Robert Denoël, éditeur

1945

Janvier

 

« Vers le début de 1945 », dira Maximilien Vox à la police, en janvier 1950, « en vue d’obtenir le concours financier d’établissements bancaires, sous forme de découvert, en raison de l’incertitude de la trésorerie, j’ai provoqué une réunion en vue de déterminer dans quelles conditions M. Denoël pourrait céder ses parts à Mme Loviton, soit à titre privé, soit en tant que gérante des Editions Domat-Montchrestien. [...]

A l’issue de cette réunion, tout le monde s’est trouvé d’accord sur le principe de la cession de parts qui était souhaitable, mais qu’elle [ne] serait réalisable qu’avec l’assentiment de l’Administration des Domaines, en tant que porteur de parts de l’associé Andermann. J’ignore par la suite dans quelles conditions la cession de parts faite par M. Denoël aux Editions Domat-Montchrestien a été réalisée, m’étant désintéressé de la question, vu l’amélioration de la trésorerie des Editions Denoël. »

Le 3 : Albert Lejeune, l’un des éditeurs qui ont participé à la spoliation des Editions Calmann-Lévy, est fusillé, non pas pour son activité dans l'édition mais pour son implication dans une affaire de presse concernant Le Petit Marseillais.

Le 8, le fils de Robert Denoël repart pour la Mayenne. Il rentrera à Paris en juillet, et habitera désormais avec sa mère, rue de Buenos-Ayres.

Le 9 : Arrestation de l’éditeur Jean-Renard. Exécution de Paul Chack, condamné à mort le 18 décembre 1944.

Le 13 : Henri Béraud [1885-1958], qui avait été condamné à mort en décembre 1944, est gracié.

Le 15 : « Déjeuner ici avec Robert, Cécile, Paul et Madeleine Vialar et Maurice », note Gustave Bruyneel.

Le 15 : L’Office professionnel du Livre, émanation du ministère de la Guerre, adresse aux libraires une première liste d’ouvrages à retirer de la vente.

Chez Denoël, on trouve six titres : les trois pamphlets de Céline, Les Décombres de Rebatet, Propos sur l’Angleterre [sic pour L’Angleterre contre l’Europe] de Charles Albert, les Discours d’Hitler. Aux Nouvelles Editions Françaises, les quatre titres de la collection « Les Juifs en France ».

On notera que c'est sous la rubrique « Denoël » que sont rangés ces dix ouvrages : on ne fait, dès cette époque, aucune distinction entre ces deux maisons d'édition.

Les autres maisons sont : Balzac (ex-Calmann-Lévy], Baudinière, Debresse, les Editions littéraires et artistiques, les Editions de France, les Editions du livre moderne [ex-Ferenczi], Grasset et Sorlot.

Pourquoi seulement celles-là ? En juillet le Contrôle militaire précisera que ces listes ont été établies en vue de retirer de la circulation non seulement des œuvres d'esprit collaborationniste, mais encore des livres s'inspirant des principes de la Révolution nationale ou de l'idéologie pétainiste : les mesures d'épuration frappent les ouvrages en particulier et non pas les auteurs en général.

Pourquoi alors les avoir regroupés par maisons d'édition ? N'y avait-il donc aucun ouvrage répondant à cette définition dans le catalogue de Gaston Gallimard ? Quatre listes d'interdiction, représentant quelque 250 titres, seront publiées entre janvier et juillet : aucun livre paru rue Sébastien-Bottin n'y figurera.

Le 16 : Nationalisation des usines Renault et création de la Régie Renault.

Le 17 : Fernand Sorlot est remis en liberté.

Le 19 : A l'issue d'un procès dont la presse s'est largement fait l'écho, Robert Brasillach est condamné à la peine capitale. Dans ses Souvenirs Maurice Bardèche écrit que le procès dura deux heures, et qu'aucun témoin ne fut cité. Le soir même Brasillach est transféré dans une cellule isolée, on lui met des chaînes aux pieds et un vêtement de bure réservé aux condamnés à mort.

Le 20 : Article de Vercors dans Les Lettres Françaises intitulé « La Gangrène », à propos « des maisons d’édition comme Grasset, Jean Renard, Denoël (celle-ci sous un administrateur provisoire [Maximilien Vox] curieusement choisi : l’éditeur du plus luxueux album de propagande vichyssoise) ».

    Vercors déplore que les journaux publient avec satisfaction les condamnations d’écrivains collaborateurs à côté de publicités pour des maisons d’édition qui les ont publiés et qui annoncent aujourd’hui leur nouvelle production à dominante résistantialiste.

En fait, l’écrivain s’aperçoit que le Comité d’épuration de l’Edition dont il fait partie n’a aucun pouvoir ; son ami Pierre Seghers l’a déjà quitté, et il est prêt à en faire autant.

Le 26 : Gilbert Baudinière, qui avait été arrêté le 8 octobre 1944, est remis en liberté provisoire pour raisons de santé.

Le 27 : Charles Maurras est condamné à la réclusion perpétuelle et à la dégradation nationale : « C'est la revanche de Dreyfus ! », dira-t-il.

Le 30 : Le prix Femina 1944 est attribué à l'ensemble de la collection des volumes publiés clandestinement par les Editions de Minuit. Leurs auteurs le refusent collectivement.

 

Février

 

Le 2 : Le ministre de l’Information, Pierre-Henri Teitgen, nomme officiellement une Commission consultative d’épuration de l’Edition. Président : Raymond Durand-Auzias. Parmi les neuf autres membres : Vercors et Pierre Seghers.

Le 6 : Raymond Durand-Auzias envoie au ministre de l’Information une lettre dans laquelle il regrette que l’on ne puisse traiter l’édition comme n’importe quel commerce, et que l’ordonnance du 16 octobre 1944 sur l’épuration dans les entreprises ne prévoie pas que certains noms de firmes trop compromises puissent être changés : « Il serait aussi préjudiciable, pour le prestige français, de voir subsister certains noms de firmes comme " Editions Denoël " que de laisser par exemple subsister le nom de certains journaux comme Gringoire ou Le Pilori, même avec une direction nouvelle ».

L’éditeur-épurateur propose une échelle de sanctions : le blâme simple ; le blâme avec interdiction temporaire ou définitive de faire partie de la corporation ; l’interdiction provisoire d’exercer, assortie de la nomination d’un administrateur provisoire ; l’interdiction à vie, avec nomination d’un administrateur provisoire.

Dans les deux derniers cas, l’administrateur aura pour tâche de faire disparaître le nom de l’éditeur et de vendre l’entreprise « en s’assurant que les acheteurs ne sont pas des prête-noms de l’éditeur condamné. »

Le 6 : Malgré de nombreuses interventions en sa faveur auprès du général de Gaulle, Robert Brasillach, condamné à mort le 19 janvier, est fusillé au fort de Montrouge.

François Mauriac avait obtenu du préfet de police que son corps fût inhumé dans le carré des condamnés du cimetière de Thiais. Fin avril son beau-frère, Maurice Bardèche, le fait transférer au Père-Lachaise où il avait acheté une concession.

Par la suite, Brasillach fut, selon sa volonté, enterré discrètement dans le petit cimetière de Charonne (XXe arrondissement), où Bardèche le rejoignit le 12 septembre 1998, et sa sœur Suzanne, le 28 mai 2005.

  

     Tombe de Robert Brasillach en 1945 et en 2006

 

Le 6 : Robert Denoël, inquiet des attaques dont il fait l'objet dans la presse depuis plusieurs mois, se présente spontanément devant le juge d’instruction Olmi.

Le 15 : Le journaliste Claude Jamet, qui avait été incarcéré à Fresnes en août 1944, est libéré. Ami de Robert Denoël, ancien rédacteur à l'hebdomadaire Germinal, Jamet n'a pas été condamné par la Cour de justice mais il fut néanmoins mis à l'index par le CNÉ, c'est-à-dire interdit de publication, et même d'enseignement. Il gagnera sa vie comme correcteur d'imprimerie au Figaro. Il est mort en 1993.

Le 15 : Denoël écrit à l'Administration des Domaines pour l’aviser de son intention de céder ses parts dans sa société, pour le cas où celle-ci aurait désiré exercer son droit de préemption.

Le 15 : Un commissaire se présente au domicile du couple Aragon, muni d’un questionnaire factuel. Les deux écrivains sont priés de répondre par oui ou par non à des questions précises concernant des Israélites que Denoël a aidés à passer en zone libre, et des sommes d’argent qu’il leur a prêtées ou avancées durant l'Occupation.

Jeanne Loviton expliquera plus tard qu’elle a imaginé ce stratagème à cause du refus essuyé fin octobre 1944 par Denoël. Elsa Triolet écrira, à propos de cet épisode peu glorieux, dans sa préface à l’édition « Folio » du Cheval blanc : « Tout ce que nous avons pu faire, c’est témoigner en sa faveur, par écrit, lors de son procès. »

Le 16 : Jacques Bernard est interrogé et inculpé d’intelligence avec l’ennemi, mais laissé en liberté.

Le 18 : Jean Renard est remis en liberté.

Le 19 : Le juge Olmi inculpe Robert Denoël pour infraction à l’article 75 du Code pénal et atteinte à la sûreté de l’Etat, mais le laisse en liberté.

Le 22 : Mort de Jacques Doriot, dont la voiture a été mitraillée sur une route allemande par un avion allié.

Le 25 : Bernard Steele est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur à titre étranger par décret du 25 février 1945, en qualité d’« Officier de Liaison de l'État Major du Vice Amiral commandant USNF in NW.A.W auprès des Forces Navales Françaises ».

Le 26 : Denoël charge Morys de mettre au point les couvertures de brochures à paraître aux Editions de la Tour : une vingtaine de titres signés du « Commandant de Guyenne » seront publiés durant l’année sous le titre générique « La Guerre des hommes libres ».

Ces petits livres « patriotiques », munis de couvertures illustrées par Pribyl, et qu’on vendra surtout dans les kiosques et dans les gares, sont tous dus à la plume de Maurice Percheron, mais c'est Denoël qui se charge de la mise au point des textes pour André Brulé, l'imprimeur de Fontenay-aux-Roses.

A ce propos Morys écrit : « Pour éviter d’inutiles frais de transport (en accord avec les Messageries) les fascicules étaient directement livrés chez Hachette sans être inutilement entreposés chez nous ; peu de temps après on nous en redemandait et nous faisons immédiatement de nouveaux tirages des fascicules les plus demandés. Pour la facturation définitive, il fallait attendre le retour des invendus, ce qui était assez long mais nous avions touché des avances.

Au dernier moment, nous apprenions que le nombre des invendus était si important qu’il nous fallait rembourser une partie des avances, plus les frais de magasinage ; d’où un déséquilibre " impossible " de notre faible trésorerie.

C’est alors qu’intervenait un représentant du trust qui proposait une aide moyennant la majorité des parts sociales... nous avons préféré faire faillite. Le plus curieux c’est que nous avons su que les fameux " invendus " n'avaient quitté ni les entrepôts d’Hachette ni leur emballage d’origine. »

Le 27 : « Robert vient à 14 h 30 voir la première couverture. Maurice n'est pas satisfait de lui quoiqu'elle est bien. Il y a eu, paraît-il, une discussion, Cécile s'en est mêlée et a donné raison à Robert », écrit Gustave Bruyneel à propos de la collection « La Guerre des hommes libres ».

 

Mars

 

Parution aux Editions Denoël d’un recueil de nouvelles rédigées durant l’automne précédent : Le premier accroc coûte deux cents francs. Le livre d’Elsa Triolet recevra, le 2 juillet, le prix Goncourt 1944, non décerné cette année-là. L’exemplaire que l’auteur offre à Cécile Denoël porte la dédicace : « A Cécile, comme toujours ».

Contrat pour La Mort est un commencement chez Domat-Montchrestien : « Ce contrat a été signé par l’intermédiaire de M. Denoël qui m’avait mis en rapport avec Mme Loviton au mois de mars 1945 », dira Paul Vialar à la police, en janvier 1950.

 

Le 7 : Premier procès d’un éditeur, celui de René Debresse, qui comparaît en Cour de justice « pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat ». Deux livres seulement lui sont reprochés, et d’autre part il a été résistant dès mars 1944. Il bénéficie d’un non-lieu. Dominique Boiziau dit René Debresse est mort le 16 mai 1968.


    Les procès d’éditeurs et de maisons d’édition se poursuivront  jusqu’en octobre 1955.

Le 8 : Premier titre de la collection « Au Voilier » chez Domat-Montchrestien : Voltaire par Paul Valéry. Il s'agit d'un discours prononcé à la Sorbonne le 10 décembre 1944 à l'occasion du 250e anniversaire de la naissance de Voltaire.

Le 8 : Cécile regagne son appartement, rue de Buenos-Ayres, que les Vialar ont quitté : « elle trouve un appartement très sale, beaucoup de vaisselle cassée, deux belles carafes, ses fauteuils de salon abîmés, etc. », écrit Morys.

Ce jour-là Cécile écrit une lettre qu’elle charge Morys de remettre à son mari : « Mon chéri, Je voulais te voir pour te demander quelque chose. Je te l'écris, cela te donnera le temps d'y réfléchir avant de me répondre. Comme tu le sais, je rentre aujourd'hui à la maison que nous avons quittée avec tristesse lors des événements. Penses-tu que nous y voyant, le Finet et moi, tu ne regretteras pas notre vie familiale ? Il est encore temps Bobby de la reprendre si tu le désires. Dis moi ce que tu en penses. En tous cas fais-moi le plaisir d'accepter ce petit cadeau en souvenir de notre première rencontre, il y a vingt ans aujourd'hui déjà. Comme le temps passe. Quelle que soit ta réponse je te garde toute ma tendresse. Cécile ».

« Lorsque Robert lut cette lettre dont j'ignorais le contenu il était ému aux larmes. Il m'a dit simplement : " Mon petit Morys, dites-lui que, pour Noël, c'est sûr. Avant, je ne peux pas." J'ai alors à peu près deviné ce que Cécile lui demandait et savais pourquoi il ne pouvait pas retourner auprès de sa femme ; je me demandais même comment il arriverait à se dépêtrer de ce guêpier où il s'était laissé entraîner : il n'y avait aucune raison pour que le chantage que l'on exerçait sur lui se termine avant la Noël car l'organisation qui le tenait était puissante », écrit Morys.

Denoël ne reviendra jamais au domicile conjugal ; il prendra néanmoins des nouvelles de son fils par téléphone. « Il était toujours question de divorce entre eux, bien que chacun restait sur ses positions, c’est-à-dire que personne ne prenait la responsabilité d’engager l’instance devant le tribunal », dira Morys à la police.

Le 15 : L’Office professionnel du Livre adresse aux libraires une seconde liste d’ouvrages à retirer de la vente.

Chez Denoël, deux ouvrages : Guignol’s Band de Céline, et L’Angleterre contre l’Europe de Charles Albert, qui figurait déjà sur la liste du 15 janvier, mais sous un titre erroné.

Aux Nouvelles Editions Françaises, Les Beaux Draps, qui se trouvait déjà sur la première liste, mais sous le nom des Editions Denoël.

Deux petites listes seront encore publiées en avril et juin. Sur la dernière figure l’ouvrage de René Gontier, Vers un racisme français, dont Denoël dira à son procès qu’il avait été saisi en 1940 par les Allemands.

Le 16 : Suicide à Paris de Pierre Drieu la Rochelle.

  

Pierre Drieu la Rochelle                        Maurice Bardèche

Le 19 : Maurice Bardèche est libéré du camp de Drancy, où il a passé plus de six mois.

Le 22 : Article relatif à Céline dans La France au combat : « Encore un dont on était sans nouvelles. On le croyait réfugié en un coin secret de l'âpre et chatoyante Espagne, à l'ombre de Franco en fleurs (en fleurs fanées). Et voilà que le télégraphe complaisant nous annonce qu'il a succédé, en qualité de médecin de Pétain, au docteur Ménétrel, ex-porte-coton et secrétaire extrêmement particulier du Maréchal. Ainsi se confirme la vocation de Céline, qui ramasse dans la cour fétide de Sigmaringen la consécration logique de sa carrière. »

La presse parisienne, grâce au « télégraphe complaisant », retrouve la trace de Céline à Sigmaringen au moment même où il s'apprête à quitter la ville allemande pour passer au Danemark.

Le 24 : Jacques Bernard est à nouveau interrogé et arrêté. L’enquête a établi « qu’il avait été en rapport avec l’Institut allemand, auquel il avait offert de publier, à titre bénévole, des ouvrages de propagande », écrit Combat.

Le 27 : Céline et sa femme débarquent à Copenhague.

Parution chez Fayard de Première page, cinquième colonne. Jean Quéval [1913-1990] fut critique de cinéma, traducteur, romancier et journaliste sportif. Son livre est une dénonciation des écrivains et journalistes qui se sont compromis dans la presse de la collaboration.

 

 

Dans son pamphlet Après le déluge [1956], Pierre-Antoine Cousteau a consacré un chapitre à ce livre et à son auteur, qu'il avait connu à l'agence collaborationniste Inter-France :

« Il y avait une fois, sous l'occupation allemande, un petit journaliste besogneux fils d'un illustre marchand de tissus qui s'appelait Jacques Dormeuil et se faisait appeler Jean Quéval. [...] Pendant les années noires qui précédèrent les années roses, M. Quéval écrivit peu et copia énormément. Il copia tout ce que ses confrères écrivaient de marquant, de vigoureux, de décisif. Il copia le tout sur des fiches. Comme les flics de la Tour Pointue. [...]

Quelle meilleure preuve pouvait-il donner de son civisme que le balançage des petits copains ? Ainsi font les chevaux de retour qui briguent — quelle zoologie ! — la bienveillance des poulets. Restait à trouver un éditeur pour le rapport de police. Ce fut extrêmement facile. La firme Fayard se rua sur l'aubaine. Comme tout le monde, elle avait un petit peu besoin, elle aussi, d'afficher son esprit de résistance, de faire oublier la publication en zone sud d'un Candide très orthodoxement maréchaliste. [...]

Battant pavillon Fayard, le rapport de police parut donc sous le titre pimpant de « Première Page, Cinquième Colonne ». Du coup, la besogne des juges d'instruction chargés de tourmenter les écrivains se trouva faite. Plus besoin d'aller perdre des heures fastidieuses à consulter les collections de la Nationale. Tous les textes pendables (avec références, bien sûr) s'alignaient dans la dénonciation-digest de l'ex-rédacteur d'Inter-France. Il ne restait plus qu'à en donner lecture (avec des inflexions outragées) aux inculpés, à traduire ces mal-pensants devant les jurés-terrassiers des Cours de Justice, et à dénombrer ensuite, en rigolant, les cadavres et les siècles de bagne. [...]

En 45, dans la clandestinité autrichienne, j'avais lu cette compilation avec un furieux écoeurement. Parce que les bourriques me donnent des nausées. Parce que dans la hiérarchie des vilenies, Première Page, Cinquième Colonne est sans doute ce que l'on peut concevoir de plus vil. »

Certains ont objecté que l'ouvrage parut en mars 1945 et que les « listes noires » du C.N.É. avaient été constituées  et publiées depuis longtemps. Ils oubliaient que le premier chapitre du livre, intitulé « Cinquième colonne », parut en décembre 1944 dans le n° 227  des « Œuvres Libres » d'Arthème Fayard. On ne sait si c'est pour cette raison que Jean Quéval a désavoué son livre par la suite.

Relevons-y simplement les noms des auteurs Denoël épinglés par le journaliste patriote : René Barjavel, Jacques Boulenger, Louis-Ferdinand Céline, Léon-Paul Fargue, Lucien Rebatet, Georges Suarez.

 

Avril

 

Morys a du mal à assumer la gérance des Editions de la Tour, et il s’en expliquera plus tard : « Lorsqu'après la Libération Robert fonda les Editions de la Tour et me demanda d'en être le gérant, il ajouta : " Bien entendu, cela ne doit pas vous empêcher de poursuivre votre carrière. " Mais voilà : j'eus à jouer le soir 'Les Hauts de Hurlevent' au Théâtre -Hébertot, à tourner la nuit " Le Jugement Dernier " [un film de René Chanas où Morys tenait un petit rôle], et à redevenir dans la journée gérant d'une maison d'éditions dont j'étais à la fois : le technicien de fabrication, le directeur commercial et le vendeur car je ne disposais que d'un coursier.

A ce rythme-là, qui aurait pu tenir ? Il me fallait choisir : d'un côté Robert que j'aimais et qui avait besoin de moi; de l'autre, le Théâtre qui était la passion de ma vie. Coupant avec ma passion et ma vie, j'ai choisi l'amitié. »

Et de conclure : « Je n'ai pratiquement plus quitté ni Robert ni Cécile, les voyant chaque jour ou presque, assurant la liaison entre eux, comblé du bonheur d'être le lien entre deux êtres qui, malgré les apparences, ne faisaient toujours qu'un et ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Ineffable amour que le leur. Étrange amour que le mien. »

Le 1er, dimanche de Pâques, Jeanne Loviton annonce à Paul Valéry son intention d’épouser Robert Denoël.

« Valéry était abasourdi. Il n'avait jamais été amoureux à ce point auparavant. Il comprit ce que cette déclaration signifiait, non seulement pour l'avenir, mais hélas aussi pour le passé. Le ciel lui était tombé sur la tête. Il essaya en vain de la chasser de son esprit et de finir son travail sur Faust. Il n’y arriva pas. Sa santé se dégrada peu à peu et l'été suivant, il était mort », écrit Carlton Lake.

      Jeanne Loviton et Paul Valéry au château de Béduer, 1945

 

Au cours des semaines suivantes, le vieux poète blessé jette sur le papier des notes amères à propos de sa muse : « Tu es vouée à la vulgarité puisque tu as choisi la voie de la vie de prévision et des échanges de valeurs [...] Depuis que vous m'avez donné ces Pâques, ce jour de lumière foudroyante, je ne vis plus. Je n'ai pas dormi deux heures depuis. Je suis écrasé. [...] Je vis loin de toi dans mes ruines. Je suis mes ruines. [...]

Tu sais bien que tu étais entre la mort et moi mais hélas il paraît que j'étais entre la vie et toi. [...] Ta tête calculatrice et féconde en combinaisons avait organisé avec précision, froideur, et une lucidité parfaite le changement que tu avais décidé ; aussi net que ceux que tu opères dans le personnel de ton industrie. Tu as, du reste, eu le souci de te défaire de moi avec un certain ménagement, et tu as imaginé de m'offrir une sorte de situation honoraire ! [...]

Tu as essayé de me réduire à cet honorariat en manifestant toute la joie que nous aurions, toi libre de soucis et de ton temps, à nous voir à loisir et à jouir de rencontres délicieuses et faciles ! [...] Tu as donc choisi le jour de la résurrection pour une mise au tombeau bien réglée [...] Qu'est-ce que je perds ? Rien réellement parlant vu le peu que tu me donnais depuis longtemps déjà. Jamais, jamais, je ne recevais rien de toi spontanément [...]

Tu es une prodigieuse femme d'affaires et tu ne peux plus te passer des soucis que tu crées et qui te dévorent. Les affaires t'ont déjà pris bien des choses, que j'ai vu disparaître de toi. Je souffrais de voir, de jour en jour, cette intime dégradation et dissipation d'un être qui fut admirable. Tu n'as pas conscience de cela, tu croyais, et tu crois ne perdre que du temps, mais garder tes virtualités. Mon rêve a été de les développer en toi, d'en venir à une intime collaboration, qui te distinguât enfin de tant de femmes écrivantes. Je sentais que tu pouvais être placée au-dessus de toutes. Mais il te manquait ce que je pouvais te donner - et peut-être moi seul. Tu devais être mon œuvre et mon chef-d'œuvre. Chef-d'œuvre d'amour et de l'esprit, œuvre vivante et brûlante que tu aurais été... Je rêvais de te féconder en esprit. Ce fut avec douleur que je vis cet immense espoir s'exténuer de mois en mois - sous la pression de ta nécessité [...]

Ton visage changeait. Ton cœur durcissait. Tous les êtres te devenaient des instruments, des agents possibles. Si tu regrettais quelque chose de la vie, c'étaient les plaisirs de n'importe qui. Tu te plaignais de ne pas aller aux films, aux spectacles, aux dîners. Je puis dire que j'ai assisté à l'altération d'une sensibilité qui pouvait devenir exquise - au sens propre du terme - et produire pour soi et pour l'art, des fruits incomparables. Je me trompais. [...]

Comme par deux fois tu as tué ce qui devait naître de toi. Ainsi tu viens de tuer froidement un être incomparable, un éon dont la beauté ne t'a pas attendrie. Tu l'as tué au nom de ta vie... Soit. Mais tu l'as fait sans émotion, secrètement. Tout ceci sera payé. [...] Ce que je puis te reprocher, c'est de m'avoir blessé par telles paroles récentes, et inutilement blessé. Ensuite c'est aussi et surtout ce calcul, cette savante combinaison bien méditée, dans laquelle je jouais le rôle d'une pièce de jeu à sacrifier pour gagner la partie. [...]

Tout ceci bien arrêté, bien calculé, et ayant fait le pas décisif, elle choisit le jour d'une fête solennelle, et recevant l'amant condamné, elle étant dans son lit... Elle dirige la conversation vers ce qu'il fallait enfin qu'il apprît. Cela se dessine, les considérations générales, la nécessité de changer sa vie, tout s'expose - puis éclate l'arrêt. Même la date d'exécution. L'autre se sent tué, exige, obtient le nom qui était bien celui qu'il pressentait... Ici se place une étrange comédie. On l'assure que rien ne sera changé... Qu'on sera, au contraire, plus libre, qu'on se verra bien plus souvent. Et une grande gaieté est fabriquée pour achever cette perspective tendre...Mais... L'homme jouira de ses droits ? Mais comment en serait-il autrement ? On ne peut pas cependant lui demander de ne pas toucher... Alors, ce lit... »

Dans un texte publié depuis dans la Pléiade, Valéry a tracé à cette même époque un portrait à l'acide de son égérie volage intitulé « Histoire de Héra » :

« Cette belle tête rêvait et imaginait, se faisait tous les contes qu'une personne qui se sait séduisante et sensible peut se faire; mais il arrivait toujours que la raison et le calcul s'imposassent à sa pensée avec un tel empire et une telle netteté qu'ils l'emportaient sur toutes les puissances de son coeur, même très attaché à quelque objet vivant par les plus tendres liens.

Elle croyait sincèrement aimer, mais comme les baigneurs prudents qui nagent de trois membres et reprennent pied dès qu'ils sentent la terre manquer sous eux, elle savait un certain point d'abandon qu'il ne fallait passer. Son pas léger foulait alors durement et délibérément toutes les fleurs nées d'elle-même ou toutes autres, qui entravaient sa marche vers un but. Sa voix changeait et son regard devenait brillant par l’effet de l'idée arrêtée. Elle voyait ce qu'elle voulait jusque dans le moindre détail, et il n'était rien dans les manoeuvres et conditions de l'exécution de son dessein qu'elle n'imaginât le plus précisément et ne discutât minutieusement et longuement avec elle-même.

Elle n'était jamais assez distraite pour oublier que l'amour n'est pas tout. Tout ceci faisait d'elle un être superbe et redoutable. Rien de sacré en elle. Rien n'avait plus de prix que son désir de vivre aussi agréablement et richement que possible. »

Le 3 : Constitution des Editions de la Table Ronde, dirigées par Roland Laudenbach, neveu de Pierre Fresnay. On lit communément que cette jeune maison (dont l'origine remonte à 1929) accueille les manuscrits des proscrits de la liste noire du CNÉ : on y trouve en effet des livres de Montherlant (1946) ou Giono (1947). Pour le reste, il s'agit d'auteurs de droite non réprouvés.

Le 5 : Denoël, qui vient d'achever la lecture du manuscrit de L'Homme foudroyé, écrit à Blaise Cendrars : « Je suis comme saoul et débordant d'enthousiasme. Voilà un livre enfin avec de la force, du souffle, du foisonnement, des grandes images, des idées, du frisson. Jamais tu n’as été aussi libre, abondant. Tu es le seul à nous faire toucher du doigt notre époque brûlante et explosive. »

Le 9 : Nationalisation d'Air France et des usines de moteurs Gnome et Rhône.

Le 13 : Paul Valéry écrit à Jeanne Loviton : « Je ne pardonnerai jamais cette avilissante défaite. Je finis cette vie en vulgarité, victime ridicule à mes propres yeux, après avoir cru l'achever dans un crépuscule d'amour absolu incorruptible et de puissance spirituelle reconnue par tous comme sévèrement et justement conquise. »

Le 14 : Mort de Maurice Sachs. Incarcéré au camp de Fuhlsbüttel, près de Hambourg, depuis novembre 1943, il faisait partie d'un convoi de 600 prisonniers acheminés à pied vers le port de Kiel. Après deux jours de marche, n'ayant pu reprendre la route, il a été abattu d'une balle dans la nuque par un S.S. flamand.

Le 17 : Les reproches de Valéry ont fini par toucher Jeanne Loviton qui, suivant son habitude, s'enferme chez elle, s'alite, se dit souffrante et le lui fait savoir, ce qui ajoute encore au marasme du vieux poète déchiré qui écrit à : « Ma malade, ma pauvre malade... Mais puis-je encore dire MA ? puisque entre vous et moi, entre toi et moi, il y a eu ce coup de hache. [...] Je suis tombé de très haut. Mais à ta voix douloureuse, l'amour brisé te répond du fond du précipice. [...] Comment veux-tu que je résiste, moi, à ta souffrance ? Je me dis vainement que tu m'as sacrifié en exécution d'un calcul sage, bien raisonné, nécessaire peut-être, - mais bien caché pendant que nos relations demeuraient intimes et confidentes. Cela est atroce à penser, que tu m'avais condamné et qu'au moment de t'engager tu n'avais pas senti je ne sais quel pincement au cœur, imaginé ce qui se passerait en moi quand j'apprendrais que j'étais trahi ; et dans les conditions les plus banales et même les plus ridicules - qui feront certainement rire de nous deux et triompher divers amis ou amies - car je sais quelle envie existe dans ce monde abject à l'égard de tout ce qui est noble et se sent pur. Mais après tout ce ricanement n'est rien [...] J'attends anxieusement tes nouvelles. Je suis suspendu à ta vie comme je le fus et le suis, hélas, à ton cœur. »

Le 19 : Le juge d’instruction Alexis Zousman lance un mandat d’arrêt assorti d'une demande d'extradition contre Louis-Ferdinand Céline.

Le 24 : Date probable de la mort du docteur Fernand Querrioux. Il avait disparu au cours de l'été 1944 et paraît s'être réfugié en Allemagne, où il serait mort dans un convoi bombardé par l'armée américaine.

Le 25 : Paul Valéry reproche à Jeanne Loviton d'avoir sacrifié la poésie qu'il pressentait en elle à ses affaires : « Peut-être ton besoin de luxe a-t-il eu sur toi trop de prise ? Tout se paye surtout ce qui se paye. Ce n'est pas ta santé seulement que cette vie infernale a compromise. La tête en affaires, les problèmes pratiques pressants, les jours sans cœur et sans poésie, la volonté tendue, l'usage habituel de ta séduction, tout cela et surtout le calcul perpétuel, l'obligation de ne penser qu'en fonction des intérêts, oui, tout cela atteint la sensibilité dans ses parties divines. [...] Et j'ai peur que tu ne te vulgarises. Car la poursuite exclusive d'un but matériel cela rend vulgaire, cela finit par exténuer la substance de tendresse que tu avais à un point si extraordinaire. »

Le 30 : Suicide d'Adolf Hitler à Berlin.

 

Mai

 

Séjour à Paris de Dominique Rolin qui apporte à Denoël le manuscrit de Les Deux Sœurs ; contrairement à son habitude, Denoël ne lui a pas réservé de chambre à l'hôtel. Il lui avoue alors sa liaison avec Jeanne Loviton.

Rentré en France depuis le 26 novembre 1944, après avoir été amnistié par le général de Gaulle,

Maurice Thorez [1900-1964] participe, avec Jacques Duclos [1896-1975], aux manifestations du 1er mai (© Roger-Viollet)

 

Le 5 : Ordonnance prévoyant qu’aucune poursuite en cour de justice ne pourrait plus être engagée après le mois de novembre 1945. Seuls les dossiers transmis avant cette date pourront être pris en compte.

Le 7 : Armand Bernardini est arrêté par les troupes françaises à Feldkirch, sur la frontière entre l'Autriche et la Suisse. Son procès aura lieu le 27 novembre 1946 devant la Cour de justice de la Seine. L'exposé du parquet est assez accablant pour lui : « Comme l'affirme le médecin psychiatrique qui l'a examiné, Sjoestedt [c'est son vrai nom] est un déséquilibré, un vaniteux, un exalté, qui employait un vocabulaire peudo-scientifique. Sa responsabilité est atténuée en raison de ses anomalies mentales. »

Condamné à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens, il fait appel de cet arrêt et, le 6 juin 1947, obtiendra une réduction de peine, avant d'être amnistié le 28 février 1949.

Bernardini se retire ensuite en Touraine, puis va finir ses jours en Belgique, dans la ville natale de sa femme, Henriette Crabbe, qui est aussi celle de Robert Denoël, de George Houyoux et de Jean de Bosschère : Uccle, où il meurt le 18 août 1972.

Le 8 : Capitulation allemande.

Le 11 : Par commission rogatoire du juge Zousman, chargé du dossier Céline, la police perquisitionne l'appartement de l'écrivain à Montmartre (occupé par Yvon Morandat), plusieurs librairies, et les Editions Denoël, afin de se procurer un exemplaire de chacun de ses pamphlets et la préface de Bagatelles pour un massacre, dans l'édition de 1943 [sic pour L'Ecole des cadavres, 1942]. Rue Amélie, il fut répondu que « tout avait été détruit à la demande des autorités ».

Le 15 : Parution, aux Editions Domat-Montchrestien, du second titre de la collection « Au Voilier » : Henri Bergson, par Paul Valéry. Le texte de cette allocution prononcée le 9 janvier 1941 à l'Académie française constitue le dernier ouvrage publié par le poète.

Le 17 : Procès de l'éditeur Sorlot, qui admet que ses principaux clients étaient la librairie Rive Gauche et l'Institut Allemand. La Commission consultative d’épuration de l’Edition a réclamé son exclusion à vie de la profession. La Commission nationale ne prononce qu’un simple blâme sans publicité.

Le 30 : Ordonnance relative à l'épuration des gens de lettres, auteurs et compositeurs, des artistes peintres, dessinateurs, sculpteurs et graveurs. Les comités d'épuration auront à prononcer des peines professionnelles qui ne pourront excéder une durée de deux ans : interdiction de jouer, d'éditer, d'exposer, de vendre, de percevoir des droits d'auteur, de prononcer des conférences, etc.

 

Juin

 

Le 1er : Le siège des Editions de la Tour est transféré de la rue Pigalle n° 5 au boulevard Magenta n° 162.

Denoël a demandé à Maurice Percheron de lui écrire des textes à caractère patriotique destinés à la jeunesse. Les premières brochures de « La Guerre des hommes libres » publiées par les Editions de la Tour, et dues au «Commandant de Guyenne » commencent à circuler, bientôt distribuées par les Messageries Hachette. Il y en aura vingt, en tout.

   

Pour se déplacer dans Paris, l'éditeur dispose d'une bicyclette mais, généralement, il utilise une motocyclette Peugeot appartenant aux Editions Domat-Montchrestien. Pour les livraisons, il peut compter sur Abel Gorget, le chauffeur de Jeanne Loviton qui, en avril, a fait l'acquisition d'une Peugeot 302 d'occasion.

Quand il ne peut utiliser ces véhicules, faute de carburant, il emprunte, comme la plupart des Parisiens, le seul moyen de transport efficace depuis la suppression des tramways : le métro.

       Entre 1940 et 1950, les quais du métro présentaient invariablement cet aspect de fourmilière infernale

 

Le 12 : Arrêté stipulant la suppression de la censure de guerre et donc du « contrôle préalable des livres » ; il sera appliqué dès le 8 septembre.

Le 15 : Camille Fégy [1902-1975], journaliste à Je suis partout, au Fait et à La Gerbe, est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Le 19 : Marcel Déat [1894-1955], qui s'était réfugié à Sigmaringen, est condamné à mort par contumace. Il finira ses jours dans un monastère de Turin, où il a trouvé asile dès avril 1945. La France n'a jamais demandé son extradition.

     Déat au palais de la Mutualité en novembre 1942 (© Roger-Viollet)

 

Le 22 : Louis Thomas, écrivain collaborateur et administrateur des Editions Balzac, ex-Calmann Lévy, qui avait fui la France et vient d’y rentrer, est écroué à Fresnes. Le 15 avril il avait tenté de passer en Suisse, où on l'avait immédiatement arrêté. Apparemment, ce sont les autorités suisses qui l’ont remis à la police française. Son procès aura lieu le 12 octobre 1949.

Le 26 : Le physicien Georges Claude [1870-1960] est condamné à la réclusion à perpétuité.

Le 29 : Cécile Denoël s’adresse à un avocat, Me Roger Danet, 85 rue de Richelieu, pour entamer une procédure de divorce : « d’accord entre les parties, Mme Denoël avait fait à son mari une sommation de réintégrer le domicile conjugal et celui-ci avait répondu par le refus formel qui était prévu. »

 

Juillet

 

Parution des Amusements naturels. Dans sa préface à l'édition de 1955 de Grabinoulor, Pierre Albert-Birot [1876-1967] écrit :

« Vers 1944, je donnai à Denoël le manuscrit des Amusements naturels. Ce livre devait sortir en 1945 et il était convenu qu'aussitôt après il éditait en un seul énorme volume le 1er et 2e livre de Grabinoulor inimaginablement remanié, plus toute la suite qui était écrite à ce moment-là, c'est-à-dire un très gros 3e livre et une partie du 4e. Hélas, avant même la sortie des Amusements, Robert Denoël était assassiné. J'allai voir le Directeur littéraire qui, très ami de Grabinoulor, me dit : " Nous tiendrons les engagements pris par Denoël ". Mais il y avait le Comité directeur à dictature féminine, non possumus, non possumus. »

L'écrivain commet plusieurs erreurs de chronologie. Le contrat pour Les Amusements naturels a été signé le 9 février 1943 et le livre est bien sorti avant la mort de l'éditeur puisqu'il est annoncé dans la livraison des 3-10 août 1945 de Bibliographie de la France. Il n'eut guère de succès : en juin 1947, l'ouvrage figurait dans le catalogue des livres soldés par l'éditeur.

Le 1er décembre 1948 Guy Tosi lui écrivait : « L’encombrement de nos magasins nous met dans l’obligation d’éliminer un certain nombre d’ouvrages dont la vente a fortement diminué et est devenue maintenant presque nulle ». C'était le cas des Amusements naturels dont il restait quelque 600 invendus, qu'il se proposait de faire pilonner.

Quant à Grabinoulor : « On me proposa ceci : tout ce que nous pourrions faire serait une nouvelle édition du volume déjà édité ici, mais à condition que vous ajoutiez partout de la ponctuation. Je n'ai pas besoin de dire quel effondrement ce fut pour moi. Bien, j'accepte, je vais tout récrire avec des points et des virgules, mais, à mon tour, à condition que vous fassiez une ÉDITION TÉMOIN du texte original sans ponctuation, texte précédé d'une préface racontant l'histoire. Cette édition-témoin sera dans toutes les grandes bibliothèques et l'édition ponctuée portera la même préface. On me refusa net, prétextant un excès de frais, alors que cette édition vraiment exceptionnelle pouvait être tirée à un très petit nombre d'exemplaires que les bibliophiles eussent été heureux d'acheter un gros prix, et ainsi les frais étaient couverts. C'était fini. Encore une fois Grabinoulor n'avait pas d'éditeur. »

Le 2 : Le prix Goncourt 1944 est attribué à Le premier accroc coûte deux cents francs d'Elsa Triolet, le prix Renaudot à Roger Peyrefitte pour Les Amitiés particulières publié chez Jean Vigneau, un éditeur marseillais qui s'est installé à Paris le mois précédent. Les Editions Corrêa présentaient De blanc vêtu, un roman de Pierre Molaine qui avait quelques chances mais, comme l'écrit Edmond Buchet : « Cette année, les pressions politiques sont toutes-puissantes ».

Cécile Denoël écrit, le 10 juillet, à Jean Rogissart :  « Oui, ce prix Goncourt était bien le dû de Robert, après tant d’années d’efforts. J’ai beaucoup de chagrin, quand je pense qu’il n’était pas dans sa maison pour le recevoir».

Robert Denoël, qui a préféré ne pas assister à la remise du prix, à moins qu'on l'ait prié de rester chez lui, écrit, le 18 juillet, à Jeanne Loviton : « la vente du Goncourt commence la semaine prochaine et les vingt mille qu’ils ont tirés sont vendus. Par conséquent, dirigée par des feignants la maison réalisera au moins 15 millions de chiffre cette année. »

Consécration littéraire ou expédient politique ? Paul Léautaud écrit dans son Journal : « La dame Triolet est russe, juive et communiste. C'est un prix cousu de fil rouge ».

Et Jean Galtier-Boissière : « Dorgelès est un politique. Il a fait comprendre à plusieurs de ses collègues que le comportement de La Varende, Sacha, Ajalbert et autres Benjamin, risquait de discréditer l'Académie et qu'il convenait, par un heureux choix à l'extrême-gauche, de reconquérir, à l'occasion du prix, la faveur de l'opinion. Les mauvaises langues ajoutent que, quand Dorgelès rentra à Paris, il ne laissait pas d'être inquiet : n'avait-il point été de 1939 à 1942, à de très gros appointements, le leader de la " feuille infâme "  du Gringoire de Carbuccia ? Comment l'auteur des Croix de bois serait-il accueilli dans les milieux littéraires, et en particulier par la Résistance ? Par qui serait-il dédouané ? » [Journal 1940-1950].

Elsa Triolet, elle, répond à un journaliste venu l'interroger rue de la Sourdière : « Le livre rassemble quatre nouvelles dont deux, surtout, ont pour objet la Résistance. Elles furent éditées clandestinement aux Editions de Minuit, à la fin de 1943. La première, " Les Amants d'Avignon ", témoignage de la lutte héroïque, eut en clandestinité même un profond retentissement. » [Le Figaro, 3 juillet 1945].

Le 4 : Abel Bonnard, ministre de l'Education nationale du gouvernement de Vichy entre 1942 et 1944, et qui s'est réfugié en Espagne, est condamné à mort par contumace par la Haute Cour de justice.

     Abel Bonnard [1883-1968] © Roger-Viollet

Le 6, Denoël écrit à Marcel Sauvage, qu’il a perdu de vue et qui habite l’Algérie : « J’ai eu de vos nouvelles par Barjavel qui a dû se mettre en rapports avec vous au sujet de vos livres. Ces dernières années j’ai à peu près ignoré ce que vous étiez devenu. Barjavel me dit que vous avez l’intention de venir à Paris, ne manquez pas de me faire signe. J’attends toujours " Les Secrets de l’Afrique Blanche " et le livre sur la souffrance. Il y a eu beaucoup de changements et de bouleversements dans ma vie depuis 2 ans, je vous raconterai tout cela. »

Le 6 : Jeanne Loviton quitte Paris pour Béduer en compagnie de Mireille Fellous, sa secrétaire et amie, et de son chauffeur, Abel Gorget, qui conduit sa Peugeot.

Le 7 : Denoël, qui passe souvent aux Editions Domat-Montchrestien durant la journée, et rentre le soir rue de l’Assomption, écrit à Jeanne : « Tout ce matin, j’ai couru sur la moto qui pétaradait à merveille. Le petit est venu prendre sa leçon de latin avant de partir au camping. Ton bureau a été muet mais lundi, si je n’ai pas de nouvelles, j’appellerai [Germaine] Decaris. »

Le 8 : Céline envoie de Copenhague un télégramme à Marie Canavaggia : « Serions bien heureux avoir nouvelles votre famille et Robert ».

Le 8 : Denoël écrit à Jeanne Loviton : « Dès octobre, ta vie va prendre une autre tournure parce que je pourrai y jouer un rôle vraiment actif. Mes petites affaires seront sorties de la période préparatoire et seront en plein rendement. Quant aux tiennes, je les conjuguerai avec les miennes pour une part tout au moins et tu commenceras tout doucement à t’en éloigner pour les quitter ou, en tout cas, en secouer la servitude dans le courant 1946. A ce moment j’aurai repris un rôle actif au grand ou au demi-jour, peu importe ».

Aux Editions de la Tour, l’éditeur ne reste pas inactif : « L’almanach [Le Bonheur du jour] marche mais piano-piano. La phototypie des dessins intérieurs sera terminée le 25 pour la forme qui comporte des pochoirs. Le coloris pourra donc être fini pour le 1er septembre. J’espère arriver à terminer la mise en pages du texte avant mon départ. Le tirage du texte ne sera pas long mais je ne compte pas l’achever avant le 15 septembre. Les opérations diverses se chevaucheront. La couverture sera achevée au même moment que l’impression et le relieur n’aura plus qu’à faire l’emboîtage.

J’espère donc avoir les premiers exemplaires en main dans les premiers jours d’octobre. J’aurai deux bons mois et demi pour la vente. Mais dès le 15 septembre je ferai la publicité. Le troisième volume " Rouge et noir " [Le Mouchoir rouge] partira à la reliure le 20 juillet et j’en trouverai des exemplaires à mon retour. Le quatrième [La Double Méprise] sera mis sous presse en septembre et sortira fin octobre. Pour les petites brochures [La Guerre des hommes libres], j’en ai huit d’avance, textes et dessins. Et mes livres d’étrennes sont à la composition : je viens de trouver le papier du premier volume. Fircsa dessine des indiens à longueur de journée ».

Le 9 : Lettre à Jeanne, arrivée à Uzerches : « Aujourd’hui, par un soleil torride, j’ai beaucoup couru : j’ai sué dans tous les métros pendant des heures, ma moto ayant encore fait des blagues. Je me heurte à de nouvelles difficultés : fermeture de la plupart des maisons à partir du 20 juillet, absence de main d’œuvre etc... Sans doute devrai-je renoncer à mes petites brochures [La Guerre des hommes libres] du mois d’août, les commissionnaires partant en vacances ! D’autre part mes livres d’étrennes prennent tournure. Chez toi, bonnes nouvelles dont Decaris te donnera le détail : les radio-cours et les devoirs ne semblent plus devoir inspirer d’inquiétudes ».

Le 10 : Albert Morys déclare au greffe du tribunal de Commerce de la Seine que le siège social et le lieu d’exploitation de la société Les Editions de la Tour, 5 rue Pigalle, seront situés, à dater du 1er juillet 1945, au 162 boulevard de Magenta.

162 boulevard de Magenta (état actuel)

Le 10 : Lettre de Cécile Denoël à Jean Rogissart : « Oui, ce prix Goncourt était bien le dû de Robert, après tant d’années d’efforts. J’ai beaucoup de chagrin, quand je pense qu’il n’était pas dans sa maison pour le recevoir. Ainsi va la vie ! Je souhaite quand même qu’un jour il aura sa revanche. Que devenez-vous tous ? Et votre fils au si beau talent, fait-il toujours beaucoup de dessin? J’ai mon fils avec moi à Paris maintenant. Il est grand et fort. Il fait beaucoup de latin avec son père. Je vais donner votre lettre à Robert, qui vous écrira certainement. Il vous dira où lui faire parvenir votre manuscrit. Ou si vous le voulez, envoyez-le moi et je le lui donnerai. Le Finet et moi allons passer nos vacances à Trélon dans le Nord. Est-ce très loin de chez vous ? »

Trélon, petite ville proche de la frontière belge, est à une heure de Charleville-Mézières, où habitait Rogissart.

Le 13 : Robert Denoël comparaît en Cour de justice. Il lui est reproché d’avoir cédé des parts de sa société à un éditeur allemand, et d’avoir publié des ouvrages à tendance pro-allemande.

Il justifie cette cession par les difficultés dans lesquelles il s’est trouvé après la saisie des ouvrages figurant sur la liste Otto.

Pour mémoire, cette saisie représentait, selon le comptable de la société, une perte de 1.700.000 francs.

Il a fait appel au Crédit National et à plusieurs bailleurs de fonds, sans succès. Le prêt d’Andermann le sauvait de la ruine. Il en a remboursé la moitié le 2 décembre 1943. Les événements d’août 1944 et son évincement de sa maison d’édition l’ont empêché de rembourser le solde en décembre 1944.

Les 360 actions acquises par l’éditeur allemand ne lui ont jamais été livrées, ce qui a permis leur mise sous séquestre à la Libération. D’autre part Andermann n’a joué aucun rôle dans l’orientation éditoriale de sa société, et s’est borné à en contrôler la comptabilité.

Sur les quelque 113 ouvrages qu’il a publiés entre 1940 et 1944, une douzaine lui sont reprochés.

Tout d’abord, les réimpressions des trois pamphlets de Céline : Denoël explique qu’elles ont été faites à la demande de l’écrivain, et qu’il était impossible de refuser de réimprimer l’auteur « le plus lu pendant la période d’avant 1939 ». D'autre part Bagatelles pour un massacre et L'Ecole des cadavres ont fait l'objet de contrats antérieurs au 16 juin 1940 : ils ne peuvent donc entrer dans la catégorie des ouvrages condamnables aux termes de l'ordonnance du 28 novembre 1944.

« Quelque regrettable que soit la diffusion des ouvrages de Céline sous l'occupation, on ne saurait retenir cette réimpression pour un acte d'intelligence avec l'ennemi », écrit dans son rapport le juge Zousmann.

         

Les titres suivants se retrouvent tous, sauf celui de Gontier, à des titres divers, sur les deux « Gesamtliste des fœrdernswerten Schriftums » établies en décembre 1942 et mars 1944 par la Propaganda : on peut donc les considérer comme étant favorables à l’occupant.

Denoël considère les Discours d’Hitler comme un document, au même titre que les écrits de Roosevelt et de Staline qu’il a publiés avant guerre.

         

L’ouvrage de René Gontier, Vers un racisme français, date de 1939 et a d’ailleurs été saisi par l’occupant en juin 1940, dit-il, ce qui est faux : l'ouvrage est repris à son catalogue de 1941 et n'a jamais figuré sur les différentes listes Otto. De plus, il fait partie des ouvrages à retirer de la vente figurant sur la liste publiée en juin 1945 par l'Office professionnel du livre, ce qui indique que le volume était toujours en circulation. Pourtant Denoël ne ment pas : Vers un racisme français figure sur la « Liste des ouvrages retirés de la circulation et interdits en Belgique » publiée en septembre 1941 par les autorités d'occupation en Belgique.

Deux ouvrages politiques lui sont reprochés : L’Angleterre contre l’Europe de Charles Albert, préfacé par Marcel Déat, et une traduction de l’allemand : La Mort en Pologne d’Edwin Erich Dwinger. L’éditeur n’a aucun mal à convaincre la Cour qu’ils ont été imposés par les Allemands ; d'autre part Charles Albert a été acquitté pour son livre par la Cour de justice.

La collection « Les Juifs en France » devait comporter une dizaine de titres : Denoël dit qu’il l’a arrêtée après le quatrième volume « en voyant les mesures prises contre les Juifs ». Le dernier volume est paru en avril 1941, et les premières arrestations massives de juifs étrangers dans l'agglomération parisienne ont débuté en mai.

              

Les Décombres a été mis en vente le 16 juillet 1942, le jour même de la grande rafle du Vélodrome d'Hiver. Ce n'est pas ce qui est reproché à l'éditeur : le pamphlet de Rebatet est postérieur à l’association avec Andermann, il pourrait donc constituer une première prise en main des Editions Denoël par l'éditeur allemand. Il n'en est rien :   « ce n’est pas la germanophilie ou l’antisémitisme de l’auteur qui m’a intéressé mais plutôt la variété des aperçus, notamment sur la vie des partis politiques français et plus particulièrement sur le maurrassisme ». Denoël ajoute qu’en dépit de son succès il ne l’a pas réimprimé et qu’il s’est opposé « formellement » à ce qu’il soit traduit, même en Allemagne.

Dans son exposé, le commissaire du Gouvernement estime que l’affaire Denoël se présente comme une infraction à la législation des changes, pour laquelle l’éditeur a déjà été condamné, et non comme une affaire d’intelligence avec l’ennemi.

Il ne retient pas davantage le grief de la publication d’ouvrages pro-allemands, « considérant que toutes les maisons d’édition, même celles figurant à juste titre parmi celles dont le patriotisme est incontestable, ont publié des ouvrages qui traitent de questions à tendance collaborationniste », et d’autre part, Denoël a publié avant la guerre bien des ouvrages contre Hitler, saisis par les Allemands : « Sa responsabilité au regard de l’article 75 du Code Pénal, si elle existe, sera examinée à l’occasion des poursuites exercées ou à exercer contre chacun des écrivains dont il a édité les œuvres et contre lesquels seront établies des charges suffisantes du crime d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat ».

Voilà un commissaire du Gouvernement bien accommodant, qui pourrait être une connaissance de Jeanne Loviton, laquelle dira plus tard qu’en effet, elle « avait fait quelques démarches utiles en juillet 1945 ». Dans son Histoire de l'épuration Robert Aron écrit que M. Fouquise a fait preuve dans cette affaire d' «une objectivité qui confine à l'indulgence ».

Denoël a sollicité et obtenu des témoignages en sa faveur. Des gens traqués par la Gestapo ont été cachés par lui chez des amis ; trois Israélites viennent témoigner, dont un représentant de l’imprimerie Diéval que Denoël a envoyé en zone sud pour le cacher.

On fait état de la déposition d’Aragon et d’Elsa Triolet devant un commissaire de police : Denoël les a hébergés à plusieurs reprises, il leur a remis à titre d’avances et de droits d’auteurs des sommes s’élevant à 374 000 francs, il a mis en lieu sûr, dès l’automne 1944, le manuscrit du recueil de nouvelles Le premier accroc coûte deux cents francs, qu’il a publié en mars et qui vient d’obtenir le prix Goncourt.

On porte à son crédit la vente, durant l’Occupation, d’ouvrages interdits de Freud, de Sacha Nacht, de Marie Bonaparte, d’Aragon, de Tristan Tzara et de Jean Malaquais.

Denoël produit une lettre datée de décembre 1943 de Max Jacob, qui est mort d’une pneumonie au camp de Drancy, le 5 mars 1944, et dans laquelle le poète le remercie chaleureusement : « Tu es le seul éditeur qui m’envoie des livres - et quels livres ! - car tout ce que tu m’envoies est de la crème, le dessus du dessus. J’écrivais hier à Jean Milo : " le seul critique littéraire que nous ayons c’est Denoël ; ses ‘vient de paraître’ sont des chefs d’œuvre de justesse et de justice. " Mais oui ! Garde et conserve tes " Vient de paraître " et quand tu en auras cinq cents, publie-les en volume avec le titre et une petite préface de... Edmond Jaloux - lequel pourra l’être ‘jaloux’. J’ai toujours la même affection pour toi mais avec le safran de la reconnaissance ». Denoël était en correspondance avec lui depuis 1924.

Il a traité en décembre 1942 avec Georges Sadoul pour la publication prévue d’un ouvrage sur le cinéma [il paraîtra effectivement chez Denoël en 1946]. Membre du Parti communiste et militant clandestin, Sadoul [1904-1967] se félicitait, dans une lettre de cette époque, de devenir un auteur de la maison Denoël.

L’éditeur peut aussi compter sur le témoignage de Yannick Floch, fils de l’imprimeur de Mayenne, un jeune ouvrier réfractaire qu’il a fait travailler chez lui de mars à juillet 1944 sous un faux nom.

Le personnel de la rue Amélie, du directeur commercial au manutentionnaire, soit quinze personnes, a envoyé le 20 mai précédent une déclaration collective attestant que Denoël s’est toujours montré un chef d’entreprise soucieux du bien-être moral et matériel de ses collaborateurs ; que, malgré la fermeture de la maison de juin à octobre 1940, il a continué à assurer leur subsistance ; que, malgré ses difficultés, il a gardé tout son personnel, évitant notamment les départs en Allemagne.

L’un d’eux, frappé par le S.T.O., s’est enfui à sa première permission avec l’appui de l’éditeur. Le personnel atteste qu’il a toujours aidé ses auteurs et continué à vendre leurs livres, et que plusieurs ouvrages qui lui sont reprochés aujourd’hui ont été imposés par l’occupant.

En conséquence, les signataires « expriment le vœu de le voir reprendre la direction de ses affaires, persuadés comme les écrivains qui publient sous sa firme, comme les libraires de Paris et de province qui peuvent témoigner de la qualité de sa production, comme tous les fournisseurs, imprimeurs, brocheurs, relieurs et tous corps de métier qui ont concouru à la fabrication de ses livres, que l’activité de M. Denoël contribuera très utilement à la reconstruction française. »

Une quinzaine de libraires de Paris et de la région parisienne ont en effet signé une déclaration collective attestant que les Editions Denoël pendant la guerre « se sont distinguées par leur souci de présenter au public des œuvres de valeur », qu’elles n’ont pas craint de publier et de vendre des ouvrages d’auteurs interdits, qu’elles n’ont exercé aucune pression pour la diffusion des livres qui leur étaient imposés par l’occupant, « que les Editions Denoël semblent avoir publié beaucoup moins d’ouvrages de ce genre que les grandes maisons auxquelles aucun reproche n’a été fait » et, enfin, que Robert Denoël s’est montré, depuis la fondation de sa maison, l’éditeur qui a découvert le plus de talents nouveaux, contribuant ainsi au prestige de la littérature française.

Ce n’est pas mentionné dans le dossier mais Paul Vialar m'assura en 1980 qu’il avait assisté au procès : « et je me suis trouvé le seul parmi les écrivains à témoigner en sa faveur [...] Aragon, par exemple, écrivit une simple lettre qui fut lue au tribunal, mais il ne parut pas à l’audience. »

Il l'avait déjà écrit dans Ligne de vie [1960], où il mentionnait Denoël, « cet éditeur de génie assassiné après la Libération, que j'ai défendu alors devant la Haute Cour car s'il avait pendant l'occupation, et parfois sans assez de discernement, publié des œuvres qu'il eût mieux fait de garder pour une autre époque, il avait aussi mis à l'abri des hommes poursuivis comme je le fus, moi, par la Gestapo, ou d'autres tels qu'Aragon dont il n'ignorait pas l'action clandestine. »

Denoël, on le voit, avait bien ficelé son dossier, et on n’est pas surpris qu’au vu de tous ces témoignages, le commissaire du Gouvernement conclue « qu’il ne résulte pas de charges suffisantes contre Denoël d’avoir commis le crime d’intelligence avec l’ennemi» et demande « le classement de la procédure le concernant sous réserve de poursuites possibles devant toute autre juridiction ».

Cette dernière réserve concerne les poursuites qui seront éventuellement exercées contre les écrivains et leurs œuvres, dont l’éditeur est solidairement responsable, mais aussi sa société d’édition qui, comme pour tous les éditeurs « compromis », reste poursuivie.

Le 14 : Le Figaro annonce que Paul Valéry est gravement malade. Paule Gobillard, belle-sœur du poète, tient, depuis son départ de Paris, Jeanne Loviton au courant de l'évolution de sa maladie.

Le 15 : Denoël, qui s’impatiente parce qu’il n’a pas encore reçu la notification officielle de la décision de classement de son dossier, écrit à Jeanne : « Rien encore de Simone [Penaud] qui ne semble pas alarmée du tout. Elle explique le retard par l’encombrement des dactylos, qui dépasse, paraît-il, toute imagination. Mais comme toi, je tiens à voir et toucher le papier en question pour me sentir tout à fait libre. »

Le 16 : Procès des éditeurs Jacques Bernard et Jean d’Agraives. On reproche au premier, directeur du Mercure de France depuis juillet 1940, ses relations avec les autorités allemandes.

Il fut l’un des premiers éditeurs à prendre contact avec la Propaganda pour relancer la publication du Mercure de France ; si la revue ne reparut pas, c’est sur décision des Allemands, qui avaient déjà choisi la NRF dirigée par Drieu, et se méfiaient un peu de ce germanophile extrémiste, dont il semble qu’aucun livre de propagande ne lui ait été imposé : il allait au devant de leurs désirs.

On lui reproche d’avoir renvoyé Léautaud et tenté de prendre le contrôle de la société en évinçant Duhamel, principal actionnaire. Quoique les témoignages ne l’accablent pas trop (il est présenté comme irresponsable depuis une chute de moto, en 1936), Jacques Bernard est condamné à cinq ans de réclusion, à la confiscation de ses biens et à l’indignité nationale. Il est mort le 26 octobre 1952.

Directeur des Editions Colbert et collaborateur à Radio-Paris de 1940 à 1941, Frédéric Causse dit Jean d’Agraives est accusé d’avoir publié cinq traductions de l’allemand et un seul ouvrage collaborationniste.

Mais il a aussi employé des résistants, dont Jean Blanzat, l’un des fondateurs du C.N.E., et fourni du papier destiné à l’impression d’un journal clandestin.

Quant à l’ouvrage du colonel Lucien Nachin [Charles de Gaulle, général de France] qu’il a publié en septembre 1944 et dont la presse lui a fait grief, c’est dès 1942 qu’il l’avait commandé à l’auteur. Il est condamné à huit mois de prison et à cinq ans d’indignité nationale. Il est mort le 21 octobre 1951.

Le 17 : Denoël n’a pas encore reçu le « papier » tant escompté, mais déjà il fait des projets avec Jeanne, qui est pensionnaire de « La Maison Verte » à Divonne-les-Bains : « Il faudra sans doute installer tous ces volumes dans la petite maison du fond quand je quitterai les Capucines. A moins qu’à ce moment, je m’installe en bibliothèque personnelle une pièce de la rue Amélie. J’ai vécu une année beaucoup trop riche en angoisses pour penser à des vacances. Je te dirais même que dans mon esprit il n’en était pas question. Je ne croyais pas arriver à la solution aussi tôt. Et pour toi, Béduer me paraissait tout indiqué.

Quant à mon intervention personnelle dans les commodités de notre vie future, n’en doute pas un instant. Mais il m’a été à peu près impossible toute cette année de faire une démarche utile. Ce n’est que très lentement que se dessine pour moi un statut à peu près normal. Je n’ai qu’une ambition, te voir abandonner au plus vite une vie qui n’est pas faite pour toi. En 1946 ce sera chose accomplie, cela je te le jure.

Songe que j’ai vécu pendant tout un an sous la pire des menaces. Il a fallu mon horreur de l’inaction pour que me décide à reprendre une activité qui pouvait chaque jour être interrompue. Ce n’est pas que je doutais de ceux qui t’avaient promis de me tirer d’affaire mais je redoutais tous les impondérables, les sursauts de l’opinion. Et depuis un an, par surcroît, je vis dépouillé de tout le crédit d’un homme qui a un peu de pouvoir. Des amis, certes, mais mal placés ou inactifs ou que je ne pouvais pas solliciter... »

Le 18 : Denoël donne à Jeanne des nouvelles de sa maison d’édition, dont il suit de près l’activité : « La vente du Goncourt commence la semaine prochaine et les vingt mille qu’ils ont tirés sont vendus. Par conséquent, dirigée par des feignants la maison réalisera au moins 15 millions de chiffre cette année. Et cela avec quelques réimpressions et deux ou trois nouveautés.

C’est dire que quand tout l’orchestre fonctionnera, on l’entendra de loin. Cela me donne un vif plaisir, car je pense que dès l’heureux moment venu, tu pourras envisager notre avenir avec tranquillité. Je laisserai volontiers quelques plumes à l’opéra pour reprendre au plus vite le contrôle de mon petit théâtre personnel.

Le plus drôle, c’est qu’après le prix Goncourt, le flot des manuscrits qui avait beaucoup décru, a repris avec une ampleur digne des plus beaux jours. »

Personnellement, il ne va guère dans le monde : « Je ne vois personne sauf une fois les Percheron qui t’adorent décidément et les Beckers. Je prends presque tous mes repas à la maison. Je vais ce soir à la présentation de la " Grande Meute " mais par devoir ».

Le 18, Lettre à Paul Vialar : « De plusieurs côtés, l’argent vient me semble-t-il. Si l’on est à peu près exact du côté de l’empereur (on n’a pas idée de s’appeler Maximilien quand on pourrait briguer la gloire du plus petit conscrit de France) vous devez envisager la fin de l’été sans trop de soucis. N’en ayez plus pour moi en tout cas.

J’ai gagné la difficile partie ou plutôt Jeanne l’a gagnée pour moi. Il ne s’agit plus que d’attendre le vent favorable pour faire voguer le bateau. Et j’ai l’impression qu’avec l’escorte du Voilier, il va faire une course fastueuse.

En attendant, Jeanne éreintée par tant de travail et de soucis, est partie pour Divonne où des soins judicieux et un large repos la mettront en état de passer de bonnes vacances avec moi au mois d’août. »

  


    Il est allé au cinéma voir le film que Jean de Limur a tiré de La Grande Meute : « C’est mauvais, peut-être commercial, je n’en sais trop rien, mais c’est mauvais. Cela n’a pas grande importance car, comme je le pensais, les gens à la sortie ne parlaient que du livre. Cela fera une publicité excellente.

Moralité, gagnons beaucoup d’argent et choisissons nous-mêmes nos metteurs en scène. Le seul possible, c’était Renoir. Je quitte Paris le 3 août. Aurai-je les manuscrits avant mon départ ? Cela me plairait. »

Le 18 : Denoël a reçu en fin de journée la notification du classement de son dossier et il a tenu à remercier ceux qui ont contribué à cette heureuse issue : « Suis passé tout à l’heure chez Lachaume d’où j’ai envoyé fleurs à Nane, Françoise et Simone. Après avoir téléphoné à Georges et à Françoise, ravis. Mais j’aurais voulu t’envoyer les plus belles fleurs de France et du monde. », écrit-il à Jeanne.

Qui sont ces personnes à qui Denoël téléphone ou envoie des fleurs ?

Françoise : on devine sans trop de peine qu’il s’agit de Françoise Pagès du Port, une amie intime de Jeanne Loviton, née le 28 octobre 1903 à Castel-Franc, dans le Lot, et qui habite 22 rue Ravignan, dans le XVIIIe arrondissement.

      Françoise Pagès à Béduer, 1942

C'est elle que choisira Denoël, en novembre 1945, pour reprendre les actions d'Albert Morys dans la Société des Editions de la Tour. C'est aussi, avec Yvonne Dornès, l'une des deux amies que Jeanne Loviton appelera à son aide, le soir du meurtre de Denoël. En 1946 elle se déclarait sans profession, et en 1950 : « représentante de commerce ». Dans sa biographie de l'éditeur, Louise Staman assure que Françoise Pagès « avait d'importantes relations dans l'administration, particulièrement avec le préfet de police », relayant une affirmation de Me Armand Rozelaar. Françoise Pagès est morte à Boulogne-Billancourt le 5 juin 1963.

Simone : il s'agit de Simone Penaud-Angelelli, avocate communiste et amie de Jeanne Loviton, que Denoël a choisie pour le représenter dans son affaire de divorce et pour le défendre devant la Cour de justice.

Pour Georges et Nane, on est tenté de désigner Georges Bidault et sa compagne, Suzanne Borel, amis proches et influents de Jeanne Loviton. Mais celle-ci aurait-elle introduit Denoël dans leur intimité, au point que Denoël téléphone à l’un et désigne l’autre par un diminutif ?

Nane pourrait être le petit nom familier de Germaine Decaris, proche collaboratrice de Jeanne Loviton aux Editions Domat-Montchrestien et aux Cours de Droit. Née en 1899, journaliste, féministe, pacifiste, et militante de la SFIO puis du Parti communiste, elle mourut en 1955 dans d'étranges circonstances : son corps fut repêché dans la Seine, sans qu'on sache si on l'y avait poussée ou si elle s'était suicidée. Il peut s'agir aussi d'Yvonne Dornès, l'amie intime de Jeanne Loviton, aux appuis politiques très importants.

Georges est peut-être le prénom du second avocat qui a défendu Denoël devant la Cour de justice : Me Joisson, qui habitait au n° 3 de la rue de Chaillot, dans le XVIe arrondissement. C'est à lui que Denoël confia, en novembre 1945, une copie de son mémoire en défense, copie qu'il nia toujours avoir reçue. Et c'est lui qui défendit, en avril 1948, les intérêts de Jeanne Loviton quand la Société des Editions Denoël fut appelée devant la Cour de justice.

Dans la même lettre, Denoël écrivait, dans un registre différent : « Cela m’a beaucoup amusé de savoir que tu lisais ce fameux Voyage. Tu lis un livre écrit il y a quinze ans, un livre que l’on a beaucoup démarqué, beaucoup imité. Je ne sais plus très bien ce que j’en pense. Au moment où je l’ai publié, je l’ai lu plusieurs fois, manuscrit, épreuves etc... avec la sensation du génie.

Je crois d’ailleurs qu’il n’y a pas d’œuvre achevée dans le roman. Tous les grands chefs d’œuvre du roman sont pleins de trous, de bavures, de pages inutiles. Cela est vrai de Stendhal, de Flaubert, de Laclos, de Dostoïevski, de tout le monde. Les petits livres, genre Adolphe, mais c’est aussi limité qu’un sonnet, peuvent seuls donner l’impression du fini.

Je vois dans cette lecture une preuve de tendresse, mieux, un désir de connaître le pourquoi de mes admirations, qui me va au cœur. Tu devrais cependant t’arrêter après le premier et lire autre chose.

Pour revenir plus tard à un second ouvrage du même auteur : il faut se défier de la saturation. Si je retrouve l’article de Gide sur l’auteur, je te le ferai lire, tu verras sur quels points peuvent s’accorder deux tempéraments aussi opposés ».

Le 20 : Mort de Paul Valéry.

Le 21 : Denoël a reçu un courrier de Jeanne à propos de la mort du poète : « J’ai reçu tout à l’heure ton petit mot si triste, mon Chéri, j’avais bien pensé comme tu aurais du chagrin et je t’avais écrit tout de suite.

Le hasard a fait que j’ai déjeuné tout à l’heure chez Quinchon avec le Dr Gutman qui était un de ses médecins. Sa mort a été inopinée et sans souffrance. Depuis la veille il n’avait plus conscience. Le médecin, assisté d’une infirmière, lui préparait un sérum quand, soudain, il s’est affaissé.

A ce moment, la fenêtre de la pièce s’est ouverte avec fracas et le vent s’est engouffré dans les rideaux. Pendant qu’il racontait ce signe étrange, comme on en notait chez les Grecs à la naissance et à la mort des grands hommes, je pensais avec une conviction accrue, que tu avais apporté à ton ami ses dernières joies.

C’est toi qui as imprimé ses deux dernières œuvres [Henri Bergson et Voltaire] et il en a eu, j’en suis certain, un plaisir délicieux. Pense à tout ce qui est perdu, mais pense aussi à tout ce qui a été créé entre vous, pense à ses tourments, mais pense surtout à l’aiguillon que tu as été pour sa pensée et pour son cœur.

Après la soixantaine, la plupart des écrivains ne font plus que balbutier : grâce à toi, il a vécu avec une agilité de l’esprit et un goût de la vie, une passion d’homme en pleine force. Le médecin, d’ailleurs, affirmait que de toute évidence la maladie remontait à plusieurs mois, qu’elle gagnait à son insu et que son développement n’avait rien que de très naturel.

Le choc dont il t’a parlé n’a été qu’une coïncidence. Que ton chagrin soit profond, je le comprends, mon Chéri, mais n’y laisse se mêler aucune amertume. Tu ne pouvais pas agir autrement, la destinée a été implacable mais il ne t’a pas été donné d’en changer le cours. »

Le docteur René Gutman décrira plus tard, dans la Nouvelle Presse médicale, les derniers moments du poète, dans des termes assez proches : « Je voudrais, en terminant, raconter un épisode qui m'a, sur le moment, fortement ému, mais je crains qu'on ne croie à un récit truqué, enjolivé par une sorte de romantisme.

Ce lundi matin du 20 juillet, il y avait un orage sur Paris. Au moment même, à neuf heures et quart, où, dans les bras de sa femme, Valéry rendait le dernier soupir, la fenêtre de la chambre s'ouvrit avec fracas, les rideaux tourbillonnèrent, l'infirmière se précipita, referma la fenêtre et j'eus la bouleversante et immédiate sensation que cette âme venait de s'envoler dans la tempête. » [Denis Bertholet. Paul Valéry, p. 410].

Le « choc » dont parle Denoël est fort probablement celui qu'a causé Jeanne Loviton au vieux poète malade en lui annonçant, le 1er avril, son projet de mariage avec l'éditeur.

Le 23 : Ouverture du procès Pétain, qui se clôturera le 15 août par une condamnation à mort, peine commuée par le général de Gaulle en réclusion à perpétuité.

      Déclaration du maréchal Pétain à l'ouverture de son procès (© Roger-Viollet)

 

Le 23 : Début du procès de Robert Poulet devant le Conseil de guerre de Bruxelles. On lui reproche essentiellement sa collaboration au Nouveau Journal dont il fut le rédacteur en chef politique entre octobre 1940 et janvier 1943.

Journaliste talentueux et désintéressé, Poulet avait acquis une grande audience en Belgique : cela lui sera compté plus lourdement que s’il avait porté les armes contre son pays. Le substitut de l’auditeur militaire réclame la peine de mort : le tribunal le condamne, le 26, à la détention perpétuelle et à cinq millions de francs de dommages-intérêts.

Mais la presse communiste s’insurge et exige la peine la plus sévère ; aussitôt la Cour militaire fait appel du jugement rendu en première instance et renvoie l’accusé à un second procès qui aura lieu le 1er octobre.

Le 24 : Funérailles nationales de Paul Valéry. Yvonne Dornès, qui a assisté, la veille, à l'enterrement du poète, écrit à Jeanne Loviton, demeurée à Divonne : « Beaucoup de monde, de fleurs - les tiennes, magnifique gerbe de glaïeuls de chez Lachaume - mais très peu d'émotion. Occasion de rencontres, de bavardages, de mondanités - Les fils très guillerets. La veuve, à qui j'exprimais tes condoléances (absence, maladie), a été sublime : elle m'a dit qu'elle pensait à toi, devinait ta peine, que ta lettre était arrivée après la mort (elle a dû la lire), qu'elle l'avait mise près de lui, et l'y a laissée jusqu'au départ. J'avoue que cela m'a beaucoup émue, et je lui ai promis de te le dire. Voilà qui est fait. [...] Seul Billy [Robert de Billy] s'est étonné auprès de moi de ton absence, je lui ai dit que tu étais trop bouleversée et malade et que moi-même t'avais suppliée de ne pas rentrer. »

Dans un registre plus intime elle ajoute une goutte de fiel pour son rival Denoël : « sache que je serai toujours là pour ton plaisir, si tu crois encore en trouver avec moi. Je suis ravie d'apprendre que Robert a mal supporté la séparation. »

Le 29, lettre de Denoël à Jeanne : « Ces derniers jours m’apportent un gros travail, correction d’épreuves, mises en pages, illustrations des livres d’étrennes etc... Mais dans l’ensemble, il n’y a pas trop de retard. Si tout va bien ou même à peu près bien, le dernier trimestre 1945 me paiera largement de mes loisirs forcés de l’année dernière.

Et je mets au point mes projets 1946 ! Ne te soucie pas de la question argent. J’ai tout réglé ici. J’emporte avec moi assez d’argent pour notre séjour. Nous réglerons ces comptes à la rentrée. Et à partir de novembre, je crois bien que la question d’argent ne se posera plus du tout entre nous. »

Le 30, lettre à Jeanne : « J’ai déjeuné hier avec Marion [Delbo] qui voulait me consulter au sujet de Monsieur Durey pris au cinéma. Elle est en grand progrès, presque propre, sans démonstrations hystériques, assez grossie mais nettement mieux équilibrée. Elle m’a menacé d’un livre de nouvelles.

Aujourd’hui j’ai déjeuné avec Robert, ravi de sortir avec son père. C’est vraiment un curieux petit bonhomme, très mûr par certains côtés mais cramponné à sa petite enfance qu’il ne veut pas lâcher. Comme j’allais acheter un jouet pour le petit Fircsa, il a manifesté une envie si forte d’une Jeep que je n’ai pas pu lui refuser en lui jurant solennellement d’ailleurs que c’était son dernier jouet de petit garçon.

A côté de cela, il m’a fait pendant le repas une critique sévère des ‘leçons de choses’ que l’on trouve dans les manuels. Il m’a expliqué avec une abondance de termes techniques et de précision qui m’a ébloui, le labourage, les semailles et la récolte du blé en Mayenne, qui n’ont, il est vrai, aucun point commun avec les descriptions scolaires. Nous effleurons le sujet famille sans y entrer encore. Mais cela vient. Au mois de septembre ce sera chose faite. »

Pour son séjour à Divonne il a besoin « d’un sauf-conduit que je dois faire timbrer à l’arrivée et renouveler au bout de 15 jours par le maire ou le commissaire de police de Divonne. Que de chinoiseries. Mon billet n’était pas arrivé ce matin, je retourne au Ministère demain, car c’est par les Travaux Publics que ce billet m’est alloué ! »

 

Août

 

Le 2 : La Cour de justice de la Seine prononce une ordonnance de classement du dossier de Sacha Guitry. Arrêté le 23 août 1944 et incarcéré à Drancy, il avait été libéré le 24 octobre suivant, mais restait poursuivi pour intelligence avec l'ennemi.

Le 30 mars 1945 il avait envoyé à la Cour un mémoire en défense de 38 pages dans lequel il répondait à tous les chefs d'accusation, relayés avec beaucoup de complaisance par la presse communiste :

On l'accusait : 1° d'avoir été pro-allemand, alors qu’il a été élevé dans la haine de l’Allemagne et s’est abstenu de vendre ses pièces à l’Allemagne. 2° d'être antisémite alors qu’on l’a accusé d’être juif, et que son avocat, son médecin, son associé et son producteur étaient tous israélites : « il est pour le moins paradoxal de considérer comme antisémite un homme qui confie son honneur, sa santé et ses intérêts à des juifs ». 3° d'avoir reçu le maréchal Goëring , qu’il fut sommé de suivre. 4° d'avoir exposé le buste d’Hitler au foyer du Théâtre de la Madeleine, en réalité celui de son père.

Le 3 : Lettre à Robert Brassy, dont Denoël a publié en 1943 un premier roman, La Petite Musique :

« Depuis la fin juin, j’ai été en effet très occupé et très soucieux. Heureusement le principal de mes soucis est écarté aujourd’hui ; je vous le dis encore confidentiellement car je ne pense pas reprendre la direction de ma maison avant la fin du mois de janvier prochain. En attendant de pouvoir faire mieux, je vous envoie un petit billet qui vous aidera sans doute quelques jours. »


    Sachant que Denoël a obtenu un non-lieu quinze jours plus tôt, et qu’il est tenu au courant de tout ce qui se fait rue Amélie, cet écrivain s’adresse à son éditeur plutôt qu’à la nouvelle direction, mais il est singulier que Denoël doive lui faire à titre personnel une avance sur ses droits d’auteur.

Le 3, lettre à Jean Proal : « J’aurais bien cru vous revoir avant mon départ, et j’espérais vous dire à cette occasion combien votre amitié m’avait été précieuse durant cette année à plus d’un égard pénible. Les quelques contacts que nous avons eus, m’ont beaucoup aidé dans la lutte pénible que j’ai menée.

Ce sont des choses que l’on a du plaisir à garder en mémoire. Je vais me reposer, bien fatigué, éreinté même, mais l’âme sereine, j’ai gagné la partie, il ne reste plus qu’à régler le montant des enjeux, ce sera l’affaire de quelques mois et je reprendrai mon travail avec la certitude qu’il sera fécond.

Je vois d’une manière précise la place que vous y tiendrez l’année prochaine et je m’en réjouis profondément. »

Le 3, lettre à Jean Rogissart : « En ce qui concerne ma grande affaire, je puis dire maintenant que j’ai gagné la partie, je ne le dis pas encore sur la place publique, mais je me fais une joie de l’annoncer à mes amis. Cela ne signifie pas qu’il soit raisonnable de prendre la direction de ma maison avant plusieurs mois, je ne veux provoquer personne. »

Le 3 : Denoël règle la plupart de ses comptes avant de partir en vacances, et il s’informe auprès de Paul Vialar si « le chèque habituel est bien arrivé. »

Le 4 : Condamné à mort le 4 juillet, le journaliste français Paul Ferdonnet, « la voix de Radio-Stuttgart », est exécuté.

Le 5, lettre à Jeanne, avant d’aller la rejoindre à Divonne : « C’est sans doute le dernier mot que je t’écris avant mon départ mais qu’il soit pour te redire, mon amour, que tu es le sel de ma vie, qu’un mot de toi peut me rendre heureux ou malheureux, un mot, un regard, une inflexion.

Mais je ne puis t’écrire longuement, il faut courir à droite et à gauche. Je dîne ce soir avec Steele, j’ai dîné hier chez les Fircsa. Tout va bien, tout va aller mieux encore mais je ne serai content que lorsque tu m’apparaîtras à l’arrivée. Quelle joie ! Quelle attente ! »

Le 10 : De Béduer, où Jeanne et lui sont allés en rentrant de Divonne, Denoël écrit à l’imprimeur André Brulé : « Je joins ci-inclus un texte de La Guerre des Hommes libres destiné à la 4e série. [...] du tirage du Tueur de daims [...] Bruyneel vous enverra un chèque de frs : 60.000 environ le 15 août [...] 150.000 sur les trois tonnes de papier nécessaires au tirage du Tueur ».

Le 14, Denoël demande à Morys, lui-même en vacances en Ardenne, de rentrer à Paris pour le 27 : « Il faudrait que vous commenciez aussitôt la tournée des fournisseurs dont je n’entends plus parler. Il faut absolument que nous paraissions à la bonne date, sans quoi nous risquons de tomber sur un échec cuisant comme l’année dernière avec les cartes. »

Il lui demande de voir Brulé, et de lui apporter « le chèque Hachette qui représente ce qu’on lui doit. Si la somme n’est pas exacte, verser ce chèque à Worms et tirer sur cette banque le chèque exact. »


    Il le charge ensuite de voir les artisans qui s’occupent de la fabrication des nouveaux ouvrages des Editions de la Tour : « Le Coloris », Girard, le taille-doucier, Creté, Fournier, le relieur, Brodard et Taupin, etc.

Enfin, « En arrivant, vous trouverez à la Tour, une autre lettre contenant des traites pour une valeur de 300.000 frs. Les remplir à la machine et les porter chez Worms de manière que nous puissions disposer du crédit dès mon retour. »

Le 21 : Denoël rappelle à Morys de déposer à la Banque Worms, rue de la Chaussée d’Antin, les quatre traites acceptées pour 303 000 francs : « Je voudrais disposer du crédit le 4 septembre quand je rentrerai. »

Le 27, Céline écrit à Marie Canavaggia : « J’ai pensé aussi énormément à Bobby à sa maladie. Je suis bien heureux qu’il soit hors de danger. Qu’il se remette vite au travail. »

Le 30 : Création des Messageries françaises de presse. Afin de mettre fin au monopole du « trust vert », le gouvernement provisoire avait réquisitionné, dès le 8 janvier 1945, les immeubles des Messageries Hachette.

Le 31 : Première réunion légale du Comité central du parti Communiste français.

 

Septembre


    Billy Fallon, le demi-frère de Cécile, est à Paris, de retour d’Angleterre. Comme Bernard Steele qui exhibait fièrement son uniforme de la Navy, Billy porte celui de la Royal Air Force. Il a d'abord fait escale à Liège pour y voir sa mère, Elvire Herd, et se faire tirer le portrait chez un artisan de la ville.

Billy Ritchie-Fallon à Liège en 1945 (collection Lambert Grailet)

Vive discussion entre Denoël et Morys à propos du salaire que le gérant perçoit aux Editions de la Tour, qui est « par trop faible et ne correspondant pas aux engagements verbaux intervenus entre nous. »

A l’époque, expliqua Morys à la police, Denoël lui « devait déjà une somme qu’il m’est difficile de préciser aujourd’hui, mais qui a été fixée entre nous à la date du 31 décembre 1945, à 191 190 francs. »

 

Mise en vente du Tueur de daims de Fenimore Cooper aux Editions de la Tour, qui publient peu après, dans la même collection, La Roche aux mouettes de Jules Sandeau. Ce sont des éditions de demi-luxe tirées à 975 exemplaires, avec des illustrations de Dominique, pseudonyme habituel de Lazlo Fircsa.

Denoël aurait confié à Guy Tosi son intention de céder ses parts des Editions Denoël aux Editions Domat-Montchrestien, dont Mme Loviton était gérante : « C’est à cette époque que j’ai fait connaissance de cette personne », dira Tosi à la police en 1946.


    Le 2 : Denoël est de retour à Paris. Il s’installe chez son amie, rue de l’Assomption.

Le 3, Jeanne, qui est restée à Figeac, lui écrit : « Que ma petite maison t’accueille à Paris comme celle-ci l’a fait. J’ai travaillé pour toi, pour un Valéry qui n’a appartenu qu’à moi, à moi seule, un être d’une sensibilité et d’une tendresse uniques.

J’ai bien autre chose à te dire ce soir, d’un autre ordre - des choses de cette vie qui continue sans lui, sans eux, de cette vie qui désormais pour moi continuera avec toi seul et où il faudra qu’à nous deux nous ayons un peu de ce génie sans lequel je ne peux vivre.

Après avoir battu la campagne, payé d’audace, je ne veux plus te parler de Valéry ce soir. Il est tard. J’ai pleuré à travers bois et champs cet après-midi. Je mesure ma perte, pour moi elle est immense, pour lui je crois qu’il valait mieux qu’il disparaisse, il n’aurait pas supporté mon bonheur.

C’est l’être qui m’a le plus aimée au monde, par minute il m’a totalement comprise. Je n’oublierai jamais qu’au récit de quelque mauvais souvenir que je lui racontais sans le regarder, lorsque mes yeux brouillés de larmes se sont retournés vers lui des larmes coulaient lourdement sur ses joues [...]

Prévoyante de notre union, ma tâche est accomplie, les nids sont construits pour mon grand oiseau. Je vais employer ces 6 jours à assurer la continuité de ce qui est et nous a permis de vivre ces beaux jours ».

Le jour où elle écrit cette lettre, elle a reçu la visite d'Henri Langlois [1914-1977], venu récupérer les films précieux qu'il avait entreposés au début de l'occupation dans les caves du château de Béduer, et l'entrevue s'était mal passée, on ne sait pourquoi : « Ta dépêche est arrivée comme je me querellais avec l'homme de la Cinémathèque (ça, c'est un aspect de moi que tu ne connais pas). Je matais ce freluquet arrogant quand la "copie poste " fut remise. J'ai lu, mis dans ma poche et repris ma dispute. J'ai eu du mal à conserver le ton. Je n'avais plus envie que de lui dire " va te f... f... le 11 sera un beau jour ". Ah, chéri, comme ce serait beau si le 11 c'était ici que nous puissions le vivre. »

En acceptant, à la demande de son amie Yvonne Dornès, de cacher des centaines de films muets dans son château, Mme Loviton avait commis un authentique acte de résistance : curieusement, elle ne s'en est jamais vantée. Il est vrai que ce « freluquet arrogant » de Langlois l'avait indisposée à cet égard.

« Mais que va-t-il se passer de si heureux pour lui ce 11 septembre ? », se demande Célia Bertin