Robert Denoël, éditeur

1936

Janvier

 

Parution de Le Chemin qui mène à rien de Maurice Vlaminck, avec qui Denoël s'est lié d'amitié.

    

Vlaminck [1876-1958] photographié par Robert Denoël

Le 3 : Dans son journal, Jean Proal trace le plan de l’adaptation au théâtre de Tempête de printemps. Il ne paraît pas avoir poursuivi son projet.

Le 24, Denoël écrit à Champigny : « Je viens de découvrir un très curieux manuscrit, dans des circonstances romanesques que je vous conterai, un jour. Un manuscrit qui vous enchantera. Il s’intitule provisoirement : " Je n’aimerai plus ". L’auteur est d’ailleurs plein d’illusions. »

C’est sous le titre Tu n'aimeras plus que paraîtra le roman de « Fabio », un pseudonyme qui n’a pas été levé. L'ouvrage dut intriguer, comme tous les livres non signés, et l'année suivante, une dame Paule Saint-Marceau publia Le Calepin d’Iris (En marge des « Papiers de Fabio »), qui resta sans lendemain.

 

Février

 

Le 1er, lettre de l'éditeur à Champigny : « Une de mes sœurs est en train de mourir, Cécile est partie près d’elle. Je demeure à Paris et ne la reverrai, sans doute, que morte. La nouvelle m’a accablé, jeté dans une tristesse pesante. Cette fille de vingt-deux ans renonce à la vie, cède à la tuberculose. Il y a deux ans, nous l’avions vue forte comme une jeune bête, avec de gros membres paysans, les joues d’un bon rouge, l’œil vif. Et la voilà qui se consume.

C’est cette négation qui me navre, cet abandon et cette famille qui se désagrège. Je voudrais sauver les deux survivantes, sans parler de la troisième qui soigne les lépreux au Congo et que nous ne reverrons sans doute jamais. Le grand problème est de me sauver moi-même et alors les autres suivront. J’en suis sûr. Et j’y travaille, jour et nuit, dans un effort amer. L’angoisse me ravage parfois la nuit au point que je me réveille le corps ruisselant, les membres brisés. Je rêve toutes les nuits, moi qui ne recueillais aucun rêve , j’en fais de belles moissons. Et, parallèlement, j’organise ma vie, je reconstruis, mais les vieilles ruines ne sont pas encore déblayées. »

Née à Liège le 1er mars 1912, Suzanne Denoël est morte à Eupen le 15 février 1936.

Le 11 : Dissolution du mariage de Jeanne Loviton et de Pierre Frondaie après jugement de divorce rendu à Paris par le tribunal civil de la Seine. Ils s'étaient mariés à Saint-Raphaël le 24 mai 1927.

Le 27 : Denoël a reçu les nouvelles exigences de Céline pour Mort à crédit, et il lui écrit qu’il est d’accord en principe sur tous les points : « Je ne veux pas discuter puisque vous êtes le plus fort », mais il proteste avec énergie contre deux points additifs au contrat existant.

Céline exige d’être réglé chaque fin de mois sur les ventes aux libraires, pendant les six premiers mois qui suivront la parution du livre : « Je sais que vous faites allusion dans ce paragraphe au versements d’Hachette, mais nous avons depuis deux ans un accord général avec Hachette, qui prend tous nos livres en dépôt et qui règle d’une façon convenable, au fur et à mesure des ventes, par conséquent il n’y a plus de versement comptant de ce côté ».

Quant au « comptant » réglé par les libraires, il se réduit à très peu de chose, « car le libraire ne paie jamais pour un livre, mais pour l’ensemble de ses ventes du trimestre : il serait impossible de s’y reconnaître ».

L’autre exigence, moins raisonnable encore, serait de partager « à égalité entre l’éditeur et l’auteur » les bénéfices réalisés sur la vente des exemplaires de luxe : « Il nous est impossible d’évaluer ces bénéfices », répond l’éditeur, « le tirage des exemplaires de luxe étant compris dans le premier tirage de l’ouvrage ».

Denoël accepte néanmoins de donner à l’auteur «les droits maximums, c’est-à-dire 18 % du prix fort» sur ces ventes. Cette dernière concession lui sera funeste car Céline va bientôt exiger «les droits maximums» sur tous les tirages.

Le 28 : Le nouveau contrat d’édition « pour toute la production future » de Céline prévoit qu’il percevra 12 % du prix fort des exemplaires vendus de 0 à 20.000, 15 % de 20.001 à 50.000, et 18 % au-delà. L’auteur se réserve tous les droits de traduction et d’adaptation au cinéma et au théâtre.

Pour le paiement de ses droits d’auteur durant les six mois qui suivent la mise en vente d’un ouvrage, Denoël a accepté un système fort compliqué pour sa comptabilité, qui n’a plus rien à voir avec le système de paiement semestriel habituel à l’Edition.

Il a donc à peu près cédé à tous les caprices coûteux de l’écrivain. Une clause nouvelle prévoit aussi que «l’auteur, en aucun cas, ne pourra être " cédé " à une autre " raison sociale " ». Enfin l’écrivain a obtenu de faire supprimer la « passe », ce qui n’est pas rien : il s'agit de la quantité de papier supplémentaire à mettre en œuvre pour compenser la gâche due aux différents réglages des matériels. La passe est généralement exprimée en pourcentage, qui varie selon le chiffre de tirage, la qualité du travail et le nombre de passages sur machine que nécessite l'impression.

Plus simplement, ce sont des exemplaires tirés en sus du tirage convenu pour pallier les éventuels défauts de fabrication. Son pourcentage oscille entre 5 % et 10 % du tirage.

Est-ce que Céline a entendu parler des exigences de Simenon chez Gallimard ? En 1933 Gaston a accepté de signer un contrat avec le romancier stipulant que l’auteur et l’éditeur toucheront chacun 50 % des bénéfices réalisés sur chaque roman publié, étant entendu que Simenon en fournira six chaque année. Céline n’a pas la capacité d’écriture du Liégeois, mais ce qu’il obtient chez Denoël est très inhabituel.

 

      

Le 28 : Parution de La Tisane de sarments, un roman que Joë Bousquet a proposé à Denoël en décembre 1935. Blessé le 27 mai 1918 sur le front de l'Aisne, le poète vit à Carcassonne, paralysé à vie. Il publiera chez Denoël deux autres ouvrages en 1939 et une préface à un recueil de poèmes de son ami René Nelli en 1938.

 

Mars

 

Le 6 : Bibliographie de la France annonce l'ouverture de la souscription aux tirages de luxe de Mort à crédit, soit 990 exemplaires, qui sera « irrévocablement close le 15 mars ». La parution du livre en librairie sera reportée à cinq reprises entre le 5 avril et le 25 mai, Céline apportant, jusqu'à la dernière minute, de nouvelles corrections.

Le 12 : Denoël concède à Céline, toujours plus exigeant, « que les droits de 18 % prévus au-dessus de 50.000 exemplaires commenceront à courir à partir du 40.001e exemplaire », au moins pour Mort à crédit.

Mais, au cours des mois suivants, la presse se fait aussi l’écho de dissensions entre l’auteur et ses éditeurs à propos de passages scabreux du roman. « Dans Mort à crédit, il y avait trois pages impossibles à publier ; l’imprimeur refusait de les imprimer » dira plus tard Denoël à André Roubaud.

Le 14, Denoël écrit à Pierre Albert-Birot : « On me dit que vous auriez de sérieuses chances d’avoir le prix littéraire décerné par la Brasserie Lipp. Je ne veux vous donner aucun espoir, car cent fois on m’a promis des prix littéraires, que j’ai vu attribuer à d’autres, mais enfin il faut faire sa petite besogne. »

       

Grabinoulor obtiendra en effet, quelques jours plus tard, le prix Marcellin Cazes. Ce premier succès éditorial ne fera pas perdre de vue à l'éditeur qu'Albert-Birot n'écrit pas pour le grand public et que son roman Rémy Floche, employé, qu'il a publié deux ans plus tôt, est un échec commercial. Le 21 juillet, il lui retourne un manuscrit non identifié avec cette suggestion inattendue :

Avril

 

Denoël confie aux Messageries Hachette la vente exclusive de Mort à crédit, à l'exception des tirages de luxe.

Rencontre André Brulé, directeur de l'Imprimerie « Les Impressions Modernes », à Fontenay-aux-Roses, qui deviendra un ami.

Les Denoël font la connaissance de Maurice Bruyneel, un artiste né à Paris le 24 mai 1915, qui a débuté au théâtre en 1932 sous le pseudonyme d’Albert Morys.

Morys écrira plus tard : « Qu'étais-je auprès d'eux ? Un baladin qui, un jour de 1936, presque par hasard, était arrivé dans leur vie, avait été adopté et en avait conçu pour eux deux un amour subit et inconditionnel ».

Il ne semble pas que Morys soit apparu tout à fait « par hasard » dans la vie du couple Denoël. Son père, Gustave Bruyneel, déclara à la police, le 11 octobre 1946 : « J’ai fait la connaissance des époux Denoël à Nice en 1935. Par la suite mon fils Maurice s’est lié d’amitié avec eux ».

Albert Morys et Elsa Triolet ont écrit que les Denoël accueillaient volontiers les jeunes gens : il y avait eu Artaud dès 1929, il y aura encore Eric Mathieu Bessi, un étudiant en médecine, Harold Saurat, le fils de l’historien, Luc Dietrich, et quelques autres.

Pierre Denoël et Billy Ritchie-Fallon, qui ont longtemps habité chez Denoël, partageaient en 1936 un petit appartement au n° 4 square Jean Thebaud.

Toujours selon Morys, cette année-là, « De même que Robert, Cécile avait été proposée pour la Légion d'Honneur, mais l'un et l'autre avaient refusé de signer la demande, au grand dam de Jean Zay, alors Ministre de l'Instruction Publique, qui voulait la leur remettre lui-même. »

Le 9 : Dans son journal, Jean Proal note : « Depuis le 10 mars je travaille à Mirages. La plus profonde joie que j’ai éprouvée depuis longtemps. Une résurrection. » Mais il sera déçu, deux mois plus tard, par la réponse de l'éditeur.

Le 30 : Lettre amère de Denoël à Céline, qui a encore fait valoir on ne sait quelle exigence à propos du paiement de ses droits : « Il m’est absolument indifférent de vous régler par traite ou par chèque, dès l’instant que nous nous mettons d’accord sur la somme à décaisser quelques jours à l’avance. Ne craignez pas de me ruiner ; au contraire, j’ai toujours considéré votre présence dans cette maison comme une source appréciable de revenus. Soyez assuré de ma reconnaissance. »

 

Mai

 

André Gide demande à son secrétaire, Maurice Sachs, de rédiger un petit livre à la gloire de Maurice Thorez. Sachs est membre du comité de lecture de Gallimard, mais c’est avec Denoël qu’il signe un contrat pour deux études sur Thorez et sur Gide.

 

 

Ces opuscules ont été bâclés en quelques semaines. Dans le premier, paru en juin, Sachs, qui ignore tout de son sujet, a tiré à la ligne et s'est contenté de raconter un meeting tenu à Ivry puis de citer longuement le discours du dirigeant communiste.

L'autre brochure paraît en novembre, après le retour de Gide qui, déçu par le régime stalinien, rédige son Retour de l'U.R.S.S. Et Sachs avait placé en exergue une citation de Staline ! Il en est quitte pour ajouter hâtivement une préface où il explique prudemment : « il se peut bien que le communisme dès aujourd'hui, ou dès demain, n'offre plus à beaucoup d'esprits libres les saines et fortes tentations que nous y voyions hier. Si cela est, Gide et bien d'autres auront été abusés. »

Max Jacob, qui n'a plus d'illusions sur son protégé, écrit à Jean Denoël : « Ce livre ne vaut pas la peine qu'on en parle ni d'être lu ». Les deux « biographies » du dilettante Sachs sont un fiasco pour l'éditeur qui récupérera une partie de sa mise en cédant à prix coûtant les invendus du Thorez à la librairie du parti communiste.

Le 14 : Bernard Steele qui, depuis 1932, habite au 21 rue de Pontoise, à Montmorency, invite à déjeuner les Denoël, Céline, Antonin Artaud, Charles Braibant, Robert Desnos et Carlo Rim. C'est ce dernier qui l'écrit dans Le Grenier d'Arlequin ; or, à cette date Céline est en Angleterre et Artaud au Mexique. Ce repas au cours duquel on a parlé de Mort à crédit, que Steele n'aimait pas, et de la brochure que Denoël a rédigée pour défendre le roman, a certainement eu lieu mais en fin d'année, puisque Artaud n'est rentré à Paris que le 12 novembre.

Le 15 : Céline écrit à sa secrétaire, Marie Canavaggia : « Denoël me semble un petit peu énigmatique. Voulez-vous être gentille et sans en avoir l’air me donner qq petits renseignements sur ce tirage - Je me méfie à tous égards avec ce zèbre ! Vous connaissez mes soucis d’ordre ouvrier. Il doit avoir maintenant déjà une impression assez nette mais quand je suis parti il accumule les sottises. »

 

Le 15 : Parution de Signes de vie, un recueil de poèmes de Mélot du Dy.

Le 17 : Luc Dietrich, qui vient d'achever la lecture de Mort à crédit, note dans son journal : « Fini Céline, une grande fin. Je revois la gueule de Céline, chez Denoël : Le parleur, celui qui se justifie. Gueule de Polonais, de représentant de commerce ». On peut penser que Denoël lui a procuré les épreuves du livre, qui sortira le 25.

Le 23 : Toute l’Edition publie, à propos de Mort à crédit, une interview de Robert Denoël par Pierre Langers :

« Mort à Crédit est extrêmement travaillé; il n'en était jamais content ; il l'a récrit quatre fois, cinq fois; il a mis près de cinq ans à l'achever. C'est que Céline considère - comme un Flaubert, comme un Péguy - le fait d'écrire comme un métier qui s'apprend, comme un travail d'artisan.

- Et puis, cette langue qu'il a créée...

- Vous pouvez le dire : Céline est bien un créateur de langage. Mort à Crédit - certains le lui ont reproché - est écrit, d'un bout à l'autre, dans une langue extraordinaire de verdeur, de brutalité, de nouveauté. Comme l'a dit Robert Kemp, dans La Liberté, l' «effet est terrible». Vous verrez : on ne parlera plus et surtout on n'écrira plus après Céline comme avant. Déjà, le Voyage au bout de la nuit avait eu une influence évidente sur le style de plus d'un jeune écrivain.

Ajoutez qu'un effort comme celui qu'exprime Mort à Crédit a demandé un courage de l'esprit considérable. Des critiques ont comparé, mutatis mutandis, bien entendu, l'univers de Céline à l'univers de Proust. Il est certain qu'il a fait pour le monde du petit commerce parisien, par exemple, à cheval sur le prolétariat et sur la petite, toute petite bourgeoisie, ce qu'a fait Marcel Proust pour le monde de la grande bourgeoisie et de l'aristocratie. Chez l'un, il y a une délectation véritable dans le joli, le raffiné ; chez l'autre, c'est la délectation dans le médiocre de la vie réelle, dans l'atrocité qu'entraîne la misère. Et tout cela au paroxysme, parce que Céline est lui-même un être de paroxysme, un tempérament exceptionnel, hors mesure...

- A ce point que vous avez dû intervenir, vous, éditeur, au nom de la morale ?

- Allons ! Il ne faut rien exagérer. Voilà ce qui s'est passé. Emporté par une impétuosité presque folle, ne se rendant pas compte des limites que la décence rend nécessaires, Céline a tout dit, tout. Le devoir de l'éditeur était de le mettre en garde contre ces excès. Nous lui avons demandé quelques suppressions. En réalité, les passages en blanc que vous avez remarqués dans le livre ne représentent guère que la valeur de trois ou quatre pages. Pour le reste, qui est parfois d'un réalisme cent pour cent, nous avons jugé que le mouvement de l'œuvre elle-même le justifiait. Evidemment ! On va en profiter pour refaire le procès périodique des droits de l'écrivain.


  Je pense, avec un aussi bon esprit qu'Eugène Marsan, grand admirateur, lui aussi, de Céline, que les droits de l'écrivain sont presque illimités. Les pages les plus audacieuses de
Mort à Crédit sont d'un artiste et d'un artiste sincère. Certes, je m'attends aux réactions violentes du public (ou d'une certaine partie du public) : chaque fois que l'on touche au domaine de l'affectif, au problème sexuel, on observe des réactions brutales. Ce fut le cas de L'Assommoir, de Baudelaire et, ne l'oublions pas, de Marcel Proust. Mais qu'y faire ? La postérité se charge de mettre les choses et les valeurs en place. Avec Louis-Ferdinand Céline, j'ai confiance...»

Le 25 : Mise en vente de Mort à crédit. Denoël a obtenu de l’auteur qu’il supprime plusieurs passages «contraires aux bonnes mœurs » mais Céline a exigé que ces passages restent en blanc dans le texte. Le nom de l’imprimeur Bussière a été remplacé par une imaginaire « Imprimerie des Editions Denoël et Steele ». Le premier tirage a été de 25 000 exemplaires.

   

Dans Bibliographie de la France, Denoël passe une annonce retentissante : « Cet ouvrage, qui sera une date dans l’histoire des lettres françaises, s’annonce comme un formidable succès. Les commandes que nous avons déjà notées dépassent tellement nos prévisions les plus optimistes qu’une réimpression sera nécessaire avant même la mise en vente ».

L’éditeur a aussi prévu deux affiches, une en largeur, une en hauteur, qui seront envoyées aux libraires en même temps que les offices, mais pas de photo de l’auteur, « qui s’oppose à la mise en vitrine de son portrait ».

Chaque jour, ou presque, Denoël passe des annonces flamboyantes en faveur du livre dans les journaux à gros tirage, comme Paris-Soir. Et il n'oublie pas L'Humanité qui, à cette époque, tire à 400 000 exemplaires :

L'Humanité, 18 mai 1936

 

Juin

 

Dans la presse Denoël poursuit le matraquage publicitaire de Mort à crédit, mais non sans relever l’accueil mitigé qu’il reçoit : « Obscénité, ennui, ordure, voilà trois mots que l’on relève dans la majorité des articles qui ont paru à propos de Mort à crédit, le formidable roman de L.-F. Céline. On les relevait également dans les critiques qui saluèrent, si l’on peut dire, la publication de La Terre et de L’Assommoir, les deux plus gros succès de Zola. Comme Zola, L.-F. Céline subit des attaques dont le temps fera justice. »

Publication de Bitru ou les vertus capitales, le premier roman d'Albert Paraz.

  

                                                            Albert Paraz [1899-1957]

En 1948, l'auteur écrira dans Le Gala des vaches : « J'ai connu Céline en 1934, dans un bistro rue Lepic. [...] Plus tard, je lui ai donné le manuscrit de Bitru, il l'a lu et m'a dit : " Va voir le père Denoël, c'est un Belge ! " Il me disait c'est un Belge comme il eût dit c'est un faible, ou un demi-fou, ou un faisan, ou un pigeon, quelque chose de tout à fait morphologique et déterminé mais va savoir en quoi ? C'est un des mots de Céline les plus hermétiques, que je n'ai pas encore élucidé mais qui, nonobstant, m'a rendu d'énormes services. Un maître mot, un mot magique : quand j'avais des discussions avec Denoël je me disais : t'en fais pas, c'est un Belge ! »

 

Le 4 : Victoire du Front Populaire aux élections législatives. Au cours des semaines suivantes, le gouvernement socialiste de Léon Blum instaure de nouvelles lois sociales sur les conventions collectives, les congés payés et la semaine de 40 heures. Deux mois plus tard, c’est au monde de l’édition qu’il va s’attaquer.

Le 8 : Denoël donne à Céline son accord pour une cession éventuelle de ses droits pour une édition de luxe du Voyage au bout de la nuit « d’un tirage inférieur à 300 exemplaires » ; à moins qu’il s’agisse d’une remise en route de l’édition illustrée par Gen Paul annoncée en mars 1935, on ne sait rien de cette édition restée à l’état de projet.

Le 13 : Robert Brasillach éreinte Mort à crédit dans L’Action Française.

Le 16 : « Je viens d’envoyer Solitudes (ancien Mirages) à l’éditeur. J’ai fait du boulot, en ces trois mois. Quel espoir ! » écrit Jean Proal dans son journal.

Quelques jours plus tard, il doit déchanter : « Solitudes refusé par Denoël ! » Il est probable que c’est ce même récit, retravaillé, qu’il soumettra plus tard à Denoël, lequel le publiera en 1944 sous son titre définitif : Montagne aux solitudes.

 

Juillet

 

Le 16 : Début de la guerre civile en Espagne.

Le 17 : Max Frantel, dans Comœdia, publie un article intitulé « M. Robert Denoël part en campagne pour la gloire de ‘Mort à crédit’. » Après avoir rappelé que ce roman avait valu à l’auteur encore plus de horions que le Voyage, il écrit que Robert Denoël a décidé « de ne pas laisser son poulain seul », et qu’il vient de lancer au visage des pugilistes un opuscule : Apologie de Mort à crédit.

Comme Bernard Grasset qui, en juin 1913, avait provoqué en duel un journaliste défavorable à l'un de ses auteurs, Denoël s'engageait lui-même dans la bataille, qui valait bien celle d'Hernani.

Le 24 : Denoël fait paraître Apologie de Mort à crédit, qu’il a tiré à 3 000 exemplaires. L’annonce de la brochure dans Bibliographie de la France : « Une mise au point qui s’imposait ».

L'exemplaire qu’il offre à sa femme porte la dédicace : « La voilà enfin cette brochure, chérie. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Tendrement. Robert. » C'est, en effet, le premier livre qu'il publie.

 

    

 

Victor Moremans, qui a éreinté le Voyage dans la Gazette de Liége, et n'a pas rendu compte de Mort à crédit, a droit à une dédicace élogieuse : l'amitié, chez Denoël, passe avant le reste.

Charles Bernard, dont Denoël a largement utilisé l'article qu'il a publié dans La Nation belge, n'est pas oublié. En fait, il envoie sa brochure à tous les journalistes, critiques et échotiers. Céline, dont le texte sur Zola suit celui de son éditeur, ne paraît pas avoir participé à ce service de presse.

 

    

Le 25 : Georges Champeaux, dans un article titré «M. Denoël» paru dans les Annales politiques et littéraires, écrit :

« Les éditeurs Denoël et Steele ont la cote d’amour la plus forte de l’heure : c’est vers eux que se tournent la plupart des écrivains qui ont, ou croient avoir, des choses originales à dire. Je trouve M. Denoël en train de corriger les épreuves d’une brochure. Les jugements portés dans les revues et les journaux sur le roman de M. Céline : Mort à crédit, lui ayant paru dans l’ensemble injustes et superficiels, il a décidé de faire la critique des critiques.

Ceux qui ne connaissent pas M. Denoël pourront s’étonner qu’un éditeur se jette ainsi dans la bagarre. Mais il suffit de se trouver devant lui pour comprendre à quel point ce geste dut être spontané. De haute taille et large d’épaules, de lourdes lunettes d’écaille bien posées sur un nez hardi, il tient à la fois de Joseph Kessel et de Jacques Doriot. Un éditeur ‘d’attaque’.

- Alors, la crise du roman ?

- Convenez que vous auriez quelque peine à y croire si vous aviez vu partir en deux mois quarante-cinq mille exemplaires d'un roman à vingt-cinq francs, et qu'avec une publicité moyenne vous ayez dû tirer à six mille exemplaires le roman d'un débutant comme Luc Dietrich. Je vends surtout des romans et j'en vends de plus en plus. Vous me direz que nous sommes une maison jeune, et, par conséquent, en pleine ascension. C'est vrai. Tout de même, et en dépit de la crise générale de la librairie, il y a toujours place chaque année pour cinq ou six romans qui marchent à fond de train. C'est le Pierre Benoit, le Mauriac, le Maurois, la traduction d'un grand !ivre étranger, ou encore l'inconnu qui s'impose d'emblée. Sans parler du prix Goncourt qui continue de faire régulièrement ses cent mille exemplaires.

Sans doute, le chiffre total des romans vendus cette année sera inférieur à celui de 1926. Mais peut-être la plupart des romans achetés cette année-là n'ont-ils pas été coupés jusqu'au bout. On a vendu trente mille exemplaires de Proust. Croyez-vous vraiment qu'il ait été lu par trente mille personnes ? Je connais bien des femmes du monde qui, sur trois livres qu'elles achetaient, en lisaient un. Il y a comme ça des robes qu'on ne met jamais...

Les carrières de romanciers sont plus brèves qu'autrefois. Un Loti, un France, un Bourget ont gardé jusqu'au bout leur clientèle. Aujourd'hui, il est rare qu'après dix à douze ans de succès, un romancier ne retombe pas à un tirage moyen. En revanche, le nombre des écrivains n'a jamais été si considérable. Nous refusons une moyenne de douze cents manuscrits par an. C'est curieux comme il y a peu de gens qui sachent raconter une. histoire... »

Le 27 : Noël Sabord publie à son sujet dans Paris-midi un article intitulé : « Un éditeur est-il fondé à prendre envers la critique la défense d’un auteur insulté ? »

Le Canard enchaîné publie à son tour un article sarcastique intitulé « Apologies », dans lequel Jules Rivet évoque le libelle de Denoël, « une petite brochure qu’il s’est lue à lui-même avec intérêt, qu’il s’est acceptée aimablement et qu’il a éditée. Il en a fait ensuite l’envoi à la critique : ‘Lisez donc ça, ce n’est pas mal du tout !’

Ce n’est pas mal du tout. M. Robert Denoël, qui écrit mieux que beaucoup de ses auteurs, veut sans doute nous démontrer, en même temps que les vertus du livre de Céline, sa propre philanthropie. Si, pouvant écrire ses livres lui-même, il consent à s’adresser à la main-d’œuvre étrangère, c’est certainement par pure bonté d’âme. Et dorénavant, les écrivains vont se sentir gênés pour tirer sa sonnette.

Présenter un manuscrit à M. Robert Denoël, c’est un peu comme si on offrait de la ficelle à un cordier, un sonnet à M. Tristan Derème, un calembour à notre ami Breffort et un canon à M. Schneider ! Et encore, M. Schneider accepterait peut-être le canon pour le vendre à Hitler... Ce n’est pas tout. Avec son Apologie de Mort à crédit, M. Robert Denoël se révèle, non seulement écrivain, mais critique.

- Si Mort à crédit, explique-t-il, est un livre épatant, c’est à cause de ceci et à cause de cela... Quant à ceux qui en disent du mal, ce sont des ci et des ça..., etc. Ainsi tout est fait dans la maison : manuscrit, édition, critique littéraire. Très bonne idée. »

Le 30 : L’éditeur prévient Céline que, contrairement à ce que celui-ci espérait, il ne pourra lui régler 23 000 francs le lendemain : « Les circonstances actuelles me contraignent à me tenir strictement dans les limites du contrat que nous avons passé le 28 février 1936 ».

 

Août

 

Le 4, Le Petit Parisien publie une interview de Robert Denoël par Charles Brun : « Un éditeur défend son auteur. M. Denoël nous parle de ‘Mort à crédit’ de Louis-Ferdinand Céline » :

« Prenant la défense du roman de L.-F. Céline paru récemment sous sa firme, Robert Denoël n'a pas hésité à signer de son nom un très habile plaidoyer en faveur de l'œuvre malmenée. Ainsi, son Apologie de Mort à crédit inaugure-t-elle un précédent aussi généreux qu'original. Certes, des éditeurs-écrivains, tel Bernard Grasset, ont souvent préfacé les ouvrages de leurs poulains. Jamais leur sollicitude n'avait dépassé, toutefois, les bornes d'une présentation sympathique. Robert Denoël, lui, va crânement jusqu'à la bagarre.

- Loin de moi la pensée de vouloir me substituer à la critique, m'a-t-il affirmé dans son calme bureau de la rue Amélie. Mais, je réalise trop combien le livre de Céline bouscule le cadre des appréciations habituelles, pour ne pas consacrer à sa défense un effort particulier. Je n'ai jamais fait cela et ne compte plus le refaire. Ne nous y trompons pas. Il s'agit ici, avec Mort à crédit, d'une manifestation exceptionnelle, matériellement et spirituellement hors mesure.

Pensez donc, 700 pages torrentielles qui remettent simultanément en question, les problèmes qu'on pense pour toujours résolus du style, du langage, de l'inspiration ; qui proposent aux écrivains de demain une libération presque absolue dans tous les domaines et l'autorisation formelle de traiter les sujets à fond... Et c'est ce livre qu'a bout d'insultes et d'arguments, d'aucuns ont déclaré ennuyeux ! Allons donc ! Il occupera, j'en ai l'absolue certitude, une place de premier rang dans les lettres françaises. C'est pourquoi j'ai tenu à prendre date avec cette brochure.

- Votre auteur est-il aussi sauvage qu'on veut bien le dire ?

- C'est un gaillard solide, tendre et bon qui a le chiqué en horreur. Il est père d'une petite fille qu'il adore et exerce son métier de médecin dans un dispensaire médical de Clichy. Il n'écrit que lorsqu'il a quelque chose à dire.

Après avoir évoqué le prochain livre de Céline, où les lecteurs retrouveront le petit Ferdinand de Mort à crédit dans les casernes d'avant 1914, Denoël ajoute : 'Vous verrez, prophétise-t-il en me raccompagnant, les événements me donneront raison. Je me réjouis à l'avance de reprendre le débat dans dix ans, avec les détracteurs actuels de Céline. Je leur donne volontiers rendez-vous'. »

Le 13 : Jean Zay, ministre de l’Education nationale, dépose à la Chambre un projet de loi visant à réformer le droit d’auteur et le contrat d’édition. L’article 21, qui prétend réduire le temps pendant lequel un éditeur possède le droit exclusif d’imprimer l’ouvrage d’un écrivain, remet en cause le principe même de l’édition, qui est d’exploiter une œuvre dans sa durée.

Le 21 : Décès, des suites d’une scarlatine toxique, d’Eugène Dabit à Sébastopol.

Le 28, lettre de Denoël à Champigny, qui a des difficultés financières : « Impossible de vous envoyer de l’argent. Jamais nous ne fûmes plus pauvres, plus en difficultés. Mais il est arrivé pour vous un mandat du Gouvernement de 4.000 francs. Steele s’occupe des démarches pour le faire payer et vous enverra la somme dès qu’il le pourra.

Je n’ai pas pris de vacances cette année. Rien ne s’est arrangé. Mais Cécile, à bout de souffle, est partie à la 'Retirance' où elle est depuis deux mois avec le Finet. J’ai été la voir deux jours au 15 août.

Pour moi, j’essaye de sortir des décombres que le Front populaire m’a fait tomber sur la tête. Steele m’interrompt pour m’annoncer son départ pour New York. Il va régler certaines affaires dans ce pays incroyable où il y a encore des affaires, où il y en a même plus que jamais. Le Document dort depuis 3 mois, mais j’espère le ressusciter à la rentrée sous forme hebdomadaire. Je dirige " techniquement " un hebdomadaire déjà paré, qui paraîtra en octobre. »

Cet « hebdomadaire de combat politique et littéraire » qui avait pour titre L’Assaut, paraît avoir joué un rôle dans la décision de Bernard Steele de quitter la rue Amélie.

Numéro 0, 17 août 1936

Dans son éditorial, Alfred Fabre-Luce, principal rédacteur, assurait que cette publication n’était inféodée à «aucun chef politique, à aucun parti, à aucun groupement d’intérêts », mais il s’agit bien d’une feuille réactionnaire.

Le premier numéro parut le 13 octobre 1936, le dernier le 8 juin 1937 ; en tout, 34 numéros avant de se transformer en La Liberté du mercredi, supplément hebdomadaire au quotidien La Liberté, qui l'absorba après un ultime numéro le 28 juillet 1937.

     Numéro 1, 13 octobre 1936

On notera encore qu’à la date où Steele décide de quitter Denoël, Céline n’a pas encore publié le moindre ouvrage antisémite. Le témoignage qu’il a donné en 1972 est d’ailleurs sans ambiguïté : « Après mon départ, Denoël publia des œuvres de Céline qui étaient de véritables diatribes antisémites ; or moi, je suis juif de naissance ; cela ne m’a pas beaucoup plu, d’autant plus que Céline imaginait, en bon paranoïaque qu’il était, qu’il n’avait jamais touché ses droits d’auteur et il mettait cela sur mon dos parce que j’étais juif. »


   On comprend donc que, selon Steele, qui n’est pas paranoïaque, Céline lui en veut parce que ses droits d’auteur lui sont chichement versés et que c’est certainement parce qu’il est juif.


   Dans les lettres à Denoël où il est question de Steele, Céline ne montre, il est vrai, aucune sympathie pour l’Américain, dont il écorche toujours le nom, mais il ne lui reproche pas d’être juif, seulement d’être « con ».

Robert Beckers expliquait autrement le départ de l’Américain : « Steele intervenait dans les dépenses mensuelles pour 50.000 F, et parfois plus. Il finit par se croire exploité ».

Beckers a été attaché à la maison d'édition entre 1930 et 1936 « en qualité de directeur commercial », dira-t-il le 7 octobre 1946 à la police. C'est aussi le titre que s'attribuait Max Dorian (pour la même période !) dans le témoignage qu'il a donné en 1963 pour le numéro spécial des Cahiers de l'Herne consacré à Céline.

En réalité, il n'y eut pas de directeur commercial aux Editions Denoël avant juillet 1944. Et, lorsque Robert Denoël nomma Auguste Picq à cette fonction, c'était en prévision de la mesure de suspension qui allait le frapper deux mois plus tard.

Il n'empêche que Robert Beckers a rendu de nombreux services rue Amélie avant et pendant la guerre, surtout dans le domaine publicitaire, et qu'il était au courant de ce qui s'y passait.

Le témoignage de l'Américain recueilli par François Gibault va d'ailleurs dans ce sens : « Steele, lassé de boucler les 'trous' de l'entreprise et d'honorer les traites et autres engagements que Denoël prenait en imitant sa signature, lui avait vendu ses parts le 30 décembre 1936. »

Pour Auguste Picq, « Steele s’est fâché avec Denoël à cause de Céline dont il n’acceptait pas le comportement et les exigences. Lorsque j’ai abandonné la Comptabilité en 1944 pour prendre la direction commerciale, le compte Bernard Steele était toujours créditeur.

Quand les Américains ont débarqué en France, nous avons reçu aux Editions la visite de Steele en officier de marine (lieutenant de vaisseau), décoré de la Légion d’Honneur. Je l’ai revu ensuite plusieurs fois chez lui ou à son bureau de l’ambassade U.S. à Paris. Il a eu des entretiens avec Maximilien Vox, Mme Voilier et Lacroix, des Domaines, mais j’ignore de quelle façon et à quelle date il fut réglé. »

Bernard Steele s'en est expliqué dans une lettre adressée le 16 décembre 1964 à Dominique de Roux qui l'avait sollicité pour le second numéro spécial des Cahiers de L'Herne consacré à Céline, mais qui ne retint pas son témoignage. Philippe Alméras l'a publiée intégralement dans le numéro spécial du Magazine littéraire consacré à Céline en octobre 2002 :

« [...] peu après les événements du 6 février 1934, nous nous sommes aperçus, Denoël et moi, que nous n'étions plus du tout d'accord. L'époque, il est vrai, était très trouble et très troublée : les idées s'entrecroisaient et se heurtaient avec violence et l'on se rendait de plus en plus compte que certaines valeurs auxquelles on était resté attaché commençaient à s'effriter avant de s'effondrer dans la catastrophe générale.

Il est bien possible qu'en d'autres temps plus paisibles, nous eussions peut-être pu combler le fossé qui se creusait chaque jour davantage entre nous, mais... l'époque étant ce qu'elle était, nous n'avions vraiment aucune chance de retrouver l'entente qui avait régné entre nous jusqu'alors.

La part active que prit Denoël à la rédaction et à l'administration d'un hebdomadaire politique que venait de lancer Alfred Fabre-Luce fut, pour moi, l'événements décisif qui motiva mon départ des Editions Denoël et Steele et le retrait de mon nom de la raison sociale. »

Si les mots ont un sens, Steele prétend qu'au lendemain des émeutes qui ont secoué Paris en février 1934, il s'est rangé du côté des forces progressistes, tandis que Denoël prenait le parti de la droite réactionnaire, ce qui les a éloignés l'un de l'autre, et que le fossé s'est encore élargi quand Denoël a pris la direction de L'Assaut.

L'Américain oublie de dire que Denoël s'est rallié à la droite en réaction à l'avènement du gouvernement de Front Populaire, dont les mesures sociales ont en partie ruiné la maison Denoël et Steele, parmi des centaines d'autres entreprises, et que c'est son argent à lui, Steele, qui fondait dans la débâcle économique du pays.

Quant à Céline : « je ne me plaisais pas dans sa société et je le voyais le moins souvent possible. Après son retour de Russie, nos relations, déjà peu cordiales, se sont rapidement détériorées à cause de son antisémitisme naissant dont j'ai été, je crois, une des premières cibles. »

Entre le 25 septembre 1936, date à laquelle Céline est rentré d'U.R.S.S., et le 28 décembre 1936, date de la mise en vente de Mea Culpa, il faut croire que Steele a fait les frais de l'antisémitisme « naissant » de l'écrivain, car son pamphlet, on l'oublie trop, est avant tout anticommuniste.

Quoiqu'il en soit, Bernard Steele céda ses parts à Denoël le 30 décembre, et remit verbalement sa démission de gérant des Editions Denoël et Steele le 12 janvier suivant.

Après la parution, fin décembre 1937, du deuxième pamphlet de Céline, Steele se manifesta à nouveau : «Bien que je fusse déjà parti de la maison quand parut Bagatelles pour un massacre, je n'ai pu m'empêcher de téléphoner à Denoël pour lui exprimer mon indignation à la seule pensée que ce livre, précisément, puisse être publié par une maison que je venais à peine de quitter et dont j'avais été l'un des fondateurs.»

Les relations entre Denoël et Steele se rétablirent au moment de la débâcle. Après avoir quitté la rue Amélie, Steele s'était installé dans le Midi. En mai 1940, « avant la ruée allemande sur les Pays-Bas, je reçus la visite de Denoël qui, mobilisé dans l'armée belge, avait tenu à me revoir avant de rejoindre son régiment. A cette occasion, nous avons eu une très franche explication et nous nous sommes séparés en très bons termes. »

On connaît le périple de Robert Denoël dans le Midi : entre le 16 et le 30 mai 1940, il a fait escale à Pont-Saint-Esprit, Narbonne, et Montpellier. Je suppose que Steele habitait alors l'une de ces trois villes. Après l'Armistice du 22 juin, il a quitté la France et rejoint les Etats-Unis.

Dans sa lettre à Dominique de Roux, Bernard Steele a aussi analysé les rapports qui existaient alors entre Denoël et Céline : « j'en suis aux conjectures : j'ai toutefois l'impression que leur entente devait être assez bonne. En effet, les goûts littéraires de Denoël l'attiraient immanquablement vers le bizarre et l'insolite. Cela ne pouvait que faire l'affaire de Céline, dont l'œuvre entière se situe dans un monde imaginaire.

De plus, mon ancien associé était un homme extrêmement ambitieux, ce qui ne devait pas non plus déplaire à Céline. L'ambition de Denoël, soit dit en passant, prenait parfois des allures un peu curieuses : il me confiait un jour qu'il " espérait bientôt avoir un million de dettes, car, disait-il, ce n'est qu'à cette condition que l'on commence à être considéré à Paris ".

Par ailleurs, le côté persécuteur-persécuté de Céline pouvait également, me semble-t-il, présenter un certain attrait pour Denoël, dont certains des amis intimes se rangeaient tout naturellement dans cette catégorie. Enfin, les deux hommes étaient des révoltés et tous deux étaient des destructeurs ; sur ce terrain aussi pouvait sans doute s'établir une entente entre eux. »

Cette analyse fort intéressante pose question car Steele, qui a vécu aux côtés de Denoël durant plus de six ans, a dû discuter avec son associé de la personnalité et de l'œuvre de l'écrivain, malgré quoi il s'en tient à des conjectures. D'autre part il ne cite pas, et on le regrette, les amis intimes de Denoël qu'il rangeait dans la catégorie des persécutés-persécuteurs.

 

Septembre

 

Les Editions de la Renaissance du Livre, créées en 1908 mais constituées en société anonyme en 1922, déposent leur bilan.

L’Intransigeant lance une grande enquête auprès des éditeurs à propos du projet de loi Zay. Denoël est à peu près le seul qui approuve les propositions du ministre de l’Education nationale à cause du principe de libre concurrence.

Le projet de loi sera, à force d’amendements, repoussé jusqu’en juin 1939, avant d’être abandonné, mais Denoël aura eu l’occasion de se poser, une fois encore, en franc-tireur de la corporation.

Le 1er : Pierre Seeligmann, lecteur à la NRF, écrit à Gaston Gallimard : « Avant de partir pour Aix, Fernandez est venu apporter l’information suivante : L.F. Céline est convaincu que Denoël va sauter. Il est prêt à traiter avec nous sur la base d’une mensualité. Il prétend que Mort à crédit s’est vendu à 40.000 mais Hirsch et Fernandez sont sceptiques. »


   Le 2 : Lucien Doré, huissier mandaté par Céline, se rend rue Amélie pour encaisser une traite de plus de 25.000 francs ; l’employé qui l’y accueille lui apprend que Denoël est sorti et ne lui a laissé « ni ordres ni fonds pour payer ». La traite sera protestée par la Lloyds Bank, six jours plus tard.

Le 7 : Inhumation des cendres d'Eugène Dabit au cimetière du Père-Lachaise. André Gide note dans son Journal : « L'assistance était nombreuse ; gens du peuple surtout et en fait de littérateurs, rien que des amis dont le chagrin était réel. Emotion très vive. Le père m'a forcé à marcher à côté de lui, avec la plus proche famille. Les discours de Vaillant-Couturier et d'Aragon ont présenté Dabit comme un partisan actif et convaincu. Aragon, en particulier, a insisté sur la parfaite satisfaction morale de Dabit en U.R.S.S…. Hélas !… »

       Léon Moussinac, Paul Vaillant-Couturier, Louis Martin-Chauffier, Paul Nizan, Jean Cassou

Jean Paulhan, lui, écrit à Marcel Jouhandeau : « T'ai-je parlé des obsèques ? Dabit n'aurait pas voulu, ou je le connaissais mal, ces poings fermés, ces discours d'Aragon et de Vaillant-Couturier, (V-C allant jusqu'à dire, le sot, que le grand regret de Dabit avait été de ne pas tomber les armes à la main, en combattant pour l'Espagne) ce cortège concentré, haineux, en savates et en espadrilles. Mais les partis sont immondes. Je ne pense pas seulement à ceux de gauche… »

Le 8 : Gide revient, dans son Journal, sur la cérémonie funèbre à laquelle il a assisté la veille et il écrit, à propos de la mère d'Eugène Dabit : « Au bras d'une parente, la pauvre femme se traîne péniblement jusqu'au caveau de famille, tout en haut de l'énorme cimetière. Devant la fosse elle perd contenance ; on entend de loin des cris affreux. Puis elle s'échappe d'entre les bras qui la soutiennent, comme une folle : “ Allez-vous en tous. Laissez-moi… Mais laissez-moi donc. Je veux partir. Je veux partir…” »

  Gide devant la tombe de Dabit [Regards, 17 septembre 1936]

Le 29 : L’hostilité des milieux d’affaires et une importante fuite des capitaux à l’étranger contraignent le gouvernement de Front populaire à dévaluer - tardivement et insuffisamment - le franc.

Le 29 : A La raison sociale des Trois Magots, 60 avenue de La Bourdonnais, vient s'adjoindre un « Office colonial de librairie », puis un « Office de librairie générale ». S’y ajouteront « Les Editions La Bourdonnais », «Les Editions de littérature populaire », et « Le Chef-d’œuvre ». A partir du 15 décembre 1939, Denoël y domiciliera aussi son hebdomadaire « Notre Combat ».

 

Octobre

 

Parution des Beaux Quartiers d’Aragon, à propos duquel Denoël écrit le 11 novembre à Marcel Sauvage, membre du jury Renaudot : « J’ai parlé longuement de cette candidature avec Charensol et je m’en suis ouvert à plusieurs membres du Jury. Je crois vraiment que le talent de l’auteur peut l’emporter sur les passions politiques. Si votre admiration pour Aragon pouvait se joindre à l’amitié que vous me témoignez si gentiment, pour emporter la victoire, vous m’en verriez ravi. »

  

                                                                                                          Première page du manuscrit des Beaux Quartiers

Quant à ses affaires : « Les choses prennent bonne tournure pour moi en ce moment et je crois qu’avant la fin de l’année, toutes mes difficultés seront résolues. »

Quand Robert Denoël tient un bon livre et qu'il veut lui obtenir un prix littéraire, il ne ménage pas sa peine. Quelques jours plus tard il écrit à Gaston Picard, autre juré Renaudot : « Vous avez dû ou vous allez recevoir Les Beaux Quartiers d’Aragon, un roman-fleuve de grande classe. Aragon a su faire abstraction, presque tout le long de son récit, de ses passions politiques. Son roman est avant tout un roman.

Aragon est candidat au prix Renaudot. Vous dirais-je que moi-même, j’ai une grande nostalgie de ce prix ? J’avais pris la douce habitude, la seconde semaine de décembre, d’assister à l’envahissement de ma maison par votre amical cortège. Il est des habitudes dont c’est une souffrance de se défaire. » En effet, les Editions Denoël et Steele n'avaient pas obtenu de prix Renaudot en 1934 et 1935.

Le 10 : Mariage de René Barjavel et de Madeleine de Wattripont, « une jeune fille fort belle, qu’il a trouvée dans le bureau de L' Anthologie sonore », écrivait Denoël à Champigny, le 28 août 1936.

Cette « Anthologie sonore » était, depuis 1934, un bureau de vente de disques classiques domicilié au 19, rue Amélie, c’est-à-dire aux Editions Denoël et Steele. Il convient de dire un mot à propos de cette entreprise.

On sait que Bernard Steele, excellent guitariste, était passionné de musique. Au printemps 1934 il a rencontré à Paris le musicologue Curt Sachs [Berlin 1881 - New York 1959] qui, l'année d'avant, a quitté l'Allemagne où il avait créé, avec l'aide de la firme Parlophone, « 2000 ans de musique », une entreprise d'enregistrements de disque Long Playing de musique ancienne.

Steele lui propose de relancer son projet à Paris, en l'élargissant à la musique classique, et aménage, rue Amélie, un bureau de vente pour les disques enregistrés sous la direction de Sachs. A partir d'octobre 1934 Sachs est rejoint par le compositeur corse François Agostini [1898-1985], qui sera co-gérant de l'entreprise jusqu'au début de 1937, c'est-à-dire jusqu'au moment où Sachs quitte la France pour les Etats-Unis, mais aussi celui où Steele quitte la maison d'édition.

Durant ces trois années « L'Anthologie sonore » aura, à raison de deux disques par mois, réalisé quelque 50 enregistrements d'une qualité remarquable. Agostini poursuivra l'entreprise jusqu'en 1948, lui adjoignant durant la guerre « L'Anthologie folklorique ». Il est possible que Steele soit resté son partenaire dans la société jusqu'en 1940 ; dans une interview accordée en novembre 1942 à l'hebdomadaire bruxellois Voilà, Denoël déclarera « Il y a cinq ans, Bernard Steele s'est particulièrement attaché à la musique ».

Fin 1948 Agostini devient directeur chez Pathé-Marconi et « L'Anthologie sonore » est, à partir de mai 1948, dirigée par Félix Raugel, avant d'être cédée à Lucien Adès qui, à partir de 1963, a entrepris d'en rééditer les principaux enregistrements.

Le 14, Céline écrit à Karen Marie Jensen : « Mon éditeur Denoël est en faillite. Il me doit encore 50.000 francs que je vais perdre sur mon dernier livre. »

Le 15, Nouvelle lettre à Karen : « Je n’ai pas eu de chance avec Mort à crédit. Ce livre me coûte encore de l’argent ! Les élections, les grèves, les révolutions, la guerre, une véritable insurrection de la critique ! enfin Denoël mon éditeur pratiquement en faillite. Il me doit 50.000 fr ! Il n’a plus un sou ! Tous les maquereaux se valent ! »

Le 28 : Denoël, qui a été assigné par Céline pour la traite protestée le 8 septembre, lui écrit : « J’ai bien reçu votre assignation et je vous en remercie. Votre geste suppose que je fais preuve à votre égard de mauvaise volonté et je ne peux le considérer que comme un acte de vengeance.

Vous savez très bien que, d’autre part, je suis occupé à remettre l’affaire sur pied. J’en prends personnellement actif et passif à ma charge, Steele se retire entièrement. Il me semble que, dans ces conditions, votre intérêt est de me donner du temps pour m’acquitter envers vous. Je vois actuellement tous mes créanciers et j’obtiens d’eux des délais très considérables, qui me permettront de repartir dans de bonnes conditions.

Vous êtes le seul qui soyez passé à des actes de violence. Si vous persistez dans votre attitude, vous réussirez simplement à me jeter à terre, sans obtenir un franc. En effet, l’affaire Denoël & Steele est hypothéquée pour 200.000 frs et elle doit 50.000 frs au fisc.

Quand on aura vendu aux enchères, il ne restera rien pour les autres créanciers. Les bouquins se vendront au camion à raison de 80 frs les 1.000 kilos et tout le bénéfice que vous en aurez tiré sera d’avoir ruiné un homme qui, peut-être, vous a fait quelque bien. »

L’éditeur, qui pense qu’il aura des possibilités à la fin de l’année, lui propose alors de le payer par tranches de 5 000 francs à partir de la fin du mois suivant, durant six mois : « En garantie de cet accord, je ne peux malheureusement rien vous offrir pour le moment. Je ne fais d’ailleurs pas appel à vos sentiments, ce qui est inutile, mais à votre intérêt. Je suppose que sur ce terrain-là, nous pourrons toujours nous entendre. »

 

Novembre

 

Le 18 : Le ministre socialiste de l'Intérieur, Roger Salengro, se suicide, victime d'une campagne initiée par la presse de droite, qui l'a accusé injustement d'avoir déserté en 1915. Les funérailles de ce premier « martyr » du Front populaire, qui eurent lieu le 22, furent suivies par près d'un million de personnes.

Le 27 : Parution de Terre, un album de 30 photographies de Luc Dietrich. Denoël organise à cette occasion une exposition des clichés à la galerie parisienne Braun.

Le 28 : Neuf et une, un recueil de nouvelles inédites dues aux lauréats du prix Renaudot depuis sa création [1926] présentées par les membres du jury. A cette date Gallimard l'a obtenu quatre fois, Denoël et Steele trois fois, Grasset deux fois, Lemerre une fois.

 

Les trois lauréats de l' « écurie » Denoël et Steele sont : Charles Braibant avec Le Roi dort [1933], L.-F. Céline  avec Voyage au bout de la nuit [1932], Philippe Hériat avec L'Innocent [1931]. Parmi les membres du jury aussi, on trouve des familiers de la rue Amélie : Georges Charensol et Odette Pannetier.

 

Décembre

 

Le 8, Denoël et Steele s'adjugent deux prix littéraires : le prix Interallié pour Les Chasses de novembre de René Laporte, et le prix Femina pour Sangs de Louise Hervieu.

    

A propos de ce dernier roman, Morys écrit : « Le succès du livre était un premier pas mais cela ne suffisait pas à Louise, à Cécile et à Robert. Ils entreprirent une croisade pour que fut créé un ‘Carnet de Santé’ dans lequel auraient été inscrits les antécédents des parents, puis tous les soins, toutes les maladies de l'enfant, ensuite de l'adulte jusqu'à son heure dernière, pour servir à son tour à maintenir en santé ses enfants et ses petits-enfants.

L'entreprise semblait simple ; elle était trop grandiose et cependant tellement humaine. Elle se heurtait à l'indifférence générale lorsque ce n'était pas à l'hostilité. Louise, Robert, Cécile et leurs amis firent des pieds et des mains, créèrent l' Association Louise Hervieu pour l'établissement du Carnet de Santé. L'association amena à ses idées les plus éminents médecins de l'époque et finit, après bien des démarches, par intéresser un homme d'état à sa cause. Le 1er juin 1939, enfin ! un arrêté ministériel instituait, à l'usage des citoyens français, le Carnet de Santé. »

Ce carnet n’aura qu’une existence éphémère, et Louise Hervieu écrira, le 6 janvier 1943, à Morys : « Merci cher Albert Morys de votre fidèle souvenir à une vieille femme malade et profondément retirée, qui ne peut plus être bénéficiaire de vos vœux. Car je réagis de plus en plus faiblement devant mes spasmes et je tombe comme au temps de ma petite enfance [...]

Et c'est vous qui verrez la Paix ! et un carnet de santé véritable témoin et gardien de l'individu et de sa descendance. De celui qu'on annonce et auquel j'ai tout donné de moi-même, je ne sais rien. Quant au certificat prénuptial qui n'est point éliminatoire et ne comporte pas de sanction, c'est une mesure pour rien. Quant à l'assainissement de la procréation, celle qui ne peut plus la défendre vous recommande encore et pour toujours le carnet, cher Morys. C'est la douleur de Louise Hervieu ».

Jean de Bosschère avait réalisé neuf aquarelles pour Sangs : s'agissait-il d'une commande de l'éditeur ? Le fait est que leurs dimensions (200 x 140 mm) auraient permis leur insertion dans l'ouvrage, mais il n'était pas dans les usages d'illustrer un roman nouveau. Denoël avait-il prévu d'en faire une édition illustrée ? L'époque ne s'y prêtait guère.

 

                                                        Louise Hervieu (1878-1954)

Finalement c'est une édition à bon marché [7,50 F] munie d'une couverture illustrée qui fut mise en vente en octobre 1937.

Le 9 : Le prix Goncourt est décerné à L'Empreinte du Dieu de Maxence Van der Meersch (Albin Michel) ; le prix Renaudot est attribué au roman d’Aragon, Les Beaux Quartiers (Denoël et Steele).

Le 15 : Lettre de Denoël à Céline à propos des droits d’auteurs sur Mea Culpa, qui va paraître. Cédant une nouvelle fois aux exigences de Céline, Denoël accepte de lui payer désormais « 18 % du prix fort de chaque volume vendu ».

Le 30 : Bernard Steele et sa mère cèdent toutes leurs parts dans la société. Béatrice Hirshon cède 125 parts à Robert Denoël, 2 parts à Pierre Denoël, 3 parts à Max Dorian. Steele cède à Denoël ses 300 parts. Denoël détient désormais 725 parts sur 730 dans sa société.