Robert DenoŽl, éditeur

1943

Janvier

 

A partir du 1er, les Editions Denoël reprennent la distribution des ouvrages de leur fonds, le contrat d'exclusivité passé le 1er janvier 1938 avec Hachette ayant pris fin le 31 décembre 1942 et n'ayant pas été renouvelé.

Violette Leduc [1907-1972] propose à Denoël, sans succès, le manuscrit de L'Asphyxie. Ce roman sera accepté par Albert Camus qui le publiera en 1946 dans la collection « Espoir » qu'il dirige chez Gallimard.

Engagement de Guy Tosi en qualité de lecteur. Dans une lettre du 23 décembre 1945 à Cécile Denoël, Champigny rappelait : « C’est à moi que Tosi dut d’entrer travailler aux côtés de Robert ». Cela n’a rien de surprenant : Denoël s’adressait toujours à son amie graphologue pour analyser l’écriture des personnes qu’il comptait engager, ou même éditer.

Guy Tosi en 1944 [collection privée]

Denoël fait la connaissance de Jeanne Loviton [cf. Notices biographiques] chez elle à Auteuil, par l’intermédiaire de leur amie commune, Marion Delbo, dont il a publié le premier roman quelques semaines plus tôt [cf. Notices biographiques].

  

                                                                  Marion Delbo [1901-1969]

Marion Delbo déclara à la police, en 1950 : « Je connais Mme Loviton depuis une vingtaine d’années et, dans le courant de l’année 1943 ou 1944, je ne me rappelle plus exactement, je lui ai fait faire la connaissance de M. Denoël. Avec des amis, dont M. Denoël, nous avons déjeuné chez Mme Loviton. A la suite de ce déjeuner, dans les jours qui ont suivi, M. Denoël m’a fait part qu’il trouvait Mme Loviton très sympathique. »

Albert Morys donnait une autre version de cette rencontre : « Je crois bien que la première rencontre, non fortuite, entre Robert et Jeanne Loviton s’est passée chez le professeur Delbet (qui n’était pas dans la ‘combine’) et je crois bien que c’est ‘notre ami’ Percheron qui a donné le coup de pouce nécessaire à un rapprochement. »

Selon Morys, Maurice Percheron était au centre du « clan Loviton », « dont Jeanne Loviton n’était pas forcément le chef, ceci pour indiquer que d’autres " puissants " y co-existaient ».

Cette version est contestée par Percheron qui déclarait, le 8 octobre 1946, à la police : « Deux ou trois mois après son départ du domicile conjugal M. Denoël m’a mis au courant de sa liaison avec Mme Loviton, que je ne connaissais pas, et de son intention de l’épouser lorsqu’il serait divorcé. »

En réalité, Percheron fit bien partie des amis intimes de Jeanne Loviton, mais à partir de 1945. Et Morys paraît confondre Marion Delbo avec Pierre Delbet, l'un et l'autre auteurs Denoël.

Le 7 : Contrat pour Où souffle la Lombarde. L’éditeur paiera à Jean Proal 10 % jusqu’à 5 000 exemplaires, 12 % jusqu’à 10 000 exemplaires, 15 % jusqu’à 50 000 exemplaires, 18 % au-delà.

Le 10 : Attentat contre Henri Béraud. L'écrivain dînait ce dimanche soir dans un restaurant de la rue de Créqui à Lyon ; sa voiture stationnait devant le restaurant. Une bombe, placée sous le toit du véhicule, explosa avant sa sortie, sans faire de victime.

Le 19 : Lettre de Denoël au peintre Rémi Hétreau, après avoir admiré ses décors pour Crainquebille d’Anatole France, une pièce interprétée à partir d'octobre 1942 par Charles Dullin au Théâtre de la Cité :

« M. Yves Bonnat, à qui je parlais dernièrement d’un projet d’édition de luxe, m’a dit qu’éventuellement vous seriez disposé à étudier l’illustration d’un des livres que j’ai publiés. Il me serait très agréable de vous rencontrer à ce propos un de ces prochains jours ».

Décorateur de théâtre, Yves Bonnat était l'un des fondateurs du groupe « Jeune France » et, selon Jean Galtier-Boissière, « appartenait au cabinet du maréchal Pétain ».

Le 26 : Georges Ribemont-Dessaignes [1884-1974] écrit à son ami Pascal Pia que Denoël « ne publiera pas mon manuscrit de roman. Il paraît d'ailleurs qu'il m'a renvoyé celui-ci : mais comme je n'ai jamais rien reçu, j'admire une fois de plus combien la Providence met de l'acharnement à brouiller mes cartes ! » L'écrivain ne donne pas le titre du roman refusé et égaré par la poste. Il peut s'agit de Smeterling que Corrêa publiera en 1945.

Le 28, Le Journal annonce une nouvelle collection chez Denoël, dirigée par André Cœuroy: « La Bibliothèque musicale ». Quatre titres étaient annoncés, dont aucun ne vit le jour.

Le Journal,  28 janvier 1943

Le 30 : Création de la Milice par Joseph Darnand.

 

Février

 

Parution de La Grande Meute, qui sera l'un des plus grands succès éditoriaux de Paul Vialar. A l'origine, c'était une courte nouvelle qui parut « sur toute la dernière page du Figaro de Zone-Sud. Puis, en vingt-huit jours, j'écrivis le roman et, profitant d'un voyage à Paris, je le portai à Denoël », écrit Vialar dans Ligne de vie.

Albert Morys, dans « Cécile ou une vie toute simple », écrit que c'est la nouvelle que l'auteur avait proposée à Denoël. L'éditeur lui suggéra de l'étoffer et d'en faire un roman : « il me faudrait connaître mieux la vie de la chasse à courre, les termes de vénerie, tout un monde que j'ignore totalement », répondit Vialar. « Qu'à cela ne tienne, je vous ferai trouver la documentation nécessaire », dit Denoël. L'écrivain se plongea durant plusieurs mois dans les ouvrages de vénerie fournis par l'éditeur et remania son texte.

On peut penser que l'écrivain avait, entre-temps, regagné Saint-Tropez, où il s'initia  aux termes de vénerie.

 

   

Le livre devint par la suite un ouvrage de référence sur la chasse à courre et l'écrivain, un excellent chasseur. Les droits pour le cinéma furent cédés à la firme Pathé dès le mois d'avril 1943 et le livre adapté à l'écran en juillet 1945. La même année Pierre-Yves Trémois, dont c'était le premier livre illustré, l'illustra de 34 eaux-fortes originales pour l'éditeur lyonnais Archat.

Denoël reçoit la visite de Marcel Carné, dont « Les Visiteurs du soir » étaient sortis sur les écrans parisiens en décembre 1942. Le cinéaste prie l'éditeur de lui céder les droits pour un long métrage qu'il veut tirer des Marais, le roman de Dominique Rolin qui l'a profondément ému et enthousiasmé. Le projet tournera court, faute de budgets adéquats.

L’éditeur se prépare à publier une nouvelle édition actualisée de l’Histoire du cinéma de Maurice Bardèche et Robert Brasillach, dont il avait édité la première en 1935. Il n’a pas jugé utile de soumettre le manuscrit d’un ouvrage a-politique à la Propaganda, et le nom de Brasillach a suffi pour obtenir le numéro d’autorisation d’impression des services allemands.



    Mais la Propaganda s’avise que l’ouvrage contient des pages sur le cinéma américain, et elle fait supprimer certaines photos représentant des acteurs juifs ou tirées de films de réalisateurs juifs. Le volume paraîtra finalement en mai, amputé de 4 planches.

Le 2 : Capitulation allemande à Stalingrad. Création du STO [Service du Travail Obligatoire].

Le 3 : Céline et Denoël signent un contrat pour la publication de Scandale aux abysses, illustré de 17 eaux-fortes de Roger Wild. Bien qu'il s'agisse d'une édition illustrée, les droits d'auteur sont fixés, par dérogation au contrat précédent, celui des Beaux Draps, à 10 % du prix fort de vente jusqu'à 20 000 exemplaires, et à 18 % au-delà. A ce moment-là, il n'est pas encore question d'une édition de luxe à tirage restreint.

Le 27 octobre Céline acquiesce au tirage définitif du livre, qui est limité à 425 exemplaires numérotés dont 25 hors commerce. Il s'agit bien, cette fois, d'une édition de grand luxe, sans tirage sur papier ordinaire : 15 japon, 35 Arches, 375 Rives. On ignore quels pourcentages l'auteur a obtenus sur les ventes des différents papiers.

Pour d’obscures raisons, le livre restera sur le marbre. Composé entièrement au printemps 1944 mais non tiré, il n'en subsiste qu'un jeu d’épreuves incomplet et une couverture, qui avaient appartenu au libraire tarnais Pierre Laleure, employé des Editions Denoël en 1945.

Le 30 mars 1947, Céline écrivait à Milton Hindus que l'ouvrage « était imprimé au moment où j'ai quitté Paris - Je le destinais au cinéma animé français - J'aime le cinéma fantastique. En principe c'était décidé - par Vichy ». Le 29 mai, il précisait au même que le livre n'avait jamais été mis en vente parce que, entretemps, il était devenu «pestiféré - intouchable ».

On ne n'est pas beaucoup intéressé à l'illustrateur, né à Lausanne le 27 août 1894, et décédé à Athis en 1987. Né de père vaudois et de mère espagnole, Roger Wild est artiste autodidacte et il a réalisé quantité de portraits de ses contemporains. Il a aussi illustré des œuvres de Mallarmé, Baudelaire, Balzac, Hugo, ou Pierre Louys. Ses premiers dessins, qu'on trouve surtout dans la presse, datent de 1927, les derniers de 1964. En 1929 il avait créé les Editions du Tambourinaire, maison d'édition pour bibliophiles qui se maintint durant quarante ans.

 

Roger Wild [1894 - 1987]

Interrogé à propos de ce livre mort-né et de son éditeur, il me répondit, le 30 août 1979 : « J'ai été amené à lui par Léon-Paul Fargue dont j'ai illustré une série pour une revue Denoël à laquelle collaborait également mes amis Mac Orlan et Chas Laborde. C'est assez dire qu'il m'apparaissait comme un homme avisé et très actif et dont la fin tragique m'a choqué. Scandale aux abysses, pour autant qu'il m'en souvienne, est une œuvre de grande classe allègre que j'ai pris grand plaisir à illustrer et dont j'ai été régulièrement rémunéré. »

La revue dont parle Wild doit être Lectures 40 dont Robert Denoël fut directeur artistique entre juin 1941 et mai 1942, et qui a fait appel à des écrivains et artistes réputés. L'illustrateur avait donc mené à bien son travail de gravure puisqu'il en a été payé. C'est ce que confirme une lettre de Céline envoyée le 1er novembre 1943 à Charles Bonabel : « Wild a très bien réussi l'illustration de mon film animé, artistiquement c'est-à-dire, etc. etc... mais loupé dans l'esprit, ni gai ni marin. Il n'est hélas ni l'un ni l'autre. D'autre part ombrageux irascible rien à tenter même de très loin... Donc, voilà. Les superluxes vont sortir ainsi. » [Lettres, p. 740, lettre 43-37].

Céline n'avait pas perdu de vue la possibilité d'une édition à prix modéré : « je tiens beaucoup à une édition populaire du même scénario. Evidemment il n'est plus question de Wild - réservé aux grands bibliophiles. » Il demandait alors à son correspondant si sa nièce, Eliane Bonabel, serait intéressée par ce travail d'illustration.

L'idée fait son chemin et Eliane paraît décidée à y travailler puisque, le 4 décembre, Céline écrit à son oncle qu'il voudrait « la voir encore avant l'exécution, qu'elle me raconte un petit peu son plan. » Le 13 décembre, il annonce à Bonabel que Denoël « a adopté d'enthousiasme les dessins d'Eliane. Donc la chose est entendue ».

  

Aucun de ces projets ne verra le jour. Scandale aux abysses parut finalement en novembre 1950 aux Editions Chambriand, illustré par Pierre-Marie Renet, c'est-à-dire Pierre Monnier. Et Eliane Bonabel illustra ce texte incorporé à l'édition collective : Ballets sans musique, sans personne, sans rien, parue chez Gallimard en mai 1959.

Le 9 : Contrat d’édition avec Pierre Albert-Birot pour Les Amusements naturels, qui prévoit que l’éditeur paiera à l’auteur 10 % jusqu’à 5 000 exemplaires, 12 % jusqu’à 10 000, 15 % au-delà. Ce recueil de poèmes sera soldé en juin 1947, malgré quoi il restait encore 600 invendus chez l’éditeur en décembre 1948.

Le 11 : Antonin Artaud est admis, à la demande de sa mère et de Robert Desnos, à l’hôpital psychiatrique de Rodez, dirigé par le docteur Gaston Ferdière, après six ans d’internement dans plusieurs établissements.

Le 15 : Mariage, dans la plus stricte intimité, de Louis-Ferdinand Céline avec Lucie Almansor à la mairie du XVIIIe arrondissement : hormis le maire et les deux témoins, Gen Paul et Victor Carré, personne n'avait été averti - sauf Robert Denoël, qui avait envoyé une gerbe de fleurs.

Le 16 : Institution du Service du Travail Obligatoire (STO).

Le 16, Jean Cocteau note dans son Journal : « J. Genet m'a apporté son roman [Notre-Dame des fleurs]. Trois cents pages incroyables où il a créé de toutes pièces la mythologie des 'tantes'. [...] Ce roman est peut-être plus étonnant encore que les poèmes [Le Condamné à mort]. C'est sa nouveauté qui dérange. [...] On rêve de posséder ce livre et de le répandre. D'autre part, c'est impossible et c'est très bien que ce soit impossible. L'exemple type de la pureté aveuglante et inadmissible. [...] Genet est un voleur poursuivi par la police. On tremble qu'il ne disparaisse et qu'on détruise ses œuvres. Il faudrait pouvoir les éditer, à quelques exemplaires, sous le manteau. »

Le 20, Denoël propose à Blaise Cendrars d'éditer ses poésies complètes. L'auteur, qui habite Aix-en-Provence, charge son ami Jacques-Henry Lévesque [1899-1971] de préparer le volume et d'écrire une introduction.

Le 20, lettre de Denoël à Jean Rogissart : « Les difficultés d’imprimerie ont retardé considérablement notre activité depuis le début de décembre. Je pense que nous sommes loin d’avoir reçu toutes les coupures de presse sur Le Temps des cerises. Le manque de place oblige les journaux à espacer considérablement leur critique littéraire.
   

Ne vous inquiétez pas outre mesure de ce que dit Gonzague Truc et d’autres critiques. Il faut voir là un léger parti pris contre les écrivains qu’ils ne connaissent pas personnellement, ou qu’ils ne sont pas exposés à rencontrer à Paris. Leur indulgence va naturellement à leurs amis ou à leurs relations.
   

Par contrecoup, vous obtenez en province un accueil qu’un parisien n’y obtiendrait certainement pas : la compensation est donc bonne. Je ne perds pas non plus de vue le livre sur les Ardennes, ni votre proposition de collaboration à 'La Fleur de France’, qui sommeille en ce moment, faute de papier. »

Le 22 : Augmentation du capital des Éditions Denoël ; il passe de 365.000 à 1.500.000 francs par la création de 2.270 actions nouvelles dont 1.150 souscrites par Robert Denoël et 1.120 par Wilhelm Anderman : « Ces sommes ont été compensées pour leur intégralité, à la signature des présentes et, à due concurrence, avec les sommes dont MM. Robert Denoël et Wilhelm Andermann étaient créanciers de la société. »

A cette date, Robert Denoël est possesseur et titulaire de 1 515 parts, Wilhelm Andermann de 1 480 parts, Pierre Denoël de 2 parts, Max Dorian de 3 parts.

Avec une telle répartition des parts, et en supposant qu'Andermann envisage de racheter celles de Pierre Denoël et de Max Dorian, il était exclu qu'il devînt majoritaire dans la Société des Editions Denoël.

Cette augmentation de capital, qui devrait plaire à Céline, lui fait écrire laconiquement à Marie Canavaggia, le 20 juillet : « Denoël fait peau neuve ! Il vieillit comme nous. Ce sont là pauvres subterfuges ! »

Le 22 : Une semaine après avoir reçu et relu le tapuscrit de Notre-Dame des fleurs, Jean Cocteau écrit dans son Journal : « La bombe Genet. Le livre est là, dans l'appartement, terrible, obscène, impubliable, inévitable. [...] Pour moi, c'est le grand événement de l'époque. Il me révolte, me répugne et m'émerveille. [...] Mais que faire ? Attendre. Attendre quoi ? qu'il n'existe plus de prisons, de lois, de juges, de pudeur ? [...] J'ai relu Notre-Dame des fleurs ligne par ligne. Tout y est odieux et prestigieux. Genet dérange ».

Le 23 : Conférence de Lucien Rebatet aux Ambassadeurs sur le thème : « La France devant les décombres ».

Le Matin,  17 février 1943

Un spectateur anonyme écrit : « Devant une salle bondée, au milieu d'applaudissements constants, Rebatet nous a, pendant deux heures, entretenu sur les décombres, a insisté sur les passages qui lui tenaient à cœur et a mis son œuvre à jour. Il a soulevé d'enthousiasme la salle entière ; il a tout démoli, la religion, l'armée, la morale, il a flétri les ministres, les putains, les évêques, les pédérastes, et les militaires, il a décrié la démocratie, l'Angleterre, les Juifs [...] » [Robert Belot, op. cit., p. 299].

Le 23 : Cocteau, qui a dîné en compagnie de Paul Valéry, Roger Lannes et Henri Mondor, note dans son journal : « Je parle avec Valéry du livre de Genet et lui demande bêtement conseil. A travers des couches de gâtisme : 'Brûlez-le', dit-il. Mot terrible. Valéry est idiot. Est-ce là l'intelligence ? »

Sans doute Cocteau se montre-t-il trop enthousiaste pour le roman de Genet, comme l'écrit le même jour Roger Lannes dans son journal : « Cocteau célèbre jusqu'à l'écœurement complet de ses auditeurs le génie de Jean Genet et tâche d'attirer la bibliophilie de Mondor dans ses filets. »

Au cours des semaines suivantes Jean Cocteau fait circuler le manuscrit de Genet, qui est lu par Paul Eluard, Robert Desnos, Colette, Jean Paulhan et Marcel Jouhandeau.

Sa tactique est, en tout cas, payante : avant même que le livre de Genet existe, la nouvelle se répand dans le Paris artistique que Cocteau a découvert un nouveau génie. Dès le 3 mars Cocteau note : « On commence à prononcer son nom. Vitesse terrible avec laquelle un nom circule. Et personne au monde ne connaît une ligne de lui... »

Le 26, lettre de Denoël à Rémy Hétreau à propos de l’illustration de L’Hôtel du Nord :

« J’insiste beaucoup pour que les figures soient dessinées avec beaucoup de soin. Depuis des années les illustrateurs se contentent trop souvent d’une improvisation heureuse et poussent rarement un dessin d’après nature.
   

Le genre de L’Hôtel du Nord est menacé plus qu’un autre par la convention et quand je pense à la convention, je pense aussi bien aux poncifs de la Nationale qu’au poncif Dignimont, par exemple.
   

Pour ce qui concerne la question matérielle, nous sommes tombés d’accord sur une somme de 25.000 frs (vingt cinq mille francs), payable en cinq mensualités, dont je vous prie de bien vouloir trouver la première, ci-inclus.

Si je puis dans l’avenir augmenter cette somme d’une manière quelconque, cela par la vente d’exemplaires spéciaux ou autrement, je m’en ferais un plaisir.

Ce que je désire avant tout, c’est que vous apportiez tous vos soins à cette édition, que vous en compreniez l’importance pour vous et pour ma firme. Nous voulons faire un beau livre et nous y consacrerons tout le temps qu’il faudra, mais je voudrais que vous vous y consacriez très particulièrement dès maintenant. »

 

Mars

 

Meeting du Parti Populaire Français à la Mutualité à l'occasion du départ de Jacques Doriot pour le front de l'Est.

© Roger-Viollet

Lettre de Denoël à Dominique Rolin : « Ne dis rien à personne», lui écrit-il avant son arrivée à l'Hôtel Métropole à Bruxelles, « les gens voudraient me voir, m'inviter et tous ces Belges m'ennuient à mourir ».

Tous ces Belges l'ennuient à mourir... Robert Denoël commet là sa plus grosse erreur, celle de se croire devenu éditeur parisien à part entière.

Le 1er : Suppression officielle de la ligne de démarcation entre les deux zones.

Le 1er : Jean Genet signe avec Paul Morihien [né en 1917], secrétaire de Jean Cocteau, un contrat pour l'édition du Condamné à mort et trois romans dont Notre-Dame des fleurs. C'est François Sentein qui a été chargé par Cocteau de la mise au point du manuscrit pour l'édition.

Le 2 : Echo anonyme dans Libération à propos de Lucien Rebatet et du pamphlet qu'il a publié en juillet 1942 chez Denoël : « M. Rebatet transfuge de L'Action Française, hitlérien pur de l'équipe de Je suis partout, a écrit un livre massif qui veut être un acte d'accusation contre la France démocratique et républicaine et se présente en même temps comme un monument à la gloire de l'Hitlérisme libérateur. »

L'échotier évoque alors le chapitre où l'auteur des Décombres, imaginant avoir devant lui « les ignobles troupeaux du Front Populaire », leur tire dessus « comme un dieu, goulument, passionnément, par petites rafales posées » : « A quoi rêvent les jeunes hitlériens... Qu'il se hâte de rêver, M. Rebatet dit Petite-Rafale. Qu'il se hâte. Non, vraiment, il n'y aura pas besoin de tirer comme un dieu pour l'abattre, lui, comme un chien. »

L'hebdomadaire Libération, qui parut entre le 29 décembre 1940 et le 14 août 1944, compte 190 numéros rédigés par Serge Boze, pseudonyme de Jean Texcier [1888-1957], et il tirait à quelque 50 000 exemplaires.

Le 2 : Décès de l'éditeur Albin Michel, des suites d'une bronchite infectieuse aggravée par un asthme chronique. A ses funérailles, quatre jours plus tard, « une foule énorme se recueille au cimetière de Bourg-la-Reine. Toute l'existence d'Albin semble défiler devant la fosse ouverte : des écrivains, des imprimeurs, des éditeurs, le personnel de la rue Huyghens... En ce mois de mars blafard, on enterre tout un monde qui s'écroule dans le fer et le sang », écrit Emmanuel Haymann.

  

Albin Michel en 1934                                                  Le Petit Parisien,  5 mars 1943

Né le 29 juillet 1873 à Bourmont, en Haute-Marne, Albin Michel avait débuté comme commis-libraire à la librairie d'Ernest Flammarion, dans les galeries de l'Odéon, avant d'être nommé, en 1897, gérant de sa succursale de l'Opéra.

En janvier 1902, il quitte Flammarion et édite son premier livre : L'Arriviste. Pour lancer le roman de Félicien Champsaur, qui a publié naguère des ouvrages sulfureux et que la presse « snobe » depuis lors, Albin Michel imagine d'utiliser des réclames payantes : le contrat qu'il propose à l'auteur prévoit que « les droits sur le premier tirage (dix mille exemplaires) sont abandonnés par M. Félicien Champsaur, à condition qu'une somme de dix mille francs soit mise à sa disposition pour la publicité de cet ouvrage. » C'était, dit-on, la première fois qu'un livre était promotionné de cette manière - et aux frais de l'auteur.

L'année 1943 sera funeste pour l'édition française : le 19 mars c'est Edgard Malfère qui disparaît, suivi, le 9 avril, par Alexandre Ferenczi, le 30 avril par Gabriel Beauchesne, en mai par Pierre-Victor Stock et Frédéric Klincksieck, en juillet par René Lisbonne, directeur chez Alcan, enfin le 28 août par Bertrand Guégan, l'ancien directeur artistique de La Sirène.

Le 3 : Rétablissement des relations postales entre les deux zones. Denoël écrit à sa femme : « Andermann est là. Et d’autre part Elsa et Louis sont là aussi. Je dîne avec eux aussi. »

Faut-il comprendre que Denoël a mis en présence son associé allemand et les deux écrivains résistants ? Je ne le crois pas : ordinairement, Wilhelm Andermann logeait à l'hôtel, et le couple Aragon-Triolet rue de Buenos-Ayres. Denoël aura probablement dîné avec les Aragon, après avoir déjeuné avec l’éditeur allemand.

Le 9 : Première projection au cinéma des Champs-Elysées du film de Jean Mamy : « Forces occultes », en présence de Fernand de Brinon. Plus connu durant l'Occupation comme journaliste sous le nom de Paul Riche, Mamy sera fusillé le 29 mars 1945 au fort de Montrouge.

 

Le 12 : Je Suis Partout publie une interview de René Barjavel dont le premier roman, qui porte en exergue une phrase de Céline [« L’avenir, c’est pas une plaisanterie »], vient de sortir.

 

      

                                        René Barjavel                                                          Henri Poulain                                          

Henri Poulain décrit ainsi l’écrivain : « Taillé en hercule, brun, osseux, le cheveu broussailleux et noir, René Barjavel me regarde avec des yeux d’Albigeois. Trente ans, simple, extrêmement sympathique, l'auteur de Ravage exerce le métier de chef de fabrication chez l'éditeur Robert Denoël. Toute la journée, il brasse le papier, le carton, les épreuves d'imprimerie ; d'un manuscrit accepté, il fait un livre, de sorte que Barjavel est, si on peut dire, le père temporel d'un certain nombre d'ouvrages de poids, de Bagatelles pour un massacre aux Décombres.

- Avant ma bienheureuse rencontre avec Robert Denoël, dit Barjavel, j'ai sommeillé cinq mois dans les bureaux d'une banque, puis j'ai été à Vichy démarcheur pour la vente et la location d'immeubles, mais un jour que j'avais laissé une traite impayée entre les mains du débiteur, mon patron, à ma grande surprise, me flanqua à la porte.
J'entrai alors au 'Progrès de l'Allier', correspondant à Vichy et chargé de divertir pendant la saison les plus riches hépatiques du continent. En même temps je faisais partie d'une compagnie de comédiens amateurs spécialisée surtout dans Labiche et François Coppée.
   

Un beau jour de 1935, Denoël vint faire une conférence à Vichy, j'étais chargé de le présenter au public, nous avons bavardé toute la nuit et a l'aube mon patron d'aujourd'hui m'offrait de travailler chez lui.'

L’auteur avait prévu d’intituler son roman 'Colère de Dieu'. Denoël n’a pas aimé le titre : 'Il a quand même lu le manuscrit dans la nuit et, le lendemain, il a consacré sa matinée à me montrer quels étaient mes défauts et mes qualités. Il a remplacé le titre par celui de Ravage


    «J'étais jusque là un journaliste, il a fait de moi un écrivain. En cette matinée, il m'a appris mon métier. C'était un homme fantastique. A part Céline, tous ceux qui sont passés chez lui lui doivent quelque chose de leur talent. Denoël était un éditeur dans le grand sens du mot », dira plus tard Barjavel.

Trente ans plus tard, il dira, plus directement encore : « Denoël, l'éditeur, il m'a appris à écrire. » [Paris-Match, 5 mai 1973].

Il fut une époque où Barjavel était moins prolixe à propos de son patron « qui lui avait appris à écrire » et de Louis-Ferdinand Céline, qui avait inspiré son premier roman. L'édition originale de Ravage parut avec, imprimée sur la page de titre, une phrase extraite de Voyage au bout de la nuit :

  

Dans les exemplaires du second tirage (et tous ceux qui ont suivi) la citation célinienne a disparu. Quand René Barjavel a-t-il « lâché Ferdinand », devenu infréquentable ? Etant donné que les deux tirages ne comportent pas d'achevé d'imprimer précis, il convient d'examiner les pages « Du même auteur ».

Celle de l'édition originale annonce trois titres « en préparation » : Le Voyageur imprudent, L'Arche enterrée et Fortissimus. Tous trois sont des « romans extraordinaires ».

Celle du second tirage annonce deux titres parus : Le Voyageur imprudent et Cinéma total. Deux titres sont « en préparation » : Tarendol et L'Arche enterrée. Le premier est paru le 21 janvier 1944, le second le 20 juillet 1944. Tarendol parut le 20 mars 1946, « L'Arche enterrée », devenu Le Diable l'emporte, le 1er juin 1948.

Le second tirage de Ravage est donc paru après le 20 juillet 1944, c'est-à-dire après la Libération. A cette époque Barjavel, qui a figuré sur la liste noire du 16 septembre 1944, entreprend justement auprès des membres du CNÉ de s'en faire retirer. Une citation reprise d'un roman de Céline aurait pu lui causer préjudice. Elle n'est jamais réapparue.

Dans le troisième tirage, qui date de fin 1944, il lui a substitué une dédicace de tout repos : « A la mémoire de mes grands-pères, paysans ».

Le 19, Denoël écrit à Evelyne Pollet : « Permettez-moi de ne pas être de votre avis au sujet de l’avenir de l’édition belge. Je crois que dès que les hostilités seront terminées et que le papier arrivera en abondance, les très rares auteurs belges qui seront encore imprimés chercheront, comme par le passé, la consécration française.
   

Si j’en juge par la production extravagante actuelle, il y aura beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Par conséquent, je ne tiens pas du tout à prendre des engagements avec des maisons belges pour un avenir lointain.»

Le 19, lettre des Editions Denoël à Jean Proal : « Philippon nous annonce à la minute qu’il y a de grandes chances pour que le prix Cazes vous soit décerné aujourd’hui - 12 H. 30’, 151 Boulevard Saint-Germain. Monsieur Denoël ne pourra malheureusement pas venir ».

Journal des débats politiques et littéraires,  20 mars 1943

Le prix sera effectivement décerné au second tour de scrutin à Où souffle la Lombarde. Les autres candidats étaient René Bragard avec Krilang (Flammarion) et Roger Lannes avec Argelès ou la solitude (Denoël).

Jean Proal accorde, à cette occasion, une interview à l'envoyé du Journal : il rappelle que ses débuts littéraires n'ont pas été faciles, et qu'il a proposé, sans succès, son premier roman à plusieurs éditeurs :

Le Journal,  8 avril 1943

Le 23, Jean Cocteau note dans son Journal : « François Sentein a presque fini de ponctuer Notre-Dame des fleurs. Dîner hier chez Denoël. J’en parle à table. Il m’offre de publier le livre sous le manteau. Cent cinquante ou deux cent cinquante exemplaires. »

Il importe de se rappeler que c'est avec Paul Morihien que Genet a signé, le 1er mars, pour Notre-Dame des fleurs, mais il n'a aucune expérience du métier d'éditeur. Si Denoël a été sollicité, c'est en raison de sa parfaite connaissance des rouages de l'édition : c'est lui qui sera chargé de fournir le papier et de traiter avec l'imprimeur.

On ne sait rien de l'opinion de Robert Denoël quant au roman de Genet, mais il n'est pas douteux qu'avant de dîner chez lui, Cocteau lui aura fait lire le tapuscrit : jamais Denoël n'aurait cautionné un livre sans le lire.

Il a lui-même publié des ouvrages de « second rayon », comme les Chansons de salle de garde en 1930, ou les Chansons de la voile sans voiles en 1935 ; il a publié des romans homosexuels comme celui de Georges Portal en 1936 [Un Protestant], mais aucun n'atteignait à la puissance explosive de Notre-Dame des fleurs.

Si Denoël qui, à ce moment, est au faîte de sa carrière, accepte de publier le livre, même « sous le manteau », c'est qu'il est persuadé du talent de l'auteur et de la qualité sulfureuse de son livre.

Le 24 : Inauguration de l'Institut d'études des Questions juives et ethno-raciales [I.E.Q.J.E.R.], qui succède à l'Institut d'études des Questions juives [I.E.Q.J.], dont il occupe les locaux, 21 rue La Boétie. Le capitaine Sézille a été débarqué par Theodor Dannecker durant l'été 1942.

Le Matin,  25 mars 1943

Sa direction est confiée à George Montandon, chargé du cours d'ethnoraciologie judaïque. Le cours d'onomastique sera donné par Armand Bernardini, celui de littérature par Jean Héritier, journaliste au Pilori.

Le 27 : Article de Robert Vazeilles dans Le Matin relatif à la production de papier : « Si, en 1941, nous avons pu obtenir environ 50 % de ce que nous produisions avant guerre, dès le 1er janvier 1942 notre production était tombée à 35 %. A l'heure actuelle, elle oscille autour de 25 %. Et en 1941 nous avions des stocks, maintenant résorbés. [...] Il ne faut pas compter sur une augmentation éventuelle de notre production : les 2/3 de nos matières premières nous venaient des pays nordiques, et l'état de guerre ne permet ni l'importation, ni le règlement des paiements. Nous avons bien mis à contribution nos ressources nationales en traitant la pâte de châtaignier, d'alfa, de paille, ou de pin maritime ; mais nous étions, là encore, limités par la faiblesse de nos contingents de charbon et d'électricité. »

La répartition du papier s'est donc faite en tenant compte des priorités absolues : l'emballage des produits alimentaires, les P.T.T., la S.N.C.F., les préfectures, les mairies, la régie des tabacs : les besoins du grand public ont dû passer au second plan.

Le 30 : Sous le titre « Les voyous du Pilori », l'hebdomadaire clandestin Libération annonce que la police parisienne a arrêté, entre le 15 et 20 janvier, plusieurs journalistes du Pilori, « l'ignoble journal qui recueille et encadre de temps à autre les hoquets littéraires de Bardamu ». Il cite les noms de Serre et Lestandi, anciens directeurs, et ceux de Jean Azéma et Jean Hérold-Paquis.

Le motif de ces arrestations serait la publication d'un article attaquant Pierre Laval au sujet de son attitude à Genève lors du vote des sanctions contre l'Italie. La plupart ont été relâchés sur ordre des Allemands. L'échotier en profite pour rappeler les « états de service » de Hérold-Paquis : condamné en 1926 à un mois de prison sans sursis par la cour de Besançon pour abus de confiance ; condamné en 1939 à 12 jours de prison par la cour de Bourges pour escroquerie ; condamné à 1 200 francs d'amende par le tribunal correctionnel de la Seine « pour entretien de concubine au domicile conjugal ».

 

Avril

 

Jeanne Loviton devient la maîtresse de Robert Denoël, dont la première lettre laisse peu de doute sur les sentiments qu’il éprouve pour elle : « C’est une douce merveille de vous aimer. Je sors de chez vous un peu titubant, la tête à l’envers [...] Vos yeux m’apparaissent chavirés et rieurs, vous me dites ‘Chéri’ et je me sens fondre. C’est un mot nouveau, une invention qui me rend heureux, un miracle qui me donne du bonheur. »

    Jeanne Loviton [1903-1996]

 

Le 4 : Nouveau bombardement allié sur Boulogne-Billancourt, faisant plus de quatre cents victimes. Deux jours plus tard Le Petit Parisien publie un « Appel des intellectuels français à la Croix-Rouge internationale », suivi de plusieurs dizaines de signatures d'écrivains dont celle de Louis-Ferdinand Céline.

   

Le Petit Parisien,  6 avril 1943

Comme en mars 1942 ce sont les Cercles populaires français, 16 rue des Pyramides, dont le secrétaire général est Ramon Fernandez, qui ont récolté ces signatures mais, à la différence de l'appel de 1942, celui-ci n'a pas été récupéré par des mouvements politiques : les signataires font appel à la Croix-Rouge de Genève pour envoyer dans les villes bombardées une commission d'enquête car il est insupportable d'entendre les communiqués hypocrites des radios anglaise et américaine affirmer que « les nations unies s'inclinent devant les morts, victimes de la guerre, tombées au champ d'honneur. Elles savent que les Français approuvent ces attaques sur des installations de la machine de guerre allemande, attaques nécessaires pour assurer et accélérer l'heure de leur libération ».

C'était, en effet, un sentiment largement partagé par la population, comme en témoignait La Marseillaise, l' « organe régional des mouvements unis de résistance », qui désignait surtout les aviateurs américains :

La Marseillaise,  mai 1944

« La vraie France, celle de la Résistance, qui se refuse à confondre dans un égal mépris ses tortionnaires et ses alliés, mais qui n'a à plaire ni aux uns ni aux autres, crie aux aviateurs : en voilà assez. En arrosant des villes au hasard, de 4.000 mètres, pourtant par temps clair, sans chasse ni DCA, non seulement vous semez la ruine et la mort parmi des innocents, parmi des alliés dont vous vous faites des adversaires, mais encore l'objectif n'est pas atteint. »

Le 7 : Luc Dietrich, qui fait retraite à Recologne en compagnie de Lanza del Vasto, écrit à un ami poète : « Je suis ici auprès de mon ami Lanza qui met la dernière main à son récit de voyage aux Indes (expériences auprès de Gandhi et des monastères indous). C'est d'une grande beauté. »

Luc Dietrich, qui était à cette époque souvent hébergé chez les Denoël, rue de Buenos-Ayres, avait parlé chaleureusement à l'éditeur de son ami Lanza del Vasto, rentré en mai 1939 de son voyage initiatique en Inde, et qui avait publié dans une revue marseillaise un fragment de son voyage sous le titre « Les Trois Piastres ».

Dans L'Arche avait pour voilure une vigne publié en 1978, Lanza raconte que Dietrich avait fait lire son texte à Denoël, qui, enthousiaste, lui avait dit : « Qu'il m'écrive tout son voyage. Je lui en fais la commande ferme. Ses conditions seront les miennes. S'il lui faut une avance, je la lui fais. Tout ce qu'il veut, je le lui donne, mais ce livre-là je le veux ! »  Lanza rédigea sur du papier fourni par l’éditeur son Pèlerinage aux sources à Recologne, ou chez la comtesse Lily Pastré [1891-1974] à Montredon. Le livre parut le 1er novembre.

 

Quelques jours plus tôt, le « pèlerin » avait rendu visite à Robert Denoël rue Amélie :

« Il me reçut avec des sourires vainqueurs. Le livre allait paraître demain et le triomphe en était assuré : " Nous tirons à trente mille, mais chut ! Il ne faut pas le dire, car c'est défendu " (en effet le papier était rationné comme le reste).
   

Je regardais son gros cou de Belge blond avec une grande pitié et je pensai : " Le pauvre ! il va se ruiner ! mais à quoi bon le lui dire, on n'y peut rien, c'est fait ! " (Mon insistant regard de pitié sur son cou avait quelque chose de prémonitoire, car ce fut là qu'il devait être frappé à mort l'année suivante.)
   

Il me parla de la victoire définitive des Allemands, qui lui paraissait assurée, et dont il semblait se réjouir, je ne sais pourquoi. Je souhaitais dans mon coeur qu'il fût moins mauvais prophète au sujet du succès de mon livre [...]

Tout le monde mangea, but et parla, excepté moi. Je suis végétarien, et le rôti... On s'occupait de tout, excepté de moi, on parlait de tout, excepté de mon livre, et tous étaient contents ; et le pauvre Denoël continuait de se ruiner, semblait encore plus content que les autres.
   

Il faut reconnaitre que les sauces des frères Gélinotte [rue Malar] eurent de bons effets sur les journaux et les revues. Le Pèlerinage aux sources est le seul de mes livres dont on parla. Les autres, parus sans vin ni banquet, furent passés sous silence. Le public en fut réduit à les lire sans avoir rien lu sur eux, à les aimer ou détester par lui-même. » [L'Arche avait pour voilure une vigne, 1978].

Je me suis longtemps interrogé sur l'hostilité de l'écrivain-philosophe pour un éditeur qui, le premier, avait cru en son livre et lui avait, en somme, permis d'accéder à la notoriété. Une interview de Lanza del Vasto diffusée en mai 1969 par la Télévision française a apporté un début de réponse.

Lanza del Vasto interviewé par Michel Polac en mai 1969

Interrogé par Michel Polac à propos de Louis-Ferdinand Céline, pour son émission « Bibliothèque de poche », Lanza, bafouillant de rage contenue, refusa de parler de « cet ignoble personnage et de ses ignobles livres, parfaitement illisibles ». Denoël avait fait les frais de son animosité pour l'écrivain.

Le personnage qu'il s'était composé n'était peut-être pas aussi authentique qu'il le laissait paraître et Robert Kanters, directeur littéraire chez Denoël en 1953, en témoignait dans son livre de souvenirs :

« Je me sentais moins attiré par Lanza del Vasto. Sa grande allure, sa barbe soignée, sa robe de bure ou de toile grège, sa grande croix pectorale, ses pieds nus dans les sandales, tout cela me paraissait calculé comme un costume de théâtre ou de faux prêtre. Les demi-confidences d'Albert-Marie Schmidt qui l'appelait Pepino et l'avait connu au temps d'une jeunesse moins édifiée et moins édifiante me retenaient. Et je n'ai pas beaucoup d'estime, comme la lecture de René Guénon me l'a appris, pour l'orientalisme occidentalisé, le gourou homme de lettres, le maître-ès-lieux communs mystiques. Un jour, la jeune femme qui l'interviewait dans mon bureau lui demanda s'il ne voulait pas prendre pour son photographe quelques positions du yoga, et à l'idée de voir le maître faire le poirier devant moi pour sa publicité dans un grand hebdomadaire féminin, je me sentis pris d'une telle jubilation qu'il s'en aperçut et refusa. » [A perte de vue, 1981, p. 233].

Le 15 : Assassinat du journaliste Paul Colin à Bruxelles. Directeur de l'hebdomadaire Cassandre avant la guerre, puis du Nouveau Journal où écrit Robert Poulet, Colin a été abattu en sortant des bureaux du journal. Au cours des années trente il avait publié dans ses colonnes plusieurs écrits d'Evelyne Pollet et de Dominique Rolin. Colin avait, en 1941, publié en feuilleton Les Marais avant sa publication à Paris par Robert Denoël (qu'il avait rencontré en 1925 à la rédaction de la revue Sélection).

  

                                           Le Matin,  16 avril 1943                                                        Le Petit Parisien,  17 avril 1943

Les trois hommes qui ont commis l'attentat, et qui appartiennent aux Partisans Armés, sont arrêtés quatre jours plus tard et exécutés par pendaison le 10 mai, au fort de Breendonck.

Des personnalités françaises ont manifesté leur sympathie au Nouveau Journal, dont Robert Denoël, qui devait à Colin d'avoir rencontré Dominique Rolin. L'auteur de l'article, Charles Janssens, qui signe Philippe Frey, était le beau-frère de Paul Colin et correspondant à Paris du Nouveau Journal.

Le Nouveau Journal,  18 avril 1943

 

Mai

 

Louis Aragon et Elsa Triolet rentrent à Paris et s’installent au 19, boulevard Morland, dans l’appartement d’une amie russe, après un petit séjour rue de Buenos-Ayres, si l'on en croit une lettre d'Aragon aux Denoël datée du «Mercredi 12 » : « on voudrait vous encombrer une ou deux nuits le temps de se retourner ».

Meeting du Parti Populaire Français, avec la participation de Robert Brasillach et Pierre Drieu la Rochelle.

© Roger-Viollet

Le 1er, Armand Bernardini déclare, dans un article intitulé « À propos du problème juif : Un programme d'Ethno-politique » et publié dans La France européenne, que Céline a accepté de préfacer un ouvrage qu’il prépare : « Le point de départ de nos recherches sur l’onomastique juive – dont nous publierons bientôt les résultats essentiels dans un ouvrage que notre grand ami Céline a bien voulu accepter de préfacer – se trouve dans une conversation que nous eûmes il y aura bientôt huit ans avec le professeur B. »

Bernardini est cité dans la préface à L’Ecole des cadavres ; il faisait partie des quelques personnes qui accompagnaient Céline, le 21 juin 1939, au palais de justice : « n’assistaient que Denoël et moi forcément, Mlles Canavaggia, Marie et Renée, nos bons amis Bernardini, Montandon (et son parapluie), Bonvilliers, et notre excellent Tschann le libraire, et Mlle Almanzor ».

Dans sa « Réponse à l’exposé du Parquet de la Cour de Justice » [1946], puis dans un second mémoire rédigé en janvier 1950 en vue de son procès, Céline qualifiera cette préface de si « antiraciste qu’elle était impubliable. Le livre en effet resta sur le marbre ». Il laisse entendre que l'ouvrage ne parut pas à cause de sa préface, et que Denoël en conçut un grand dépit [cf. 1946].

Céline a sans doute pensé qu'elle serait perdue, en même temps que l'ouvrage projeté, mais elle fut retrouvée en 2003, et, sauf un certain ton désabusé, on ne voit pas ce qui la distingue de ses écrits antisémites antérieurs, à moins que, considérant l'ironie amère qui la sous-tend, on estime que l'écrivain procède par antiphrases :

« Notre cher Bernardini nous donne un livre admirable, trop court à notre gré. Que nous apprend-il là ? Quels mystères il nous dévoile ! si brutalement ! Quel pot aux roses ! Nous sommes enfants à cet égard nous voulons tout savoir… tout de suite ! Il nous abandonne haletants… aux devinettes…

La Question juive en France qui parut un moment si tragique n'est plus qu'amusante aujourd'hui. C'est peut-être un bien. Tout finit, paraît-il, par des chansons. Je l'espère, M. Frédéric Sieburg, voyageur allemand de renom, dans son livre sur la France : Dieu est-il français ? paru vers 1930, nous le faisait déjà comprendre noir sur blanc.

" La France est catholique en ceci qu’aujourd’hui encore elle ne distingue pas entre les races. On peut devenir Français comme on se fait baptiser " (page 76) et plus catégorique encore : " une seule génération suffit à faire d’un juif oriental un Français pur sang, il n’y a qu’en France qu’il est possible à un Roumain, à un Américain, à un Russe de devenir un écrivain français éminent ".

Est-on plus aimable ? plus encourageant ? Qui dit mieux ?

Allons ! faisons notre paquet !

Le terrible livre de notre savant Bernardini nous donne notre congé. Tirons l'échelle ! Attendons la suite !

Le beau racisme latino-mongolo-juif ! »

Le 3 décembre 1943 Marie Canavaggia avait porté chez Denoël le texte de cette préface [voir Marie Canavaggia, Du Lérot éditeur, 2003, p. 155]. L'ouvrage, qui portait le titre : Répertoire et filiation des noms juifs, fut composé en janvier 1944 mais en est resté au stade d'épreuves.

Pourquoi Denoël ne l'a-t-il finalement pas fait imprimer ? A-t-il considéré, lui aussi, que les mots à double sens de Céline étaient préjudiciables au sérieux d'un livre présenté au public comme « scientifique » ? A-t-il estimé que l'heure n'était plus à la publication de tels ouvrages compromettants ?

Dieu est-il français ?, le livre à succès de Friedrich Sieburg cité par Céline, est paru en 1930 chez Bernard Grasset, qui l'a réédité en 1942, sans en altérer le texte, ni modifier sa post-face qui, elle, était résolument anti-allemande.

Le 1er : Denoël, qui corrige les épreuves de Entretien avec les étudiants des écoles d’Architecture, écrit à l'auteur pour le mettre en garde contre un passage délicat de l'ouvrage : « page 55, je lis la phrase : " On lisait plutôt Camille Mauclair qui avait rassemblé en un livre les quinze articles de sa campagne du Figaro contre l’architecture moderne, campagne payée par les Chambres de métiers..." ; que cette affirmation soit vérifiable ou non, il n’en est pas moins vrai qu’elle relève juridiquement de la diffamation. Le dit Camille Mauclair pourrait nous poursuivre en dommages et intérêts et gagnerait certainement son procès. Je voudrais donc que vous remplaciez son nom par une injure de votre choix, ou que vous supprimiez la phrase. » Le Corbusier n'en tint, paraît-il, aucun compte et l'ouvrage parut tel quel.

  

                                                 Photo Walter Limot

 

Le 3 : Paroles de Genet dans le « Journal » de Cocteau : « Denoël est lâche de me faire paraître sous le manteau. Il risque la prison et moi j’ai passé ma vie en prison et j’y ai écrit mon livre ». Denoël, co-éditeur et distributeur du livre, a en effet proposé de publier Notre-Dame des fleurs sans nom d'éditeur mais aussi sans le nom de l'auteur, ce qui provoque la fureur de Genet, qui en interdit carrément la publication.

Le 4, Céline écrit au Dr Epting : « Ni Bagatelles, ni L’Ecole ni Les Beaux Draps ne sont plus en vente ni imprimés depuis près d’un an faute de papier [huit mois, d’après le brouillon de la même lettre]. Sauf miracle je n’aurai plus de papier. Denoël n’a pas en tout 5 tonnes par an ! Et il s’imprime tant de choses... Il s’agit donc de 3 ou 4 tonnes de bons matière papier. »

Le 10 : Mise en circulation d’une troisième liste Otto corrigée et complétée, intitulée « Ouvrages littéraires non désirables en France » : elle concerne 934 titres publiés par 710 auteurs. Les 30 titres et la revue Notre Combat publiés par Denoël y sont confirmés.

Une liste d' « Ecrivains juifs de langue française » y est jointe : tous leurs ouvrages sont interdits. Parmi ces 739 auteurs on trouve : Luc Dietrich, André Fribourg, Hans Erich Kaminski, Robert Lœwel, Sacha Nacht, Georges Portmann, Emile Schreiber, mais sans qu’il soit toujours précisé qu’ils sont publiés chez Denoël. Après protestation auprès de la Propaganda Abteilung, le nom de Luc Dietrich en sera retiré le 30 juillet.

Le 22 : Les Editions Denoël prêtent 200 000 francs [quelque 70 000 euros] aux Editions Domat-Montchrestien ; cette somme garantie par une traite émise ce jour-là, sera remboursée le 5 novembre 1943.

Le 28 : Réunion des « Compagnons de Saint-Michel », un cercle très sélect créé par Jean Luchaire et géré par Guy Zucarelli, journaliste aux Nouveaux Temps. Inauguré le 17 janvier 1943 dans une ancienne rôtisserie du boulevard Saint-Michel, ce club sans statuts ni cotisations réunit, au cours d'un dîner mensuel, 39 compagnes et compagnons qui représentent toutes les branches de l'activité intellectuelle : « La danse y rencontre les beaux-arts, la musique apprend à connaître le théâtre, le cinéma côtoie le journalisme. »

On y rencontre Serge Lifar, Marcel Achard, Claude Génia, Jean Delannoy, Renée Faure, Roger Régent, Jean Laurent, Geneviève Ione, Raymond Trouard, Marcel Espiau, Solange Schwarz, Janine Charrat, ou Robert Denoël.

Ciné-Mondial,  28 mai 1943

Dans sa biographie de Jean Luchaire (Perrin, 2013) Cédric Meletta écrit, au chapitre explicitement intitulé « Cloaca maxima » : « Chez les Compagnons, on a le goût des ballerines, comme l'avaient Degas ou Louis-Ferdinand Céline, un auteur dont l'ombre plane sur les lieux puisque les soirées ne seraient pas ce qu'elles sont sans le magistère intellectuel de Robert Denoël, l'éditeur aux sept Renaudot, tout aussi singulier que les auteurs qu'il signe, Céline, Barjavel, Dabit, Philippe Hériat et le nouveau venu de la jeune écurie, Luc Dietrich. C'est que la chose littéraire est un sujet prisé des convives ; les muses, les belles-lettres et tout ce qui touche aux secrets de l'écriture sont au programme de conférences faites sur mesure à l'initiative du spécialiste maison, Marcel Espiau.

Un quotidien du soir, une maison d'édition, une corporation, un prix littéraire, un club. Pour patronner l'ensemble, Jean accorde une place toute particulière à certains moments clés de la journée de travail, l'heure du thé, celle du souper tardif et du dernier verre. Autrement dit, la face cachée de l'homme public. »

Le 29 : Louis-Ferdinand Céline vend le manuscrit de Voyage au bout de la nuit au marchand d'art Etienne Bignou [1891-1950], 8, rue La Boétie. Le prix de la transaction est de 10 000 francs [3 500 euros environ] et un petit tableau de Renoir. Au début du mois, il avait reçu la visite de Florence Gould [1895-1983], intéressée par l'achat d'un de ses manuscrits, mais il avait refusé, ne voulant rien devoir à son mari, le milliardaire juif américain Frank Jay Gould.

Ce manuscrit de 876 feuillets sera vendu le 15 mai 2001 à Drouot-Montaigne pour la somme de 11 millions de francs, soit quelque 1 212 000 euros, et préempté par la Bibliothèque Nationale.

 

Juin

 

Denoël propose au ministère des Finances de rompre avec Andermann pour que la plainte concernant le prêt du 22 juillet 1941 soit retirée. La Direction des Finances extérieures lui répond qu’il faut que l’éditeur allemand lui rétrocède ses parts. Wilhelm Andermann, qui n’est pas d’accord, sollicite l’aide de la Propaganda pour résoudre ce problème.

Dernier numéro de la NRF et départ de Drieu la Rochelle. La revue ne reparaîtra qu'en janvier 1953, sous la direction de Jean Paulhan et Marcel Arland.

 

Le 2 : Première représentation des Mouches, une pièce en trois actes de Jean-Paul Sartre au Théâtre Sarah-Bernard, rebaptisé Théâtre de la Cité. Elle n'aura que vingt-cinq représentations.

   

                                                                Le Matin,  5 juin 1943

Sartre s'est expliqué à plusieurs reprises à propos de cette pièce jouée devant un parterre d'uniformes allemands : « Nous étions en 1943 et Vichy voulait nous enfoncer dans le repentir et dans la honte. En écrivant Les Mouches, j'ai essayé de contribuer avec mes seuls moyens à extirper quelque peu cette maladie du repentir, cet abandon à la honte qu'on sollicitait de nous. » [La Croix, 20 janvier 1951 ].

C'est bien cette définition qu'en donne aujourd'hui l'Encyclopédie Universalis : « Parabole sur la résistance en pleine Occupation ». Alain Laubreaux, qui rendait compte de la pièce dans Le Petit Parisien du 5 juin, n'avait pas perçu cette dimension : entre plusieurs « Electre » proposées aux spectateurs depuis le début de la guerre, celle-ci lui laissait l'impression d'être « la plus vieille de toutes, la plus surannée. Cela tient à l'œuvre, sans doute, qui cherche son originalité sans la trouver, entre quatre ou cinq imitations, mais surtout au spectacle qui nous restitue, dans un invraisemblable bric-à-brac cubiste et dadaïste, une avant-garde depuis longtemps passée à l'arrière-garde. »

Certes Laubreaux fait rarement l'éloge des pièces auxquelles il assiste, mais il n'exécute pas celle-ci parce que son auteur appartient, politiquement, au « bord opposé » (il le côtoie quotidiennement au Café de Flore). Ses réticences sont d'ordre esthétique : « On ne peut pas dire que Les Mouches de M. Jean-Paul Sartre soient des mouches à miel attique, bien qu'il les ait naturalisées grecques, et sa pièce, pesante et longue, se développe dans un style délibérément littéraire auquel on trouve plus d'Atrée que d'attraits. Est-ce le choix de ses héroïnes qui le veut ? Il s'en dégage une odeur stercorale assez pénible, et nous l'avons écoutée dans un silence oppressé où l'on n'entendait pas seulement voler les mouches. »

Avec un recul de quelques années - c'est-à-dire après que la Libération ait fait de Sartre un résistant intransigeant pour ses confrères -, Céline exprimait un autre point de vue : « M'avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié " sous la botte " de bien vouloir descendre vous applaudir [...] Vous avez emporté tout de même votre petit succès au " Sarah ", sous la Botte, avec vos Mouches... Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective... » [A l’agité du bocal, 1948].

Le 8 mai 1947 il écrivait déjà à Henri Mahé : « Que nous fait chier Sartre que j'ai connu si quémandeur ! Il m'aurait fait mes chaussures pour que j'accepte de me rendre à une de ses premières, ce que je n'ai jamais fait. C'est encore Denoël qui l'a lancé, le malheureux. » L'allusion à Denoël est obscure.

A cette époque Sartre n'a pas encore acquis ses lettres de noblesse résistantialistes, comme en témoigne cet articulet paru dans la rubrique : « Kollaborer ? Ne pas kollaborer ? » d'un journal clandestin :

La France,  14 juillet 1943

Le 3 : Jean Genet, qui a été surpris, le 29 mai, à voler dans une libraire une édition de luxe de Verlaine, est emprisonné à la Santé, d'où il écrit à François Sentein : « J’ai écrit à Denoël. Je ne sais pas ce qu’il fera pour moi.»

L'écrivain fait-il allusion à l'édition de son roman, ou espère-t-il que l'éditeur puisse l'aider à sortir de prison ? Denoël préviendra, en tout cas, Jean Cocteau de l'arrestation de son protégé.

Le 6 : Assemblée générale d'information de la Société des gens de lettres, qui ne s'était plus réunie depuis trois ans. Le programme est chargé : les sociétaires débattront des conditions dans lesquelles un livre est publié, pourquoi il est admis ou refusé par la censure ; du contrat-type entre l'écrivain et l'éditeur ; du délai légal de 50 ans après lequel une œuvre tombe dans le domaine public...

Le 9, Evelyne Pollet propose à Robert Denoël le manuscrit d’un nouveau roman dont le titre provisoire est «Rencontres » [qui deviendra Escaliers], et auquel elle a travaillé pendant deux ans :

« C’est mon meilleur livre et j’espère que vous l’aimerez. Malgré tous les retards si regrettables que vous avez apportés à la publication de Primevères, je souhaiterais que vous l’éditiez, si vous pouvez le faire dans de bonnes conditions et moyennant certaines garanties, sans quoi je préférerais donner mon livre aux Auteurs Associés, qui désirent vivement le publier.
   

Pourriez-vous me garantir : 1° 10 % de bénéfice sur la vente ; 2° un tirage de 10.000 exemplaires ; 3° que la censure ne mutile pas mon livre ; 4° qu’il soit mieux présenté que Primevères, pour ce qui concerne la couverture et surtout, les corrections du texte ?
   

Toutes ces conditions, je vous avoue qu’on me les propose à Bruxelles avec en plus les facilités d’une avance qui me serait faite lors de la signature du contrat. Je souhaite que vous puissiez me fixer le plus vite possible ; vous savez combien les temps sont difficiles et comme nous avons tous besoin d’argent.
   

Lisez vite mon livre, cher Monsieur Denoël. Ce que j’y dis des éditeurs parisiens ne vous vise point : vous n’êtes pas français, vous n’avez pas un aspect " froid et correct ", et vous ne taillez pas dans les bouquins. »


   Il ne fait cependant aucun doute que les paroles que met l’auteur dans la bouche de « Charbier » [Céline] à propos de « Darcoux » [Denoël] qui accepte de publier le roman de « Corinne » [Evelyne] à condition d’en supprimer la fin, visent bien l'éditeur de la rue Amélie : « C’est bien lui ! C’est sa manie de remanier les bouquins : une manie d’impuissant... Il n’est pas foutu d’écrire lui-même ! »

Le 10, Denoël fait paraître Le Cheval blanc d'Elsa Triolet, amputé seulement de sa dernière phrase qui mentionnait le camp de Gurs. Il est vrai, comme l’écrit Denoël quelques jours plus tard à Evelyne Pollet, que la censure est « devenue maintenant beaucoup plus large et il n’y a pas de mutilation à craindre ».

 


    Le roman est un succès et les sommes versées par l’éditeur « mettent enfin le couple à l’abri de tout souci financier », écrit Daniel Bougnoux [Aragon. Œuvres complètes II, p. LXI].

Le 1er juillet les Aragon quittent Lyon et s’installent, sous le nom de Lucien et Elisabeth Andrieux, à Saint-Donat, dans la Drôme, où ils resteront jusqu’à la Libération, non sans faire quelques escapades à Paris, notamment fin septembre 1943 et en janvier et mars 1944. On peut croire qu’ils ont reçu l’hospitalité rue de Buenos-Ayres.


    C'est ce même mois qu'Aragon et sa femme ont créé à Lyon « La Bibliothèque Française », une maison d’édition qui se veut l’équivalent en zone Sud des Editions de Minuit clandestines.

Le 10, lettre de Denoël à Jean Rogissart : « Je ne vois pas d’obstacle à une réédition d’un de vos premiers livres par les soins de Camille Belliard. Comme il s’agit d’une œuvre charitable, je serais heureux que vous me disiez quels sont les droits qu’il faut éventuellement demander. Vous savez que pour toute cession de droits, nous partageons par moitié. Habituellement, je suis assez exigeant pour ce genre d’affaires, mais je me conformerai ici à vos suggestions.
   

Pour ce qui est de " La Fleur de France ", je n’y songe pas pour le moment ; je consacre tout mon papier à des ouvrages plus importants. Mais j’espère bien que l’année ne s’écoulera pas sans que j’aie pu lancer les deux numéros déjà prêts. Ne manquez pas de me faire signe dès votre arrivée à Paris.
   

Un contrat d’édition sur timbre doit être légalement enregistré. Vous ne pouvez produire le contrat en justice que si vous avez accompli cette formalité fiscale. Dans la pratique, on n’enregistre pas les contrats d’édition et en cas de contestation les adversaires se mettent d’accord pour faire état d’un contrat verbal.

En effet, si on devait le faire enregistrer au moment de le produire devant un tribunal, on devrait payer une amende assez forte. »

L'instituteur Camille Belliard [1899-1987] avait créé en 1930 une petite maison d'édition à Blainville-sur-Mer : L'Amitié par le Livre, dont le premier « prix » [10 000 francs] fut décerné en janvier 1939. Son comité d'honneur était composé de Georges Duhamel, Georges Lecomte, André Maurois, André Gide, Jean Vignaud, Luc Durtain et Victor Margueritte. Le titre de Rogissart qu'on envisageait de rééditer est sans doute Coline, le meunier du Fays, qui parut en 1945, et dont la première édition, publiée à Charleville Mézières, datait de 1932.

Le 10, Denoël écrit à Jeanne Loviton son « tourment » de la voir quitter Paris pour son château de Béduer, près de Figeac : « Tu n’as pas encore quitté Paris mais tu es déjà dans les lointains et quelque chose me tourmente déjà qui ressemble fort à de la souffrance. Je ne raisonne pas, je te dis ce que je ressens, je ne veux pas m’expliquer les choses, je ne veux pas me connaître. »

Le matin même il a rencontré un de ses amis qui lui a parlé d’elle « en termes si chaleureux que je me suis demandé s’il ne fallait pas le mettre au nombre de tes victimes ».

Le 11, Jean Cocteau note dans son Journal : « Genet est arrêté et en prison, à Paris. Il avait dû s’y rendre sans le sou... Une lettre de lui, des lettres de Dubois et de Denoël me l’annoncent. »

Le 12 : Le quotidien La Croix annonce que le livre de bibliophilie conçu par Sacha Guitry : De Jeanne d'Arc à Philippe Pétain, qui paraîtra en fin du mois, est d'ores et déjà un succès. Le tirage de 650 exemplaires est entièrement souscrit. A 25 000 francs l'exemplaire, la somme récoltée au profit du Secours National s'élève donc à 16 250 000 francs.

Le 14 : Denoël est de plus en plus préoccupé par son amie absente : « Jeanne, je pense à toi sans arrêt. Tu es mon obsession charmante, mon désir, mon cher tourment. Tu envahis mon travail, mes veilles, mes rêves. Il faut que j’ajoute encore à toutes les images de toi que tu m’as données, celle que je n’ai pas pu accepter encore : Jeanne aux champs, Jeanne du château, Jeanne dans un paysage », lui écrit-il.

Le 15, François Sentein note dans son journal, à propos du livre de Genet : « Il a fallu que j'aille chercher le papier rue Amélie. J'avais cru comprendre au téléphone que Denoël me le ferait porter. Il a tenu à me voir. Lui étais connu par l'article sur Les Marais... Voulait savoir tout ce que je pense de Genet, ses autres écrits... Dis : plus violent que Céline, mais plus classique (pensant : pas bien à sa place ici). Me raconte qu'ayant pris le manuscrit de Voyage au bout de la nuit dans le train, s'était dit : Tu vas au désastre... À Dijon, avait sauté au téléphone pour dire à l'imprimeur de tout arrêter. - Trop tard, lui avait-on répondu : c'est presque fini. »

Le 24, Denoël répond à Evelyne Pollet à propos de « Rencontres » : « J’ai bien reçu votre manuscrit que je me propose de lire le plus rapidement possible. Quant aux conditions générales d’édition que vous me proposez, elles sont acceptables en principe. Le tirage est évidemment soumis à la répartition du papier que nous obtiendrons.
   

D’autre part, le pourcentage que vous me demandez est normal. La censure est devenue maintenant beaucoup plus large et il n’y a pas de mutilation à craindre. Quant à la couverture, c’est la couverture de la maison, je ne la trouve pas très belle moi non plus, mais j’use du papier que je trouve. Je crois d’ailleurs que cette couverture particulièrement désagréable qui a été employée pour toute une série d’ouvrages l’année dernière, est maintenant épuisée. Nous disposons d’un papier de couverture déjà plus agréable.
   

D’autre part encore, je vous signale que je ne fais pas de contrat pour un seul livre, que si votre œuvre m’intéresse je tiens à m’en assurer la suite. Enfin, rien ne s’oppose à ce que je vous fasse une avance : moitié à la signature du contrat et moitié à la mise en vente du livre. Il n’est pas non plus impossible que j’envisage une double édition : une édition belge et une édition française simultanées.
   

Nous en reparlerons dès que j’aurai lu l’ouvrage. Je m’absenterai pendant une partie du mois de juillet et pendant une partie du mois d’août, mais il est possible que nous puissions nous voir, soit à fin juillet, soit dans la seconde quinzaine du mois d’août. »

 

Juillet

 

Le 6 : Denoël donne à Elsa Triolet des nouvelles de son roman, paru un mois plus tôt : « Concert d'éloges, femmes, hommes, adolescents. Je suis vraiment désolé de ne pas vous voir et je pense souvent à vous et à votre isolement. Mais, jamais, vous n'avez eu autant d'amis, d'inconnus fervents ; et ceci me paraît assez consolant. [...] D'autre part je vous signale que votre compte est largement créditeur. Ne craignez pas d'y puiser. » [Carte-lettre à la BnF, fonds Triolet-Aragon].

Entretemps Elsa s'est remise au travail et a déjà proposé à Denoël un nouveau recueil de nouvelles, qui sera Le premier accroc coûte 200 francs et où figurera « Les Amants d'Avignon », son premier texte ouvertement résistantialiste : « Naturellement je suis d'accord pour un volume de nouvelles, mais pas avant janvier ou février car j'ai un programme chargé et les plus grosses difficultés à l'exécuter. »

Le 10, Denoël demande à Evelyne Pollet de venir le voir en août à Paris pour établir le contrat d’édition de «Rencontres» et des livres suivants : « Le succès de Primevères a été éclatant, mais il est tout à fait nécessaire que vous rencontriez ici les principaux critiques qui ont consacré à ce livre les articles que vous savez. Je juge votre présence indispensable pour la discussion de plusieurs articles de ce contrat, que nous ne pouvons établir par correspondance ».

       Evelyne Pollet à Anvers durant l'été 1943

Le 17 : Le Petit Parisien annonce la création d'un nouveau prix littéraire : le Grand Prix Balzac. Le jury est composé de Jean de La Varende, Drieu la Rochelle, Robert Francis, Pierre Hamp, André Thérive, Georges Simenon, et Gabriel Boissy (celui-là même qui eut jadis l'idée de la flamme sur la tombe du soldat inconnu, sous l'Arc de Triomphe).

      Le Petit Parisien,  17 juillet 1943

L'initiative en revient à Henry Jamet, directeur des Editions Balzac, c'est-à-dire la maison Calmann-Lévy aryanisée grâce à des capitaux allemands. Le prix sera doté d'une somme de 100 000 francs (la plus forte dotation de tous les prix littéraires existants). Jamet est directeur de la Librairie Rive Gauche, et bientôt distributeur de La Chronique de Paris et des Cahiers Franco-Allemands : toutes ces entreprises ont été réalisées grâce à l'Ambassade d'Allemagne. Le premier (et dernier) prix Balzac sera décerné le 15 mai 1944 à un roman publié par les Editions Balzac, il va de soi.

Le 19, Evelyne Pollet écrit à Denoël :


    « Il est écrit que rien ne me sera jamais rendu facile. On me refuse mon visa pour la France. Nous voici réduits à nous écrire. Dès que vous aurez lu Rencontres, j’aimerais beaucoup que vous m’écriviez ce que vous en pensez, et si vous croyez pouvoir assurer à ce livre une diffusion suffisante en temps de guerre, ou si vous croyez... qu’il vaut mieux attendre.
   

Toutefois, je ne désirerais pas attendre trois ans, comme pour Primevères. Vous désireriez, dites-vous, me faire un contrat pour toute mon œuvre. Je vous avoue que je ne puis y songer en ce moment, pour deux raisons : avant de signer un tel contrat, je devrais d’abord voir comment vous me traitez pour mon livre suivant ; les déboires que j’ai eus à cause de Primevères n’étant pas très encourageants.

D’autre part, les circonstances me paraissent trop incertaines : qui sait ce que l’après-guerre réserve aux éditeurs ? (Et aux auteurs ; ne craignez-vous pas qu’il y ait alors une censure sévère, du point de vue mœurs ? Cela aussi est à envisager pour Rencontres.) Vous savez très bien que si je suis contente chez vous, il n’y a pas de raison pour que je désire changer d’éditeur. »

Qui sait, en effet, ce que l’après-guerre réserve aux éditeurs et aux auteurs ? Cela n’empêche pas la romancière de recommander un confrère belge qui mériterait d’être connu à Paris : « Il y a parmi les Auteurs Associés, un écrivain étonnant, qui connaît la grande vogue à Bruxelles ; c’est Jean Ray, auteur de contes d’épouvante. Il est inadmissible que cet homme, qui a déjà 52 ans, ne soit connu qu’en Belgique.
   

Je vais vous envoyer un de ses livres, Malpertuis, avec l’espoir qu’il vous parviendra. Lisez-le, vous verrez que cela en vaut la peine. Jean Ray est trop orgueilleux pour vous l’envoyer lui-même, mais j’ai des raisons de croire que s’il vous intéresse, la consécration de Paris ne le laissera pas aussi insensible qu’il tâche de me le faire croire».

Le 19 : Procès de Jean Genet devant la 14e Chambre correctionnelle du Tribunal de Paris. L'écrivain est défendu par Me Maurice Garçon qui lit une lettre de Cocteau dans laquelle il compare Genet à Rimbaud. Appelé à la barre, Cocteau déclare que Genet est le plus grand écrivain de l'époque moderne.

Condamné à trois mois de prison (en partie couverts par la détention préventive), Genet sera libéré un mois plus tard. Pierre Seghers, qui rend compte du procès dans sa revue Poésie 43, écrit :

« On dit que Jean Genet a écrit, en prison, alors qu'il partageait la cellule d'un condamné à mort, un poème d'une scandaleuse beauté [Le Condamné à mort]. Par sa violence, sa monstruosité, son écriture, il témoigne bien de dons exceptionnels. Le poète a également présenté à un éditeur parisien [Robert Denoël] un remarquable essai [Notre-Dame des fleurs], hélas impubliable en raison de son cynisme. »

La presse collaborationniste qui, depuis La Machine à écrire [29 avril 1941], poursuit Cocteau d'une haine vigilante, insinue que Genet et Cocteau sont amants, et publie des papiers venimeux. Des journaux plus traditionnels, comme La Croix, se moquent de Cocteau (« Il eût été surprenant de ne pas le voir mêlé à une esbrouffe ») et de son protégé dont les œuvres de prodige n'existent qu'à l'état de projets.

Le 24 : La Croix fait le bilan de l'édition française : « La consommation mensuelle de papier de l'édition de livres était, en moyenne, avant guerre, de 3 000 à 3 600 tonnes par mois. En 1942, l'attribution moyenne de papier représentait un peu plus de 15 pour 100 des besoins d'avant guerre ; en 1943, dans le premier semestre, à peine 4 pour cent. En 1938, on usait par mois, 2 300 tonnes de papier pour les livres. En 1943, la moyenne par mois jusqu'en juillet a été de 124 tonnes.

Il est vrai que, en plus de cette attribution, les éditeurs furent autorisés à utiliser mensuellement 3 pour cent de leur stock. Mais depuis trois ans, les stocks arrivent à épuisement. De l'ensemble du tonnage de papier, le livre reçoit 0,9 pour cent. »

Le 27 : Denoël écrit à Pierre Seghers, qui est en relations permanentes avec le couple Aragon-Triolet : « Elsa veut-elle que je lui envoie un mandat ou un chèque par votre amical intermédiaire ? Le compte, je le répète, est très largement créditeur. [...] en fait, étant donné les circonstances, les restrictions que vous connaissez mieux que personne, c'est le plus gros succès qu'un livre ait remporté sous ma firme depuis l'Armistice. »

Le 29, Denoël répond à Evelyne Pollet : « Je rentre de vacances, et trouve votre lettre du 19 juillet. Dans le courant de la semaine, je lirai votre manuscrit, et vous ferai savoir quelles sont les possibilités d’édition.
   

Je vous remercie, d’autre part, de m’avoir envoyé le livre de Jean Ray, Malpertuis. Je connaissais déjà cet ouvrage qui m’a paru très séduisant, mais écrit à la diable, et sans grand souci de composition.
   

Il y a, dans ce curieux volume, une idée de poète, une idée magnifique qui aurait pu prêter à des développements grandioses. L’auteur se laisse aller à une verve un peu facile, un peu vulgaire même, et ne tire pas de ses dons de visionnaire le parti qu’il pourrait en tirer.
   

Si l’auteur de Malpertuis avait 25 ans, je dirais voilà, sans doute, une graine de grand écrivain. Vous m’annoncez qu’il en a 52, me voilà tout refroidi. Je crains que Jean Ray ne sorte pas de l’amateurisme. Je vais tout de même réfléchir à son cas, et vous en reparlerai. »


    On ignore la réponse de Denoël à la romancière anversoise à propos de son roman, mais celui-ci ne verra le jour qu’en 1956, en Belgique, sous son titre définitif : Escaliers.

 

   


    Quant à Jean Ray [1887-1964], il ne figura au catalogue de l’éditeur qu’en 1955 avec une réédition de Malpertuis : ce n’était pas le choix de Robert Denoël.

Le 29, il envoie un mot à Jeanne Loviton, qu’il va retrouver bientôt à Figeac : « Tu ne le sais pas assez, tu doutes de moi parce que je suis mesuré, peut-être même un peu trop pudique dans mes propos, un peu trop ménager de ton temps et du mien. A quoi cela tient-il ?
   

A une petite angoisse latente en moi depuis des années, à une sorte de timidité devant l’amour. Quand je suis près de toi, cette angoisse se dissipe, je suis heureux. Loin de toi je redoute un peu trop les obstacles, tout ce qui nous sépare, tout ce qui fait de ta vie un univers parfaitement organisé. Et je crains de m’y introduire abusivement et de faire, à de certains moments, figure d’intrus. »

 

Août

 

Céline, qui passe ses vacances à Saint-Malo, écrit au docteur Augustin Tuset, à Quimper : « je dois surveiller de très près mon farceur d'éditeur - d'ici je vais plus vite et moins coûteusement à Paris. [...] Il faut que je pousse mon livre [Guignol's Band]. Déjà 4 ans de travail ! il faut que cela finisse ! à moins qu'il me reste sur les bras pour cause de débarquement, tout cela est possible ! »

Il est probable que la « surveillance » dont parle Céline concerne la nouvelle édition de Bagatelles pour un massacre, qui va paraître le 23 novembre, et non Guignol's Band dont le contrat sera signé le 13 janvier 1944.

 

Le 3 : Jean Genet aurait reçu de Robert Denoël une avance de 6 000 francs [quelque 2 200 euros] pour Miracle de la Rose [Edmund White. Genet, 1993, p. 230]. L'ouvrage sera publié en 1946 par Marc Barbezat à Lyon.

Le 7 : Denoël quitte Paris pour Figeac, où il va retrouver Jeanne Loviton dans son manoir de Béduer. Deux semaines plus tôt, elle y accueillait son amie, la duchesse Antoinette d'Harcourt. En septembre ce sera au tour de Paul Valéry d'y séjourner. Jeanne Loviton veille à ce que tous ses amants profitent de son beau château du Lot durant les vacances.

 

Seule Yvonne Dornès n'a pas eu ce privilège. Belle joueuse, elle écrit à la châtelaine de son cœur : « Je ne connais pas beaucoup Denoël que je n'ai fait que rencontrer, mais à travers ce que tu m'en as dit ou ce que j'ai pu entendre, je sais qu'il est pour toi le meilleur ami que je puisse te souhaiter. Je crois qu'il t'aime avec une grande sincérité, et je connais tes propres sentiments - n'y a-t-il pas là les bases d'une construction solide ? Tu as une vie très dure, et la foule de tes amis, malgré leur bonne volonté, ne peut t'apporter ce que tu demandes à la vie, et ce que tu mérites qu'elle te donne. Moi qui te connais mieux que quiconque, et par conséquent t'aime plus que tous, je ne puis faire qu'un vœu : que tu trouves avec Robert cette épaule dont tu as besoin, ce soutien dont aucune femme ne peut se passer. » [Bertin, op. cit., p. 74]

A cette époque de prémices amoureuses avec Robert Denoël, Yvonne Dornès peut encore écrire sans trop se forcer : « Mon affection ne peut en prendre ombrage ; ce serait bien mal t'aimer que de n'aimer point celui que tu aimes. »

Le 12 : A peine rentré à Paris, Denoël, tout entier à sa passion, écrit  à Jeanne : « Je ne te l’ai pas dit, la parole me manque devant toi, mais tu n’avais pas besoin de mots. Quand nous riions ensemble, quand ma main trouvait la tienne, quand nous regardions les arbres ou l’horizon, quand tu me montrais ton château, chère châtelaine, quand nous racontions des histoires ou que nous nous montrions l’un à l’autre, tu savais bien que l’amour me tenait, que tu m’avais donné la soif et la faim de toi, que je ne pourrais plus me passer de ton épaule pour y reposer ma grosse tête, que j’aurais besoin toujours de te voir, de t’entendre, de te respirer. Tu triomphes, chère liseuse d’âmes, tu ris merveilleusement. Sonnez, trompettes de Béduer ! Le prisonnier n’échappera pas, les chaînes sont bonnes. »

Le 12, Le Journal annonce une nouvelle collection chez Denoël : « Perspectives », dont le premier volume, dû à Emmanuel Beau de Loménie, est sous presse :

Le Journal,  12 août 1943

Le 15, nouvelle lettre à Jeanne : « Béduer s’inscrit dans mon souvenir comme un couronnement radieux, soie et velours, lumière et chant d’oiseaux, grâce incomparable et magnificence, bonheur des yeux et du cœur et ta chaleur aimée quand ton corps nu reposait près du mien. Tu m’as donné - et je me dis que ce n’était peut-être pas un sacrifice - le loisir de t’aimer. Tes vieilles pierres me sont devenues amies, j’en connais le grain et la couleur à toutes les heures du jour, j’aime la terrasse où tu montais le soir en relevant un peu ta robe, j’aime les déjeuners ensoleillés sous l’ombre du parasol, j’aime la promenade sous les ormes, le banc de pierre nocturne et l’émotion qui nous y a étreints, j’aime la lumière jaune du portail qui nous attendait au retour de nos courtes promenades. Prends ton crayon, chérie, dis-moi que je suis toujours dans ton cœur, que tu as renvoyé la cohorte trépignante qui t’entoure et que tu es bien décidée à me donner la première place dans la fameuse ‘organisation’.»

Quarante ans plus tard, Jeanne Loviton me confirmait l’attachement de Denoël pour ce bel endroit du Lot : «Jamais je ne l’ai vu aussi radieux que dans ma campagne lotoise, la pêche dans les rivières, la pêche au lancer, la pêche aux écrevisses cuites et mangées dès le retour, et ces pêches le transformant en grand enfant. »

Le 17 : Longue lettre de réflexions amoureuses à Jeanne : « Hier et dimanche, j’étais seul et j’ai passé deux longues journées de travail, coupées de rêveries dont tu étais le sujet. Et le plus souvent je pensais à ton courage, à cette énergie rayonnante et soutenue qui te permet d’entreprendre sans cesse et de réussir en dépit de tous les obstacles. J’admire cette vitalité du cœur et de l’esprit qui fait que tu donnes ton temps, ta grâce à des centaines de gens sans jamais t’éparpiller. Il y a en toi, malgré ta santé fragile, une faculté de renouvellement qui m’émerveille. Tous les jours tu es prête à combattre sur n’importe quel terrain.

Tu réussis parce que tu connais tes dons et que tu en mesures l’efficacité. Pourquoi, alors que tu sais aussi quel empire, comme on disait au grand siècle, tu exerces sur les hommes, me montres-tu comme une sorte de défiance depuis les premiers jours de notre intimité ? Dix fois, cent fois, d’un sourire ou d’un mot tu m’as dit tes doutes au sujet des sentiments que je t’exprimais dans mes lettres et qu’il m’est difficile - je le reconnais - de te dire de vive voix. Je suis entré dans ta vie, timidement, le cœur plein de crainte, ne sachant quelle pouvait être la profondeur du sentiment que je voyais s’éveiller en toi. Car tu te plaisais et tu te plais encore à me laisser dans l’incertitude. [..]

Quand tu parles, en badinant, d’organiser la seule chose qui ne s’organise pas, ta " vie sentimentale ", je me sens rejeté, devenu étranger non seulement à cet univers futur dont ces mots mêmes m’excluent, mais du précieux présent, si riche en merveilles. Cela aussi me paralyse, me noue la langue au moment où vont jaillir les mots que tu attends. Ne crains rien de moi, Jeanne chérie, ce qui a été sera. Je ne sais ce que sera demain, il n’est pas permis à quelqu’un de lucide de prévoir pour bientôt des jours paisibles. Qu’importe ! Tu sais maintenant que le lien est noué et que rien ne peut nous séparer. »

Le 25 : Denoël a reçu un courrier de Jeanne, qui ne quittera Béduer pour Paris que le 1er septembre, mais en repartira quelques jours plus tard : « Me voici tout gai d’avoir de tes nouvelles, heureux de savoir que tu penses à moi dans la foule des privilégiés qui te voient tous les jours. Je dors peu parce que je me repose beaucoup - j’obéis aux ordres de la Faculté - et cette veille prolongée me donne tout à toi. [...] Les obstacles, les séparations, seront notre lot, quelles que soient les circonstances. La vie nous entravera, je le sais. Quand je pense à cela, j’y pense pour toi, qui souffriras de l’absurdité de cette situation sans issue, parce que, généreuse, tu es avide et que tu veux, à raison, tout avoir. Je m’inquiète de cette souffrance qui sera la rançon de nos heures heureuses. J’ai peur parfois mais pas longtemps, je sais que nos rencontres seront si riches et si pleines qu’elles vaudront le prix que nous les paierons. »

« Je me repose beaucoup », écrit-il : c'est assez rare sous sa plume pour être relevé. En réalité Denoël a, comme la plupart de ses confrères, fermé sa maison durant le mois d'août, faute d'activité.

Le 28 : Parution de Les Partisans. Correspondant de guerre de La Gerbe sur le Front de l'Est, Marc Augier [19 mars 1908 - 16 décembre 1990] raconte dans cet ouvrage les « commandos de chasse » des combattants européens contre les partisans russes auxquels il a participés, et au cours desquels il a été blessé, avant d'être rapatrié. L'éditeur a réuni en volume tous les articles publiés par l'auteur dans Gringoire, dès janvier 1943, sous le titre : « La Chasse aux partisans ».

 

 

                                                                                                                                                © Roger-Viollet

De retour du front de l'Est, lui aussi, Jacques Doriot descend les Champs-Elysées avant d'aller prendre la parole au Vélodrome d'Hiver. Sa voiture est une Peugeot 302, du même modèle que celle qu'achètera Jeanne Loviton en avril 1945 (non décapotable, celle-là).

 

Septembre

 

Brève visite de Dominique Rolin à Paris. Robert Denoël l’incite à perfectionner ses dons de dessinatrice et à apprendre les techniques de la gravure, particulièrement l'eau-forte, en vue de l’édition de luxe des Marais qu’il prépare, et de celle d' Anne la bien-aimée. Un autre projet, qui ne verra pas le jour, est l’illustration par son amie, d’une nouvelle édition du Bonheur des tristes de Luc Dietrich.


    Denoël lui écrit peu après : « Te voilà maintenant à Bruxelles, et cette ville me paraît plus lointaine et plus étrangère que jamais. »

Le 1er : Jeanne Loviton rentre à Paris. Denoël lui écrit : « Te revoilà dans ton bureau - t’es-tu reposée au moins ? - avec toutes tes souris rongeuses, ton téléphone et les spectres grimaçants des 10.000 abonnés. Il faudra faire un jour une complainte sur la triste vie de la châtelaine de Béduer qui à loisir ne pouvait aimer. Mais le temps viendra pour nous des heureuses amours ».

Le 3 : Bombardement allié sur Paris. Bilan : 105 morts.

Le 7  : Paul Valéry séjourne une semaine avec Jeanne Loviton à Figeac. C'est durant ce séjour qu'il la dessine écrivant à la terrasse du château de Béduer.

    Jeanne Loviton par Paul Valéry,  septembre 1943

Le 8, Jean Cocteau note dans son Journal, à propos de Jean Genet qui vient de sortir de prison : « Visite de Genet. Il sortait de chez Denoël. Le système du livre sans nom d’auteur le blesse à mort. Il s’oppose à ce que son livre paraisse. Il a dû le dire à Denoël en termes incompréhensibles. " Je perds 25 000 francs " s’est écrié Denoël. Genet a dû répondre : " Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? " Genet lâche de la corde sans se rendre compte, et il accuse les autres d’en lâcher ».

Comme l'écrit Edmund White : « ces hésitations sur la manière dont il devait être publié, voire sur la nécessité même de l'être, ne lui étaient très probablement inspirées que par le trac. Pour Genet, la publication n'était pas une étape de sa carrière mais la rédemption de sa vie tout entière. Jusqu'alors il n'avait rien accompli, n'avait ni amis, ni argent, ni pouvoir. Les Français ont une telle vénération pour les écrivains que devenir un auteur respecté pouvait changer définitivement sa situation sociale  et, sur un plan pratique, lui apporter prestige et protection. Ainsi qu'il le dira lui-même, Genet écrivait pour sortir de prison  et s'arrêta dès qu'il fut libéré. »

Le 24 : Début de la publication en feuilleton du Voyageur imprudent de René Barjavel dans Je suis partout [dernière partie le 14 janvier 1944]. Le roman, qui paraîtra en librairie le 25 février 1944, est dédié à Robert Denoël.

Le 24 : A propos de l’affaire du prêt Andermann, Eduard Wintermayer fait savoir aux autorités françaises qu’il entend « que la plainte déposée contre Denoël soit effectivement retirée sans pour cela que l’associé allemand de M. Denoël soit éliminé ».


    Il leur demande donc qu’une autorisation a posteriori de l’Office des changes soit délivrée, mais ne s’oppose pas formellement « à ce qu’une amende soit mise à la charge de M. Denoël ».

Le 24 : Moins d'un mois après sa sortie de prison, Jean Genet est surpris en flagrant délit de vol dans une librairie et écroué à la Santé.

Le 27 : Le ministre des Finances Pierre Cathala choisit finalement d’accepter la cession de parts à Andermann « moyennant amende à fixer ».

Le 28 : Sortie du film de Henri-Georges Clouzot [1907-1977] : « Le Corbeau » sur les écrans parisiens.

En août 1944, le réalisateur fut inquiété parce que son film avait été produit par la Continental. En réalité, c'est « Le Corbeau » qui fut interdit, et toute l'équipe du film subit des mesures d'interdiction professionnelle. Ce chef-d'œuvre avait été dénoncé à la fois par la presse clandestine et par l'occupant, qui ne le distribua pas en Allemagne.

Certes, le scénariste Louis Chavance s'était inspiré (comme Jean Cocteau en 1941 pour sa pièce La Machine à écrire) d'une histoire de lettres anonymes qui avait empoisonné la ville de Tulle en 1922, mais il était impossible de ne pas évoquer l'atmosphère de délation qui régnait en France durant l'Occupation.

Le 29 : Reçu au ministère des Finances, Denoël se déclare d’accord « puisque son contrat avec Andermann prévoyait qu’il ne serait valable qu’après autorisation des autorités compétentes ».


    Une transaction est proposée : l’éditeur versera une amende de 100.000 francs, remboursera immédiatement à Andermann la moitié du prêt, soit un million de francs, et s’engagera à payer le solde dans un délai de deux ans, dont la moitié en 1944.

 

Octobre

 

Jeanne Loviton rompt avec Jean Giraudoux, avec qui elle avait une liaison depuis 1936. « J'avais, entre-temps, rencontré l'éditeur Robert Denoël, un être adorable et le seul peut-être que j'ai vraiment aimé. Il était capable de tout comprendre et avec lui je pouvais être naturelle », raconta-t-elle en juin 1979 à Jean Chalon [Bertin, op. cit., p. 98].

Le 1er : Pierre-Antoine Cousteau est nommé directeur politique de Je suis partout, à la suite du départ de Robert Brasillach, le 27 août.

Le 14 : Sortie sur les écrans parisiens de L'Eternel Retour, réalisé par Jean Delannoy sur un scénario de Jean Cocteau. Cette transposition cinématographique de la légende germanique de Tristan et Isolde consacrent Jean Marais et Madeleine Sologne, que Cocteau a voulu aussi blonds que les marbres nordiques de son ami Arno Breker.

Le 15, paraît une mise en garde sans équivoque dans le journal Combat :

Combat n° 49,  15 octobre 1943

Combat, « Organe du mouvement de libération française », parut clandestinement entre décembre 1941 et juillet 1944. Au moment où parut cet article, il était dirigé par Claude Bourdet [1909-1996] , qui remplaçait Henri Frenay, parti à Londres. Son équipe de rédaction était composée de Georges Bidault (rédacteur en chef), Pierre-Henri Teitgen, François de Menthon, Albert Camus : c'est donc un organe d'obédience gaulliste.

Si le premier numéro, paru à Lyon, tirait à 10 000 exemplaires, son tirage était, en mai 1944, de 250 000 exemplaires. La collection du journal ne contient aucune autre prise à partie d'un éditeur parisien.

On notera encore que, si les références bibliographiques du vengeur anonyme sont approximatives [Principes d'action, traduit de l'allemand par Arthur Pfannstiel, a été publié par Bernard Grasset en... 1936], ses informations concernant la fortune personnelle de l'éditeur sont alors inédites.

Le 19 : Le ministre des Finances donne son accord sur la transaction proposée par Denoël, le 29 septembre.

Le 27 : Denoël envoie à Céline le détail du tirage de Scandale aux abysses, en préparation : 425 exemplaires de luxe, en tout. Le même jour il lui adresse un nouveau bon à tirer pour 3 100 exemplaires des Beaux Draps.

Le 30 : Le Matin publie une interview de Bernard Grasset sous le titre : « L'édition française en péril... » C'est une attaque en règle du Comité d'organisation du livre dirigé par Marcel Rives.

Il y fait la distinction entre les différentes catégories d'éditeurs : « D'abord ceux dont le noble métier, plein de risques, tient dans la découverte du talent et dans l'art de le répandre. Ce sont les éditeurs de littérature, dont je suis. » Sont aussi considérés comme éditeurs les commerçants qui présentent au public des textes consacrés : ce sont les éditeurs scolaires. « Par extension, on appelle éditeurs d'autres commerçants, comme les éditeurs de droit, de médecine, et les éditeurs militaires, qui font le plus souvent payer aux auteurs l'impression de leurs ouvrages et ainsi n'épousent pas plus de risques que de simples imprimeurs. »

Les premiers n'avaient jamais affaire avec l'état, contrairement aux autres, notamment les éditeurs scolaires, dont l'essentiel de leur commerce tenait dans les marchés passés avec lui. Quant est venue l'édition dirigée, l'état a pris ces éditeurs de marchés pour les représentants qualifiés de l'édition française, du fait qu'ils se trouvaient à la tête des organismes officiels du Livre.

Or une question essentielle se pose pour l'édition, depuis le début de la guerre, celui de la répartition du papier entre les diverses catégories d'éditeurs. Les éditeurs de marchés ont alors légiféré à leur seul profit, gardant ainsi la mainmise sur le papier, ce qui leur permit d'absorber, en mai 1942 par exemple, 87 % du contingent total de papier destiné à l'édition entière.

« M. Rives, directeur responsable de l'édition, agent de l'état, couvre de son autorité les éditeurs scolaires dans tous leurs agissements, depuis son entrée en charge. »

Claude Imbert, dans Le Petit Parisien du 27 octobre, estime, lui, que cette « directive 168 », imaginée « par des incapables ou par des commerçants intéressés, dirige tout droit l'édition de littérature à sa perte ».

 

Novembre

 

Le Comité National des Ecrivains des deux zones publie dans le premier numéro des Lettres Françaises clandestines un « Avertissement aux éditeurs ».


    Le CNÉ « prend la décision de veiller à la réintégration à leur poste, dans les maisons d’édition, de ceux qui en ont été évincés du fait de l’occupation allemande, et de veiller également à l’épuration de ces maisons, sans préjudice des actions que la justice française pourrait entreprendre en ce sens, pour assurer les conditions normales et saines de l’édition en France. »

Il engage « tous les écrivains français à appuyer son action et, dans les cas où les conseils du patriotisme seraient insuffisants auprès de certains éditeurs, à appliquer à leurs éditions des mesures collectives de boycottage, pouvant aller jusqu'à une véritable grève des écrivains. »

Catherine Mengelle, qui demeure depuis la guerre à Broches, dans le Lot, rend visite à Denoël. Dans le témoignage qu’elle donnera en 1950 à la police, la jeune femme assure que Denoël l’a aidée à cacher deux amies hollandaises recherchées par les Allemands. Elle ajoute que l’éditeur lui a demandé de lui trouver « 150 à 200 louis d’or » dans son entourage.

« Un peu plus tard, alors que je l’avisais de la découverte d’une vingtaine de louis, il me répondis qu’il avait effectué un achat de pièces d’or étrangères et que ce n’était pas la peine que je poursuive mes démarches ».

La version qu’en donne Champigny, qui a peu d'illusions sur son amie Catherine, est radicalement différente : « Dès lors, son marché noir eut un commanditaire-client ».

Le 2, Denoël adresse à Céline un chèque de 1 500 F « en règlement des photos destinées à l’illustration de la nouvelle édition de Bagatelles pour un massacre. »

Le 19, Céline fait savoir à Marie Canavaggia que le titre définitif de Scandale aux abysses, qui est à la composition chez Denoël sous la direction de René Barjavel, sera : « La Vie au Palais de Neptune », et qu'il sera dédié à Florence Luchaire, la fille cadette du journaliste. Cinq jours plus tard il a changé d'avis et prévient sa secrétaire qu'il a écrit à ce sujet à Barjavel mais lui demande de vérifier cette suppression : « Cette maison est un moulin... » Le titre initial est réintroduit.

Le 23 : Edmond Buchet note dans son journal les ennuis que lui a valus la publication de Violences, un roman de Pierre Molaine dont il a soumis le manuscrit à la censure française mais non à la Propaganda. Les services de la Gestapo saisissent brutalement les 10 000 exemplaires tirés pour les détruire sans aucune indemnité et se rendent aussi chez l'imprimeur pour y détruire les plombs.

Le 23 : Nouvelle édition de Bagatelles pour un massacre, illustrée de 20 photos légendées par l'auteur. Les deux tirages connus totaliseront un peu moins de 10 000 exemplaires.

   

 

Le 24 : Denoël paie son amende de 100 000 francs, et le prêt d'Andermann est enfin avalisé par les autorités françaises.

Le 27 : Première du Soulier de satin de Paul Claudel à la Comédie-Française, dans une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Un mois plus tôt, la sœur du dramaturge est morte dans un asile d'aliénés près d'Avignon. Cette pièce qui dure cinq heures et que d'aucuns jugent ennuyeuse constitue l'événement théâtral le plus important de l'Occupation. Alain Laubreaux, qui a lu l'œuvre en 1929, estime que l'auteur, en refondant sa pièce et en coupant bon nombre de scènes, ne l'a pas vraiment améliorée : « Elle reste un magnifique échantillon de pomme de terre soufflée. Une croûte brillante sur du vide. » Ce sont les décors et les acteurs qui sauvent la pièce de l'ennui : « Il n'est pas douteux que la mise en scène de M. Jean-Louis Barrault nous a causé une heureuse surprise. Elle appporte quelque chose de nouveau à la Comédie-Française. » [Le Petit Parisien, 4 décembre 1943].

 

Parution d'un essai de Jacques Boulenger : Le Sang français. L'ouvrage n'a jamais figuré sur les listes d'interdiction publiées en 1945 par le ministère de la Guerre, et n'a d'ailleurs pas été reproché à l'éditeur lors de son procès en cour de justice, le 13 juillet 1945. Il a été incriminé, on ne sait pourquoi, lors du procès de la Société des Editions Denoël, le 30 avril 1948, laquelle fut acquittée.

  

Mais le nom de l'auteur [Paris 27 septembre 1879 - 22 novembre 1944] avait figuré sur les listes noires de 1944 en raison d'articles antisémites publiés dans la presse durant l'Occupation.

 

Décembre

 

Le rapport d’activité de la Propaganda Staffel pour 1943 fait état de quatre ouvrages de propagande et deux traductions de l’allemand parus chez Denoël, c’est-à-dire de publications subventionnées ou encouragées par l’occupant.

Pascal Fouché écrit que cela correspond à l’ensemble des ouvrages « de ce genre » publiés par l’éditeur cette année-là, mais ne cite que Les Partisans de Marc Augier et Le Sang français de Jacques Boulenger, parus en août et novembre 1943.


    On peut penser que l’ouvrage de Jacques Bourgeat, Proudhon père du socialisme français, est le troisième, et la réédition des Mémoires d’un Compagnon d’Agricol Perdiguier, le quatrième, mais ce n’est pas sûr.

 


    Denoël a aussi publié un roman du nationaliste breton, Youenn Drezen, et un essai de Marc Duconseil : Machiavel et Montesquieu. Recherche sur un principe d'autorité, qui pourraient correspondre à cette définition.

Le livre de Marc Duconseil - qui ne fut pas reproché à Denoël en juillet 1945 - est celui qui, rétrospectivement, pose le plus de questions. La presse rappelle que cet essai est le résultat de vingt ans de réflexions. C’est essentiellement une apologie du fascisme italien mais son titre rappelle fâcheusement celui de Maurice Joly : Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, paru en 1865 et dont la police politique tsariste a tiré les Protocoles des Sages de Sion.

En 2005, Serge Audier l'a qualifié de « pamphlet antidémocratique et antisémite » [Machiavel. Conflit et liberté. Vrin, 2005, p. 37]. Ce livre était dans l’air du temps : une certaine presse, depuis 1942, ne cesse de fustiger les pères de la révolution de 1789.

Antidémocratique ? sûrement, et on s'en aperçoit rapidement en consultant les titres des chapitres : Démocratie - Séparation des pouvoirs - Corruption démocratique - Choix de Montesquieu - Aristocratie.

Antisémite ? Dans son livre Duconseil, qui compare le Contrat social au Talmud, écrit que « Jean-Jacques Rousseau est la grande figure sémite qui domine notre époque. » C'était déjà l'opinion de Charles Maurras en 1899, qui dénonçait en Rousseau « l’aventurier nourri de révolte hébraïque » et qui, à la suite d'une polémique avec Henri Guillemin, la réitère dans L'Action Française, le 16 avril 1942.

Durant l'Occupation, les journaux collaborationnistes d'extrême-droite portent des jugements lapidaires sur le précurseur de la Révolution de 1789 et, indirectement, de la révolution bolchévique de 1917 : « On a préféré le révolutionnaire Rousseau à Montesquieu, l'aristocrate. » Duconseil y ajoute l'aspect sémitique de son agitation révolutionnaire, ce qui lui vaut les compliments de Dominique Sordet, qui remarque même « une curieuse similitude de démarche entre l’esprit de Rousseau et celui de Léon Blum. » [Les derniers jours de la démocratie. Inter-France, 1944]. Mais son essai est plutôt écrit à la gloire du fascisme italien, et l'antisémitisme y est accessoire.

Qui était Marc Duconseil, dont le nom apparaît à plusieurs reprises dans la presse collaborationniste ? Né le 24 août 1885 à Saint-Quentin, il était depuis 1908 avocat à la cour d'appel de Paris. Le 22 février 1943, il aurait succédé, pour un peu plus d'un mois [il est relevé de ses fonctions le 1er avril], à Jacques Schweblin, un ingénieur alsacien nommé en janvier 1942 directeur de la police aux questions juives (P.D.J.), un organisme créé en octobre 1941 et qui dépendait du ministère de l'Intérieur, puis de la S.E.C., la police du commissariat général aux questions juives.

Ce Schweblin aurait été déporté en Allemagne en raison de ses trafics et malversations (il détroussait les juifs emprisonnés dans les camps de Drancy et de Pithiviers) ; d'autres écrivent qu'il fut relevé de ses fonctions par Vichy. Patrick Modiano a évoqué ce collaborateur frénétique et intéressé dans un roman qu'on qualifie aujourd'hui d' « autofiction » : Dora Bruder [Gallimard, 1997]. Personne n'évoque Duconseil, son éphémère successeur à une fonction délicate. Le 4 août 1949 des peines de prison allant de vingt ans à dix mois furent prononcées contre des membres de la S.E.C. Marc Duconseil, dont le dossier avait tout d'abord été classé le 31 mai 1945, écope d'un an de prison.

Quant aux traductions de l’allemand, il s’agit du Magellan de Rudolph Baumgardt et d’un roman de Friedrich Schreyvogl : Le Destin frappe à la porte. Ces deux ouvrages avaient paru en 1939 et 1943 à Berlin chez Zeitgeschichte-Verlag, c'est-à-dire chez l'associé allemand de Robert Denoël, Wilhelm Andermann.

 


    Le rapport précise que Denoël « projette un nouveau programme pour la publication de traductions de l’allemand et d’ouvrages de propagande sur une plus vaste échelle ».

Pour obtenir du papier, la plupart des éditeurs faisaient aux autorités d'occupation de telles déclarations. Le bilan éditorial des Editions Denoël pour l'année 1944 montre qu'il s'agissait bien de promesses sans lendemain.

 

Les premiers exemplaires de Notre-Dame des fleurs commencent à circuler. Denoël l’a publié à « Monte-Carlo, aux dépens d’un amateur », à 350 exemplaires numérotés, dont une trentaine seulement ont été brochés et vendus à des amis sûrs. Le reste du tirage sera mis en vente au cours de l'automne 1944 et proposé, par correspondance, « à une liste de riches homosexuels  et amateurs d'art » [Edmund White. Jean Genet, p. 633].

 

    

                                             Jean Genet par Brassaï

L'entreprise a été cahotique d'un bout à l'autre. Genet écrit à Paul Morihien : « J'ai vu Robert D. Il imprime « Le Miracle » [...] (chez Jean [Cocteau] plutôt) j'ai pris les neuf exemplaires de N.D. des Fleurs, que je fais vendre... Je te remettrai les 30.000 frs, moins 10.000 dont j'aurai besoin... Avec Robert, nous imprimons dès cette semaine les dessins de N.D. des Fleurs... Nous comptons en retirer 600.000 frs dont 200.000 pour toi... Robert D. s'occupera de la publication des poèmes de Larronde... »

Le Miracle de la Rose ne verra le jour qu'en mars 1946 chez Barbezat, comme d'ailleurs le premier recueil de poèmes d'Olivier Larronde, Les Barricades mystérieuses. On ne sait rien de dessins destinés à Notre-Dame-des-fleurs. Dans une autre lettre à Morihien, Genet écrit : « Pour Denoël je crois qu'il vaut mieux qu'il présente aussi Le Miracle en édition de luxe. Et qu'il tire à 1 000 puisqu'il me disait qu'il aurait pu tirer N.D. des F. à 750. »
 

Selon Albert Morys la numérotation du tirage de Notre-Dame-des-fleurs fut bel et bien « dédoublée », ce qui n’a rien de surprenant pour les ouvrages vendus sous le manteau, sauf qu’ici, dit-il, ce fut l’imprimeur qui en prit l’initiative.

La distribution du livre fut assurée par Paul Morihien, à qui Denoël avait, avant de quitter la rue Amélie, restitué le stock. Deux de ses amis livraient dans Paris les volumes à bicyclette ou en side-car.

Plus tard, Genet dira : « Mon rêve aurait été de le porter ou d'être de connivence avec un éditeur qui l'aurait fait paraître sous une couverture tout à fait anodine et l'aurait diffusé à peu d'exemplaires, disons trois ou quatre cents. Ce livre aurait cheminé dans des consciences non prévenues. Malheureusement ce n'était pas possible. Il a bel et bien fallu le vendre à un éditeur qui l'a vendu à des pédérastes ou à des écrivains, mais c'est presque pareil tout compte fait : c'étaient des hommes qui savaient à quoi s'en tenir. Mais j'aurais voulu que mon livre tombe entre les mains de banquiers catholiques ou dans des chaumières, chez des agents de police ou des concierges. »

Le 2 : Denoël fait parvenir à Wilhelm Andermann, par l’intermédiaire de l’Office des changes, le remboursement de la moitié du prêt consenti en 1941, augmenté des intérêts, soit : 1.165.000 francs.


    Gerhard Heller note dans son rapport pour 1943 que « Les Editions Denoël ont eu des difficultés en ce qui concerne la reconnaissance de la participation allemande. On a pu obtenir du ministère des Finances français que ces difficultés soient écartées, si bien que la participation du capital allemand à cette maison d’édition est reconnue sur le plan légal également du côté français ».

Sur le plan personnel, tout paraît plus simple : « Voici, mon beau chéri, le premier Noël que nous allons fêter ensemble : la joie est dans mon cœur. Je t’aime, Jeanne chérie, et je sais que c’est pour toujours. J’attends maintenant tous les Noëls de la vie, toutes les fêtes et tous les jours pour être heureux avec toi », écrit Denoël à Jeanne Loviton, le 23.

Le 3 : Marie Canavaggia dépose chez Denoël la préface de Céline à un ouvrage d'Armand Bernardini, qui est à la composition : « Répertoire et filiation des noms juifs ». L'auteur en avait fait paraître des extraits dans L'Ethnie Française d'avril et septembre 1941 et de janvier 1943, et dans plusieurs numéros du quotidien Le Matin durant l'année 1942. Le titre annoncé était alors « Traité d'onomastique juive ».

Le 25 : Paul Vialar a écrit une pièce de théâtre pour les enfants qui est représentée dans l’appartement des Denoël : « La Naissance du Père Noël », sur une musique de Pierre Capdevielle interprétée au piano par Tony Aubin.

       Tony Aubin [1907-1981] et Pierre Capdevielle [1906-1969] chez les Denoël, rue de Buenos-Ayres


    Le rôle de la Vierge est tenu par Cécile, celui de Saint Joseph par Capdevielle, celui du Père Noël par Morys, et les autres rôles par « un chef d'orchestre suisse, un directeur commercial, un professeur de culture physique, une répétitrice de piano, un interne en médecine, un de mes routiers-scouts, et même la bonne de la maison, auxquels s'était jointe Svetlana Pitoëff, sœur de mon ami Sacha », écrit Morys.


    Robert ne jouait pas, « mais il prenait volontiers la place de l'un des acteurs lors des répétitions et j'ai eu la joie de prendre une magnifique photographie du célèbre éditeur, couronne en tête, sérieux comme un pape dans son costume de roi ! »

    


    Le cliché reproduit ci-dessus date de décembre 1943 mais pas du soir de Noël, puisque l’éditeur l’a passé en compagnie de Jeanne Loviton ; il s’agit donc d’une photo prise au cours de « répétitions ».


    D’autre part, Morys dira, le 20 septembre 1946, à la police : « Vers fin 1943, le jour où M. Denoël annonça à sa femme sa résolution de la quitter, ils eurent une scène violente, à la suite de laquelle Mme Denoël tomba malade».

Le 25 : Parution dans le journal clandestin Résistance d’un article intitulé « La Responsabilité des éditeurs et de quelques écrivains », dans lequel un certain « Sargon » stigmatise la docilité des éditeurs « qui ont accepté des Allemands la mission déshonorante de censurer leurs auteurs, de retirer de la circulation certains ouvrages dont ils devaient assurer la diffusion. Pensent-ils demain encore s’abriter derrière des contrats anciens pour reprendre en main l’exploitation commerciale d’œuvres d’auteurs qu’ils avaient eux-mêmes désignés à la censure de l’ennemi ? »


    Et de désigner « l’ardeur au service allemand de l’équipe rancie des éditeurs du Mercure de France, ou du cynique Denoël, à qui la France est redevable de la prose de Céline ! »

Le 25 : Jean Genet, qui a été condamné à quatre mois de prison, est transféré au camp des Tourelles, un «Centre de séjour surveillé » situé dans le XXe arrondissement de Paris, dans lequel on enfermait les petits voleurs, récidivistes et vagabonds qui ne pouvaient justifier d'une profession, d'un domicile et de moyens légaux d'existence.

Genet s'exaspère de la couardise de Robert Denoël qui hésite à vendre sous le manteau Notre-Dame des fleurs, livre qui lui eût permis de déclarer une profession et de justifier des revenus.

C'est que le camp des Tourelles est une antichambre des camps de concentration et que Genet risque fort d'y être envoyé comme indésirable. Il fait appel à Cocteau et Mondor pour le tirer d'affaire et prend contact avec Marc Barbezat pour qu'il publie son livre : « Dites-moi ce que vous avez décidé quant à Notre-Dame des fleurs. Imprimez-le, le plus tôt possible. J'accepte vos conditions, quelles qu'elles soient », lui écrit-il.

Genet croit que son contrat avec Morihien et Denoël ne concerne qu'un seul tirage et qu'il peut donc en disposer ensuite à sa guise. Barbezat publiera bien en avril 1944 un extrait de Notre-Dame des fleurs dans sa revue L'Arbalète mais, dans l'immédiat, il sauve Genet de la déportation en s'engageant à lui trouver un emploi ou, à défaut, à lui verser une mensualité. Le 14 mars 1944, Jean Genet est libéré.

Le 27 : Le Prix des Deux Magots est décerné à l’écrivain et peintre Jean Milo [1906-1993], pour L’Esprit de famille, un roman que Denoël a publié quelques mois plus tôt. « France Actualités » rend visite au lauréat à son domicile bruxellois, et diffuse son interview sur les écrans parisiens. C'est le premier auteur belge couronné chez Denoël. En Belgique, son livre fera l'objet d'une adaptation théâtrale en 1963.

 

                                                                                           Le Matin,  28 décembre 1943

Le 29 : Création des Forces Françaises de l'Intérieur (F.F.I.)

Le 31 : Philippe Henriot est nommé secrétaire d'Etat à l'Information et à la Propagande. Joseph Darnand, chef de la Milice, entre au gouvernement en tant que secrétaire général au Maintien de l'Ordre.

Le 31 : De Rodez, Antonin Artaud écrit à Cécile Denoël : « Voilà trois ans que je n'ai pas vu Robert s'il y a des éternités que je ne vous ai pas vue, vous. J'ai sur la terre d'immenses amis, mais Robert est l'ami le plus près de mon cœur. Celui à qui je ne cache rien. Et qui de tous me comprend le mieux. Je suis sûr que quand il m'aura vu ma situation changera mais il faut le décider à venir ».

L'attribution des prix Goncourt et Renaudot est exceptionnellement reportée au 21 mars 1944. Comme les trois années précédentes, les prix Femina et Interallié ne sont pas décernés.