Robert Denoël, éditeur

1941

Janvier

 

Karl Epting, le directeur francophile de l’Institut allemand, élabore « de concert avec les éditeurs français » une « Liste Mathias » qui contient un millier de titres d’ouvrages allemands à faire traduire et publier en français «pour rattraper les " erreurs " des années 30 et rendre les Allemands sympathiques au public français ».

On ignore comment les éditeurs utilisèrent cette liste mais le fait est que, deux ans plus tard, Georges Blond se félicitait dans Deutschland-Frankreich que plus de 250 livres allemands aient été traduits depuis l’armistice.

Le 6 : Lettre de Denoël à Jean Rogissart, qui a organisé le ravitaillement de la rue Amélie : « Vos fromages sont bien arrivés et ont fait la joie de tout le monde. Je crois que la formule que vous avez adoptée est la meilleure. Une note parue dans les journaux autorise en effet les envois jusqu’au 31 janvier inclus, pour ce qui concerne la volaille, tout au moins. Tentez de faire d’autres expéditions, à mes risques et périls bien entendu ».

Le 7 : Raymond Durand-Auzias est nommé administrateur provisoire des Editions Gedalge, maison juive.

Le 9 : Denoël reprend contact avec Evelyne Pollet dont le roman est resté sur le marbre depuis décembre 1939 : « Nous ne pensons pas reprendre l’édition d’une façon régulière avant mars ou avril. A ce moment-là votre livre prendra tout naturellement sa place dans ma production. Grasset et Plon ont, en effet, sorti quelques ouvrages, mais le succès ne semble pas avoir récompensé leurs efforts. La situation est encore bien trop troublée pour que l’on puisse penser à une reprise normale des affaires de librairie. »

Le 13 : Mort de James Joyce à Zurich.

Le 17 : Raymond Durand-Auzias est nommé administrateur provisoire des Editions de Cluny, qui appartiennent à un israélite, Fernand Hazan. Il assurera cette fonction jusqu'au 16 juin.

Le 20 : Denoël écrit à Céline, qui lui a recommandé Jean-Gabriel Daragnès pour son prochain livre : « Je ferai certainement travailler Daragnès un jour prochain, mais pour votre livre j’ai déjà pris un engagement avec l’imprimeur Diéval - rue de Seine - qui offre l’avantage de me fournir le papier qui, comme vous le savez, est extrêmement rare en ce moment.

Diéval, que j’ai eu l’occasion d’expérimenter ces derniers mois, me donne des garanties dans le travail, brochage par exemple, que je ne pourrais pas trouver immédiatement chez Daragnès. Mais dès que j’aurai repris le courant habituel de mon activité, je penserai à votre ami. »

      Jean-Gabriel Daragnès [1886-1950] (© Jean Roubier)

L’imprimeur montmartrois ne paraît pas avoir, par la suite, travaillé pour Denoël. C'est probablement Henri Diéval, dont l'imprimerie se trouvait au n° 57 de la rue de Seine, qui a imprimé les quatre volumes de la collection « Les Juifs en France » et Les Beaux Draps, dont les colophons portent : « Imprimerie spéciale des Nouvelles Editions Françaises ».

Le 23 : Association en participation entre Robert Denoël, gérant des Nouvelles Editions Françaises, et Mme Pauline Bagnaro, veuve Constant, dite « de Kéan », femme de lettres, demeurant à Paris, 175 rue Legendre.


    Elle a pour but « l’édition, le lancement, la mise en vente, de l’ouvrage de Louis-Ferdinand Céline intitulé : Les Beaux Draps, et toutes opérations commerciales se rapportant à ce qui précède. » Mme Bagnaro a versé en compte courant une somme de 100 000 francs en bons d’armement. C’est une association limitée à trois ans, à dater du 20 janvier 1941. Sa dissolution a été prononcée le 6 mai 1942 [cf. Documents].

En 1939 Pauline Bagnaro avait publié chez Denoël un roman à compte d’auteur : Le Continent maudit, sous le pseudonyme de Morgin-de Kéan. Cette dame-écrivain paraît intéressée par le monde de l’édition puisqu’on la retrouve en mai 1943 parmi les soutiens financiers de l’éditeur Jean Renard, chez qui elle a publié trois romans durant l'Occupation. L'un d'eux, La Maison près du cimetière, obtint le prix Ariane 1942.

Elle est aussi rédactrice politique à Radio-Paris et paraît en très bons termes avec le capitaine Paul Sézille qui, le 21 juillet 1941, la recommande à un M. Scheffler de la Propaganda Staffel : Mme Morgin-de Kéan fait partie des « Amis de l'Institut d'étude des Questions juives ».

 

   

 

Pauline Constant-Bagnaro est surtout fascinée par Louis-Ferdinand Céline : en 1943, elle publie un roman, Jouer avec le feu, qu'elle dédie « à Ferdinand Céline ». Il semble aussi qu'elle l'ait écrit « à la manière » de Céline, ce qui lui vaut un éreintement dans la presse.

On comprend mieux pourquoi Denoël a accepté, ou sollicité, sa participation financière pour publier Les Beaux Draps : il sait que cette dame romancière, sans doute riche, est une admiratrice de l'écrivain.

En examinant l'acte d’association provisoire Denoël-Constant rédigé le 23 janvier 1941 par Georges Hagopian, l'homme d'affaires de Robert Denoël depuis 1939, on découvre un tour de passe-passe surprenant : l’adresse de la société est corrigée à la main sans que cette modification ait jamais été notifiée au Registre de commerce : le 19 rue Amélie devient le 21.

Ce n'est que le 12 septembre 1944, lorsqu'Albert Morys fera transférer le lieu d'exploitation de la société au 5 rue Pigalle que l'adresse initiale et seule valable sera réintroduite.

Ainsi, entre janvier 1941 et septembre 1944, les Nouvelles Editions Françaises n'auront eu aucune existence légale.

 

Février

 

Les ouvrages figurant sur la « Liste Otto » diffusée quatre mois plus tôt ont sans doute été saisis chez les éditeurs et pilonnés, mais il reste des livres indésirables chez les libraires. La Bibliographie de la France publie cet avis du Syndicat des Editeurs dans son numéro des 14-21 février.

Le 1er : Reparution du Pays libre, l'hebdomadaire de Pierre Clémenti. Fondation à Vichy du Rassemblement National Populaire (RNP) par Marcel Déat et Eugène Deloncle.

Le 3 : Signature du contrat pour Les Beaux Draps. Céline a obtenu que ses 18 % lui soient payés d’avance, sur base du « bon à tirer » qui doit lui être soumis avant l’envoi à l’imprimeur. Pour les retirages, tous les bons à tirer devront lui être soumis pour signature.

C’est probablement Denoël qui rédige le prière d’insérer paru dans Bibliographie de la France, quelques jours plus tard : « Des mesures de salut public, proposées par l’écrivain qui avait tout prévu, tout prédit. Des mesures ‘céliniennes’, entièrement originales. Un livre où l’on retrouvera cette verve prodigieuse, cette énorme et terrible gaieté, cet élan furieux, ce génie mâle qui fait l’auteur de Bagatelles pour un massacre le grand poète lyrique du siècle. »

L'auteur, lui, avait annoncé son livre à René Arnold, le directeur du laboratoire pharmaceutique Cantin à Palaiseau, dans des termes plus mesurés : « J'achève mon petit boulot. Il va sortir dans qq semaines. Rien de bien extravagant. Une ultime petite pétarade sous des cieux de plomb ! Bien futile. Ce n'est pas à moi que l'on fera croire que rien peut changer les choses... leur cours odieux... L'on ne pense plus que vaches, poules, cochons... charbon - la terre et sous terre ! »

Le 7 : Reparution de l'hebdomadaire Je suis partout. Dans son éditorial de première page, Lucien Rebatet écrit: « Je suis partout reparaît. Il était impossible qu'un tel journal ne reparût point aujourd'hui. Il eût été intolérable que son trépas consacrât une victoire juive, à l'heure où la France se délivre enfin des Juifs. »

Le 8 : Denoël répond à Evelyne Pollet, impatiente de voir son roman mis en vente : « Je vous ai écrit dernièrement que j’espérais faire paraître votre livre dans le courant de mars prochain, ne m’en demandez pas davantage. La reprise est extrêmement lente et difficile. Nous nous heurtons à des difficultés de toutes sortes : absence de papier, difficultés de transports, etc. Soyez assurée que nous faisons tout le possible pour vous donner satisfaction. »

Le 12 : Arrestation et déportation à Buchenwald de Julien Cain, administrateur de la Bibliothèque Nationale. Nommé le 8 avril 1940 secrétaire général à l'Information, il avait vainement tenté de s'embarquer sur le Massilia avec Jean Zay, Pierre Mendès France et Edouard Daladier.

  

                                                                                  Julien Cain                                       Bernard Fay

Destitué pour « abandon de poste » il avait, en août 1940, été remplacé à la tête de la Bibliothèque Nationale par Bernard Faÿ [1893-1978]. Libéré le 11 avril 1945, il reprend ses fonctions et est nommé, le 17 mars 1946, directeur général des Bibliothèques d'Etat.

Le 13, lettre de Denoël à Rogissart : « Votre nouvel envoi est bien arrivé et a fait la joie de tout le personnel. Nous vous renvoyons aujourd’hui le cageot avec l’espoir qu’il reviendra bientôt bourré de victuailles. Vous pouvez certes y joindre les camemberts dont vous nous parlez.

D’autre part, je vous envoie, par même courrier, un numéro de la Nouvelle Revue Française, dans lequel vous trouverez une note très aimable de M. Lucien Combelle, un nouveau venu intéressant.

D’autre part encore, j’ai posé votre candidature au prix du Roman Populiste, qui se décernera dans le courant de mars. J’ai alerté à ce propos Charles Braibant et Léon Lemonnier, qui sont naturellement fort bien disposés à votre égard.

Lectures 40, dont vous me parlez, est publié par Jean Fontenoy, que vous connaissez sans doute. C’est surtout une revue littéraire, ainsi que vous aurez pu vous en apercevoir par le contenu. Si vous aviez une bonne nouvelle d’une douzaine de pages, je pourrais sans doute la placer utilement dans un journal de Paris. »

Le 27, nouvelle lettre à Rogissart : « J’ai reçu votre copieux colis samedi soir et la distribution a été accueillie avec une grande joie par le personnel. Vous ne pouvez pas vous imaginer quel plaisir vos envois nous donnent. Je tiens à vous le répéter car je sais fort bien quelle peine vous avez à les composer. Merci encore !

Je m’occupe du prix populiste. Vous ai-je dit que j’avais vu Duhamel, qui connaît Mervale et qui m’a promis de lire Le Fer et la forêt. Nous avons nos petites chances. Mes affaires prennent tournure tout doucement. J’ai tout lieu de croire à une solution dans les prochains jours. »

Le 28 : Mise en vente des Beaux Draps aux Nouvelles Editions Françaises ; le premier tirage a été de 10 500 exemplaires. Bibliographie de la France reproduit la bande annonce : « Aux oreilles du ventre » suivie du texte de la prière d'insérer : « Des mesures de salut public, proposées par l'écrivain qui avait tout prévu, tout prédit. Des mesures " céliniennes ", entièrement originales. Un livre où l'on retrouvera cette verve prodigieuse, cette énorme et terrible gaieté, cet élan furieux, ce génie mâle qui fait l'auteur de Bagatelles pour un massacre le grand poète lyrique du siècle. »

 

 


Mars

 

Mise en vente des troisième et quatrième volumes de la collection « Les juifs en France ». Trois autres ouvrages étaient annoncés au verso de leurs couvertures, dans la même collection : L’Histoire truquée par les juifs par Jean Drault [n° 5], Le Commerce juif par Pierre Gérard [n° 6], La Juiverie parlementaire par Georges Champeaux [n° 7].

Denoël arrêta la collection après le quatrième volume. Drault, Gérard et Champeaux n'ont pas publié ces titres chez d'autres éditeurs, ce qui indique qu'il devait s'agir d'ouvrages de commande, mais non d'ouvrages imposés par l'occupant.

    

Cette annonce se trouvait aussi en quatrième de couverture des Beaux Draps, qui furent réimprimés à douze reprises jusqu'en octobre 1943. Si les volumes de cette collection « d'intérêt national » disparurent rapidement du commerce, après avoir atteint des ventes inférieures à 3 000 exemplaires, les tirages du pamphlet de Céline totalisèrent près de 40 000 exemplaires. Et l'annonce pour les volumes de la collection « Les Juifs en France » figura sur tous les exemplaires tirés.

Auguste Picq avait donc raison d'écrire que le livre de Céline avait servi de « faire-valoir » aux Nouvelles Editions Françaises, lesquelles n'auront publié que ces quatre libelles antisémites indignes du catalogue d'un grand éditeur.

 

Le 6 : Premier numéro de l'hebdomadaire L'Appel, organe de la Ligue française de Pierre Costantini.

Le 8, Denoël écrit à Rogissart : « Vos deux envois me sont parfaitement arrivés et je vous en remercie. Tout cela était excellent et fort bien conditionné. Je vous ai expédié d’autre part 1 300 francs. Soit mille francs de droits d’auteur et 300 francs pour les provisions. J’espère pouvoir faire mieux sous peu.

Mes affaires prennent tout doucement meilleure tournure et j’espère qu’avant la fin du mois j’aurai pallié aux plus grosses difficultés. Je n’ai pas de nouvelles du prix Populiste qui doit se décerner dans le courant du mois. Je vais relancer nos amis à ce sujet. Dites-moi donc un de ces jours quels sont les journaux de votre région qui publient encore des chroniques littéraires. Je reconstitue tant bien que mal un service de presse. »

Le 10 : Denoël est convoqué par les autorités allemandes à propos de la mise en vente, par les Messageries Hachette, des Beaux Draps. Il rencontre le lieutenant Weber à son bureau, rue Réaumur.

Le 11 : Le Nouveau Journal, qui a rendu compte des Beaux Draps dans son numéro du 27 février, et annoncé sa parution en Belgique pour le lendemain, déplore que le livre ne soit pas encore arrivé à Bruxelles.

Le 16 : Le Magazine, supplément au quotidien rexiste Le Pays réel, a pu se procurer l'ouvrage, et il en publie les bonnes feuilles, avec des réserves d'ordre idéologique : « L'invective à jet continu que l'auteur manie avec l'aisance que l'on sait, fatigue dès que l'on sent que derrière ce tissu de " truculences " il n'y a rien à prendre ni à retenir » :

Le Magazine, 16 mars 1941

 

Le 24 : Denoël prévient Céline qu’il « dispose actuellement d’un petit stock de papier, qui me permet de faire une réimpression à 2 100 exemplaires » des Beaux Draps, et lui demande de lui retourner le bon à tirer, signé.

Le 26, Denoël écrit à Rogissart, qui a obtenu la veille le prix Populiste pour Le Fer et la forêt : « J’ai été bien heureux de pouvoir vous télégraphier hier l’heureux résultat. D’autant plus que je croyais à un échec. En effet, un mauvais renseignement me faisait penser que le prix se décernait au cours d’un déjeuner. Vers trois heures, je n’avais eu aucun coup de téléphone. Dans les journaux, on ne savait rien. La publicité préliminaire avait été mal faite. Les courriéristes littéraires n’avaient pas été alertés.

Vers sept heures Luc Durtain me téléphonait qu’il se rendait à la réunion. Et vers neuf heures notre ami Braibant m’annonçait votre succès. Vous le devez à Braibant d’abord, à Durtain, à Duhamel, à Thérive et à Lemonnier qui ont voté pour vous. Je ne sais malheureusement pas le nom de vos autres parrains. Braibant vous les dira sans doute.

Il serait de sage politique de leur envoyer à chacun un mot de remerciement. Pratiquement, je ne sais pas du tout quel peut être le rendement d’un prix comme celui-là, en dehors de la petite somme qui lui est attribuée. La publicité est assez importante mais je ne me rends pas bien compte des résultats qu’on peut en espérer en ce moment. Il me reste, en retours, et en exemplaires neufs, deux mille exemplaires environ. Et il en reste quelques uns dans les librairies.

Je fais remettre ces exemplaires sous couverture neuve, quand c’est nécessaire, et sous bandes. Nous procédons à un nouvel envoi d’office aux libraires et je m’occupe à secouer les journaux et revues afin d’obtenir un maximum de publicité. Je suis convaincu que nous épuiserons les exemplaires en stock et j’espère que je pourrai procéder à un nouveau tirage. Mais, en ce moment, on ne peut tabler sur rien. »

Denoël n’oublie pas de le remercier pour « le rôti de veau, savoureux et tendre, que nous avons mangé avec infiniment de plaisir. Quel dommage que vous ne soyez pas venu le partager avec nous ! Nous eussions certainement trouvé un honnête Bourgogne comme on les aime en Ardenne pour l’arroser et célébrer votre succès. Le colis de la rue Amélie est aussi arrivé en fort bon état et le partage s’est fait à la satisfaction générale.»

L'éditeur écrit encore qu'il publiera « assez prochainement une anthologie de poètes populistes [Poèmes populistes] où il convient que vous figuriez : voulez-vous m’envoyer trois poèmes qui vous plaisent particulièrement. »

Le 29 : Le gouvernement de Vichy crée un Commissariat général aux Questions juives et nomment à sa tête Xavier Vallat.

Le 31 : Retour de captivité de Robert Brasillach. Dès le 25 avril, il reprend sa place de rédacteur en chef de Je suis partout et collabore au Petit Parisien.

 

Avril

 

Le 6 : Edmond Buchet, directeur des Editions Corrêa, note, dans Les Auteurs de ma vie : « Pierre-Jean Launay, qui avait obtenu le Renaudot [1938] avec Léonie la Bienheureuse, vient d’abandonner Denoël qu’il trouve trop collaborateur, pour passer chez nous ».

Launay n'est pas le seul à quitter Denoël pour Corrêa. Début juillet, Charles Braibant propose au même éditeur un roman et, selon Buchet, c'est parce qu' « il ne veut pas rester chez Denoël qui est trop collaborateur ». Voilà une appréciation toute récente puisque, selon la lettre de Denoël du 26 mars, c'est grâce à « notre ami Braibant » que Jean Rogissart a obtenu, la veille, le prix populiste 1941 pour son roman Le Fer et la forêt.

Braibant ne se contente pas d'apporter un roman, il a aussi des projets éditoriaux : « Il a eu l'idée d'une collection d'anthologies professionnelles que nous lancerons dès l'an prochain », écrit Edmond Buchet, dont on peut saluer la rapidité de décision, à moins qu'il n'ait agrémenté son journal à la relecture : les premiers volumes de cette nouvelle collection dirigée par Braibant paraîtront en janvier 1943.

Le 8, Le Petit Parisien consacre au roman de Jean Rogissart, Le Fer et la forêt, un article très favorable, agrémenté des caricatures de l'auteur et de l'éditeur par Pedro.

 

 

                                                                                Robert Denoël caricaturé par Pedro, 8 avril 1941

 

Le 9, Denoël écrit à Rogissart : « Merci de votre magnifique envoi dont nous avons fait le régal de plusieurs jours. Avez-vous vu Je suis partout ? Et le Petit Parisien ? Deux bonnes publicités encore, qui viennent s’ajouter aux petites notes publiées un peu partout. Je ne sais ce que cela donnera au point de vue de la vente.

Il restait en stock chez Hachette et chez nous environ deux mille exemplaires du premier tirage. Il est probable que cela épuisera ce tirage. Peut-être même arriverons-nous à retirer. Cela fera partir également quelques centaines de Mervale et nous permet de penser que nous écoulerons facilement les retours sous une couverture nouvelle.

En outre, cela donne à votre nom d’écrivain une popularité plus grande et fortifie votre excellente réputation. Quand vous viendrez à Paris, nous déjeunerons avec quelques journalistes et cela donnera lieu encore à quelques notes çà et là. »

Le 17 : Parution d’un article de Robert Julien-Courtine dans L’Appel, qui a enquêté sur « Les éditeurs parisiens et la renaissance française ».

Robert Denoël, qui pense que l’éditeur doit s’adresser à l’enfance et à la jeunesse, répond qu’il va porter son effort sur une série de collections nouvelles qui viendront s’ajouter à celle des « Juifs en France », « dont le succès suffit à démontrer tout l’intérêt ».

Il prévoit une série « Témoignages pour servir à l’histoire de la guerre », une « Bibliothèque européenne » où paraîtront des études documentaires, et une collection pour l’enfance.

Le 17 : Edmond Buchet note dans son journal que « Bernard Grasset convoquait chez Gallimard les dix plus importants éditeurs de ' littérature d'imagination ' (Chastel nous représentait) pour leur proposer d'acheter les Editions Calmann-Lévy, qui sont sous séquestre, comme toutes les maisons juives, pour 2 500 000 francs. »

Les dix éditeurs ayant participé à cette réunion sont :

Fernand Aubier pour les Editions Montaigne,

Jacques Bernard pour le Mercure de France,

Jean Chastel pour les Editions Corrêa,

Maurice Delamain pour la Librairie Stock,

Robert Esménard pour les Editions Albin Michel,

Jean Fayard pour la Librairie Arthème Fayard,

Charles Flammarion pour la Librairie Ernest Flammarion,

Gaston Gallimard pour la Librairie Gallimard,

Bernard Grasset pour les Editions Grasset,

Robert Mainguet pour la Librairie Plon.

En réalité, c'est René Philippon, président du Syndicat des Editeurs qui, le 28 mars, avait convoqué sept éditeurs de littérature pour le 9 avril au Cercle de la Librairie : Fayard, Flammarion, Gallimard, Grasset, Albin Michel, Plon, et Stock. Il voulait mobiliser les professionnels pour empêcher l'aryanisation de Calmann-Lévy.

Gaston Gallimard a fait remarquer qu'on avait oublié Aubier, Fasquelle et le Mercure de France, d'où, sans doute, cette nouvelle convocation le 11 avril à laquelle Fernand Aubier et Jacques Bernard participent. Fasquelle a probablement refusé, mais Corrêa s'y trouve, représenté par Chastel. Ils sont donc bien dix.

A aucun moment Robert Denoël ne paraît avoir été sollicité. Est-ce parce que la situation financière précaire de sa société est connue, ou est-ce à cause de sa nationalité belge ? Il semble que la seule exigence ait été que les membres de cette association soient « tous aryens et représentant de maisons aryennes à capitaux aryens ».

Durant plusieurs mois les éditeurs vont se concerter, sans succès. Lorsque leurs réunions sont présidées par Bernard Grasset qui, « autrefois, se prenait pour Napoléon et qui semble aujourd'hui avoir pris Hitler (avec lequel il offre une certaine ressemblance physique) pour modèle », écrit Buchet, « elles tournent à la confusion la plus complète. »

Trois éditeurs feront alors des propositions d'achat séparées. Le 3 novembre, Jean Fayard propose 2 200 000 francs ; le 20 janvier 1942, Gaston Gallimard propose 2 500 000 francs ; le 23 janvier 1942, Laurent Rombaldi propose la même somme. Le 4 février 1942, c'est un groupe d'auteurs qui propose le même prix.

Le 31 juillet 1942, la préférence ira à une offre de trois millions faite le 12 janvier par Albert Lejeune et Henry Jamet, qui ont reçu des capitaux de la Propaganda-Abteilung. La maison d'édition Calmann-Lévy a bien été aryanisée.

Le 21 : Denoël répond à un lecteur de Céline qui s’est plaint de trouver en librairie L’Ecole des cadavres avec deux feuillets arrachés :

 

Le 22 : Ouverture de la librairie Rive Gauche, à l'angle du boulevard Saint-Michel et de la place de la Sorbonne. Créée par l'occupant pour «promouvoir les échanges entre la librairie française et la librairie allemande», et dirigée par Henri Jamet, elle sera saisie à la Libération et son fonds de commerce vendu aux enchères en 1949.

Le 23 : Denoël envoie à Céline le compte d’exploitation des Beaux Draps : outre les exemplaires de luxe, l’éditeur a vendu quatre tirages successifs qui représentent 19 630 exemplaires.

Le 25 : Henri Poulain rend compte dans Je suis partout du livre de Lucien Rebatet paru aux Nouvelles Editions Françaises sous le titre : « Lucien Rebatet dénonce la corruption juive ». Un extrait des Tribus du cinéma et du théâtre avait déjà été publié « en avant-première » par l'hebdomadaire, le 28 février.

 

Mai

 

Début des arrestations massives des Juifs étrangers (polonais, autrichiens et tchèques) dans l'agglomération parisienne.

  

       Rafle dans le quartier du Temple et départ pour un camp d'internement à la gare d'Austerlitz (© Roger-Viollet)

Denoël remet en vente les exemplaires invendus de L'Ecole des cadavres sous une couverture datée 1941 : les volumes ont été caviardés, conformément au jugement rendu le 21 juin 1939.

Le 2 : Le secrétaire général de l'Institut d'étude des Questions juives [IEQJ], dont l'inauguration aura lieu six jours plus tard, écrit aux Nouvelles Editions Françaises pour commander un certain nombre d'exemplaires d'ouvrages « sur la question juive ». A cette date Denoël a publié quatre titres de la collection « Les Juifs en France », mais leurs couvertures en annoncent trois autres de Jean Drault, Pierre Gérard et Georges Champeaux, qui ne paraîtront pas. On ignore si l'éditeur fournit aussi Les Beaux Draps, sorti deux mois plus tôt.

Le 8, lettre de Robert Denoël à Jean Rogissart : « Le premier mille du Fer et la forêt ne portait pas de numéro d’édition. Comme beaucoup de libraires se montrent friands d’éditions sans millésime, nous gardons toujours quelques douzaines d’exemplaires de ce tirage en réserve pour satisfaire aux demandes. Et comme nous arrivons à l’épuisement de votre livre, nous utilisons tous les exemplaires disponibles.

Hélas ! nos difficultés deviennent tous les jours plus grandes : le papier devient très rare. Je ne peux réimprimer des livres épuisés et recherchés. C’est une catastrophe à laquelle j’essaie de parer de mon mieux.

S.O.S. aussi pour le ravitaillement. Nous mangeons des carottes, navets et nouilles depuis dix jours. Si vous avez la moindre possibilité d’envoyer quoi que ce soit, je vous recommande instamment la rue de Buenos-Ayres. 2 boîtes sont parties ce matin à votre adresse.

Au point de vue financier, mes espoirs se confirment mais comme j’ai ‘affaire’ avec une administration, on me recommande la patience. D’autre part, je mets sur pied une revue familiale à grand tirage, pour une société assez puissante. Ce serait une chance pour nous tous, si j’aboutissais. »


  On peut penser que l’« administration » à laquelle fait allusion Denoël est le Crédit National de France, auprès duquel il a sollicité, le 28 décembre 1940, un prêt d’un million de francs. La revue familiale est Lectures 40 dont le premier numéro paraîtra le 15 juin 1941, sous la direction de Jean Fontenoy.

       Jean Fontenoy [1899-1945]

Le 8 : Denoël envoie à Céline un nouveau bon à tirer pour 1 900 exemplaires des Beaux Draps.

Le 9 : L'Institut d'étude des Questions Juives adresse à différentes personnalités une invitation à la séance inaugurale de l'institut, le 11 mai. Parmi les familiers et auteurs de Denoël, on trouve les noms de Robert Beckers et Louis-Ferdinand Céline.

Le 11 : Inauguration de l'Institut d'étude des Questions juives [IEQJ], 21, rue La Boétie.

       Inauguration de l'Institut d'étude des Question Juives (© Roger-Viollet)

Un officier en retraite, le capitaine Paul Sézille [1879-1944], y aurait agressé l'éditeur Gilbert Baudinière parce qu'il avait un nez suspect - selon Lucien Rebatet, qui rappelait l'anecdote à Céline le 11 juillet 1957. C'est ce même Sézille qui prendra la direction de l'IEQJ, le 22 juin.

Dans une lettre à Albert Paraz, Céline avait évoqué autrement l'incident : « La séance s'est terminée en coups de poing dans les gueules, Sézille le vieux capitaine contre Pierret du Pilori - lui en sang ». Robert Pierret [1898-1985] était le directeur politique du journal Au Pilori.

Une autre altercation eut lieu entre André Chaumet, chef du Parti Populaire Socialiste National, qui avait pris la parole, et plusieurs spectateurs :

       

André Chaumet allant prendre la parole,  pris ensuite à partie par plusieurs spectateurs (© Roger-Viollet)

 

Louis-Ferdinand Céline et Lucette Almansor assistaient à cette inauguration : « Tu étais tout au fond de la salle, et tu leur envoyais des vanes, qui disaient bien suffisamment qu'avec de pareils chefs de colonne, on était de la revue pour tordre les Hébreux. » lui écrivait encore Rebatet.

 

    

Céline et Lucette Almansor devant l'IEQJ et durant la séance inaugurale (© Roger-Viollet)  

 

Le 19, Denoël écrit à Rogissart : « Vos deux envois me sont bien arrivés. Ils ont été salués par des cris de joie. Depuis quelques semaines, on ne trouve plus de viande, de poisson ou d’œufs qu’au restaurant. Et à des prix très noirs. C’est vous dire que nous avons fêté le lapin et les œufs durs.

Je vous aurais écrit plus tôt mais j’ai été débordé ces jours-ci par l’étude de cette revue dont je vous ai dit un mot déjà. Les choses se précisent. Il est probable que j’aboutirai dans quelques jours. Ce sera une première étape vers la solution de mes difficultés.

Je devais avoir ces jours-ci un accord qui se trouve, pour des raisons obscures, retardé encore de plusieurs semaines. On vit de patience ! Les Poèmes populistes paraîtront vers le 15 juin, j’ai corrigé vos épreuves. Ne craignez rien. »

Le 21, nouvelle lettre à Rogissart : « Chacune de mes lettres débutera donc toujours par un chant d’actions de grâces ! Cette fois, c’est du lapin qu’il me faut vous remercier. La merveilleuse bête ! Nous en avons mangé les cuisses en rôti et le civet est à la marinade. Toute cette semaine nous avons vécu de vos bienfaits.

Bravo pour la lettre de Thomas Braun. C’est là un témoignage de qualité. Cela compte. Votre réputation grandira ; à chaque livre vous étendrez votre public. J’ai grande confiance. La probité en art, il n’y a pas d’autre recette. Le lecteur finit tôt ou tard par s’y reconnaître.

Autre chose : ma revue prend corps. Je voudrais voir votre nom au sommaire du 2ème numéro. Page folklore. Il faudrait m’envoyer d’ici une dizaine de jours un article de 150 à 200 lignes divisé en quatre ou cinq paragraphes, sur les coutumes d’Ardenne, sur les anciennes coutumes qui subsistent et s’il en est de récentes, sur celles qui sont vraiment significatives. Coutumes, légendes, chansons (avec citations).

Un article de bonne humeur, pittoresque, poétique même. Pas doctrinal et pas superficiel non plus. Quelque chose de substantiel mais d’enlevé, de vivant, qui renseigne et qui divertisse. Je vais demander la même chose à plusieurs écrivains. Dupé me donne le Marais, Colette la Bourgogne, Dietrich la Franche-Comté etc...

Ce sera " honoré " convenablement : 300 francs. Mon budget n’est pas énorme. Oui, je crois, nous allons tout doucement vers la paix. Je serais bien étonné que l’été se passe sans un changement profond dans la condition des Français. Je suis optimiste malgré tout. »

Le 22, Céline écrit à son éditeur : « Comme vous prenez vite les mauvaises habitudes ! Si je n’ai pas reçu par retour de courrier mon compte BD [Beaux Draps] et le chèque y afférent, je considérerai notre contrat comme rompu. » Denoël s’exécute dès le lendemain.

 

Juin

 

Le 2 : Nouvelle loi concernant le statut des juifs. Publiée au Journal Officiel le 14 juin, elle remplace celle du 3 octobre 1940.

Le 4 : Robert Denoël publie les Discours d’Hitler dans une collection nouvelle, « La Révolution mondiale », et à une nouvelle adresse, qui est celle de sa librairie, avenue de La Bourdonnais.

 

    

 

Selon Morys, le choix de cette publication « de poids » expliquerait que Denoël n’ait pas eu à éditer par la suite trop d'ouvrages favorables à l’Allemagne. D’autre part, les droits d’auteur de l’ouvrage « étaient intégralement versés à des œuvres en faveur de veuves et d’orphelins » - toujours selon Morys.

La vraie question est de savoir si cet ouvrage a été, ou non, imposé à Robert Denoël par l’occupant. Dans l’affaire du prêt Andermann [voir ci-dessous, à la date du 22 juillet], le directeur des Finances et des Changes écrit qu’il « craint des incidents avec les autorités allemandes car Denoël, qui vient d’éditer les discours d’Hitler, est certainement appuyé par elles ». Les autorités françaises pensent donc que Denoël a publié ce livre à leur demande ou, tout au moins, avec leur aval, puisqu’il porte en sous-titre : «Texte officiel et intégral ».

Les quinze discours rassemblés dans le volume datent du 28 avril 1939 au 4 mai 1941. Ce sont des discours politiques dont aucun ne contient d’appel au racisme. Il n'en existe pas d'édition allemande sous cette forme.

En cour de justice, Denoël dira pour sa défense qu’il considère les Discours d’Hitler comme un « document », au même titre que les écrits de Roosevelt, de Mussolini et de Staline qu’il a publiés avant la guerre.

Le deuxième ouvrage qu'il publie peu après dans la même collection est dû à l'un des grands financiers de la Cagoule. Eugène Schueller [1881-1957] a créé le groupe L'Oréal en 1907, absorbé Monsavon en 1928, puis les shampoings Dop, lancé le magazine Votre Beauté. En 1934 il constitue, avec Eugène Deloncle et Jean Filliol, l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN), qui tentera un coup d’État dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937.

 

                                                                                   Eugène Schueller en décembre 1941

En septembre 1940, Eugène Deloncle et Eugène Schueller créent le Mouvement Social Révolutionnaire (dont l’acronyme MSR se prononce « aime et sert ») avec le soutien de l’ambassadeur du Reich, Otto Abetz. Le programme de l’organisation indique : « Nous voulons construire la nouvelle Europe en coopération avec l’Allemagne nationale-socialiste et tous les autres nations européennes libérés comme elles du capitalisme libéral, du judaïsme, du bolchévisme et de la franc-maçonnerie (...) régénérer racialement la France et les Français (...) donner aux juifs qui seront conservés en France un statut sévère les empêchant de polluer notre race (...) ».

Le 15 février 1941, le MSR de Deloncle fusionne avec le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat. Le patron de L’Oréal, Eugène Schueller, devient la personnalité économique de référence.

Le 22 juin 1941, le Reich attaque l’Union soviétique. Deloncle et Schueller décident de créer la Légion des volontaires français (LVF) pour combattre le bolchévisme sur le front de l’Est. Le 27 août 1941, à l’occasion d’une cérémonie de départ d’un contingent de la LVF sur le front russe, ils organisent un double attentat au cours duquel Laval et Déat sont blessés.

La Révolution de l’économie, qui figure sur les listes d'ouvrages favorables établie par la Propaganda, sera réédité chez d'autres éditeurs durant toute l'Occupation. A la Libération, grâce au témoignage d’André Bettencourt et de François Mitterrand, Eugène Schueller sera relaxé au motif qu’il aurait aussi été résistant.

C'est sans doute pourquoi son livre ne sera pas reproché à Robert Denoël lors de sa comparution en cour de justice, le 13 juillet 1945. Une instruction avait cependant été ouverte contre Schueller le 4 juin 1945 par le Tribunal de la Seine mais elle fut bientôt abandonnée, et son dossier définitivement classé le 6 décembre 1948.

Il ne s'est vraiment trouvé que Céline pour fustiger l'ouvrage, et dans un sens un peu particulier : « Votre Schueller avec toutes ses pitreries me semble bien youtre. Il ne parle jamais des juifs dans ses livres. Il 'paraît' que son conseil d'administration recèle de fort puissants youtres, anglais et américains », écrit-il en février 1942 à Lucien Combelle.

Le 5 : Conférence de Georges Oltramare [1896-1960] aux Ambassadeurs sur « L'anticonformisme de Céline ».

Le 9, Denoël écrit à Jean Proal : « Je vais reprendre une activité très importante. Je la reprends déjà. J’ai besoin de votre manuscrit. Envoyez-le moi. Envoyez-moi aussi deux ou trois nouvelles. Je les ferai passer dans des journaux.

Je dirige un journal littéraire [Lectures 40] dont le premier numéro paraît le 15. La librairie va connaître bientôt un essor magnifique. Votre œuvre trouvera une place de premier plan, j’en suis sûr. Envoyez-moi des provisions, si c’est encore possible. »

Le 9, il écrit à Evelyne Pollet : « Ne soyez pas étonnée de mon silence : je n’ai rien à vous dire de nouveau au sujet de votre livre. Comme vous le savez, votre ouvrage a été composé entièrement en zone non occupée et les relations que nous avions avec cette partie de la France ne nous permettaient pas, jusqu’à présent, de donner suite à nos projets. L’échange des marchandises est de nouveau permis et nous allons pouvoir maintenant donner le ‘bon à tirer’ définitif de votre ouvrage. Je pense qu’avec les lenteurs actuelles des transports, il ne faut pas compter recevoir les premiers exemplaires avant le 15 juillet, au plus tôt. Si le moment est favorable, nous ferons la diffusion comme elle avait été prévue. »

Le 9, il écrit à Rogissart : « Je m’excuse d’avoir tardé à vous envoyer votre mensualité. J’ai eu une fin de mois un peu dure, mais le cap est maintenant heureusement doublé. J’ai reçu votre article sur l’Ardenne, je le trouve excellent, très joliment écrit et plein de choses peu connues. Il sera peut-être un peu long et selon les nécessités de la mise en pages, je serai sans doute forcé de couper quelques lignes çà et là, mais ce sera peu de chose.

Je donnerai un coup de téléphone à La Gerbe et à La Semaine pour savoir ce que sont devenus vos manuscrits. Vous allez recevoir à la fin de cette semaine, le premier numéro de Lectures 40. C’est un numéro un peu improvisé. Il a fallu créer les cadres, trouver la copie, les collaborateurs en l’espace de quinze jours. Le second numéro sera meilleur. Mais je serais vraiment très heureux de recueillir vos avis et vos critiques sur celui-ci. La direction littéraire de Lectures 40 est la première étape vers la solution définitive de mes difficultés. Un mois encore et ce sera fini, je pense. »


  En post-scriptum il ajoute : « Reçu d’autre part le colis ‘œufs’, le chevreau, les fromages. Magnifique envoi, bien réconfortant. J’ai reçu à peu près les mêmes nouvelles que vous de Belgique : cela ne va pas du tout. J’espère qu’on vous gardera dans les Deux-Sèvres. Mais d’ici octobre la face du monde peut encore changer. »

Le 13 : Le gouvernement de Vichy annonce que plus de 12 000 Juifs ont été arrêtés et internés en camps de concentration à la suite du « complot juif » contre la coopération franco-allemande. Le lendemain, entrée en vigueur du nouveau statut des juifs.

Le 14 : Gerhard Heller, dans un compte rendu d’activité du Gruppe Scriftum pour la période du 7 au 14 juin 1941, écrit que « L’éditeur Wilhelm Andermann, des Editions Zeitgeschichte à Berlin, a mené à Paris des négociations pour une éventuelle participation à des maisons d’édition parisiennes. Il faut s’attendre à ce qu’un accord soit établi avec l’éditeur Denoël. L’éditeur Denoël est un des plus jeunes de sa profession et en même temps l’un des plus capables et des plus actifs. Chez lui ont paru il y a 10 jours les discours d’Hitler pendant la guerre. »

L'éditeur berlinois ne se trouvait pas en France par hasard. Il participait, avec d’autres confrères, à la politique de prises de participations dans les maisons d’édition françaises, mise en place par l'occupant. C’est aussi en juin 1941 que Fernand Sorlot est pressé d’accepter une prise d’intérêt allemande dans sa société d’édition.

Comment Denoël a-t-il rencontré Andermann ? Pascal Fouché écrit que c'est Henri Gautier, administrateur de l’Imprimerie Crété de Corbeil, qui a présenté les deux hommes, un mois et demi avant la signature du contrat Denoël-Andermann [22 juillet 1941], ce qui situerait cette rencontre vers le 10 juin 1941.

Or, Henri Gautier est mort le 12 février 1938. Peut-être Fouché commet-il une confusion avec Maurice Languereau, co-gérant avec Henri Gautier des Editions Gautier-Languereau, et décédé le 10 août 1941 ?

Le 15 : Auguste Picq établit un bilan des Editions Denoël. Ce document enregistré a été demandé au comptable par Denoël en vue de la prise de participation de l'éditeur Wilhelm Andermann dans sa société : il figure en annexe au contrat signé entre les deux éditeurs, le 22 juillet suivant.

Il est intéressant de relever dans l'acte de cession que Denoël « s'engage à faire son affaire des créanciers de sa famille ou de ses amis qui figurent au passif de la société pour 223 160 F, afin d'obtenir l'engagement ferme que le remboursement de ces comptes ne soit pas exigé avant le mois d'août 1943 ».

Quant à son compte personnel qui figure au passif à hauteur de 677 497, 39 F, il sera bloqué. L'éditeur s'engage à ne pas exiger son remboursement : 1° avant que la société ne soit en mesure de distribuer des dividendes, 2° avant qu'elle ait remboursé intégralement le prêt d'Andermann, 3° sans l'autorisation expresse de Wilhelm Andermann.

A noter encore l'important passif de la Librairie des Trois Magots, avenue de La Bourdonnais : plus de 200 000 francs.

Le 22 : Début du conflit Allemagne-URSS. L'Humanité clandestine appelle à la lutte contre l'occupant et les collaborateurs.

Le 26, Denoël écrit à Rogissart : « Je vous retourne, ci-inclus, le texte de votre article, que nous avons été obligés, pour des raisons de mise en pages, d’écourter terriblement. Il serait dommage de perdre des pages supprimées, c’est pour cela que je vous les retourne, pour le cas où vous n’auriez pas le double. Gardez ce texte soigneusement, il est de premier ordre et un jour ou l’autre, ce qui n’a pas servi à Lectures 40 pourra trouver sa place dans un essai peut-être plus poussé, que vous écrirez sans doute sur notre petite patrie.

Le 2ème numéro de Lectures 40 a encore été bien malmené par la censure et il a encore les défauts de l’improvisation. Il faudra que nous ayons publié trois ou quatre numéros encore pour arriver à la formule définitive. J’espère que vous pourrez, sans trop de difficultés, faire connaître ce petit effort dans votre entourage. Si vous passez chez le dépositaire Hachette, demandez-lui à propos de votre article de pousser la vente du prochain numéro.

Je ne sais pas ce que le premier numéro a donné à Parthenay, mais pour l’ensemble de la France les résultats sont extrêmement encourageants, quoique fort variables. Dans certaines villes, tous les exemplaires ont été vendus et on a réclamé d’autres exemplaires, dans d’autres au contraire la vente a boudé. Je pense que le réglage se fera dans quelques semaines et que nous arriverons bientôt à un tirage honorable. »

Dans la même lettre, Denoël expose son programme : « Je veux que Lectures 40 soit pour mon équipe un précieux instrument de publicité : je compte y faire connaître d’une façon systématique tous mes auteurs. Déjà le premier numéro a porté ses fruits à cet égard. Si j’obtiens des propriétaires et des autorités la publication hebdomadaire, ce sera pour la maison un levier magnifique. Car ce qui sera apprécié dans ma revue le sera ailleurs. Les collaborations seront sollicitées par les concurrents etc... C’est un travail énorme pour le moment, parce que nous n’avons pas de ‘copie’ d’avance : cela viendra vite mais je compte encore deux mois avant d’être en parfait ordre de marche. »

Il ajoute en post-scriptum : « La semaine prochaine sera pour moi la semaine décisive, j’ai tout lieu de croire que cela va marcher. » On peut penser qu’il ne parle plus de sa revue mais de l’avenir de sa maison d’édition : les accords ont été passés verbalement avec Andermann et le contrat sera signé le 22 juillet.

Le 30 : Antonin Artaud, qui perd pied à l'hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, écrit à Denoël : « Il m'a fallu bien du temps et de la douleur pour savoir exactement qui vous êtes et ce que vous êtes par rapport à moi et je n'oublierai jamais comment vous m'avez maintenu et porté le jour où je me suis vu sombrer dans les abîmes et où je me suis senti comme les mauvais morts. Je me suis longuement souvenu ce même jour en reconnaissant votre lumière violette et de ce que nous sommes et de ce qui est et c'est vous dire ma douleur d'être encore ici alors que mon être véritable est ailleurs et que je ne puis pas le joindre. [...] Je ne suis plus qu'un cadavre qui se termine dans la poussière de la mort. Je ne puis absolument plus rester loin de ceux que j'aime ».

 

Juillet

 

Le 1er : Denoël envoie à Céline le relevé de ventes de ses ouvrages et un chèque endossable au 31 juillet.

Le 2 : Il remercie Jean Proal de lui avoir fait parvenir des provisions : « La précieuse caisse est fort bien arrivée à la joie et au ravissement de la famille. Maintenant, il faut me dire très simplement combien je vous dois, que je vous envoie un mandat. Sans cela je n’oserais plus rien vous demander ».

Le 4 : Dans son numéro des 4-11 juillet, Bibliographie de la France publie un supplément de deux pages à la «Liste Otto» d'octobre 1940 : aucun nouveau titre publié par les Editions Denoël n'y figure.

Le 8 : Décret interdisant l'édition, la diffusion et la vente d'imprimés d'inspiration communiste.

Le 15 : Le Syndicat des Editeurs publie une circulaire annonçant que les nouvelles publications et les réimpressions d'ouvrages d'auteurs anglais et américains parus après 1870 sont désormais interdites ; ceux qui se trouvent encore dans le commerce peuvent être vendus, mais les libraires n'ont pas le droit de les exposer.

Le 22 : Robert Denoël cède 360 parts de sa société, sur les 725 qu'il possède, à l'éditeur berlinois Wilhelm Andermann qui accorde aux Éditions Denoël un prêt de deux millions remboursables au 31 juillet 1946. Pierre Denoël et Max Dorian conservent leurs 2 et 3 parts.

Au terme de cette opération, Robert Denoël, qui reste le seul gérant de la société, possède 365 parts, Andermann 360, Dorian 3, Pierre Denoël 2.

Avec une telle répartition, il est exclu que l'éditeur allemand puisse obtenir la majorité, mais le risque peut subsister qu'il atteigne l'égalité des parts en rachetant, par personne interposée, celles des deux petits actionnaires. Robert Denoël supprima ce risque le 22 février 1943 au moment de l'augmentation du capital de la société.

Denoël reconnaît qu’il existe deux nantissements sur le fonds de commerce de la société au profit des Messageries Hachette, pour avances sur marchandises versées à la société en 1938, mais il déclare que le montant des marchandises vendues par les Messageries doit dépasser le montant des sommes avancées par celles-ci, ce dont il se fait fort en y apportant sa garantie personnelle : « M. Denoël fera diligence pour obtenir des Messageries Hachette un arrêt définitif de compte et la main-levée des nantissements avant le 31 décembre 1941. » [il n'y parviendra qu'un an plus tard].

Une fois cette main-levée obtenue, les Editions Denoël donneront à Wilhelm Andermann, en garantie du remboursement de son prêt, un nantissement sur le fonds de commerce de la société.

Le prêt et la cession de parts « interviendront dès que seront obtenues les autorisations de paiements, émanant des autorités compétentes », c’est-à-dire l’Office des changes.

Morys décrit ainsi Wilhelm Andermann : « C’était un homme du métier, absolument charmant et prévenant. Cette association fut, mises à part les gamineries de jeunesse, aussi agréable que celle avec Bernard Steele. Avec Robert il parlait un français teinté de l'accent de Bavière qui rappelait à Cécile le parler chantant de sa grand-mère. Avec elle, il parlait un anglais impeccable. »

Toujours selon Morys, Cécile Denoël avait prévenu son mari : « Chez moi, on ne parle pas l'allemand et je refuse de recevoir quiconque porterait l'uniforme. »

Il admet cependant qu’elle reçut à dîner un lieutenant Friedrich : « C'est lui qui faisait passer de temps à autre en Angleterre un message de Cécile à son frère Billy, alors Flying-Commander dans la R.A.F. »

Dès cette époque, Cécile Denoël, qui reçoit le « Tout-Paris » rue de Buenos-Ayres, a deux employées : Marie Mich', une femme de chambre qui sert aussi à table, et une cuisinière nommée Marika.

Le 22 : Loi sur la réquisition des biens meubles et immeubles appartenant aux juifs.

Le 29, lettre de Denoël à Rogissart : « Ne croyez pas que je vous oublie mais j’ai eu de telles complications ces dernières semaines qu’il m’a été impossible de vous écrire. Heureusement, tout s’arrange en ce moment et je pense que d’ici quelques jours mes soucis seront dissipés. Je vous dois beaucoup d’argent et je m’excuse infiniment de ne pas l’avoir envoyé. Je pense que le dix août au plus tard j’aurai comblé l’arriéré.

Mes accords sont signés mais le versement des espèces est soumis à des formalités que je n’avais pas prévues. Je vous demande de prendre patience avec moi ! »

Le 30 : Denoël envoie à Céline un nouveau bon à tirer pour 2 100 exemplaires des Beaux Draps.

 

Août

 

Le 1er : Denoël publie dans le numéro 4 de Lectures 40 un texte de Céline datant du 26 mai 1928 : « La Médecine chez Ford » [La seconde partie paraîtra dans le numéro 5 du 15 août].

 

Lectures 40 est, d'emblée, considéré comme une revue appartenant à Robert Denoël. Le 16 décembre, Céline écrit à Karl Epting, directeur de l'Institut Allemand : « J'ai publié récemment chez Denoël le résultat d'un travail de médecine industrielle que je fis autrefois pour le compte de la S.D.N. en Amérique. »

Céline n'écrit pas que Denoël a publié dans sa revue l'un de ses textes datant de 1928 : il dit qu'il a publié récemment cet article « chez Denoël » dont il sait qu'il dirige ce magazine littéraire.

Le 4, Denoël écrit à Jean Rogissart : « Je retiens " L’Original " pour septembre ou octobre. Excellente nouvelle, ramassée, dramatique, du meilleur Rogissart. Je demande seulement à l’auteur de pouvoir l’appeler " La Fin du diable noir " ou un titre du même genre, plus attirant que celui proposé. " L’Envoûtement " est trop court pour Lectures. Et la fin déçoit. Il y a manque de proportion entre l’exposition excellente (et qui tient trois pages sur quatre et demie) et le dénouement escamoté. Je me demande si vous ne devriez pas y repenser. »

 

Septembre

 

 

Parution à Bruxelles d'une « Liste des ouvrages retirés de la circulation et interdits en Belgique ». Ce document bilingue de 62 pages imprimé à quelque 5 000 exemplaires était destiné aux professionnels du livre.

Comme pour la « Liste Otto » publiée à Paris en octobre 1940, la préface de la brochure attribue l'élaboration de cette liste aux autorités allemandes et aux groupements professionnels belges. La liste belge comporte 1 090 titres en français, 273 en néerlandais et 93 en allemand, soit 1 456 titres auxquels il faut ajouter six collections et deux périodiques. Elle reprend les noms de dix-sept éditeurs [13 Français, 3 Néerlandais, 1 Belge] et de 131 auteurs dont toute la production est interdite.

Sur les quelque 1 090 titres en français qu'elle répertorie, plus des deux tiers sont dus à des éditeurs français, « car les ouvrages belges anti-allemands sont dans une proportion insignifiante tandis qu'une majorité très importante est importée de Paris. »

Si la plupart des ouvrages des Editions Denoël interdits en France se retrouvent ici, il faut signaler cinq titres supplémentaires : Vers un racisme français de René Gontier [1939], Quand Israël rentre chez soi du Belge Pierre Goemare [1935], La Monstrueuse affaire Weidmann de Georges Oubert et Max Roussel [1939], consacré à une affaire de droit commun (Weidmann fut le dernier guillotiné en public en France), La Révolution est à droite de Robert Poulet [1934], Curieuse époque de Georges Rotvand [1939].

Deux titres se trouvant sur la liste Otto n'y figurent pas : L’Eglise catholique et la question juive, un ouvrage traduit de l'allemand par Arnold Mendel [1938], et La Désagrégation de la Tchécoslovaquie de Georges Blondel [1939 ; mais la production de l'auteur est interdite].

Soit en tout : 33 livres et tous les numéros de la revue Notre Combat. On relève encore, dans la rubrique des auteurs « dont tous les ouvrages sont interdits », les noms de Georges Blondel, Léon Daudet, Sigmund et Anna Freud, Francesco Nitti, dont Denoël a publiés les livres.

 

Parution de La Foire aux femmes de Gilbert Dupé, un roman « refusé par les grands éditeurs » et dont l’auteur m’écrivit, en 1980, qu’il atteignit les 200 000 exemplaires. Jean Dréville [1906-1997] en commença l'adaptation cinématographique puis l'abandonna durant l'Occupation. En réalité c'est Pierre Véry qui avait réalisé cette adaptation mais elle fut refusée par le producteur. Le film fut repris par Jean Stelli [1894-1975] et projeté sur les écrans français en 1956. En juin 1944 Dupé avait aussi contacté Pierre Frondaie pour qu'il en tire une pièce à jouer à l'Ambigu, théâtre que Frondaie avait acquis quelques semaines plus tôt. La Libération avait tout arrêté.

   

                                          Gilbert Dupé [1900-1986]

 

La Propaganda Staffel fait paraître Le Miroir des livres nouveaux 1941-1942, un catalogue destiné à signaler aux lecteurs français 102 nouveautés « à lire », c’est-à-dire favorables à l’occupant.

C’est clairement une réclame en faveur de la collaboration, mais il se trouve six grands éditeurs pour accepter d’y faire figurer 9 à 16 titres : Albin Michel, Gallimard, Grasset, Payot, Plon et Stock.

Les autres ont choisi d’y insérer un ou deux ouvrages ; c’est le cas de Denoël, avec deux titres : La Mort en Pologne de Edwin Eric Dwinger [1898-1981], un ouvrage qui relate le massacre de la minorité allemande par l'armée et une partie de la population polonaise au lendemain de l'invasion de la Pologne par l'armée allemande, et les Discours d’Hitler.

  

Lors de son procès, le 13 juillet 1945, Denoël dira que le premier titre lui a été imposé par l’occupant. C'est un volume de propagande paru en 1940 chez Diederich à Iéna, illustré de photographes insoutenables dues aux services du Reich, que l'éditeur français s'est gardé de reproduire.

Il paraît avoir publié cette traduction dans la précipitation, en attribuant fautivement l'ouvrage à Ernst Dwinger sur le feuillet de titre. Sans doute fallait-il faire oublier au plus vite le livre d'Antonina Vallentin : Les Atrocités allemandes en Pologne [il ne s'agit pas du massacre de Katyn, qui ne fut révélé par Radio-Berlin qu'en avril 1943], paru en décembre 1939 et saisi dès juin 1940 par les autorités d'occupation.

Antonina Silberstein dite Vallentin [1893-1957], intellectuelle allemande très proche de nombreuses figures de Weimar et d’écrivains, d’artistes et de scientifiques en opposition à l’Allemagne hitlérienne, était, depuis 1929, l'épouse de Julien Luchaire [1876-1962] - qui ne partageait pas les convictions de son fils Jean, directeur des Nouveaux Temps - et, à cause de cet ouvrage et de sa judéité, elle se réfugia à Clermont-Ferrand durant l'Occupation, sans plus rien publier avant 1946.

Si le second figure dans ce Miroir des livres nouveaux, on peut penser qu’il fait, lui aussi, partie des ouvrages imposés mais, curieusement, l'éditeur dira qu'il le considérait comme un « document », au même titre que les ouvrages de Roosevelt ou de Staline publiés avant guerre.

Des photos et des fac-similés d’autographes d’auteurs collaborationnistes agrémentent le catalogue : il n’y a aucun auteur Denoël parmi eux.

Dans sa biographie de Gaston Gallimard, Pierre Assouline écrit que sept grands éditeurs dont Denoël ont accepté de participer au Miroir des livres nouveaux, en rappelant que la mise en chantier de ce catalogue remontait au début de l'année.

Il est possible que Robert Denoël ait été pressenti à cette époque mais il est de fait qu'il n'y apporte finalement que deux titres, comme les « petits » éditeurs que sont : Baudinière, Boivin, Corrêa, CEP, Editions de France, Le Livre moderne et Jean Renard. Sans doute Assouline a-t-il simplement classé Denoël parmi les « grands » sans vérifier l'importance de sa participation.

Le 4 : Parution, dans Notre Combat pour la Nouvelle France socialiste, d'un encart publicitaire : « Céline nous parle des Juifs...» dont le texte est tiré de Bagatelles pour un massacre. Est-ce pour annoncer la nouvelle édition du pamphlet, qui paraîtra le mois suivant, ou pour mieux « coller à l'événement » du lendemain, c'est-à-dire l'ouverture de l'exposition « Le Juif et la France », on l'ignore.

 

Notre Combat pour la Nouvelle France socialiste est un hebdomadaire satirique dirigé par André Chaumet qui parut d'avril 1941 à avril 1944 avant de se transformer en Germinal, avec, à sa direction, Henri Jamet.

Il n'a donc aucun rapport avec la revue « patriotique » Notre Combat publiée par Robert Denoël entre le 21 septembre 1939 et le 31 mai 1940 et qui lui a été confisquée en juin 1940. En fait, il appartient aux Editions Le Pont dont les capitaux sont à 100 % allemands.

Le 5 : Inauguration de l'exposition « Le Juif et la France » au Palais Berlitz. Cette exposition organisée par l'Institut des Questions juives (en réalité par l'ambassade d'Allemagne) aura enregistré quelque 250 000 entrées avant de se terminer le 11 janvier 1942. Elle sera ensuite montrée à Bordeaux (60 000 visiteurs) puis à Nancy (33.000 visiteurs).

    

 

Le 14 : Un document conservé au Centre de Documentation Juive Contemporaine, fonds George Montandon, énumère une série de conférences prévues au cours de l'exposition « Le Juif et la France ». On y trouve les noms de plusieurs auteurs ou familiers de Robert Denoël : L.-F. Céline, Lucienne Favre, Fernand Querrioux, Lucien Rebatet, André Saudemont - sans pour autant savoir si ces conférences ont eu lieu. Seules celles de Querrioux et de Saudemont sont avérées.

Le 17 : Lettre de Denoël à Jean Proal dont le nouveau roman, Les Arnaud, est à la composition : « Je fais corriger les épreuves par une spécialiste fort avisée. Par conséquent, je peux vous promettre un texte parfait. En principe, le livre sortira vers le 25 octobre. J’en ai déjà fait parler pas mal dans la presse ».

Le 19, Denoël écrit à Rogissart : « Je vous envoie six exemplaires du numéro de Lectures 40 où a paru votre nouvelle. Je vous envoie, d’autre part, le prix de cette nouvelle : 800 frs + 300 frs pour l’article de folklore + 3.000 frs, à valoir sur notre arriéré. Soit, au total : 4.100 frs.

Je m’excuse infiniment d’avoir tardé si longtemps à vous régler ces sommes, mais comme je vous le disais, j’ai passé un été très difficile, accablé de soucis et de travaux de tous genres. Je vais maintenant repartir dans d’autres conditions et nos rapports deviendront naturellement beaucoup plus aisés. »

Le 26, nouvelle lettre à Rogissart : « Je signale à Hachette l’urgence d’un envoi de vos livres à Charleville. Mervale avait déjà été remis en vente dans les gares, et le résultat n’a pas été mauvais. Quant au Fer et la forêt, ce titre est épuisé dans nos magasins, mais selon une enquête que j’ai fait faire par mes représentants, il en reste encore çà et là dans les librairies.

Je crois que nous en récupérerons en fin d’année quelques centaines d’exemplaires. Nous les recouvrirons, et nous procéderons sans doute à un nouveau tirage au printemps si d’ici là j’arrive, comme je l’espère, à résoudre toutes les difficultés pour le papier. Je vous remercie de ce que vous me dites au sujet du ravitailleur : mettez-moi en rapport avec lui dès que vous le pourrez, car l’hiver s’annonce difficile à Paris aussi. »

Le 26 : Denoël envoie à Céline un nouveau bon à tirer pour 2 100 exemplaires des Beaux Draps.

 

Paul Sézille, promu depuis le 22 juin directeur de l'IEQJ,

accueille le 100 000e visiteur à l'exposition « Le Juif et la France »

 

Octobre

 

Parution d'un libelle anti-communiste de Lucien Rebatet aux Nouvelles Etudes Françaises : Le Bolchévisme contre la civilisation. Cette brochure de 48 pages vendue 2 F 50, commandée à l'auteur par Henri Lèbre, est publiée dans une officine éphémère qu'on ne mentionnerait pas si elle n'était souvent confondue avec les Nouvelles Editions Françaises de Robert Denoël.

Hubert Forestier publie, dans Liber. Cahiers du livre, un nouveau périodique, les résultats d'une intéressante enquête qu’il a menée durant l’été auprès de cent éditeurs. Il a posé partout ces trois questions :

1. Quel est le livre le plus lu en ces derniers mois ?

2. Quelle tendance de lecture avez-vous observée, à travers votre maison ?

3. En raison de cette tendance, quels sont les ouvrages importants que vous préparez ?

Robert Denoël annonce que les meilleures ventes chez lui sont Les Beaux Draps de Céline, dont il a tiré 28.000 exemplaires en trois mois. Toute l’œuvre de l’auteur a bénéficié d’un extraordinaire regain d’intérêt et il a vendu quelque 30 000 exemplaires de ses ouvrages. Les autres auteurs à succès sont Vialar, Dietrich, Hervieu, Aragon, Braibant, et Marie-Anne Desmarest. Denoël n'établit aucune distinction entre ses deux maisons d’édition.

Il trouve que le public est attiré par le roman et que les livres documentaires ont du succès. Il s’explique sur son activité du moment : « D’accord avec l’Institut Allemand, les éditeurs parisiens vont publier un certain nombre d’ouvrages destinés à faire connaître l’effort de l’Allemagne dans le domaine artistique, littéraire et social, durant ces dernières années. C’est aux éditeurs à savoir en profiter et à maintenir le public dans ces bonnes dispositions. » La réponse qu’il fait est assez conforme à celles des autres maisons d'édition.

Tous les éditeurs regrettent le manque de papier, ce dont témoigne parfaitement Robert Sabatier, chez Albin Michel : « Nous vivons une période d’euphorie, en matière d’édition, sur laquelle personne ne comptait. Le drame de l’édition est celui de beaucoup d’autres industries. Les stocks de matière première : papier, encre, colle, fil, peau, s’épuisent et ne peuvent être reconstitués que dans une très faible mesure [...] Nous avons des clients plus que nous n’en voulons ou, plus exactement, plus que nous n’en pouvons satisfaire. »

Chez Plon, les meilleures ventes sont : Le Maréchal Pétain de Georges Suarez (30 000 ex.), Printemps tragique de René Benjamin (30 000 ex.) et Après la défaite de Bertrand de Jouvenel (20 000 ex.) Le roman se vend toujours mais il y a une augmentation du « livre sérieux ».

Chez Grasset, les deux ouvrages les plus lus sont deux livres de guerre : Vingt-six hommes de Jean de Baroncelli (25 000 ex.) et L’Angleterre en guerre de Georges Blond, ainsi que les Cahiers de Montesquieu.

Chez Flammarion, on ne donne pas de chiffres mais on reconnaît que l’intérêt du public va vers les livres d’actualité, comme Ci-devant d’Anatole de Monzie, plusieurs fois réimprimé.

Chez Gallimard, c’est la littérature qui se vend le mieux : Moby Dick de Melville, ou les œuvres de Claudel et de Péguy (mais Liber est un organe catholique...)

Chez Albin Michel, c’est le roman-fleuve anglo-saxon qui domine, mais comme c’est une question délicate, on s’en tient au domaine français, où le livre de Jacques Benoist-Méchin, La Moisson de 40, a été tiré à 30 000 exemplaires. Les livres de Maxence Van der Mersch et de Roger Vercel ont fait de très bons tirages. L’intérêt actuel des lecteurs, avides de lecture, se porte « sur l’excellent comme sur le médiocre ».

Chez Fernand Sorlot, les livres les plus lus sont Back Street de Fanny Hurst (20 000 ex.), Le Sorcier vert de La Varende (5 000 ex.), et La Race de Walter Darré (4 000 ex.)

Aux Editions de France, on vend très bien les livres d’actualité, comme L’Affaire Corap de Paul Allard, ou les livres maritimes de Paul Chack.

Au Mercure de France, Jacques Bernard répond que si on devait retirer de la vente Le Livre de la jungle de Kipling, il n’aurait plus qu’à fermer.

Chez Gilbert Baudinière, ce sont les ouvrages de guerre qui tiennent la vedette : Le Bar de l’escadrille de Roland Tessier, Misère et grandeur de notre aviation du lieutenant-colonel Langeron, et La Batterie errante d’Yves Dautun.

Chez Emile-Paul, où l’on a réduit son activité, c’est Haute Solitude de Léon-Paul Fargue et L’Ancre de miséricorde de Mac-Orlan qui ont les meilleurs tirages, mais Le Grand Meaulnes continue à se vendre à 4 000 exemplaires par mois, alors que l’éditeur n’en avait vendu que 1 500 l’année de sa sortie : « Le public cherche à oublier dans le roman... un peu féerique, toutes les vicissitudes actuelles ».

Chez Firmin-Didot, on vient de publier un ouvrage d’Olivier de Serres préfacé par le maréchal Pétain : « Nous avons voulu faire œuvre de propagande utile et nationale » (le volume est vendu 18 F dans un but publicitaire). Mais on a aussi vendu 2 500 exemplaires de l’Essai sur l’inégalité des races de Gobineau, et on se prépare à le retirer.

Chez Corrêa, c’est un Belge, Charles Plisnier, qui obtient les meilleures ventes, ainsi qu’un livre d’Edouard de Pomiane, Cuisine et restrictions, qui s’est vendu à 20 000 exemplaires. Edmond Buchet dit que le roman en général a grand succès, notamment le roman paysan qui fait un retour en force.

Chez Stock, ce sont les ouvrages étrangers qui connaissent le plus grand succès, comme La Mousson de Louis Bromfield, qui en est à son 200e mille, et les « Livres de Nature ». L’éditeur a créé une nouvelle collection «de circonstance » consacrée à l’histoire de France : « C’est là le côté contribution de notre maison à la reconstruction nationale », dit-il. Il prépare aussi des traductions de l’allemand.

Chez Fasquelle, maison de tradition, c’est Edmond Rostand qui se lit le plus : Cyrano en est à son 864e mille, L’Aiglon à son 875e mille. Viennent ensuite Zola, Daudet (Alphonse), Maeterlinck. « C’est un fait d’expérience », dit l’éditeur, « quand le lecteur est indécis il a recours aux noms connus ».On tient aussi un succès avec La Fille du puisatier : le roman de Pagnol vient d’être porté à l’écran, et le livre en profite.

Forestier conclut son enquête par cette réflexion : « Il apparaît que l’édition française, par la voix de ses dirigeants, a fait sienne la devise du chef de l’Etat : ‘Travail, Famille, Patrie’  et qu’elle s’est mise à sa disposition pour la faire pénétrer dans la vie nationale par le puissant moyen du livre. »

Le 6, lettre de Denoël à Jean Proal à propos des Arnaud : « Je vais entrer très prochainement en rapport avec le Secrétariat de la Jeunesse, où je compte beaucoup pousser le livre. La composition est maintenant achevée et je pense donner le ‘ bon à tirer ’ définitif sous huitaine. Nous serions donc en vente vers le 25 octobre. »

Le 8, nouvelle lettre à Proal : « Je vous disais hier que j’avais bien reçu les photographies qui me paraissent excellentes. J’espère bien arriver à les faire passer dans un hebdomadaire illustré ou à m’en servir dans le magazine que je dirige. Je m’occupe actuellement de la diffusion de mes livres en Zone libre. Mon représentant va partir très prochainement pour un long séjour.

Je vous ai dit, déjà, je crois, que j’avais protesté auprès de la Maison Plon et que j’ai fait à cette maison une sommation par huissier de retirer le livre de la vente et que je compte pousser les choses jusqu’à un procès en dommages et intérêts. Malheureusement, il faut compter un an ou deux avant que ce procès n’arrive à être jugé. »

On ignore de quel livre il s’agit. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale ne mentionne aucun ouvrage de Jean Proal publié chez Plon.

Le 12 : Premier numéro de Révolution nationale, l'hebdomadaire du Mouvement Social Révolutionnaire d'Eugène Deloncle et Eugène Schueller (M.S.R.)

Le 21, Céline écrit au capitaine Paul Sézille, organisateur de l'exposition « Le Juif et la France » : « Je ne suis pas un auteur que sa " vente " tracasse beaucoup [...]. Mais en visitant votre exposition j'ai été tout de même frappé et un peu peiné de voir qu'à la librairie ni Bagatelles ni L'Ecole ne figurent alors qu'on y pavoise une nuée de petits salsifis, avortons forcés de la 14e heure, cheveux sur la soupe. Je ne me plains pas - je ne me plains jamais pour raisons matérielles - mais je constate là encore hélas - la carence effroyable (en ce lieu si sensible) d'intelligence et de solidarité aryenne - démonstration jusqu'à l'absurde pour ainsi dire ».

Le 24, Sézille répond à Céline : « Je suis moi-même navré profondément de n'avoir pu, malgré toutes nos recherches chez les éditeurs, nous procurer les ouvrages dont vous me parlez et qui, je le sais, sont les plus qualifiés pour mener la lutte anti-juive. Je tiens cependant à vous faire savoir que nous avons déjà eu en vente à notre librairie, un grand nombre de Beaux Draps et de Mea Culpa, et que ces deux ouvrages continuent à nous être demandés journellement. Croyez bien que nous avons toujours fait  et continuerons de faire l'impossible pour répandre vos œuvres et leur donner la place qu'elles méritent. »

Si Denoël, commerçant avisé, n'a pu fournir d'exemplaires de Bagatelles pour un massacre et de L'Ecole des cadavres, c'est que le premier est en réimpression, et que l'autre est sur le point de reparaître avec une nouvelle couverture mais toujours amputé de trois feuillets.

Le 30 : L'Appel lance une enquête sur le thème : « Faut-il exterminer les juifs ? » La réponse de Céline est publiée dans le même numéro : « J’en ai assez de rabâcher sur la question juive. Trois livres catégoriques suffisent, je pense. Vieux médecin, je déteste le patakès et les ordonnances vaines. [...] Ce n’est pas moi qu’il faut relancer. J’ai tout dit et les autres continuent à ne rien dire. »

En fin du mois, remise en vente de L'Ecole des cadavres avec une nouvelle bande-annonce : « Les Juifs me regretteront... Edouard Drumont. Ouvrage interdit par le gouvernement Daladier », et réédition de Bagatelles pour un massacre avec la mention « Texte intégral » sur la couverture et le titre.

Au verso de la bande-annonce [« Il est vilain, il n’ira pas au Paradis celui qui décède sans avoir réglé tous ses comptes »], l’éditeur écrit : « C’est à la suite de cette publication que le gouvernement Daladier devait promulguer la fameuse loi sur " Les Habitants " et interdire la vente de Bagatelles et de L’Ecole des cadavres, le livre prophétique qui parut au début de 1939. Après la guerre, les exemplaires qui restaient du dernier tirage de Bagatelles furent remis en vente et vendus en quelques semaines. Voici la nouvelle édition, texte intégral, de ce chef-d’œuvre du pamphlet. »

 

Ce pamphlet n’a jamais été caviardé mais, pour le lecteur qui trouvait sur le marché L’Ecole des cadavres amputé de trois feuillets, il convenait, commercialement parlant, de faire valoir l’intégrité du texte.

Dans Bibliographie de la France, Denoël annonce l'ouvrage en ces termes : « La réimpression d’un chef-d’œuvre [...] Il est inutile de souligner l’intérêt de cette réimpression : cet ouvrage, épuisé depuis plusieurs semaines, a pris, à la lumière des événements, un relief formidable. Il faut bien aujourd’hui reconnaître au grand pamphlétaire les dons d’un prophète. » Tirage déclaré par l'éditeur : 10 000 exemplaires.

 

Novembre

 

Premiers titres de la collection « L’Arabesque » chez Denoël, réservée aux romans féminins. Torrents qui, depuis 1938, constitue le plus gros succès de l'éditeur, est réimprimé dans la même présentation.

   

Le 3 : Maurice Couve de Murville, directeur des Finances et des Changes, adresse à Robert Denoël une lettre pour lui faire savoir qu’il est en infraction avec la législation sur les changes dans l’affaire du prêt accordé le 22 juillet par l’éditeur allemand Andermann.

Le même jour, Denoël se présente au ministère des Finances pour expliquer qu’il a été obligé de faire appel à des capitaux étrangers pour renflouer son affaire en difficultés, parce qu’il n’a pas trouvé de crédit en France.

Le 6 : Denoël a remis à Hachette 160 exemplaires du roman Les Arnaud pour les faire parvenir à l’auteur, qui s’occupera lui-même du service de presse : « Ne perdez pas de temps et tâchez surtout de toucher les ‘Goncourt’ en zone libre. Je m’occupe de ceux qui sont à Paris. Secouez aussi les organisations de la Jeunesse, qui me semblent pouvoir agir. La presse semble fort bien disposée à votre égard. On m’a promis de plusieurs côtés des articles importants. », écrit-il à Jean Proal.

Le 10 : Denoël confirme à Proal qu’il lui a expédié 160 exemplaires de son livre par l'intermédiaire des Messageries Hachette : « Quant aux exemplaires sur beaux papiers, soyez-en très économe : il n’y a plus de papier de luxe et c’est par miracle que j’ai pu tirer quelques exemplaires. Dans le colis que nous vous envoyons aujourd’hui, vous trouverez donc les exemplaires de luxe, y compris celui destiné au Maréchal Pétain.

Je donne cette semaine une interview en votre nom à  " Radio-Actualités " et " Radio-Jeunesse " a été alertée également. Gardez soigneusement les articles qui vous parviendront, car nous avons de grosses difficultés à recevoir les coupures de Zone libre. »

Le 15 : Denoël publie, aux pages 4-5 du premier numéro du Cahier Jaune, un article intitulé : «Louis-Ferdinand Céline, le contemporain capital » dans lequel il exprime son enthousiasme pour les trois pamphlets que son auteur-vedette a publiés sous sa firme [cf. Presse]. Il s'agit d'un texte publicitaire, non rétribué : le Centre de Documentation Juive Contemporaine possède un état des paiements effectués aux collaborateurs de la revue pour les quatre premiers numéros, où le nom de Denoël n'apparaît pas.

Selon Philippe Alméras, l'éditeur aurait présenté cette brochure au cours d'une matinée de gala réservée au Cahier jaune à l'exposition « Le Juif et la France » [Dictionnaire Céline, p. 777]. Je n'ai pu vérifier cette information, qui contraste avec la lettre envoyée, le 21 octobre, par Céline à l'un des organisateurs de l'exposition.

Le Cahier Jaune, revue mensuelle subventionnée par l'occupant, a ses locaux dans l'ex-hôtel Rosenberg, 21 rue La Boétie : c'est le siège de l'Institut d'étude des Questions juives, et celui de l'Association des journalistes antijuifs. Cette publication populaire a pour fonction de vulgariser la propagande antijuive auprès d'un public aussi large que possible. En mars 1943 elle change de titre et devient la revue Revivre.

Quant à la participation de Robert Denoël à l'exposition « Le Juif et la France », il est avéré qu'il y a exposé, outre Mea Culpa et Les Beaux Draps, les quatre titres de sa collection « Les Juifs en France » : dans une lettre envoyée le 27 octobre 1941 par le capitaine Sézille au docteur Bramisch, de la Propaganda-Abteilung bruxelloise, la liste des livres en vente à l'exposition mentionne les ouvrages de Céline, Pemjean, Querrioux, Rebatet, et Montandon, tous auteurs des Nouvelles Editions Françaises. Et Lucien Rebatet y a dédicacé en septembre sa brochure : Les Tribus du cinéma et du théâtre.

Le 17 : Loi interdisant aux Juifs l’édition et l’impression d’ouvrages quelconques, à l’exception des œuvres de caractère strictement scientifique ou confessionnel israélite.

Le 18, Maurice Couve de Murville écrit au secrétaire d’Etat à la Production industrielle pour lui faire part des infractions relevées contre l’éditeur et lui demander si les Editions Denoël présentent un «intérêt national».

Le 21 : Attentat contre la librairie Rive Gauche dû à des militants communistes : deux pavés sont lancés dans une vitrine puis une bombe dévaste le rez-de-chaussée.

Le 28, Céline écrit à Evelyne Pollet : « Je crois bien que Denoël a fini par s’occuper de votre livre, à ce qu’il m’a dit. »

 

Décembre

 

Meeting du Parti Populaire Français de Jacques Doriot à Magic City. Comme l'annonce clairement l'affiche à côté du podium : « Les Juifs doivent redevenir pauvres pour que la France redevienne riche. Nous réclamons la saisie effective de tous les biens juifs ».

© Roger-Viollet

Une loi dite d' « aryanisation » des biens juifs avait été promulguée par Vichy le 22 juillet 1941 : « En vue d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale, le Commissaire général aux Questions juives peut nommer un administrateur provisoire à toute entreprise, tout immeuble, tout bien meuble lorsque ceux à qui ils appartiennent, ou qui les dirigent, ou certains d’entre eux sont juifs ».

Cette spoliation ne fut pas effectuée avec toute la rigueur voulue puisque, sur 30 000 entreprises visées, 8 000 seulement furent « aryanisées ». Douze mille immeubles avaient été recensés, dont 1 700 furent confisqués. C'est pourquoi sans doute le PPF réclame la saisie effective des biens juifs. Elle aura lieu surtout sur les avoirs financiers : c'est sur ces derniers que fut réglée l'amende d'un milliard de francs que les Allemands avaient infligée aux Juifs de la zone occupée.

 

Albert Morys quitte son logement de la rue de Berne pour acheter un appartement au n° 5 rue Pigalle, où il s’installe avec son père, Gustave Bruyneel, 64 ans, ancien libraire à Dunkerque.

 

Premiers titres de la collection « L’Œuvre et la vie » dont l'essai remarquable de Charles Mauron, qui est une interprétation psychanalytique de l'œuvre de Mallarmé rapportée à sa biographie, et celui de René Bréhat, pseudonyme de René Dagorne, consacré à Lamennais :

 

                     Charles Mauron [1899-1966]

Le 4, lettre de Denoël à Jean Proal : « Je vous ai envoyé hier par Hachette 150 nouveaux exemplaires. La situation ici est bonne, le livre commence à bien se vendre. Je pense arriver rapidement à épuiser le premier tirage de 6.000 exemplaires.

On vous cite d’une façon régulière parmi les candidats au Goncourt. Gonzague Truc a fait un très bon article dans La Gerbe. J’ai parlé moi-même à la Radio, où je vous donne comme mon candidat au Goncourt : interview de cinq minutes, j’ai pu exposer en long et en large l’intérêt du livre.

Le Ministère de la Jeunesse a recommandé, sur ma demande, l’ouvrage à tous les chefs de centre. Je continue ma publicité dans tous les hebdomadaires. Ce gros effort aboutira certainement à un résultat. Pour les prix, je ne sais rien encore, les membres du Jury ne sont pas à Paris. »

Robert Denoël a présenté en 1941 plusieurs romans à Radio-Paris qui, depuis le 18 juin, diffuse une émission littéraire hebdomadaire. François Gibault a révélé qu'il avait participé à une émission consacrée à Louis-Ferdinand Céline, en compagnie de Jean Bonvilliers qui, à la demande de l'éditeur, avait lu des passages des Beaux Draps, ce qui lui valut de connaître à la Libération quelques démêlés avec le Comité d'épuration [cinq ans d'indignité nationale].

     Jean Bonvilliers [1909-2000]

On ne sait quand elle eut lieu mais c'était avant le 4 décembre 1941 puisque, ce jour-là, le pamphlet de Céline devient inopportun aux yeux du gouvernement de Vichy.

Le 4, le gouvernement de Vichy interdit Les Beaux Draps en zone non occupée. Des saisies sont opérées chez des libraires de Marseille et de Toulouse : 54 exemplaires en tout, suivant le compte d’exploitation arrêté au 31 décembre 1941 établi par Auguste Picq.

Cette caricature de Ralph Soupault, parue en première page de Je suis partout du 10 janvier 1942, représente le ministre de l'Intérieur, Pierre Pucheu, pratiquant un autodafé des trois pamphlets de Céline sous les applaudissements de Georges Mandel, Léon Blum et Edouard Daladier.

Dans un entretien avec Pierre Lhoste, Céline en a donné la signification : «En 1939 Daladier avait interdit Bagatelles et L'Ecole des cadavres. Aujourd'hui, on interdit Les Beaux Draps à Marseille et à Toulouse.» [Paris-Midi, 29 décembre 1941].

Il y reviendra encore dans une lettre qu'il envoie, le 8 janvier 1942, à Jean Lestandi, du Pilori : « La Sûreté Générale de Toulouse s’est donné le mal d’aller saisir chez un libraire dix-sept exemplaires des Beaux Draps. Pour quels motifs ? Je n’en sais rien. Un an après leur parution ! [...] La loi je la connais, c’est les trois livres que j’ai écrits. »

Il s’avéra par la suite que c’est l’amiral Darlan qui était à l’origine de cette interdiction : à Vichy, on ne badinait pas avec l'honneur (perdu) de l'armée française. L'ouvrage resta interdit de vente dans la zone libre et faillit l'être aussi en zone occupée.

Le 4 : L'Appel publie une lettre de Céline à propos de Charles Péguy. Le 20 novembre, Pierre Villemain y a publié un article intitulé : « Sur un mot cher à Péguy, vers qui nous devrions bien nous tourner pour retrouver les chemins de la vie » et Céline lui réplique : « Je vous signale que Péguy n’a jamais rien compris à rien, et qu’il fut à la fois dreyfusard, monarchiste et calotin. Voici bien des titres, certes, à l’enthousiasme de la jeunesse française, si niaise, si enjuivée. » Très vite, il dérape sur la question juive :

« De tous les écrivains français revenus récemment d’Allemagne, un seul nous a-t-il donné quelques impressions sur le problème juif en Allemagne en 1941 ?... Ils ont tous ergoté, tergiversé autour du pot. Les mêmes n’apercevaient même pas les Juifs en Amérique avant 1939 ... C’est une manie, ils ne les voient nulle part.

Au fond, il n’y a que le chancelier Hitler pour parler des Juifs. D’ailleurs, ses propos, de plus en plus fermes, je le note, sur ce chapitre, ne sont rapportés qu’avec gêne par notre grande presse (la plus rapprochiste), minimisés au possible, alambiqués, à contre cœur...

L’embarras est grand. C’est le côté que l’on aime le moins, le seul au fond que l’on redoute, chez le chancelier Hitler, de toute évidence. C’est celui que j’aime le plus. Je l’écrivais déjà en 1937, sous Blum. »

Le 7 : Les Japonais détruisent la flotte américaine à Pearl Harbor. Le lendemain, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne déclarent la guerre au Japon. Trois jours plus tard, l'Allemagne et l'Italie déclarent la guerre aux Etats-Unis.

Le 11, Denoël écrit à Proal : « La vente ici est bonne. Les prix littéraires sont retardés sine die. Tout au moins, ce sont les renseignements que l’on donne aujourd’hui, mais tout peut changer encore demain. »

Le 16, nouvelle lettre à