Robert Denoël, éditeur

1933

Janvier

 

« Loin des foules », une nouvelle collection d’œuvres littéraires à tirage limité. C'est la première et la dernière chez Denoël : elle comptera quatre titres puis disparaîtra.

         Extrait du catalogue des Editions Denoël, automne 1937

Au cours de la décennie précédente, les éditeurs ont multiplié ces collections pour bibliophiles dans le but d'attirer de jeunes écrivains qui étaient sous contrat ailleurs.

Ici, Denoël publie des textes non destinés aux grand public : L'Eglise de L.-F. Céline, Grabinoulor de Pierre Albert-Birot, Satan l'Obscur de Jean de Bosschère, ou Pensées et portraits de Ludovico Guichardin [1521-1589]. Si le premier est épuisé l'année même de sa parution, en raison de la célébrité soudaine de l'auteur, les autres mettront des années à se vendre.

Il n'est pas inutile de relever que lorsqu'il annonce le premier volume de la collection, celui de Guichardin, dans Les Nouvelles Littéraires du 21 janvier 1933, l'éditeur en prévoit trois autres, mais pas celui de Louis-Ferdinand Céline. J'ignore quel était le titre prévu et non retenu de Léon-Paul Fargue.

 

Le 9 : Denoël relance Jean Proal, dont il n’a plus de nouvelles : « Devons-nous espérer votre livre pour ce printemps ou croyez-vous devoir nous remettre le manuscrit à l’automne ? Il nous serait très agréable d’avoir quelques précisions, car il est beaucoup plus facile pour nous de préparer un lancement si nous savons à l’avance quels sont les manuscrits que nous publierons. »

Le 20 : Proal s’est inquiété des ventes de son premier livre et Denoël ne peut que répondre : «Tempête de printemps, en dépit du succès de presse qu’elle a obtenu n’est pas ce qu’on appelle un succès de librairie. Il en a été vendu en tout et pour tout 910 exemplaires. Il n’y a pas lieu de se désespérer, car votre sort est celui de quelques écrivains excellents qui atteignent aujourd’hui des tirages fort respectables. »

Le 27 : Auguste Picq envoie à Céline son compte arrêté au 31 décembre 1932 : « A cette date, nous avons vendu 28 350 exemplaires du Voyage au bout de la nuit. Les trois premiers mille ne comportant pas de droits d’auteur, le tirage vendu se réduit donc à 25 350 exemplaires ».

La clause ambiguë du contrat (10 % du prix de vente, «à partir du 4e mille») est ici interprétée clairement par le comptable : l'écrivain perçoit son pourcentage à partir du 3 001e exemplaire vendu, ce qui confirme que le premier tirage du livre fut bien de 3 000 exemplaires.

D’autre part l’éditeur, qui lui paie ses droits d’auteur par chèque et traites, lui rappelle que « ces sommes que nous vous versons aujourd’hui sont, nous vous prions de bien vouloir le remarquer, en avance sur notre contrat qui prévoit deux versements par an, qui devraient normalement échoir à fin juillet et à fin décembre prochain ».

A cette date les droits de traduction ont été vendus en Italie, en Tchécoslovaquie, en Amérique, en Angleterre. En mars s’y ajoutera la Hongrie.

Le 30 : Adolf Hitler, 43 ans, chef du parti national-socialiste allemand, est nommé chancelier du Reich.

 

Février

 

Denoël, qui sollicite son auteur à succès, a reçu en lecture trois manuscrits inédits de Céline : « L’Eglise », «Périclès », « La Légende du Roi Krogold ». L'éditeur retiendra le premier pour sa collection à tirage limité « Loin des foules ».

Cécile Denoël, qui détenait, en 1977, le tapuscrit de « Périclès », m'apprit que Céline le lui avait offert à la naissance de son fils, le 14 mars 1933. « Découvert » en 1978 par Jean-Pierre Dauphin, il fut publié cette année-là au Mercure de France sous le titre : Progrès.

Contrat d’édition pour L’Eglise dont les conditions sont les mêmes que pour Voyage (10 % du prix fort de vente), mais l’auteur s'est réservé tous les droits de traduction.

 

Le 3 : Robert Denoël adresse un courrier à l'éditeur Piper Verlag, de Munich, à qui il avait cédé les droits de traduction de Voyage au bout de la nuit en décembre. Le traducteur, Isak Grünberg, fervent admirateur du livre, qui habite Paris, rue Vaneau, a envoyé les premiers chapitres à son éditeur allemand, lequel trouve la traduction mauvaise, veut rompre le contrat, et la confier à un poète nommé Ferdinand Hardekopf :

« [...] nous ne voyons pas en ce moment de motif suffisant pour renoncer aux termes du contrat que nous avons passé récemment. M. Grünberg nous a soumis sa traduction ainsi que la liste des fautes que vous lui reprochez. Après un examen attentif, il nous a semblé que vos reproches étaient très souvent mal fondés. La personne qui a étudié le texte de M. Grünberg l’a fait dans un esprit académique qui est tout à fait éloigné de la conception de l’auteur. Celui-ci, que nous avons consulté également et qui connaît la langue allemande, est entièrement de notre avis. »

Louis-Ferdinand Céline a, en effet, pris fait et cause pour Isak Grünberg, ce journaliste juif autrichien qui, le premier, a consacré un bel article, le 15 décembre 1932, à son livre dans le Berliner Tageblatt, et qui s'est proposé pour le traduire en allemand. Il a envoyé entretemps cette lettre à Robert Freund, des Editions Piper :

« Je viens de lire les parties traduites de mon livre par M. Grünberg. Je tiens à vous dire qu'il m'a semblé avoir parfaitement compris le sens et l'esprit du texte. Vos observations sont inexactes en ce qui concerne l'interprétation de M. Grünberg, presque toujours fidèle à ce que j'ai voulu exprimer. D'ailleurs il est facile à M. Grünberg de rester en contact avec moi et je suis disposé à lui expliquer les passages obscurs.

Quant au ton général de l'ouvrage je ne suis juge que du français qui n'est pas du tout académique. L'académiser serait une faillite complète. Je crois que M. Grünberg a compris assez bien le rythme tout à fait spécial de mon texte. »

En réalité, Reinhard Piper a vu le vent tourner (le parti national-socialiste est au pouvoir depuis février 1933), et cette traduction n'est plus à l'ordre du jour : il cède le contrat à Julius Kittls, un confrère éditeur installé à Mährisch-Ostrau, près de Prague, qui l'éditera en décembre 1933.

Le 19 : Anaïs Nin est invitée chez les Allendy : « ils donnaient ce dîner pour me faire connaître Bernard Steele, l’éditeur d’Antonin Artaud. Il avait envie de me connaître parce qu’il avait aimé mon livre sur D.-H. Lauwrence. Mais il me fit sur Lauwrence des remarques ironiques : " Un homme qui n’a jamais vu le soleil de sa vie ", à quoi je répondis : " C’était le fils d’un mineur ! " [...] Steele m’a donné un petit livre d’Artaud, Lettres à Rivière » [Journal, p. 258].

Le 20 : Lettre de Denoël à Robert Poulet, qui lui a envoyé le manuscrit d’un nouveau roman : « Je suis navré de vous faire attendre mais la lecture de ‘Ténèbres’ a rencontré bien des obstacles : une grippe d’abord, une nouvelle installation, un déménagement et surtout - pourquoi ne pas le dire ? - une incapacité presque totale de ma part.

Je suis arrivé au bout de cette lecture, au prix d’un effort sévère, avec la certitude de n’avoir rien compris à votre dessein. D’autres que moi ont essayé de lire " Ténèbres " et n’y sont point parvenu. »

Denoël assure que Handji a été pour lui « une grande joie », mais que ses livres suivants lui paraissent à chaque fois une occasion de restreindre le cercle de ses lecteurs : « L’Ange et les Dieux m’a paru insoutenable et Ténèbres me consterne. Je ne trouve aucun fil conducteur, rien. C’est la nuit, une nuit qui ne permet qu’une promenade stérile et fatigante. »

En résumé, il ne peut publier ses Ténèbres car il est certain de ne pas en vendre cinq cents exemplaires. D’autre part, à qui le proposer ? « Ni la N.R.F., ni Plon, ni Grasset, ni Albin Michel, ni Corrêa, ne comprendront ce livre. »

Le 25, Antonin Artaud écrit à Janine Queneau : « Dites à Raymond Queneau que j'attends avec impatience son livre sur les " fous littéraires ", et que je l'ai déjà annoncé à Denoël. » Queneau soumettra, l'année suivante, le manuscrit de cet ouvrage à Denoël, qui le refusera [cf. 1937].

Le 27 : L'éditeur écrit à Georges Poulet à propos du roman de son frère, qu’il a dû refuser. C’est un livre « qui témoigne d’un effort fabuleux, consacré m’a-t-il semblé à l’évocation d’une série d’événements infiniment petits, dont j’aperçois vaguement le rythme mais dont je ne découvre pas la signification ».

Il dit l’avoir lu honnêtement mais, « pour dire exactement les choses, il m’a surtout paru terriblement vain et ennuyeux. » Denoël craint de le lui avoir écrit un peu vivement, aussi demande-t-il à son ami de le lire à son tour et de lui donner son avis. On peut penser que Robert Poulet a remanié ensuite son livre puisque Denoël le publie en mars 1934.

Pour sa part : « comme tu le sais, j’ai abandonné provisoirement toute activité littéraire, mais sans doute y reviendrai-je quand les Editions auront une destinée assurée. »

Le 27, Denoël presse Pierre Albert-Birot de lui renvoyer les épreuves corrigées de Grabinoulor : « Je les attends pour la Nouvelle Revue Française et pour les Cahiers du Sud. Hâtez-vous ».

 

Mars

 

Anaïs Nin note dans son journal : « Bernard Steele, le jeune éditeur d’Artaud, est venu aujourd’hui. Il est aussi l’éditeur d’Otto Rank. Il a apporté Don Juan et son Double par Otto Rank. Le soir où je l’avais rencontré, chez les Allendy, il s’était montré si cavalier, si ironique que je ne l’avais pas aimé. Aujourd’hui, assis dans le jardin, il avait un air tendre et vivant, vulnérable, les yeux grands ouverts pour tout absorber, frémissant. Il s’était moqué de D.H.Lawrence, il avait parlé d’Artaud avec ironie. [...] Bernard Steele joue de la guitare. Il est intelligent, mais paradoxal, plein de contrastes et de contradictions. C’est un musicien qui cherche à passer pour un intellectuel. Pour un intellectuel, il manque de logique. Il est raffiné et malheureux. Je ne m’y trompe pas. Il ne s’intéresse pas à l’édition ni à la littérature, il veut vivre sa propre vie. » [Journal, p. 280-281].

Le 4 : Denoël accorde à Abel Gance une option de huit jours sur les droits cinématographiques pour l’Europe, de Voyage au bout de la nuit. Le prix proposé pour cette cession est de 300 000 francs.

 

Le 14 : Naissance à la clinique du Belvédère, à Boulogne-Billancourt, de Robert, Lucien, Guillaume, fils unique de Robert Denoël et de Cécile Brusson.

Les Denoël quittent le petit appartement qu’ils occupaient au premier étage de la maison d’édition, rue Amélie, pour le rez-de-chaussée d’un immeuble sis au n° 48 de l’avenue Charles Floquet, à deux pas de la Tour Eiffel. L’espace gagné est investi par les services comptables et commerciaux des Editions Denoël.

 

48 avenue Charles Floquet (état actuel)

Morys décrit ainsi le nouvel appartement : « On entrait directement dans le couloir qui desservait les pièces, il n’y avait pas de vestibule. La pièce principale était pratiquement tapissée de la bibliothèque. La salle à manger était assez exiguë : on avait du mal à tourner autour de la table quand des convives y était assis.

La chambre de Robert et Cécile était de taille modeste. Un petit boudoir qui, parfois, servait de chambre d’ami. La cuisine, la salle de bains, les commodités, relativement modestes. La pièce la plus importante était la chambre du fils, très gaie et joliment décorée : une arche de Noé sur fond bleu, peinte par Pribyl. »

Le 16 : Céline publie « Qu’on s’explique » dans Candide : « nous ne fîmes scandale que bien malgré nous ! Nos éditeurs pourront le répéter à qui voudra l’entendre. Je crache en l’air... A deux mille lecteurs nous pensions timidement au début, triés sur le volet, et puis même, faut-il l’avouer, sans l’amicale insistance de l’un deux, jamais le manuscrit n’aurait vu le jour... »

Candide, 16 mars 1933

Le 26 : Sigmund Freud évoque, dans une lettre à Marie Bonaparte, Voyage au bout de la nuit, qu'il n'aime pas, « n'y trouvant pas d'arrière-plan artistique ou philosophique à la peinture de la misère, mais il le lit quand même, comme Marie l'a souhaité et il ira jusqu'au bout », écrit Célia Bertin [Marie Bonaparte, p. 305].

A cette date, on ne trouve sur le marché que l'édition française [l'édition allemande de Julius Kittls ne paraîtra qu'en décembre 1933], et on sait que Freud maîtrisait mal le français. On en retiendra que la princesse de Grèce lui avait demandé de lire le roman de Céline, qu'elle devait apprécier.

 

Avril

 

Denoël et Steele annoncent, à l'occasion de la sortie de La Coupe d'or de Louis Tieck, une nouvelle collection : « Les Conteurs romantiques allemands ». Il n'y aura pas d'autre titre. Le volume de Tieck sera soldé en juin 1947.

 

                                                                                              Annonce dans Les Nouvelles Littéraires, 1er avril 1933

 

Bernard Steele met sur pied un projet de « Société anonyme du Théâtre de la Cruauté » et met à la disposition d’Antonin Artaud la salle de conférence de la maison d’édition pour d’éphémères cours d’art dramatique et cinématographique. La société sera constituée dès que sera réuni un capital de 100 000 francs en actions de 100 francs.

 

Le 26, Eugène Dabit note dans son « Journal » : « Lorsque je rentre à Paris, au quai de Jemappes, je trouve Céline et son amie [Elizabeth Craig]. Céline, celui que je pensais, oui, l’homme du Voyage au bout de la nuit, Bardamu. Mais plus jeune d’aspect, plus vif ; pas misérable du tout, l’œil clair, la voix vive, les gestes nets. Un homme. Un camarade. Un voyageur solitaire. Déjeuner. Propos à bâtons rompus. Céline parle comme ceux du Voyage, un argot... Je me sens près de lui, très. Il aime mes livres, me dit-il. »

Sa compagne, Béatrice Appia, n'a pas la même appréciation. Dans ses « Souvenirs », elle écrit : « Durant les repas, il s’attaquait à n’importe quoi, la politique, les partis, les événements. Par une suite de petits faits cités, il démontait toute chose pour n’en laisser que des ruines fumantes ou des salissures. A la fin du repas, on n’en pouvait plus, il ne restait plus rien de viable, de propre. Alors Dabit s’exclamait : " Mais vous ne laissez rien, il ne reste rien ! Heureusement qu’il reste la peinture..." »

 

Mai

 

Note d'Anaïs Nin dans son journal : « Aujourd’hui j’ai accepté une invitation à dîner en banlieue, chez Bernard Steele. J’ai pris le train avec Artaud, et Steele est venu nous chercher à la gare. J’avais apporté Tropique du Cancer pour le lui montrer. On m’avait invitée à y passer la nuit, mais cette soirée, ce dîner me parurent si artificiels, légers, cyniques, qu’Artaud et moi nous sommes regardés et avons reconnu chez l’autre un désarroi, un malaise identiques. Au lieu de rester, je dis qu’il fallait que je parte et je repris le train avec Artaud.

Sous la lumière crue du train, sur les banquettes en bois dur, Artaud broyait du noir. Je dis que je ne pouvais supporter la frivolité, le persiflage, la moquerie. Il me répondit qu’il éprouvait le même sentiment.

- Mais j’ai vu à quel point Steele a été déçu que vous ne restiez pas pour la nuit. Il avait remarqué cela, moi qui le croyais à mille kilomètres de ce dîner.

- Et je vous ai entendue promettre de danser pour lui.

- Il joue de la guitare, c’était naturel.

Artaud ne pouvait être lui-même dans l’atmosphère artificielle de Steele. Ce que je lui écrivis. En ajoutant : " On ne peut exposer partout ni toujours son être véritable. C’étaient les Steele qui faisaient avec nous une dissonance. [...] Vous êtes humilié par la vulgarité, la banalité. Je comprends. Quand on est vraiment riche à l’intérieur, la vie ordinaire devient une sorte de torture. J’ai deviné l’autre nuit votre malaise. Et c’est pourquoi je suis partie avec vous en froissant Steele pour vous montrer de quel côté j’étais ". » [Journal, p. 317-318].

 

Juin

 

Parution de l'important ouvrage de la princesse Marie Bonaparte [1882-1962] consacré à Edgar Poe, dont rendront compte, élogieusement, Edmond Jaloux et Jean Cassou dans Les Nouvelles Littéraires de septembre.

 

       

 

Anaïs Nin note dans son journal : « En fin de compte je n’avais pas compris ce qui était arrivé à Artaud l’autre soir. Il est venu hier et m’a expliqué que sa raideur ne venait pas des moqueries de Steele mais de ses soupçons à mon égard. Il me résistait, se méfiait de ma sympathie. Il avait peur. » [Journal, p. 324].

Céline écrit à son amie anversoise Evelyne Pollet : « J’ai remis votre manuscrit [La Maison carrée] à Denoël mais nous sommes dans les plus mauvais termes, pour des raisons bien simples à deviner hélas ! Alors que fera-t-il ? Hélas je n’en sais rien. Il vous fixera bientôt. »

Le manuscrit sera refusé. Mais on ne voit pas pourquoi Céline se trouverait « dans les plus mauvais termes » avec son éditeur à cette époque. Il esquive simplement le service demandé.

Le 19 : Le Rempart, qui avait annoncé la parution de L’Eglise, publie une mise au point des éditeurs Denoël et Steele : « Permettez-nous de vous signaler qu’il ne s’agit pas du tout d’un " effort avorté et sans intérêt ". Bien au contraire, cette comédie dramatique contient quelques unes des pages les plus vigoureuses de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, notamment un acte satirique d’une verve énorme consacré à la Société des Nations, dont il n’est nullement fait mention dans le Voyage, comme vous le savez. »

L’hebdomadaire répond que c’est l’écrivain lui-même qui l’a ainsi qualifié, mais qu’il attend, pour sa part, avec curiosité et sans aucune préméditation la publication de L’Eglise.

Le 28 : Eugène Figuière, l’éditeur de Montparnasse à qui Céline avait soumis le manuscrit du Voyage l’année d’avant, lui propose tardivement un contrat... assez semblable à celui de Denoël : un premier tirage de 2 000 exemplaires sans droits d'auteur, et 10 % à partir du 2 001e exemplaire.

 

 

« Une rigolade à laquelle vous répondrez peut-être sèchement  pour qu'il ne puisse se flatter de ceci ou de cela » a noté Céline à l'intention de Denoël, à qui il transmet sa lettre. Figuière, qui fut autrefois un grand éditeur [sa maison remonte à 1910], tire alors ses dernières cartouches : en 1938, son fonds sera mis en liquidation judiciaire.

 

Juillet

 

Les Denoël passent leurs vacances en Vendée, en compagnie de Billy Fallon, le frère de Cécile.

 

Correspondance suivie avec Céline qui mentionne son nouveau roman Mort à crédit, et presse l’éditeur de publier une édition de luxe de Voyage. Denoël propose Dunoyer de Segonzac, Céline ses amis Gen Paul et Mahé. Le projet tournera court, mais Gen Paul réalisera au cours des mois suivants une série de lithographies en vue de cette illustration.

En l’absence de Denoël, Céline s’est adressé à Bernard Steele et lui a demandé « des comptes détaillés (quel abîme !) à la date du 30 juin. J’ai l’impression qu’au train où on me fait mes comptes la liquidation de la maison Denoël et Steel n’est pas loin ! Et quelle liquidation ! Il en est encore temps, quelques jours, revoyez soigneusement je vous prie toutes vos justifications imaginaires... et envoyez-moi enfin un relevé de comptes correct », écrit-il à Denoël.

Dix mois après la sortie de son livre, Céline met déjà en doute la parole de ses éditeurs : « J’ai demandé bien entendu l’adresse et le nom de vos imprimeurs à Steel auprès desquels je me rendrai personnellement. J’ai pour principe de ne croire à rien, vous le savez, à peine à ce que je vois .»

Le 29 : Céline demande à Evelyne Pollet des nouvelles de La Maison carrée, refusé par Denoël : « Que devient votre roman deuxième manière ? Sans doute vaut-il mieux le passer à la NRF, de bien meilleure vente que Denoël mais peut-être et c’est à étudier de moins généreuses dispositions, surtout pour un premier livre. Ne faites pas comme moi et passez-moi votre contrat. »

 

Août

 

Les Editions Denoël et Steele distribuent une brochure publicitaire à l'occasion de la 180e édition de Voyage au bout de la nuit. Elle reprend cinq articles de presse parus en 1932 et 1933, ainsi que le texte de la «postface» au roman que Céline a fait paraître, le 16 mars, dans Candide sous le titre « Qu'on s'explique ».

Le 3, Céline écrit à Denoël : « J’ai envoyé à Steel une lettre de verte engueulade à propos des comptes. Il me dégoûte. [...] Ce Figuière est bien aussi con que Steel ce qui n’est pas facile. »

D’emblée l’écrivain prend en grippe son associé américain, dont il estropie systématiquement le nom, à cause des « comptes ». Par ailleurs il aimerait voir son livre paraître sous la forme d’une édition de luxe, et trouve que son éditeur, qui est en vacances, ne s’en préoccupe pas assez : « je n’ai vu jusqu’ici aucun Segonzac ou autres Matisses se précipiter sur les rangs... Alors j’avance Mahé. Peut-être songez-vous à pressentir ces papes ? Car enfin c’est votre rôle et je crois qu’il est temps. »

On ne sait s’il y croit vraiment, car il écrit au même moment à Henri Mahé : « Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre. Mais ce n’est pas tes cordes, crois-je ? »

Denoël n'est pas emballé par cette idée d'édition de luxe : le temps de la bibliophilie aisée est révolu. Ce qui l'intéresse davantage c'est Mort à crédit dont Céline a entrepris la rédaction, et il presse son auteur.

Le 12 : Céline, qui a averti son éditeur que l'eau de la Vendée est pleine de typhoïde, lui répond plaisamment : « En ce qui concerne la typhoïde laissez-moi vous signaler que la période d'incubation est plus longue que les vacances. C'est au retour et à Paris qu'elle se déclare dans la plupart des cas.

" Mort à crédit " mais vous l'êtes cher ami. Que voulez-vous de plus ? Une histoire ? Il me faut du temps, beaucoup de temps. Tout ce qui n'est pas un peu éternel ne dure pas - et pire - ne se vend pas. Il faudra que je vadrouille encore bien des jours avant de mettre la plume à la main. Arrière, parasite goulu ! »

Le 24 : Denoël a reçu le manuscrit du nouveau roman de Jean Proal, A hauteur d’homme, et il lui fait part de ses impressions : « Je trouve ce roman supérieur en plus d’un point à Tempête de printemps, plus dense, plus nourri d’expérience et de réflexion mais faible par la technique. »

Après une critique en règle, il pense « qu’il serait peut-être utile que je fasse une seconde lecture de votre roman, la plume à la main et que je note dans le détail ce qui m’a paru fâcheux ou inutile. Si vous jugez intéressant que je fasse ce travail, je suis à votre entière disposition.

Je crois, personnellement, que cela peut vous être utile, car il faudrait peu de choses pour que le manuscrit gagne énormément en résonance et en attrait. Il est évident que tout chaud encore de la composition, certaines choses vous échappent peut-être et que les précisions que je suis disposé à vous donner vous serviraient.

Voulez-vous m’écrire, par retour du courrier, si vous voulez que je fasse ce petit travail. En tout cas, vous avez fait un pas en avant considérable : l’atmosphère générale du roman, en dépit du ton parfois trop tendu, est admirablement créée. Le travail d’épuration que je vous suggère me semble aisément réalisable. »

 

Septembre

Gaston Gallimard rachète la « Bibliothèque de la Pléiade ». Jacques Schiffrin, qui avait créé la collection en novembre 1931, continuera à la diriger chez Gallimard jusqu'à 1940, avant de s'expatrier aux Etats-Unis.

 

    

Le 13 : Mise en vente de L’Eglise dans la collection « Loin des foules », dont les volumes comportent habituellement un portrait de l’auteur en frontispice. Jean de Bosschère avait proposé de graver celui de Céline mais c’est le masque d’une inconnue qui est imposé par l’écrivain. La bande du livre : « Bardamu à la S.D.N. »

 

Octobre

 

Parution dans la même collection de Satan l’Obscur, un livre que Jean de Bosschère a écrit à Sienne en 1931 et dont Denoël différait la publication depuis l’été 1932. L'auteur paraît l'avoir proposé chez Corrêa et chez Grasset avant de le soumettre à Denoël, sur la recommandation de Jean Cassou.

Anaïs Nin écrit : « J’ai décidé que je commencerais par tirer Steele de sa bouderie ; il est furieux que je sois repartie avec Artaud au lieu de passer le week-end chez lui, il est jaloux de Henry [Miller] et d’Artaud. » [Journal, p. 383].

Le 1er : A la demande de Lucien Descaves, Louis-Ferdinand Céline a accepté de participer à la cérémonie du souvenir organisée, comme chaque année, par les Amis de Zola dans la propriété de l'écrivain à Médan : il en est le principal orateur mais son « hommage » ne fait pas l'unanimité dans le public. Un spectateur l'a même sifflé.

       Louis-Ferdinand Céline et Cécile Denoël   (© Ed. In-Folio)

Robert Denoël, qui était certainement présent, n'apparaît pas sur cette photographie collective mais Cécile Brusson, sa femme, y figure en bonne place [au premier rang, de biais].

Le 6 : Jean Proal a remanié le manuscrit de son roman et Denoël a mis le livre à la composition. Pour ce qui concerne ses droits d’auteur : « Nous vous enverrons un chèque sur vos droits dans la seconde quinzaine d’octobre. Par suite de la crise, notre trésorerie est, en ce moment, un peu serrée et il ne nous est pas possible de faire mieux. »

Le 9 : A la demande de Pierre Albert-Birot, Denoël envoie aux membres de l’Académie Goncourt un exemplaire de Grabinoulor.

Le 13 : Réédition à 3 300 exemplaires sur papier ordinaire de L’Eglise, dont Denoël a vendu tout le tirage de l’édition de luxe.

Le 14 : Denoël a envoyé à Proal le bon à tirer de son livre mais l’écrivain, souffrant, lui annonce qu’il ne sera pas à Paris pour son lancement. D’autre part il a appris que les Editions Sequana soldaient son premier roman :

« Ce que vous me dites de Sequana me surprend fort. Le tirage que nous avons livré à cette maison n’a pas en effet dépassé 1.250 exemplaires annoncés. Il faut que ce soit des exemplaires de surcroît qu’ils liquident de cette façon. Votre cas est d’ailleurs celui de tous leurs auteurs. Pierre Benoit, Tharaud et autres Seigneurs des Lettres... se voient ainsi liquidés parfois à très bas prix », lui écrit Denoël.

Le 18 : Denoël envoie à Proal la mise en page de A hauteur d’homme et en profite pour faire le point à propos des ventes de son premier livre : « Après examen de votre compte dans la maison, nous avons remarqué qu’il nous restait en magasin, au dernier inventaire, 1.811 exemplaires ordinaires de Tempête de printemps.

Nous ne pouvons donc, étant donné les circonstances actuelles particulièrement difficiles, songer à tirer 3.000 exemplaires d’A hauteur d’homme. Nous commencerons cette fois par un tirage de 2.000 exemplaires et si la demande suit nos espérances nous retirerons. »

Le 26, lettre à Proal : « Nous annonçons votre livre aujourd’hui afin de pouvoir prendre date pour les prix. Hâtez-vous de nous faire parvenir le service de presse. »

Le 30 : Louis Aragon qui, le 2 juillet 1930, a rompu son contrat avec Gaston Gallimard, accorde aux Editions Denoël et Steele « un droit de préférence pour l'édition de ses œuvres à venir (romans, essais, poèmes) ».

Les premiers ouvrages publiés par Denoël seront Hourra l'Oural en mai 1934, et Les Cloches de Bâle en novembre 1934. Denoël rachète à l'auteur et reconditionne les exemplaires invendus de Persécuté persécuteur, un recueil de poèmes publié en 1931 par les Editions Surréalistes et diffusé jusque là par la Librairie Corti.

 

Un autre projet, qui fera long feu, est échafaudé avec l'éditeur de la rue Amélie : la publication [neuf volumes par an !] d'une série d'ouvrages patronnés par l'A.E.A.R., l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires créée le 17 mars 1932 par Aragon, Breton et Eluard.

 

Novembre

 

Parution d’un roman de Charles Braibant [1889-1976] : Le Roi dort, qui obtient une excellente presse. Dans les Nouvelles Littéraires du 4 novembre, Denoël utilise habilement la réponse qu'a faite Georges Duhamel à une enquête : « Avez-vous un jeune à lancer ? » :

« Je veux vous signaler, parce que j'ai confiance en son destin, Le Roi dort de Charles Braibant. J'ai reçu " Le Roi dort " en manuscrit. Je l'ai lu. J'ai mis longtemps, car c'est un gros livre. Je l'ai envoyé avec un mot à un éditeur. Deux jours après, il était accepté. Il n'y a pas un mois de cela, et le livre est en vente ces jours-ci. C'est un record ! »

 

Denoël publie aussi Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane, qui est une réplique au Rimbaud le voyant d'André Rolland de Reneville paru en 1929 au Sans Pareil. Il a veillé à ce que Céline en reçoive un exemplaire, et celui-ci écrit peu après à l'auteur :

         

                                    Benjamin Fondane [1898-1944]

 

Le 9 : Denoël envoie à Céline le détail des ventes de Voyage et de L’Eglise, et lui règle ses droits au moyen de deux traites à encaisser en janvier et février 1934.

Le 17 : Denoël envoie à Jean Proal les premiers exemplaires de son livre : « nous vous poussons, sans grand espoir, mais fermement quand même, pour les prix. »

Le 21 : Proal a envoyé à Denoël une lettre mécontente à propos du battage publicitaire fait autour du roman de Braibant. Il doit se rappeller que, l'année d'avant déjà, Denoël lui avait laissé entendre qu'il n'avait aucun candidat pour les prix de fin d'année, alors qu'il poussait le roman de Céline au détriment du sien.

Denoël s’en explique et sa lettre constitue un excellent exemple de sa politique éditoriale, qu'il ajuste à un marché toujours fluctuant : « Le livre de Charles Braibant, que nous venons de publier, a bénéficié de circonstances extrêmement favorables : patronages d’André Maurois et de Georges Duhamel, situation toute particulière de l’auteur, Président des Amitiés Internationales, qui débute en pleine maturité en usant d’innombrables relations.

Je ne vous parle même pas du livre qui est substantiel, je vous signale simplement les possibilités que nous avions d’audience immédiate. La publicité que nous avons faite ne fait que suivre un mouvement d’opinion, ainsi que nous le faisons toujours.

Dès que nous voyons qu’un livre correspond à une attente, ou à un besoin du public, nous le poussons autant que nous le pouvons. Les expériences que nous avons faites jusqu’à présent nous ont démontré péremptoirement que nous ne pouvions pas arriver à créer cet état de choses par la publicité - exemple : il y a deux ans, nous avons publié un livre aimable en dépensant plus de trois fois ce que nous dépensons aujourd’hui pour Le Roi dort. Nous en avons vendu péniblement 3.000 exemplaires. Cette publicité était d’ailleurs payée par l’auteur, qui avait tenu absolument à voir son nom dans tous les journaux.

La publicité est absolument inopérante quand il n’y a pas déjà un appel du public. L’année dernière, avant le Prix Goncourt, nous avions fait un gros effort publicitaire sur Le Voyage au bout de la nuit sans aucun résultat appréciable. Ce n’est que le scandale créé autour du Prix Goncourt qui a déclenché la vente du livre qui aurait très bien pu sans cela faire une carrière de 2.000 à 3.000 exemplaires.

Nous avons une conception de notre rôle d’éditeurs, sujette évidemment à changements, mais qui consiste plutôt à tâter l’opinion qu’à vouloir la diriger. Notre ambition, plus modeste, a l’avantage d’être réalisable. Dans le cas de votre livre, ne croyez pas à une négligence volontaire de notre part. Nous avons fait il y a deux ans, pour le lancement de Tempête de printemps, un effort très onéreux. Nous avons dépensé environ 12.000 francs de publicité, plus la fabrication du livre. Tempête de printemps se solde pour nous par un déficit net d’environ 15.000 frs.

Cela n’a d’ailleurs aucune importance puisque notre effort sur vous est de longue durée. Notre rôle pour le moment en ce qui vous concerne consiste à ne pas laisser ignorer votre nom et vos œuvres. Ce n’est pas en publiant des placards incendiaires dans les journaux que nous arriverions à créer le mouvement dont vous rêvez.

Pour le moment, nous nous contentons d’annoncer votre livre partout où il doit être annoncé. Nous nous honorons de publier un livre comme A hauteur d’homme mais, très certainement, nous n’avons pas espéré en obtenir un succès triomphal. Qu’il vous suffise de savoir que votre livre n’est pas du tout, comme vous le pensez, étouffé, et qu’au contraire nous agissons avec régularité et constance pour lui assurer la carrière la plus féconde.

Nous avons lancé, en même temps que votre livre, un livre de Philippe Hériat : L’Araignée du matin, sans grand fracas, et pourtant l’auteur et nous, nous sommes enchantés des résultats obtenus. Nous ne doutons pas que nous n’arriviez bientôt à une importante diffusion, mais cela dépend bien plus de vous que de nous.

Pour finir, nous vous donnerons encore un exemple. C’est celui de Jean Giono, que Grasset a cru pouvoir imposer en dépensant des centaines de mille francs de publicité et dont le plus gros succès de vente n’a jamais dépassé 6.000 exemplaires. »

 

Décembre

 

Le 6 : Le prix Femina est attribué à Geneviève Fauconnier pour Claude publié chez Stock, le prix Interallié à Robert Bourget-Pailleron pour L'Homme du Brésil publié chez Gallimard.

Le 7 : Le prix Goncourt est décerné à La Condition humaine d'André Malraux publié chez Gallimard, le prix Renaudot à Le Roi dort de Charles Braibant publié chez Denoël et Steele.

Comme l'année précédente, les jurés Goncourt ont eu à départager Denoël et Gallimard : au dernier tour, Braibant et Malraux avaient obtenu cinq voix chacun ; une fois encore, c'est le vote prépondérant du président Rosny qui a fait la différence.

   

Traductions allemande, polonaise et tchèque de Voyage au bout de la nuit parues au cours de l'année 1933