des premiers est Pierre Amiot. Né le 28 janvier 1911 à Levallois-Perret, il a d'abord publié en 1943 des livres pour enfants et des romans policiers à l'enseigne de La Nouvelle Edition, 213 bis boulevard Saint-Germain, avant de créer en 1946, avec Jean Dumont, Le Livre contemporain qui deviendra Amiot-Dumont en 1948, avant de disparaître en 1959. Ce jeune éditeur sans grande expérience fut surtout un soupirant jusqu'en 1944.

Raymond Durand-Auzias, né le 10 décembre 1889 à Corbeil, était l'un des deux dirigeants de la Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, rue Soufflot. Concurrent direct de Ferdinand Loviton, avec qui il entretenait de bonnes relations, ce voisin proche des Cours de Droit était alors président du Syndicat de l'Edition et ses compétences lui avaient valu d'être nommé en 1940 administrateur provisoire de plusieurs maisons d'édition confisquées à des israélites, et lui vaudraient sans doute d'officier à la Libération dans des maisons d'édition accusées de collaboration.

 

1943

 

C'est au cours du mois de janvier qu'eut lieu la rencontre avec Robert Denoël. Il s'était rendu, en compagnie de Marion Delbo, à un déjeuner rue de l'Assomption. Jeanne et Marion, qui avaient dû se rencontrer, grâce à Frondaie, dans les milieux théâtraux, étaient amies depuis une vingtaine d'années. La comédienne connaissait l'éditeur depuis septembre 1942 : sur le conseil de Jean Cocteau elle lui avait soumis le manuscrit de son premier roman, Monsieur Durey, qui venait de sortir de presse. Par la suite Jeanne confirma cette version : « J’ai fait la connaissance de Robert Denoël en janvier 1943. Il fut amené chez moi par notre amie commune Mme Marion Delbo. »

Denoël avait été séduit immédiatement, selon Marion : « A la suite de ce déjeuner, dans les jours qui ont suivi, M. Denoël m’a fait part qu’il trouvait Mme Loviton très sympathique. » En effet une carte de visite fut envoyée rapidement à Auteuil : « Vous m’avez promis une visite. Après votre délicieux accueil de l’autre jour, comment hésiterais-je à vous le rappeler ? », écrivait Denoël, qui signait « très respectueusement » son invitation. Trois mois plus tard ils sont amants.

Denoël sait, dès alors, que Jeanne est la maîtresse de Valéry, et le vieux poète n'ignore pas le nom de l'éditeur puisqu'il mentionne son nom dans une lettre à Jeanne à propos d’un échantillon de papier fourni par lui à Jeanne pour sa maison d’édition, échantillon que le poète « ne trouve pas épatant ».

Les affaires ne sont cependant pas absentes de leur relation passionnée puisque, dès le 22 mai, les Editions Denoël prêtent 200 000 francs [quelque 70 000 euros] aux Editions Domat-Montchrestien ; cette somme garantie par une traite à trois mois émise ce jour-là, et renouvelée à six mois, sera remboursée le 3 novembre 1943.

Domat-Montchrestien

Cette S.A.R.L. au capital de 30 000 francs fut créée le 7 octobre 1929 par Ferdinand Loviton avec pour associés : Alexandre Gougeon (professeur de droit né à Paris le 20 décembre 1869) et Louis Frémont (né à Paris le 1er novembre 1899, et imprimeur à Verdun). Elle avait pour objet exclusif l'impression et l'édition d'ouvrages juridiques et économiques. Loviton apportait à la Société 15 600 F ; Gougeon, 9 900 F ; Frémont, 4 500 F.

Le capital social était divisé en cent parts de 300 F attribuées ainsi : 52 parts pour Loviton, 33 parts pour Gougeon, 15 parts pour Frémont. La société, dont le siège social était 3 place de la Sorbonne, Paris Ve, avait deux gérants : Ferdinand Loviton et Alexandre Gougeon. L'acte notarial fut enregistré au greffe du tribunal de commerce le 26 octobre 1929 sous la cote 241 324 B.

Le 30 juillet 1930 le capital de la société fut porté à 60 000 francs par les trois associés, dans les mêmes proportions que précédemment, et cent parts nouvelles leur furent attribuées. Ferdinand Loviton en détenait alors 104, Alexandre Gougeon 66, et Louis Frémont 30. Le 6 septembre 1930 son siège social fut transféré à la nouvelle adresse de la maison d'édition : 160 rue Saint-Jacques, Paris Ve.

A la mort de Ferdinand Loviton, le 23 janvier 1942, et conformément à l'article III des statuts, la gérance devait être exercée par « les autres gérants survivants », en l'occurrence Alexandre Gougeon. Mais l'article 19-I prévoyait aussi qu'en cas de décès de l'éditeur, « la société continuera d'exister entre le ou les associés survivants et la personne qui se trouvera être propriétaire des parts sociales de M. Loviton à la suite du décès de ce dernier, à défaut si ses parts, dépendant purement et simplement de la succession de M. Loviton, la présente société continuera entre le et les associés survivants et les héritiers et représentants de l'associé prédécédé. »

En d'autres termes, la gérance des Editions Domat-Montchrestien devait être exercée conjointement par Alexandre Gougeon, second gérant, et Jeanne Loviton, unique héritière de son père. Selon Mme Denoël, des difficultés ont surgi entre eux et Alexandre Gougeon s'est alors retiré de la société après avoir cédé toutes ses parts, et démissionné de ses fonctions de gérant.

Toujours selon Mme Denoël, cette opération eut lieu le 18 décembre 1942. Ce jour-là Alexandre Gougeon aurait cédé les 504 parts qu’il possédait dans la société à raison de 502 parts à Mme Loviton et deux parts à M. Germain-Martin, ancien ministre des Finances et professeur de droit, ami personnel de Ferdinand Loviton : « il n’intervenait, en l’occurrence, que pour conserver la société, mais il n’avait que deux parts. » On ne parle plus du troisième associé, l'imprimeur Louis Frémont, qui a dû céder toutes ses parts à Jeanne Loviton, lui aussi.

Le capital social est alors réparti de la manière suivante : 1 332 parts à Mme Loviton et 2 parts à M. Germain-Martin.

Mme Denoël assure qu'une modification essentielle a eu lieu dans la Société des Editions Domat-Montchrestien, le 18 août 1943 : Jeanne Loviton, qui en détient toutes les parts, sauf deux, en a cédé la moitié à Yvonne Dornès. Jeanne reste propriétaire de 666 parts, et Yvonne en détient autant.

Or le même jour, Germain-Martin a cédé ses deux parts à Yvonne Dornès qui, avec les 666 parts acquises de Jeanne, devient donc majoritaire chez Domat-Montchrestien avec 668 parts.

Habituellement un changement aussi radical dans la répartition des parts d'une société est lié à une modification de ses statuts. Il n'y aura rien de tel chez Domat-Montchrestien avant le 8 janvier 1946.

Ce jour-là, Mmes Loviton et Dornès signent entre elles une nouvelle cession de parts dans la Société des Editions Domat-Montchrestien. Mme Dornès cède à Mme Loviton 335 parts sur les 668 qu’elle détenait dans la Société des Editions Domat-Montchrestien. Mme Loviton redevient alors largement majoritaire avec 1001 parts, tandis que Mme Dornès n'en conserve que 333.

Ce jour-là aussi, les statuts de la société sont modifiés : Domat-Montchrestien, éditeur de droit, devient éditeur de littérature : l'objet de la société devient désormais « la mise en vente de tout ouvrage, publication, revue, qu'elle soit périodique ou non, de caractère littéraire, technique, artistique, ou publicitaire. »

*

Chez Denoël, des changements spectaculaires sont survenus à la même époque : pour compenser l'effondrement du franc, l'éditeur a persuadé son associé allemand d'injecter de nouveaux capitaux dans l'affaire et, le 22 février, la Société des Editions Denoël a augmenté son capital qui passe de 365 000 francs à 1 500 000 francs. Denoël reste majoritaire dans sa société avec 1 150 parts, tandis qu'Andermann en détient 1 120.

Le 8 avril Jeanne s'est rendue, en compagnie de Valéry, à une exposition de reliures organisée par Marie Dormoy à la Bibliothèque Jacques Doucet. Paul Léautaud note, dans son journal : « Il est accompagné d’une jeune femme brune, grande, jolie, sans chapeau ».

Le 3 mai Paul Valéry et Jeanne Loviton assistent (au premier rang) au concert de la Pléiade, à la Galerie Charpentier, faubourg Saint-Honoré. Ils assisteront encore à celui du 10 mai.

Cela n'empêche pas une intrigue amoureuse de se nouer. Le 10 juin Denoël écrit à Jeanne : « Tu m’as donné de quoi vivre cent ans en ces quelques semaines », mais il se sent indigne d'une telle passion. D'autres sont venus à Auteuil, bien avant lui : « les fameux fantômes assis sur les chaises, sur les fauteuils, sur ton divan, cachés dans les plis de ta robe ou sous les coussins, me murmuraient à voix fort pressante que je faisais une méprise. » Et si tout cela « n’était qu’un abandon précaire, qu’un entraînement merveilleux et sans lendemain » ?

Aucune méprise n'est permise : Denoël sait à peu près tout de sa nouvelle maîtresse, et d'ailleurs tout Paris le sait. Il n'a pas d'inutiles illusions à son sujet, il se demande simplement s'il est désormais le seul qui importe : « Tu es habituée, Jeanne chérie, à semer les enchantements et à récolter l’amour, il pousse en herbe folle sous tes pas, il modèle tes gestes, il te vêt, fait foisonner ta chevelure, briller ton regard. Comprends que je craigne de te parler, comprends mes folles hésitations. »

Alors qu'il couvrait Dominique Rolin de sa bienveillance amoureuse, il se demande, à plus de quarante ans, s'il a le droit d'aimer une femme qui lui paraît supérieure, et qui le fait fondre, à chacune de leurs rencontres : « je ne me savais pas craintif, désemparé, inquiet. Il n’y a que ta présence pour me rassurer, reviens vite, que ta chaleur soit sur moi, que j’entende ta voix et son murmure tendre » [14 juin].

En juillet, alors même que Valéry reproche à sa muse de se dissiper dans un tourbillon de mondanités, Denoël en reste ébloui comme un provincial fraîchement débarqué : « Je ris avec toi, je partage tes ennuis et tes soucis, je me réjouis de toutes les victoires que tu remportes sur les gens et sur la vie. Je t’aime et je t’admire ».

Du 7 au 11 août Denoël séjourne à Figeac, chez Jeanne Loviton. Aussitôt rentré à Paris il règle les affaires courantes aux Editions Domat-Montchrestien, habitude qu'il a prise durant les - nombreuses - absences de la patronne, non sans lui écrire chaque jour : « dis-moi que je suis toujours dans ton coeur, que tu as renvoyé la cohorte trépignante qui t’entoure et que tu es bien décidée à me donner la première place dans la fameuse " organisation " ».

L'organisation des Editions Domat-Montchrestien est peu connue. Durant l'hiver 1943 Denoël évoque les personnes qui entourent sa maîtresse : « Te revoilà dans ton bureau - t’es-tu reposée au moins ? - avec toutes tes souris rongeuses, ton téléphone et les spectres grimaçants des 10.000 abonnés ? »

Constituée d'un personnel essentiellement féminin, la maison de la rue Saint-Jacques a deux piliers : Mireille Fellous, une jeune femme qui s'occupe de la comptabilité, et qui sera plus tard l'unique ayant droit de Jeanne Loviton.

Elle n'apparaît dans la correspondance de Denoël qu'en juillet 1945. On ne sait rien d'elle, sauf ce qu'en dit Jeanne dans son Curriculum Vitae : « Depuis longtemps elle avait voué à une enfant qu'elle avait connue lorsqu'elle était devenue orpheline de père et de mère une affection profonde. Elle l'avait prise auprès d'elle dans ses affaires auxquelles elle se dévoua comme personne n'aurait pu ou su le faire. »

Cette demoiselle menue à tête d'oiseau de nuit, que Carlton Lake décrit en 1979 comme une personne sans âge, sans personnalité, et ne disant mot, est telle que je l'ai rencontrée, l'année suivante, avenue Montaigne.

La seconde est d'une autre trempe. Elle n'apparaît, elle aussi, dans la correspondance de Denoël qu'en 1945 mais elle était en place chez Domat-Montchrestien bien plus tôt.

Photo Henri Martinie, années 1920    Huile sur toile par Léa Jacob dite Jasmy, années 1950

Germaine Decaris, née le 31 août 1899 à Sotteville-les-Rouen, était la sœur aînée du graveur Albert Decaris [1901-1988]. Militante communiste, elle fut journaliste littéraire et cinématographique aux Nouvelles Littéraires, au Populaire, à L'Humanité, au cours des années trente. Elle était, dès 1942, la « femme à tout faire » de la maison : lecture des manuscrits, correspondances avec les auteurs, corrections d'épreuves, cette fidèle maîtresse de Jeanne Loviton se chargeait de tout. Dans une lettre à Marie Dormoy datée du 18 juin 1948, Paul Léautaud, qui l'a reçue chez lui, écrit : « Cette demoiselle Decaris est bien laide, et sa compagne idem ». Elle eut une fin étrange en 1955 : son corps fut repêché dans la Seine, et on ignora toujours si elle s'y était jetée ou si on l'y avait poussée.

Paul Valéry séjourne à Béduer du 7 au 15 septembre : « Ce furent les heures alcyoniennes de ma vie », écrira-t-il plus tard à Jeanne. C'est durant cette semaine heureuse qu'il la dessine écrivant sur la terrasse de son château, armée de ses grosses lunettes de myope.

Le 25 décembre Robert et Jeanne passent le réveillon de Noël rue de l'Assomption.

 

1944

 

Jean Giraudoux est mort le 31 janvier d'une pancréatite aiguë. Jeanne l'apprend par la radio, alors qu'elle déjeune dans un restaurant de Saint-Germain-des-Prés en compagnie de l'éditeur Pierre Amiot. Le lendemain elle rédige une note de onze pages qui résume leur relation et conclut : « Ta maison, défendue par ta mégère à qui tu m'as sacrifiée, ne me verra pas en larmes au pied de ton corps léger qui se serrait contre le mien voici un mois encore. »

Est-ce la crainte d'affronter des veuves vindicatives ? On n'a jamais vu Jeanne Loviton aux obsèques de ses amants, pas même celles de Pierre Frondaie, à qui elle était restée attachée et dont la veuve, Maria Favella, ne lui voulait aucun mal. Sans doute valait-il mieux qu'elle gardât le lit, comme elle fit toujours, quand on sait à quelle pantomime elle s'est livrée en décembre 1945 à la morgue de l'hôpital Necker, pour saluer la dépouille de son amant assassiné.

Denoël, dès le lendemain, lui écrit : « Chérie, je suis tout triste de ton chagrin et triste aussi de ne pouvoir mieux te consoler. J’ai pensé à toi tard dans la nuit, j’aurais voulu être près de toi, que tu reposes sur mon épaule, tes pleurs se seraient doucement taris, j’aurais endormi ta peine, tu te serais sentie si près de moi, si sûre de moi que tu te serais mise à penser à notre avenir heureux, à tout ce que je pressens d’harmonieux et de tendre entre nous. L’horreur de ce deuil se serait atténuée. » Denoël est un amant compréhensif et attentif : il lui écrira des mots aussi réconfortants après la mort de Paul Valéry.

Rue Amélie, le travail a repris normalement : « je travaille assez péniblement, fatigué toujours. Les Editions, elles, n’ont jamais été si florissantes. Elles auront ma peau ! », écrit Denoël à Paul Vialar, le 6 mars 1944. Ce qui ne l'empêche pas de penser à Jeanne : « Ton anniversaire arrive par le plus beau soleil, par le plus beau jour du printemps pour me dire combien tu me rends heureux. » mais la châtelaine de Béduer se repose, cette fois, à Senneville, où elle s'est légèrement blessée au cours d'une promenade : « Ton genou me fait mal. Fragile chérie, enfant imprudente que l’on ne peut laisser seule sur les routes sans qu’elle ne se blesse ! »

Il y passera quelques jours début avril : « j’ai emporté de ta petite maison une image de soleil et de bonheur, j’ai été heureux dans ces murs clairs où tu fais retraite ». Cette jolie villa où Jeanne a pris l'habitude, depuis 1941, de « faire retraite », appartenait depuis 1927 à Maurice Donnay. Elle s'y rendait généralement en fin de semaine, afin d'éviter le long trajet pour Figeac, qui est à 600 kilomètres de Paris. L'académicien est mort le 31 mars 1945 et Jeanne a fait alors l'acquisition de sa villa.

Dès le mois suivant Denoël entreprend de liquider plusieurs affaires. Le 8 mai il cède à des prête-noms les parts qu'il détient dans l'encombrante Société des Nouvelles Editions Françaises et, la semaine suivante, démissionne de ses fonctions de gérant. Le 9 juin il vend sa librairie des « Trois Magots » , avenue de La Bourdonnais. Rue Amélie, aucune modification ne peut avoir lieu sans l'aval de son associé allemand mais, le 3 juillet, il nomme son fidèle employé Auguste Picq directeur commercial des Editions Denoël, ce qui lui permettra de contrôler une affaire dont il sait qu'il sera bientôt exclu.

Les parts qu'il détenait dans les NEF au capital minimal de 25 000  francs ne lui avaient sans doute pas rapporté grand-chose puisqu'il en était le vrai détenteur, mais la vente des  « Trois Magots  » était bien réelle et, selon l'acte de cession datant du 1er juin, il en avait reçu 500 000 francs. Sa veuve assura plus tard qu'un « dessous de table » de 250 000 francs avait été réalisé, à son profit, en ajoutant : « mon mari avait la spécialité de créer des sociétés fictives ou de les continuer sous le couvert de prête-noms, et d’investir, également sous le couvert de prête-noms, des capitaux dans des sociétés existantes, en faisant signer à ces prête-noms des cessions de parts en blanc, c’est-à-dire sans indication de date et sans indication du nom de l’acquéreur de ces parts » [lettre de Cécile Denoël au juge Gollety, 8 janvier 1950].

Le 1er août Jeanne organise, rue de l'Assomption, une lecture de Mon Faust. C'est Valéry qui a dressé la liste des invités mais elle en a ajouté quelques uns, dont Robert Denoël. Une trentaine de personnes somnolèrent ce jour-là en écoutant la voix monocorde de l'auteur. Gaston Gallimard, assez dépité, confia à Maurice Toesca : « La grande œuvre qu'il avait en vue, il ne la réalisera plus maintenant ». Denoël adressa, huit jours plus tard, une lettre assez hypocrite au vieux poète : « Durant que vous lisiez, j'éprouvais profondément le sentiment de votre existence et de son caractère irremplaçable ». En mai 1945, c'est-à-dire après qu'il eut appris son infortune, Valéry écrivait à Jeanne : « Il n'y manquait même pas un éditeur étranger qui se montra déjà très satisfait ».

Un éditeur « étranger » qui, dès le 18 août, quitte son domicile et sa maison d'édition. Denoël sait que sa tête est mise à prix et il se réfugie alors chez les Lemesle, machinistes de l'Opéra-Comique, rue Favart, qui lui ont aménagé un petit gîte dans le magasin où l'on entrepose les décors. Ils lui ont rendu ce service parce que leur fille Noëlle donnait des leçons de piano au fils de l'éditeur. Denoël y resta une quinzaine de jours, avant de gagner un petit appartement loué au nom de Jeanne depuis le 1er avril, 39 boulevard des Capucines.

Ce pied-à-terre de quatre pièces où il avait entreposé ses livres et ses dossiers professionnels lui servit de retraite durant plus d'un an. Il y recevait quelques amis sûrs, évitait d'utiliser le téléphone, et se faisait appeler « Monsieur Marin », en souvenir de son pseudonyme littéraire des années vingt.

Denoël avait fait ce choix pour éviter à Jeanne d'être mise en cause : « Je suis arrivé dans cette maison le cœur oppressé, navré de ton chagrin et d’en être l’auteur, mais certain d’avoir bien agi pour ta sécurité de demain et ta liberté d’action. C’est cela qui a guidé ma résolution avant tout, crois-le. Où pouvais-je être plus heureux que près de toi ? Où ces heures tristes et déprimantes pouvaient-elles couler plus doucement ? » [18 août 1944].

Aucun auteur ni aucun ouvrage publié par les Editions Domat-Montchrestien n'avait figuré sur les listes de proscription durant l'Occupation, ni à la Libération. La maison d'édition Loviton était irréprochable. Certes Jeanne avait bien été vue dans les soirées mondaines chez son ami l'ambassadeur Fernand de Brinon, mais cela ne paraissait pas porter à conséquence.

Denoël avait tenu à la mettre à l'abri de toute calomnie, et il s'en expliquait à son amie Champigny : « Je n’ai en ce moment ni bureau, ni domicile fixe. Je vis en bohémien, en attendant des événements qui ne peuvent pas être très agréables. [...] Je ne sais pas si demain je pourrai encore exercer mon métier. Il n’est pas tout à fait sûr que je ne sois pas expulsé. »

Voilà une raison assez inattendue à la prudence de l'éditeur. Il sera en effet suspendu de ses fonctions, le 30 août, et un administrateur provisoire sera nommé à la tête de sa maison d'édition, le 20 octobre. C'est une mesure qui fut prise pour plusieurs éditeurs accusés de collaboration.

Mais Denoël est citoyen belge et personne, à cette époque, ne sait quel sort sera réservé aux « collaborateurs » étrangers. Dépossédé de sa société, il pourrait aussi être extradé et livré aux autorités belges. Son associé allemand, par exemple, n'a jamais été dédommagé de son investissement : ses parts seront saisies le 19 août 1944 comme biens ennemis et vendues au prix coûtant le 2 février 1951 par l'administration des Domaines à... Jeanne Loviton.

Denoël a, dès le 20 août, demandé à Paul Vialar d'occuper son appartement, rue de Buenos-Ayres, « pour qu'il ne fût pas occupé, comme le craignait l'éditeur, par quelque résistant au petit pied. », tandis que Cécile trouvait refuge durant quelques jours dans un hôtel de la rue de Lille, avant de s'installer chez Albert Morys, 5 rue Pigalle. Elle y resta jusqu'au 8 mars 1945, puis réintégra son domicile.

Le 30 septembre Denoël et sa femme ont cédé à Albert Morys le bail de leur appartement, et lui ont « vendu » tous les meubles qu'il contenait. L'éditeur, qui vit alors caché, demande à Morys de lui trouver une boutique à louer dans le VIe arrondissement, et, le 14 novembre, ses deux prête-noms (Morys et Percheron) transforment la raison sociale des Nouvelles Éditions Françaises en Éditions de la Tour, dont l'adresse provisoire sera celle de Morys, rue Pigalle.

A ce moment il paraît rasséréné : « Je me débats actuellement dans les histoires d’épuration. On me reproche certains livres à succès et mon succès tout court. Mais je pense m’en tirer sans de trop graves dommages. » [lettre à Jean Rogissart, 20 septembre 1944].

Un mois plus tard tout s'assombrit car il a essuyé un humiliant refus auprès d'écrivains qu'il avait publiés et aidés durant l'Occupation : « J’attendais de deux auteurs de ma maison auxquels j’ai toujours témoigné la plus vigilante et la plus active amitié, une aide décisive. Elle m’a manqué et cela m’est cruel. » [lettre à Rogissart, 31 octobre 1944].

A ce moment Denoël comprend qu'il est bien seul. Ses confrères le détestent ou guignent sa maison d'édition, ses auteurs à succès sont en fuite ou en prison, et les auteurs communistes qu'il a publiés ne lui sont d'aucun secours : « Je leur ai demandé de m’aider... ils m’ont répondu : c’est impossible, on vous a supporté pendant la guerre... Vous ne pouvez pas savoir le calvaire que ce fut pour nous d’être publiés à côté de Céline et de Rebatet, dans la même maison qu’eux », racontera plus tard Jeanne Loviton à Pierre Assouline.

Denoël n'avait rien compris au « double jeu » de ces deux auteurs qui étaient sensés le tirer d'affaire. Louis Aragon et Elsa Triolet l'avaient ignoblement doublé. Sa planche de salut, la seule désormais, est Jeanne Loviton.

 

1945

 

Il se trouve que Jeanne, malgré ses nombreuses relations mondaines, n'a pas vraiment d'appuis politiques, car elle n'appartient à aucun parti. Durant plusieurs mois elle va intriguer en toutes directions pour sortir d'embarras son amoureux. Ce n'est pas chose facile, Denoël s'étant fait beaucoup d'ennemis. Sa meilleure alliée sera Yvonne Dornès, qui a longtemps réchigné à intervenir en raison de son peu de sympathie pour l'éditeur. La seconde sera son amie très proche, Suzanne Borel, qui deviendra Mme Georges Bidault le 28 décembre.

Le dossier de l'éditeur belge n'est pas très bon. Le 2 février une Commission consultative d’épuration de l’Edition a été nommée par le ministre de l'Information, Pierre-Henri Teitgen. Quatre jours plus tard son président Raymond Durand-Auzias écrit au ministre : « Il serait aussi préjudiciable, pour le prestige français, de voir subsister certains noms de firmes comme " Editions Denoël " que de laisser par exemple subsister le nom de certains journaux comme Gringoire ou Le Pilori, même avec une direction nouvelle ».

Le 6 février Robert Denoël s'est présenté devant le juge d'instruction Achille Olmi, chargé de son dossier. Certains ont prétendu qu'en raison des attaques dont il faisait l'objet dans la presse, il se serait rendu spontanément au palais, en vue de réclamer une protection policière.

Dans « Cécile ou une vie toute simple » Albert Morys assure que c'est le juge Olmi qui l'avait convoqué à son adresse, rue de Buenos-Ayres, que c'est Cécile qui reçut le pli et qui demanda au magistrat un délai de deux ou trois jours, son mari étant « momentanément absent de son domicile ». Morys dit avoir remis la convocation à Denoël à son pied-à-terre, boulevard des Capucines. Cette version me paraît plus crédible.

Au terme de cette audition, Denoël fut laissé en liberté mais inculpé, le 19, pour infraction à l’article 75 du Code pénal et atteinte à la sûreté de l’Etat. Que dit au juste cet article 75 qui concerna des milliers de personnes à la Libération ? « Tout Français qui aura porté les armes contre la France sera puni de mort. Ses biens seront confisqués. »

C'est à cette époque qu'eut lieu, rue Saint-Lazare, chez l'avoué Jean Streichenberger, une réunion où figuraient, Robert Denoël, Jeanne Loviton, Maximilien Vox, et un administrateur de la Banque Worms : « en vue d’obtenir le concours financier d’établissements bancaires, sous forme de découvert, en raison de l’incertitude de la trésorerie, j’ai provoqué une réunion en vue de déterminer dans quelles conditions M. Denoël pourrait céder ses parts à Mme Loviton, soit à titre privé, soit en tant que gérante des Editions Domat Montchrestien. [...] A l’issue de cette réunion, tout le monde s’est trouvé d’accord sur le principe de la cession de parts qui était souhaitable, mais qu’elle [ne] serait réalisable qu’avec l’assentiment de l’Administration des Domaines, en tant que porteur de parts de l’associé Andermann. » [déclaration de Maximilien Vox à la police, 8 octobre 1946].

Jeanne Loviton a confirmé cette version : « Vers février 1945, à la demande de M. Maximilien Vox, administrateur provisoire des Editions Denoël, nous nous sommes rendus, M. Denoël et moi, chez M. Streichenberger, conseiller juridique, rue Saint-Lazare. Assistaient à cette entrevue M. Maximilien Vox, M. Pouvrot [sic pour Pouvreau], secrétaire général des Editions Denoël, un représentant de la Banque Worms, M. Denoël et moi. M. Maximilien Vox a exposé la nécessité pour trouver des capitaux de céder les parts Robert Denoël à une société d’édition ayant du crédit. M. Denoël et moi n’étions allés à cette réunion qu’en observateurs. » [déclaration à la police, 15 janvier 1950].

Le 15 février Denoël écrit à l'Administration des Domaines pour l’aviser de son intention de céder ses parts dans sa société, pour le cas où celle-ci aurait désiré exercer son droit de préemption. La réponse fut négative et il envisagea alors de céder ses parts à un nouvel associé, en l'occurrence la Société des Editions Domat-Montchrestien.

Le 19 février eut lieu, rue Saint-Jacques, « une délibération des associés des Editions Domat-Montchrestien décidant, en principe, l’achat des parts Denoël, étant bien entendu qu’au préalable " serait assurée la libre disposition du vendeur ". [...] En d’autres termes, les Editions Domat-Montchrestien ne voulaient pas se porter acquéreurs avant que soit terminée l’instruction pour intelligence avec l’ennemi. Si, en effet, M. R. Denoël devait être renvoyé en Cour de Justice, la confiscation de ses biens aurait, de toute évidence, entraîné, de la part de son séquestre, une demande en nullité de la vente opérée par lui, de l’élément essentiel de sa fortune, dans une période éminemment suspecte. »

Yvonne Dornès, associée majoritaire dans la société à cette époque, confirma la version de Jeanne, en ajoutant : « je sais qu’ils avaient fait le projet du groupage de leurs maisons d’édition dont Mme Loviton devait assumer la direction administrative et financière et M. Denoël la direction littéraire et technique. » [déclaration à la police, janvier 1950].

Le 15 février un commissaire de police s'est présenté au domicile des Aragon-Triolet, muni d’un questionnaire factuel. Jeanne Loviton, très active, avait imaginé ce stratagème, dont elle était justement fière, soixante ans plus tard : faire répondre les deux écrivains par oui ou par non à des questions précises concernant des sommes d’argent que Denoël leur a prêtées ou avancées durant l'Occupation, et à des Israélites que l'éditeur a aidés à passer en zone libre.

Dès le 26 février Denoël charge Albert Morys de mettre au point les couvertures de brochures « patriotiques » à paraître aux Editions de la Tour qui, à cette époque, sont domiciliées 5 rue Pigalle, au domicile de Morys, leur gérant.

Le 27 février Paul Vialar signe avec les Editions Denoël un contrat pour trois romans dont le premier sera La Caille. Il fut livré à l'éditeur à la date prévue au contrat, le 1er mars, et parut à l'automne à cause du retard pris par l'éditeur. Les deux autres devaient être livrés le 1er novembre 1945 et le 1er juillet 1946. Job parut en avril 1946 et Le Voilier des îles, un roman pour la jeunesse (prévu tout d'abord aux Editions de la Tour), en octobre 1947.

Le 8 mars paraît aux Editions Domat-Montchrestien, tiré à 950 exemplaires numérotés, un Voltaire par Paul Valéry. Il s'agit d'un discours prononcé à la Sorbonne le 10 décembre 1944 à l'occasion du 250e anniversaire de la naissance de Voltaire. C'est le premier titre d'une collection littéraire, la première chez cet éditeur : « Au Voilier ». Le 15 mai Jeanne y publiera un second texte de Valéry : Henri Bergson, qui est le texte d'une allocution prononcée à l'Académie, le 9 janvier 1941, et publié tout d'abord dans un recueil collectif en août 1941.

   

Trois semaines plus tard les Editions Denoël publient Le Premier accroc coûte deux cents francs. Ce recueil de nouvelles d'Elsa Triolet obtiendra le Prix Goncourt 1944 (non décerné cette année-là), le 2 juillet.

C'est au cours de ce même mois que Paul Vialar signe avec Domat-Montchrestien un contrat pour son grand roman, La Mort est un commencement. L'écrivain déclarera en janvier 1950 à la police : « Ce contrat a été signé par l’intermédiaire de M. Denoël qui m’avait mis en rapport avec Mme Loviton au mois de mars 1945 [...] En effet M. Denoël, au mois de mars 1945, m’avait fait part de son désir de céder les parts qu’il détenait dans la société Denoël à Mme Loviton. »

Auguste Picq, le 18 septembre 1946, déclarait à la police : « M. Denoël s’occupait également des Editions Domat-Montchrestien, dont Mme Loviton était la gérante. Je ne pense pas qu’il avait des intérêts directs dans cette société d’édition, mais le fait qu’il amena dans cette société des auteurs importants, dont Paul Vialar, me laisse à penser qu’il devait avoir une part dans l’exploitation de cette affaire. C’est en effet depuis qu’il collaborait avec Mme Loviton dans les Editions Domat-Montchrestien, que celles-ci publièrent des ouvrages littéraires. Précédemment, elles n’éditaient que des ouvrages de droit. »

Quelque chose reste à vérifier quant aux relations qu'entretenaient Vialar et Jeanne. En janvier 1980 il avait rédigé à mon intention un témoignage où l'on trouve cette phrase : « Il [Denoël] était tombé amoureux d'une femme qui avait été mon amie de jeunesse et tenu une place importante dans la vie de Claude Aveline ». Pourtant le 24 juillet 1947 Jeanne lui avait écrit, alors qu'elle entreprenait de redresser les finances de la maison Denoël dont elle était devenue l'héritière légale quelques semaines plus tôt : « J'y arriverai. Vous me connaissez assez maintenant pour m'avoir vue à l'œuvre. »

Sur le plan familial bien des choses ont changé chez les Denoël, où les absences répétées de l'éditeur amènent des scènes interminables. Albert Morys déclara à la police, le 20 septembre 1946 : « Je savais qu’une femme existait dans sa vie, depuis fin 1943, parce qu’il lui arrivait de découcher depuis cette époque. Il avait d’ailleurs informé Mme Denoël que, connaissant quelqu’un, ils allaient se trouver dans l’obligation de se séparer. [...] Vers fin 1943, le jour où M. Denoël annonça à sa femme sa résolution de la quitter, ils eurent une scène violente, à la suite de laquelle Mme Denoël tomba malade. Néanmoins, au moment de leur séparation définitive, en août 1944, leurs rencontres étaient plutôt cordiales, chacun ayant pris son parti de la chose. »

Ainsi, « chacun ayant pris son parti de la chose », Denoël vit avec Jeanne mais revoit Cécile, notamment rue Pigalle, chez les Bruyneel, entre août 1944 et mars 1945 : « Pendant un mois et demi, M. Denoël vint prendre ses repas de midi chez mon père. Il continua par la suite à y rendre visite à sa femme jusqu’en mars 1945, époque à laquelle celle-ci réintégra son appartement de la rue de Buenos-Ayres », dit Morys.

Cécile connaît la plupart des escapades de son mari, qui finit toujours par lui revenir. Ici pourtant le mot « divorce » a été formellement prononcé, pour la première fois. Cécile ignore totalement qui est cette nouvelle venue et elle charge Gustave Bruyneel de s'informer à son sujet : « Au début de l’hiver 1944 Mme Denoël ayant appris que son mari avait une liaison avec Mme Loviton, me chargea d’aller me renseigner sur cette personne. C’est ainsi que je me présentai aux Editions Domat-Montchrestien où, sous un prétexte, je fus reçu par Mme Loviton, ce qui me permit de la décrire physiquement à Mme Denoël », déclare-t-il à la police, le 11 octobre 1946.

L'épouse trompée sait que l'affaire est sérieuse car sa rivale appartient à un tout autre monde que le sien. Le 8 mars, au moment de rentrer chez elle, rue de Buenos-Ayres, elle fait parvenir ce mot à son mari : « Comme tu le sais, je rentre aujourd'hui à la maison que nous avons quittée avec tristesse lors des événements. Penses-tu que nous y voyant, le Finet et moi, tu ne regretteras pas notre vie familiale ? Il est encore temps Bobby de la reprendre si tu le désires. »

Denoël ne revint plus chez lui et la question du divorce traîna plusieurs mois avant que Cécile s'adresse, le 29 juin, à un avocat : Me Roger Danet, 5 rue de Richelieu, pour entamer la procédure : « d’accord entre les parties, Mme Denoël avait fait à son mari une sommation de réintégrer le domicile conjugal et celui-ci avait répondu par le refus formel qui était prévu. » [lettre de Me Armand Rozelaar au juge Gollety]. Denoël a pris manifestement sa décision puisque, le mois précédent, il a aussi rompu avec Dominique Rolin.

De son côté Jeanne a mis les choses au point avec Paul Valéry. Elle a choisi le dimanche 1er avril, jour de Pâques, jour de son anniversaire et jour de visite traditionnel du poète rue de l'Assomption. De manière très « lovitonienne » elle le reçoit couchée, et lui annonce gaiement son mariage prochain avec Denoël, qui la secondera efficacement dans sa maison d'édition, où elle épuise ses forces depuis des années. Cela ne changera rien à leurs relations privilégiées, assure-t-elle au vieil homme effaré : au contraire, elle disposera de plus de temps pour lui.

Est-ce avant ou après cette entrevenue surréaliste qu'elle eut l'idée saugrenue, au cours d'un déjeuner chez Robert de Billy, de prier Valéry d'intercéder en faveur de son amant, inculpé de collaboration le 19 février ? Puisque son amie Yvonne Dornès a accepté de lui rendre ce petit service, elle doit se dire que Valéry, qui ne lui refuse rien, en fera autant. C'est un faux-pas, un de trop. Valéry ne le lui pardonnera pas.

 

[en cours de rédaction]