Robert Denoël, éditeur

Cécile Brusson

 

Cécile, Henriette, Emilie Brusson est née le 19 septembre 1906, à 23 heures, au domicile de sa mère, Elvire Herd, 28, rue Porte-aux-Oies, à Liège.

Les registres de population liégeois précisent que la petite fille fut reconnue à sa naissance par son père, Walthère Brusson, qui déclara sa naissance au bureau de l’Etat-Civil, et, le 4 juillet 1908, par sa mère.

Une enfant naturelle. Qui était sa mère ? Elvire Herd était née le 31 mai 1886 à Liège, sur la rive droite de la Meuse : il importe de le préciser. Georges Simenon revendiquera toujours son appartenance à cet « Outre-Meuse » qui est le quartier des artisans, avec ses codes, son folklore, son identité propre.

La maison Herd était située rue Porte-aux-Oies, à deux pas de l’église Saint-Nicolas, chère à la famille Simenon. C’est là que fut baptisée Cécile, le 23 septembre 1906.

L’historien des rues de Liège, Théodore Gobert, écrivait en 1928 à son sujet : « Depuis des siècles, cette rue recèle une population besogneuse dans sa presque totalité. A côté des mendiants, très nombreux, on y rencontre beaucoup d’ouvriers drapiers, des tisseurs, des tanneurs, etc. »

Dans les « mémoires » qu’il a rédigés en 1982, Albert Morys s’est attaché aux origines de sa femme et de ses parents, en se servant d’un enregistrement réalisé par Cécile en juillet 1979.

 

La rue Porte-aux-Oies vers 1910 (collections du musée de la Vie wallonne, Liège)

 

Selon Morys, Walter Brusson, qui « ressemblait au gangster Carbone », avait une ascendance corse : sa grand-mère était une demoiselle Bonaparte. Les registres de l’état-civil liégeois indiquent simplement que Walthère est « garçon-boucher », puis « fripier ». Ce garçon athlétique s’entraînait le soir dans la salle de sports qu’avait ouverte Henri Herd, l’oncle de Cécile.

Au cours d’une fête de quartier, Walter et Elvire conçurent Cécile. Ensuite, il ne fut plus question de mariage, pour d’obscures raisons familiales. Selon l’état-civil, Elvire était alors « artiste de foire » mais aussi, comme l’écrit Morys, « elle vendait de l'eau chaude à toute heure comme l'indiquait la pancarte écrite à la main et affichée à la porte de sa petite échoppe simple et proprette où l'on accédait en descendant deux ou trois marches. »

Walter Brusson, selon les registres de l’état-civil, quitta Liège pour Bruxelles en 1911, y revint en 1916 comme « négociant de meubles », et mourut à Soumagne le 26 juin 1967.

Il s’était marié le 27 février 1917 en Angleterre à Brensford avec Marie Koymans, née à Liège le 4 avril 1886, dont on ne sait rien. Une petite fille est née à Liège de leur mariage, le 11 août 1921, et y est décédée le 28 janvier 1934. Cécile ne l’a jamais évoquée.

La famille de la petite Cécile est, en réalité, celle des Herd. Le patriarche, Guilleaume Herd, peintre en bâtiments, et sa femme, Helena Treffer, étaient d’ascendance prussienne et parlaient l’allemand entre eux, mais ils avaient veillé à ce que leurs onze enfants parlassent le français et le wallon. Les Herd exploitaient un café populaire où, sans doute, Cécile passa une partie de son enfance.

 

Le café Herd à Outre-Meuse vers 1910

 

L'un des fils Herd, Henri, était un athlète impressionnant qui, dès 1904, gagna des tournois de lutte gréco-romaine. Il choisit de combattre sous le nom de Constant-le-Marin, en hommage au prestigieux champion namurois Constant-le-Boucher. Pourquoi « marin » ? Parce qu’il avait l’ambition de porter « par-delà les mers et les océans » le nom de l’école liégeoise de lutte. C’est ce qu’il fit, en effet, en remportant, de 1908 à 1914, de prestigieux tournois au Canada et en Amérique du Sud ; il fut quatre fois champion du monde de sa discipline et décrocha quatre « ceintures d’or ».

      Henri Herd dit Constant-le-Marin [1884-1965]

En août 1914, bien que bénéficiaire d’un tirage au sort favorable qui l’exemptait, il s’engagea comme volontaire dans une unité de mitrailleurs qui combattit sur l’Yser. Il s’illustra ensuite sur le front de Galicie à bord d’un auto-canon, avant d’être gravement blessé. Son neveu, Fernand Houbiers, qu’on retrouvera en 1945 chez les Denoël, fit lui aussi partie, à seize ans, de ce corps belge d’autos blindées qui combattit les Allemands pour le compte du tsar Nicolas II de Russie.

Malgré des blessures importantes Herd parvint, au prix d’une méthode personnelle de ravalidation, à reconquérir, en 1921, le titre de champion du monde. Il se produisit par la suite un peu partout, et s’enrichit considérablement au cours de tournées en Amérique du Sud. C’est là qu’il passa la Seconde Guerre mondiale.

De retour à Liège en 1946, il y vécut paisiblement jusqu’à sa mort, en 1965. Il avait ouvert un établissement nommé « Le Café des Lutteurs » dont le sous-sol était aménagé en salle de gymnastique et où plusieurs générations de jeunes Liégeois vinrent s’initier à la lutte gréco-romaine, qui ne s’appelait pas encore « catch ».

Ce sport très particulier avait rapproché les Herd et les Brusson. Plus tard, Cécile décrira à Morys son géniteur, Walthère Brusson : « C’était ce que l'on peut appeler un beau mâle. Dix-neuf ans, la moustache conquérante comme il seyait à un don juan en ce début de siècle. Nous sommes en 1905. Très fier de sa carrure, de sa prestance et d'un je-ne-sais-quoi qui plaisait aux filles parmi lesquelles il faisait des ravages [...] Ce Walthère aussi était d'une force herculéenne ; il faisait " le Christ sur deux doigts " : entre deux barres parallèlement placées, assez écartées pour que seules ses mains y puissent prendre appui lorsqu'il avait les bras en croix et fixées bien au-dessus du sol. Dans cette position inconfortable, il repliait l'un après l'autre chacun de ses doigts pour rester ainsi, bras en croix à deux mètres du sol appuyé seulement sur une phalange du médius de chaque main ».

Quant à sa mère, Morys écrit : « Elle était capable de porter douze hommes, et non des moindres, en une pyramide humaine dont elle était la base et le soutien. Petit détail : Elvire Herd mesurait près de deux mètres (son passeport britannique de 1919 précise 6 pieds 1 pouce) [soit 1 m 85] et était taillée en proportions ».

       Elvire Herd et Cécile Brusson en 1910

 

Cette athlète pratiquait aussi, c'est moins courant, la lutte, comme le raconte Georges Rem : « Il y eut même [vers 1905] des luttes de femmes où se rendirent célèbres les filles Herd, sœurs de Constant le Marin. C'est que les prises de gréco-romaine et de lutte libre répondaient admirablement au tempérament bagarreur des Liégeois.»

La légende veut qu’elle ait posé en 1905 pour le sculpteur Camille Sturbelle [1873-1944] en vue de la réalisation d'un monument dédié à Charles Rogier. La sculpturale femme nue qui se trouve aux côtés de Rogier serait Elvire Herd. L’inauguration de ce monument, à l’entrée du parc d’Avroy à Liège, eut lieu le 17 septembre 1905.

Selon les registres de l’Etat-civil liégeois, Walthère Brusson, Elvire Herd et leur fille Cécile vécurent chez les Herd, rue Porte-aux-Oies, de septembre 1906 à octobre 1907 ; ensuite Brusson alla s’établir rue Grétry, dans le quartier de Longdoz : on reste sur la rive droite, mais en s’excluant de la petite communauté d’Outre-Meuse. Elvire et sa fille restèrent dans la maison familiale jusqu’en juillet 1908.

Ensuite, Elvire paraît avoir mené une vie aventureuse, emmenant parfois sa petite fille avec elle, « pour la soustraire à la famille de son père ». On la retrouve à Neufchâtel où elle aurait servi de dame de compagnie à une vieille dame fortunée, avant de suivre le cirque Hagenbeck de passage dans la région, où elle avait retrouvé des amis de son frère. Ce cirque effectuait alors une tournée européenne qui le mena jusqu’en Russie.

 

L’Etat-Civil confirme qu’à partir du mois d’août 1908 Elvire Herd a obtenu un visa en vue d’un « voyage pour sa profession de lutteuse ». C’est au cours d’une tournée qu’elle rencontra un athlète noir nommé Ilya Vincent dont elle tomba amoureuse. Elvire, écrit Morys, « était une force de la nature et avait une fâcheuse tendance à vouloir suivre ses instincts » : ayant appris que ce Vincent était rentré chez lui, en Afrique du Sud, elle prit le bateau pour Cap Town, où elle entreprit, en vain, de le retrouver.

Pour y subsister, elle s’engagea dans une brasserie du Cap ; c’est là qu’elle rencontra Walter Adolphus Ritchie Fallon, un ingénieur anglais né à Bristol le 8 novembre 1884, qui allait l’épouser le 4 mars 1914.

D’ascendance irlandaise par son père [Ritchie] et écossaise par sa mère [O’Fallon], Walter Ritchie Fallon avait séjourné à Cape Town en 1897 et avait fait, à partir de 1901, un apprentissage de trois ans chez l'architecte Edward Simpkin. De retour à Londres en 1906 il entreprit durant un an des études chez un architecte de Dixon, et rentra en 1910 au Cap où il construisit des écoles, des auberges et des hôpitaux pour le compte de l'administration. En 1912 il remporte le premier prix pour la construction d'abattoirs municipaux, et s'associe avec John Lyon, jusqu'en 1923. En 1922 et 1929 il fut président de l'Institut d'Architecture du Cap.

Le 27 mars 1916, Elvire donna naissance à un garçon qui reçut le prénom de Guillaume, ce qui était rare durant la Grande Guerre, et qu’on appella familièrement Billy. Ritchie-Fallon eut une influence heureuse sur l’éducation de la jeune Cécile, qui fut mise au pensionnat pour y suivre des études classiques.

On ne sait pas grand’chose de la vie du ménage Fallon-Herd. Selon Morys, fin 1916 ou début 1917, Walter Ritchie-Fallon décida de « partir pour la guerre », mais il ne dit pas où : « Je ne m'inquiète pas pour toi ni pour les petits, tu te débrouilleras très bien avec mes associés », aurait dit l’architecte.

Les associés ne versèrent pas à sa femme ce que Fallon espérait, et Elvire dut avoir recours à l’état qui attribuait une pension, ou un secours modeste, aux familles des militaires en campagne.

Est-ce qu’elle prit peur quand l’épidémie mondiale de grippe espagnole, qui allait faire plusieurs millions de morts, atteignit, en juin 1918, l’Afrique du Sud, où elle décima 150 000 personnes en quelques mois ? On parlait, là-bas, non pas de grippe, mais de choléra, ou de peste, et il n’existait pas de vaccin - pas plus qu’en Europe, d’ailleurs, mais l’essentiel était peut-être de rentrer chez elle, où sa famille lui assurerait un train de vie meilleur.

Ou est-ce qu’Elvire fut ensuite reprise par sa « bougeotte » ? Morys écrit que sa nature « était de vif-argent ; elle ne pouvait tenir en place ».

En novembre 1919, Elvire Herd rentre à Liège, et s’installe à Grivegnée, 11 rue Vandenhoff, avec ses deux enfants. C’est alors que Cécile connut son père, Walthère Brusson. La suite de l’histoire est confuse mais pas anodine, car elle va déterminer Cécile à quitter Liège.

Si l’on en croit les registres de la population, Elvire Herd repartit ensuite en Afrique du Sud, le 27 mai 1920, et retrouva Ritchie Fallon qui habitait alors dans le Pinelands du Cap un cottage qu'il avait entièrement conçu. La notice que lui consacre John Walker sur le site de l'université de Pretoria indique qu'il vécut alors avec une « Française qui avait été lutteuse de cirque ». En juin 1922 une revue locale destinée aux ingénieurs lui consacrait un article élogieux, rappelant qu'il était connu parmi ses confrères comme un homme « capable, sérieux, travailleur, à l'honnêteté sans faille, et possédant un grand sens de l'organisation », le qualifiant même de parent proche du Capitaine Cuttle, le personnage de bonne volonté du roman de Dickens, Dombey and Son.

La vie au Cap avec cet homme de qualité devait sans doute peser à Elvire Herd, qui revint définitivement à Liège le 15 juin 1923, pour s’installer à Angleur, Rivage en Pot, n° 1, en compagnie de ses deux enfants. Il existe cependant une carte adressée du Cap par Cécile à sa mère : « A merry Xmas and a Happy New Year. Do come back soon darlings. Your own loving little daughter & sister. Cécile 5/12/23 ».

Selon Morys, Cécile avait préféré poursuivre ses études au Cap, en attendant le retour de sa mère. Mais Elvire ne rentrait pas « et semblait n'avoir nulle envie de revenir. Son mari et sa fille avaient beau lui écrire, la solliciter de toutes les façons ; c'était en vain », écrit-il.

Cécile serait alors rentrée à Liège, pour persuader sa mère de retourner au Cap. Devant la détermination d’Elvire à demeurer à Liège, Cécile voulut repartir : « Il n'en est pas question. Cet homme n'est pas ton père ; TU DOIS rester avec ta mère. Et si tu essaies de partir, je te ferai rechercher par la police : tu es encore mineure ! », lui aurait-elle dit.

Morys écrit que, prenant son mal en patience, Cécile se dit qu'il ne lui restait que deux ans et demi à attendre pour atteindre ses vingt-et-un ans révolus et ainsi pouvoir rentrer dans « son pays ».

Puisqu’elle avait entrepris des études de médecine au Cap, elle prit, dit Morys, une inscription à l’université de Liège, où elle suivit les cours du professeur Delmotte. Je n’ai pas retrouvé le nom de Cécile Brusson dans les archives de l’université. Quant à Elvire, elle ne retourna jamais en Afrique du Sud et son divorce avec Walter Ritchie-Fallon, qui mourut le 3 mars 1962, fut prononcé à Cap Town le 8 juin 1938.

Ce qui nous intéresse est de situer la date et l’endroit de la rencontre de Cécile Brusson et de Robert Denoël à Liège. Morys avait enregistré une fois pour toutes celle que lui avait donnée Cécile : le dimanche 8 mars 1925.

Ce soir-là, Robert aurait rencontré une jeune fille « resplendissante au visage ensoleillé, qui lui était apparue un soir de fête sous les habits de la Bohémienne de Franz Hals, dans un bal costumé et dont le regard l'avait envoûté ». Morys laisse entendre que cette rencontre a eu lieu au cours d'un des nombreux bals costumés qui se déroulaient à Liège durant la semaine du carnaval.

 

    

Cécile Brusson et Robert Denoël en 1925

 

Cécile n'évoquait pas de circonstances particulières et écrivait simplement : « nos routes et nos regards se croisent. Le coup de foudre n'existe pas que dans les romans. Il soude ce jour-là le destin de deux êtres jeunes, deux natures de formations opposées mais qui vont merveilleusement se compléter ».

En janvier 2006, un chroniqueur liégeois qui avait connu Elvire Herd à la fin de sa vie écrivait : « Elle revint à Liège, tenir un café. Sa fille, Cécile Brusson, une rousse flamboyante, qui servait au café, séduisit un fils Denoël.»

Quand Robert Denoël eut à évoquer leur rencontre, il ne la situait pas en 1925 mais beaucoup plus tôt. Le 27 août 1927, il écrit à Champigny que Cécile « arrive toute neuve, toute fraîche en dépit de quatre années de vie dans le milieu le plus détestable ».

A Victor Moremans il écrit, le 11 octobre 1927 : « Elle s’appelle Cécile, elle passa son enfance au Cap, elle m’aime, nous nous aimons depuis 4 ans ».

A Mélot du Dy il écrit, début novembre 1927 : « j’ai revu à Liège une jeune fille que j’aimais depuis quatre ans. »

Leur rencontre daterait donc de la fin de l'année 1923, puisque Denoël fut mobilisé à Anvers entre le 30 novembre 1922 et le 4 décembre 1923. Si Cécile tenait à ce que cette rencontre ait eu lieu au cours d'un bal costumé, on peut imaginer que le jeune homme fraîchement démobilisé a mené joyeuse vie en décembre 1923 : à Liège, il était courant à cette époque de se déguiser au moment des fêtes de fin d'année.

Pourquoi Cécile éprouve-t-elle le besoin de situer sa rencontre avec Robert Denoël le 8 mars 1925 ?

La réponse se trouve dans les registres de l'état-civil liégeois : depuis le 5 mars 1925, Elvire Herd et ses deux enfants, Cécile Brusson et Billy Fallon, sont domiciliés rue des Dominicains, n° 20, dans le quartier bourgeois du centre-ville, à deux pas des locaux de la prestigieuse Gazette de Liége où Denoël se rend régulièrement.

Or, dans une lettre datant de l’été 1945, Denoël a rappelé à sa femme dans quel milieu il l’a connue : « Tu voyais tous les jours les couples se faire et se défaire sous tes yeux. Tu vivais dans une maison où l’on vivait des amours d’autrui. Je sais que cela te dégoûtait car les contes qui hantaient les chambres de cette maison n’étaient pas beaux. Mais cela t’entourait. Tu baignais dans une atmosphère répugnante mais lourdement charnelle. Ton père, ta mère vivaient sous tes yeux dans le désordre. Tu assistais à leurs amours. Tes tantes, tes cousines, les hommes de ta famille vivaient d’une manière purement instinctive, incestueux, pédérastes, toujours affolés de désirs les uns pour les autres ».

Le doute n’est guère permis : lorsque Robert Denoël rencontre Cécile Brusson, Elvire Herd exploite un café ou un hôtel qui est aussi une « maison de passe », laquelle se trouvait à Angleur, Rivage en Pot, n° 1, où Elvire et ses enfants furent officiellement inscrits entre le 15 juin 1923 et le 5 mars 1925. La profession déclarée d’Elvire Herd est celle d’hôtelière. Denoël parle plus loin de Seraing, l'administration écrit Angleur. En réalité, le n° 1 de la rue Rivage en Pot se trouve exactement à la limite de ces deux communes de la périphérie liégeoise.

Denoël, dans cette lettre terrible de 1945, rappelle à Cécile les circonstances de leur rencontre : « Déjà à dix-sept, dix-huit ans, tu avais les mêmes goûts que maintenant. Tu aimais les jeunes gens, leurs incertitudes, leurs désirs naïfs, leurs angoisses devant l’amour, ce besoin des tendresses maternelles qu’ils reportent sur les premières femmes qui les émeuvent. Tu avais autour de toi une petite troupe de jeunes gens dont j’étais sans doute le plus singulier et le plus attirant [...] Quand je suis venu te voir à Seraing et que je t’ai prise pour la première fois, tu t’es donnée avec une fougue que je n’ai pas oubliée. Plus tard, je me suis dit que seule une longue habitude de l’homme pouvait donner à une femme cette liberté dans le plaisir, cette fougue dans l’étreinte.»

Lorsqu’il décide, en octobre 1926, d’aller tenter sa chance à Paris, Denoël est inquiet : « Quand je t’ai quittée pour aller à Paris, incertain de toi, troublé, peut-être un peu effaré par ton milieu familial, incertain de moi aussi, de mes possibilités matérielles, craignant au surplus de m’engager définitivement, je t’aimais et tu m’aimais. Tu me préférais en tout cas à n’importe quel homme de ton entourage. Cela ne t’a pas empêchée de prendre un amant. Je ne t’en aurais jamais reparlé si tu ne m’avais pas exaspéré par tes scènes de jalousie. [...]

Quand je t’ai parlé des années plus tard de cet amant, tu m’as dit que tu lui avais cédé un jour par lassitude et que tu avais eu un tel dégoût de toi-même, que tu n’avais pas recommencé. Je ne sais pas si je t’ai crue à l’époque. Toute mon expérience d’homme me dit aujourd’hui que tu as eu une véritable liaison. [...] Je me suis souvenu de cela également quand tu m’as parlé du petit V. en me disant qu’il n’avait été ton amant qu’une fois et dans des circonstances tristes. Tu m’avais dit la même chose du premier amant que tu as avoué, qu’il fallait bien avouer puisque, celui-là, la nature l’avait dénoncé. »

Il sait qu’il n’a pas rencontré une jeune fille innocente : le milieu où elle a vécu durant trois ans l’a marquée. Mais il croit que l’éducation qu’elle a reçue au Cap reprendra le dessus : « Je vais avoir à côté de moi une femme ou plutôt une enfant. Je devrai être à la fois son amant, son tuteur et un peu son éducateur. Elle arrive toute neuve, toute fraîche en dépit de quatre années de vie dans le milieu le plus détestable. Elle arrive pourvue d’un formidable orgueil, d’une intelligence moyenne et d’un amour qui ne veut pas avoir de fin. Elle vient parce que je représente tout son espoir, toute sa vie. Et j’ai un peu peur devant tant de confiance, devant cette jeunesse, ces trésors. Elle ignore tout du coeur de l’homme. La vie, pour elle, ressemble surtout à une grande partie de camping. Il y a une rivière, de l’herbe, des arbres, des compagnons joyeux, au coeur innocent. De temps en temps, il faut travailler mais tout s’accomplit dans les rires et le bonheur. Le soir, on s’endort sous les étoiles et les bois s’endorment aussi et la rivière et les prairies. Le matin, quand on se réveille, le soleil luit, les oiseaux chantent et le bonheur recommence. Jusqu’à l’âge de 16 ans sa vie a ressemblé à cela, en effet. Depuis lors, elle attend que cet heureux temps revienne et elle croit bien que le mariage va le lui rapporter. », écrit-il à Champigny, le 27 août 1927.

D’autre part, c’est au moment d’un deuil familial que Denoël a proposé à Cécile de le rejoindre à Paris. Il n’est pas douteux, même s’il ne l’a pas souvent évoquée dans sa correspondance, qu’il portait à sa mère une grande affection. Le 20 mars 1927, il est rentré à Liège, d’où il écrit à Champigny : « Je suis depuis deux jours dans une ville où l’on tâche de refaire un peu de bonheur à un homme très vieilli par la mort de ma Mère. Ses enfants sont groupés autour de lui, pleins de santé, ivres de vie et de force, mais tous malgré cela un peu graves, conscients d’une absence que rien ne remplace. »

Dans son désarroi, il a revu la jeune fille : « J’ai été surprendre Cécile cette après-midi. Nous avons passé trois heures ensemble dans la ville. Elle m’aime. Elle m’aime comme une femme et non plus comme une enfant. Plus je la voyais, plus j’en étais ému. Nous nous sommes quittés vers sept heures. Nous ne parvenions pas à nous séparer [...] Sans doute, je ferai venir Cécile à Paris. Elle est encore retenue par des scrupules filiaux mais je crois qu’elle cèdera à son instinct et qu’elle viendra me rejoindre. »

Au cours des mois suivants, il traverse une profonde dépression : « Cela a été un silence complet. Je n’ai vu personne, je n’ai pas écrit une lettre depuis des mois. Il m’arrive parfois de devenir muet, impuissant à communiquer même avec les êtres chers. », écrit-il en juin à Mélot du Dy.

Début août, Champigny a fermé sa galerie d’art et Denoël tente de subsister en se livrant au courtage de tableaux et livres de luxe. Sa situation est on ne peut plus précaire. C’est le moment qu’il choisit pour demander à Cécile de venir le rejoindre : « Dans trois semaines, je me marie, j’épouse Cécile à la mode anglaise. Nous irons à Londres ou bien à Paris chez le consul anglais où l’on peut se marier sans consentement paternel. Vous vous étonnez, sans doute, de cette solution. J’ai proposé à Cécile de venir me rejoindre à Paris et de vivre avec moi. Elle a accepté. Cela m’a suffi. Comme, au fond, cela lui faisait un énorme plaisir de passer devant un clergyman, je le lui ai offert. Mon père l’ignorera provisoirement. Je crois qu’il n’autoriserait pas ce mariage. En tout cas, il le considérerait (lui et la famille) comme une catastrophe. »

Le 11 octobre, il écrit à Victor Moremans : « Malheureusement comme je me sens trop seul, je me marie dans quelques jours. Je dis malheureusement parce que tout mon entourage le pense et que ce mariage se fera secrètement, sans que ma famille en soit informée ».

Cécile écrit : « Le 14 octobre au matin, il est là. Mes malles sont prêtes. » Les jeunes gens s’installent rue du Moulin Vert. Cinq jours plus tard, Denoël annonce à Mélot du Dy : « Sans doute, vers la fin de l’année, vais-je ouvrir une librairie qui sera à la fois : salle d’exposition et bureau d’imprimerie. Le local est trouvé ».

Certes, Denoël avait dû prendre langue avec Anne Marie Blanche depuis longtemps, puisqu’il l’avait rencontrée chez Champigny l’année d’avant, mais cette conjonction d’événements heureux seront portés au crédit de Cécile Brusson, d’autant que c’est grâce à elle qu’il rencontre peu après un commanditaire : « Je connaissais un M. Boussingault, colonial, revenu du Congo et de l’Afrique du Sud après 15 ans et fortune faite. Ce Monsieur me portait de la sympathie, sympathie qui s’accrut quand il sut que Cécile allait devenir ma compagne. Autrefois au Cap il avait fait sauter Cès [Cécile] sur ses genoux. De là, à devenir commanditaire il n’y a qu’un pas. »

Les jeunes « mariés » vivent alors des mois exaltants dans une pauvreté « affolante » : « C’est comme une enfance retrouvée. Ma femme, habituée à l’abondance, à l’argent, ne songe même pas à s’étonner de la situation.»

Cécile écrit : « Point d'électricité, non plus que de meubles. Nous allons aux puces, chez des voisins, et, quelques jours plus tard, nous voilà installés dans un décor d'opéra-comique ! Malgré une impécuniosité chronique, nous recevons. Parfois avec un somptueux pot-au-feu mijoté sur mon minuscule réchaud à alcool, parfois avec une simple boîte de maquereaux aux aromates et au vin blanc. Les caisses à oranges rembourrées de copeaux de bois qui nous servaient de sièges, eurent l'honneur d'accueillir d'illustres personnages : Léon-Paul Fargue, Antonin Artaud, Max Jacob, André Salmon, Jean de Bosschère, Serge Moreux, le docteur Allendy et bien d'autres. » [« Denoël jusqu'à Céline »].

En mai 1928, Robert écrit à Champigny : « Mon mariage avec Cécile est une chose acceptée par mon Père. Dès qu’elle aura fait sa déclaration de domicile nous nous marierons. Mariage religieux et mariage civil. J’en suis très heureux parce que cela va donner à Cécile une certaine sécurité sociale qui lui manquait. »

Le mois suivant, est-ce la perspective du mariage, Cécile a des problèmes de santé : « Figurez-vous que le mariage qui semblait au début lui réussir admirablement au point de vue santé, ne continue pas à produire ses heureux effets. Depuis un mois la jeune Cécile se réveille tous les matins avec de la fièvre, parfois beaucoup, parfois peu, mais toujours de la fièvre. En plus des maux d’estomac, des nervosités invraisemblables, bref tout un cortège de maux dont nous voudrions tous apercevoir la fin au plus tôt. Je crois qu’un séjour à la campagne, loin des soucis et des empoisonnements matériels et moraux de Paris lui ferait le plus grand bien », écrit-il à Champigny.

Denoël l’ignorait-il encore ? Comme Louis-Ferdinand Céline, Cécile Brusson avait ramené d’Afrique du Sud une malaria « qui devait si lourdement peser sur sa santé tout au long de sa vie », écrit Morys.

Robert découvre peu à peu le caractère de sa jeune femme : « elle ignore la mesure : ou bien ce sont des débordements d’amour et de tendresse ou bien des colères noires et qui durent. L’une et l’autre de ces formes de la passion sont assez fatigantes pour l’être destiné à en subir les contre-coups. » [Lettre à Champigny, décembre 1928].

Ces sautes d’humeur sont d’autant plus intempestives que Denoël assume le plus gros du travail, avenue de La Bourdonnais : « Vous vous souvenez peut-être du travail qu’il y avait à la galerie. Celui que je dois fournir est assurément le triple de celui-là. Et pour le faire, je suis à peu près seul. Anne s’occupe de ses gosses et du ménage, la douce Cécile fait des efforts méritoires et quelques courses mais à cela s’arrête la collaboration de ces deux jeunes femmes. »

Il a aussi découvert, mais n’en parlera que bien plus tard, que Cécile était extrêmement possessive : « Dès ton arrivée à Paris, tu as cru bien à tort, que notre union était menacée par le milieu de bohémiens où je fréquentais d’ailleurs avec plaisir. Dans la solitude où j’ai vécu, ces gens représentaient une sorte de foyer comique et sordide qui m’amusait sans pouvoir me retenir. Cela n’avait pour moi qu’un attrait fort passager. Tu as cru que dans ce milieu, j’aurais trop d’occasions de t’être infidèle et tu m’en as détaché. Quand je repense à toutes les scènes que tu me faisais, scènes sans objet, scènes que rien de mon côté ne justifiait, je me demande si toi tu n’étais pas tentée et si même déjà à ce moment-là tu n’avais pas cédé à cette fureur sexuelle qui joue un si grand rôle dans ta vie », lui écrit-il en 1945.

Peut-être aussi Cécile a-t-elle appris les aventures amoureuses que Robert avaient eues naguère avec Hélène V... et surtout avec Catherine Mengelle, la jolie parfumeuse rencontrée chez Champigny ? En 1945, Denoël affirmera pourtant : « Tu remplissais mon cœur et nous goûtions ensemble un bonheur physique que je n’oublierai jamais. Nous trouvions dans la possession une sorte de plénitude qui me tenait tout à fait éloigné des autres femmes. Je t’appartenais tout entier et durant plusieurs années, il en a été ainsi. »

A l’heure des bilans, il écrira : « En tout cas, la vie que nous menions ne te donnait pas satisfaction. Tu étais dans un déséquilibre extraordinaire, qui touchait certains jours à la démence. C’est alors que nous avons connu Artaud. Tu l’as aimé. Il t’a aimé. As-tu été sa maîtresse ? peut-être oui, sans doute oui, peut-être non. J’ai assisté à vos amours extravagantes, à vos disputes, à vos raccomodements, à vos attendrissements réciproques. Tu as aimé Antonin, encore plus le jour où il est vraiment devenu notre parasite, avec son couvert mis, son tabac, son argent de poche. Tu n’as pu aimer que les gens qui me dépouillaient de quelque chose. »

Cette liaison se poursuivra jusqu’en 1935 : « Vos amours ont atteint leur paroxysme, avec scènes dramatiques, hurlements etc... au moment des Cenci, quand elles m’ont coûté le plus cher. » Maurice Percheron affirma, en 1946 : « Je savais depuis 1935 que le ménage Denoël était désuni. Un seul lien subsistait : l’enfant. »

Le 14 mars 1933 était né Robert junior, dit « le Fifou », puis « le Finet » : « L’enfant est venu, source de délices. Pendant deux ou trois ans tu as été mieux équilibrée. Puis ont commencé tes amours avec Claude. Est-ce à Paris ? Est-ce dans le Midi ? C’est en tout cas, bien avant la guerre que votre liaison a commencé. Elle s’est déroulée sous les yeux du vieux et de la vieille Caillard, sous les yeux de l’enfant. C’est ce qui me peine le plus. C’est que tu t’étales devant ton fils. »

Claude Caillard, fils d’un professeur du Conservatoire de Nice, était l’un des multiples protégés des Denoël, qui avaient ouvert à son intention un magasin de T.S.F. au 21, rue Amélie, local appartenant précédemment à Robert Beauzemont.

Denoël poursuivait ses reproches : « D’après de nombreuses confidences de sa mère, tu avais pris les devants. Le pauvre garçon était plein de scrupules. Il avait des remords. Il souffrait de recevoir mon argent d’une main et de me prendre ma femme de l’autre. Puis, il s’est mis à t’aimer, paraît-il. Vous viviez dans l’angoisse de mes visites que tu réclamais cependant avec l’inconscience absolue que tu peux avoir à certains moments. Vous étiez, m’a-t-on dit, terrifiés tous les deux à l’idée que je pouvais découvrir votre liaison. Et puis, un jour tu t’es jetée à la tête d’un autre garçon, V. ou un autre, peu importe. Claude a failli se suicider de désespoir. »

D’autres encore, selon lui : « Steele n’a été qu’un épisode. Tu m’as raconté ses déclarations, ses propositions. [...] Enfin tu as été la maîtresse de V. à Gréolières. A Souillac, tu n’as peut-être pas eu le temps de faire un nouveau choix. Barjavel ? Peut-être. Il n’a pas eu beaucoup d’importance. Il s’est conduit, en tout cas, pendant plusieurs mois comme s’il avait été ton amant. Et tu l’as traité comme tel. Il est certain pour moi, à la lumière de tout ce qui a précédé, que tu es la maîtresse de Maurice [Bruyneel] ».

Denoël concluait : « De tout ceci qui est bien incomplet, il ressort qu’il est impossible pour nous de continuer une vie commune. Tu ne m’aimes plus depuis très longtemps en dépit de toutes tes protestations. Tu ne m’aimes plus depuis des années. Mais tu ne veux pas me perdre. [...] Je sais ce que tu perdras en me perdant : un homme qui a toujours été pour toi extrêmement attentif et généreux, qui n’a pas voulu te soupçonner pendant des années, qui a subi régulièrement tes mauvaises humeurs, tes scènes toujours recommencées, tes maladies plus ou moins réelles, qui a essayé par tous les moyens de t’intéresser à sa vie et qui n’y est jamais parvenu. Tu as bien voulu bénéficier des avantages de ta position, tu n’as jamais rien voulu faire pour les accroître, pour m’aider, pour monter avec moi. J’ai subi seul les angoisses et les difficultés d’une carrière très dure. Tu as assisté, le plus souvent de ton lit, à mes efforts, à mes luttes. Jamais tu n’y a pris part. Tu ne t’intéresses vraiment qu’à toi-même ou aux gens qui t’admirent. Je ne pense pas que tu sortes jamais de toi-même. Toutes les analyses du monde ne changeront rien... »

Il reprochait aussi à sa femme son manque d’authenticité : « Tu es un être extraordinaire, capable de choses prodigieuses, mais desservi prodigieusement aussi par ton hérédité, par ton éducation, par ton milieu extravagant. Il y a en toi, à l’état virtuel, une énergie qui s’est perdue en violences, une ténacité qui s’est perdue en ruses, un amour du beau et du grand qui demeurera malgré l’éparpillement de ta vie. Il y a chez toi un besoin irrésistible de jouer un personnage, tu n’arrives pas à être toi-même. Ton malheur est de ne pas l’avoir su à dix-sept ou dix-huit ans ou même à vingt-et-un, quand tu pouvais décider de ton destin. Tu n’as pas eu le courage physique d’apprendre le théâtre, d’en faire le métier qui t’aurait probablement donné l’équilibre qui te manque encore aujourd’hui. Alors tu as transposé dans la vie tous les rôles que tu aurais voulu interpréter. Et tu as voulu que les témoins ne doutent pas de la réalité des sentiments que tu manifestais. Ces sentiments n’étaient pas toujours faux, tu les jouais si bien que tu finissais souvent par les éprouver, comme les actrices qui se donnent entièrement à leur jeu. »

Cette longue lettre de reproches, écrite durant l’été 1945, lui avait probablement été demandée par son avocate, Simone Penaud, en vue du divorce qui se profilait, mais il ne l’avait pas envoyée à sa femme. Elle fut pourtant lue publiquement par Raymond Rosenmark, l’avocat de Jeanne Loviton, devant le Tribunal civil de Paris, le 18 octobre 1949 ; l’avocat en tira la conclusion que Cécile « n’a jamais été une compagne pour lui. Elle n’a jamais été capable ni de donner un coup de téléphone, ni d’organiser une réception, ni de faire une démarche, ni de seconder en quoi que ce soit son mari ».

Louis-Ferdinand Céline, qui avait connu Cécile dès 1932, réagit à cette muflerie qui avait été reproduite dans l'hebdomadaire Paroles Françaises : « Quant à " l'incapacité mondaine " de Mme Denoël voilà une bien peu galante et lâche accusation... Je connais la maison Denoël vous pensez, sans le Voyage elle n'aurait jamais existé... Je connais aussi un petit peu Mme Denoël... Je sais qu'elle a contribué plus qu'aucune autre femme ou homme à l'édification de sa maison !... Qualités de femme du monde ? et peste ! Fort distinguée malade certes les derniers temps, très malade. Est-ce raison de divorce ? au contraire il me semble. »

Céline, qui n'a plus revu Cécile depuis la mise en vente de Guignol's Band, en mars 1944, se rappelle qu'à cette époque, elle souffrait d'une grave infection intestinale, mais il n'oublie pas non plus qu'en 1932, son couvert était toujours mis chez les Denoël.

Tous ceux, et ils furent nombreux entre 1933 et 1944, qui ont été invités rue Charles Floquet puis rue de Buenos-Ayres auraient pu contester les paroles de cet avocat qui, interprétant une lettre « qu'il a bien fallu lire à l'audience », cherche à prouver que ce qui manquait à Cécile Brusson, Jeanne Loviton l'apportait à Denoël.

Certes les réceptions rue de l'Assomption ou au château de Béduer avaient plus d'éclat, les mondanités y atteignaient d'autres sommets, mais Cécile savait incontestablement recevoir le monde : c'était même, disait-on, ce qu'elle faisait le mieux.

Robert Denoël a sans doute raison de lui reprocher son manque de persévérance dans le domaine du théâtre, où elle se sentait chez elle. A part l'épisode malheureux des Cenci et des représentations privées pour quelques amis durant l'Occupation, Cécile Brusson n'a rien fait pour devenir comédienne, pour mériter son nom de scène : Cécile Bressant.

Elle s'est contentée, dit en substance Robert, d'être Madame Denoël : « Tu as bien voulu bénéficier des avantages de ta position, tu n’as jamais rien voulu faire pour les accroître, pour m’aider, pour monter avec moi ».

[à poursuivre]