Parution de La Vie étrange de l’argot d’Emile Chautard. Ce typographe avait déjà publié, en 1929, un essai remarqué chez Marcel Seheur : Goualantes de la Villette et d'ailleurs. Denoël éditera encore son Glossaire typographique en 1937. Ce sont les trois seuls ouvrages qu'il ait publiés.

Le 18 : Denoël envoie à Proal les épreuves de son roman : « Nous commencerons à annoncer le livre vers le 5 février, pour le faire paraître sans doute vers le 20. D’ici là, si vous pouviez pressentir vos collègues, faites-le, car en ce moment, plus que jamais, il faut user de toutes les ressources possibles pour arriver à une petite diffusion. Nous comptons un peu sur vous pour cela aussi. De notre côté, vous le savez, nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour que votre livre soit lu par la critique et par le public. »
Le 20 : Parution de Tempête de printemps. Le roman de Proal a été sélectionné par les Editions Sequana, qui font tirer 1 250 exemplaires supplémentaires sur beau papier pour leur clientèle d’abonnés : « Ce tirage à part, qui n’est pas extrêmement rémunérateur, est en tout cas excellent au point de vue de la diffusion » explique Denoël à l’auteur. «Tout semble donc bien s’organiser pour le lancement de Tempête de printemps. Cela nous fait d’autant plus plaisir que c’est la première fois que nous réussissons à faire prendre un ouvrage aux Editions Sequana. » La Sélection Sequana, créée en 1923 par René Julliard, personnalise ses couvertures : le roman de Proal est publié sous la bannière des « Amateurs du livre choisi ».
Le 29 : Jean Proal, qui est venu à Paris pour signer son service de presse, est invité à déjeuner par Denoël et sa femme. Sans doute a-t-il été effrayé par la capitale car l’éditeur lui écrit : « Un premier contact avec Paris est toujours déprimant. Quand vous y aurez conquis des sympathies et des amitiés - cela ne tardera pas - vous respirerez plus à l’aise. Sous tout cela qui vous semble artificiel et faux, au premier abord, se cache un réel amour des lettres. L’important d’ailleurs n’est pas de conquérir tel ou tel critique mais de trouver les lecteurs auxquels vos livres apporteront une nourriture ou un espoir ».
Jean Proal a noté dans son journal ce déjeuner où Cécile Denoël avait convié « quelques beaux esprits de la capitale pour le faire connaître ». De petites boules de pain avaient été disposées à côté de chaque couvert, et Proal les engloutissait tandis qu’une soubrette lui en apportait de nouvelles. Le deuxième plat n’était pas encore annoncé que Cécile faisait déposer devant le paysan du Jura un gros pain et un couteau de cuisine. « C’est seulement à ce moment-là », écrit Proal, « que je remarquai que les autres avaient à peine déchiqueté de deux doigts négligents le fin bout de leur semble-miche ».
L'écrivain, qui était fasciné par la maîtresse de maison, ne lui en tint pas rancune puisqu’il donna son prénom à l’héroïne de deux de ses récits : « Elle avait beaucoup plus de charme, de brillant qu’il n’en fallait pour me subjuguer et pour m’enlever toute possibilité d’apprécier ce qu’il pouvait y avoir là-dedans d’artificiel », écrit-il.
Le 10, contrat d’édition pour Grabinoulor, un roman de Pierre-Albert Birot proposé successivement aux éditeurs Budry, Grasset et Gallimard, sans succès. Le livre paraîtra l'année suivante dans la collection «Loin des foules». Les éditeurs s’engagent à payer à l’auteur «1 franc par volume tiré jusqu’à 2 000 exemplaires » ; ce n’est qu’en cas de réédition qu’il percevra des pourcentages plus élevés (12 % jusqu’à 5.000 exemplaires, 15 % jusqu’à 20.000 ex., etc.)
Le 18 : Robert Denoël et Bernard Steele sont admis comme membres titulaires du Cercle de la Libraire. Ils ont été parrainés par deux éditeurs : Louis de Peyralade et Robert Mainguet (Plon).
Le 18 : Denoël rassure Jean Proal qui s’inquiète qu’on parle peu de son livre : « En ce qui concerne la presse, il faut que vous fassiez provision de patience. Les journaux sont en ce moment inondés de comptes rendus sur les livres de Mauriac, Maurois, Morand et autres romanciers consacrés : vous prendrez votre tour après ces pontifes. Soyez assuré que nous ne le laisserons pas passer. Nous ferons d’ailleurs un peu de publicité dès que cette vague de célébrités sera passée. Nous sommes à peu près sûrs d’avoir un certain nombre d’articles, mais pas tout de suite. »
Le 14 : Le roman de Proal n’a recueilli que peu d’échos mais Denoël lui promet des articles de Charensol et de Jaloux : « Figaro, Paris-Soir, L’Intran vont suivre rapidement. Un premier livre est toujours lent à partir, mais nous avons la plus grande confiance. Le temps est notre meilleur ami quand il s’agit d’une œuvre de réelle valeur. Pour le prix, il est très bien qu’on cite votre nom. Cela attire l’attention.
Mais Tempête n’a provisoirement aucune chance. Si on le dit beaucoup (surtout si on le dit beaucoup) c’est que vous ne l’aurez pas. On doit considérer cela comme une publicité. La vente est calme mais tous les livres se vendent mal en ce moment. »
L’auteur a un autre roman en préparation et il aimerait obtenir un prix : « Pour que nous puissions présenter A hauteur d’homme aux Goncourt, ce qui semble très possible, il nous faut le manuscrit définitif le 30 septembre, date extrême. Ne vous pressez pas. Mais si vous l’avez terminé, nous tenterons la chance. »
Le 23 : Proal, qui paraît sensible aux prix littéraires, et qui sait que Denoël en a obtenu un avec L’Hôtel du Nord, lui demande de faire des démarches en ce sens pour Tempête de printemps, mais l’éditeur n’est pas optimiste : « Nous ne croyons pas du tout que vous ayez des chances au prix 'Populiste'. Il est vraisemblable que l’on parlera de votre ouvrage pour de nombreux prix avant la fin de l’année : il est plus vraisemblable encore que vous n’en obtiendrez pas. »
Parution de Crime passionnel, un roman de Ludwig Lewisohn traduit de l'américain par Antonin Artaud et Bernard Steele.

Le 6 : Denoël, qui songe au roman suivant, encourage Proal : « Votre presse continue à être bonne et nous allons bientôt refaire un peu de publicité, car maintenant il commence à y avoir une petite demande sur votre livre». Son roman a souffert de la comparaison avec Giono, mais «cette comparaison est assez flatteuse, à tout prendre», lui dit l’éditeur.
« Nous croyons comme vous que votre prochain roman s’écartera beaucoup du premier d’après ce que nous en connaissons. Il est évident que votre talent s’oriente plus vers l’étude en profondeur de l’homme que vers une sorte de poème où le sentiment cosmique prédomine. »
Le 11 : Eugène Dabit, qui vient de publier Villa Oasis ou les faux bourgeois chez Gallimard, rencontre Denoël rue Amélie : « calé dans son fauteuil d’éditeur, d’un air grave il m’a annoncé qu’il ‘n’aimait pas beaucoup’. Que ne peut-on dire avec les mots. Lui ne s’en prive pas. La malveillance le guide ; au surplus, tel que je le connais, il n’a fait que parcourir mon livre. », écrit-il.
Voilà un reproche assez inattendu : Denoël avait, au contraire, la réputation de tout lire, et de ne laisser ce soin à personne d'autre. Il est vrai qu'il s'agit ici d'un livre publié chez un concurrent, pas d'un manuscrit. Dabit, qui publie son deuxième roman chez Gaston Gallimard, ne serait-il pas un peu déçu des résultats obtenus ?
Il s'est aussi aperçu que les mensualités qu'il perçoit rue Sébastien Bottin ne constituent pas seulement un à-valoir sur ses romans à venir : depuis octobre 1931 il rend compte, dans la NRF, des livres de confrères parus chez l'éditeur. Dabit est, désormais, l'obligé de Gaston Gallimard.
Le 28, constitution d’une nouvelle société « Les Trois Magots » dont Denoël détient toutes les parts.
Robert Denoël reçoit le manuscrit de Voyage au bout de la nuit.
Céline l’avait soumis tout d'abord à Eugène Figuière, 166 boulevard du Montparnasse, qui lui proposera de l'éditer... neuf mois après la parution du livre chez Denoël et Steele [cf. 28 juin 1933].
Le 14 avril, il l'a déposé chez Gallimard, où l'on a tardé à lui répondre. Ce n'est que le 2 juillet - deux jours trop tard - que la Librairie Gallimard accepte le roman, en proposant divers allègements et remaniements. Quinze ans plus tard Céline rappelait à Jean Paulhan : « Oh, cher ami, je n’ai rien à dire de la NRF... J’ai bien failli ‘en être’ !... à une 1/2 heure près... vous le savez... le pneu... Crémieux se réveillant à temps... ‘j’en étais’ !... Le pauvre Denoël qui le jalousait l’admirait à en crever... A propos de Voyage il me répétait toujours ‘Paulhan m’a écrit... lui qui n’écrit jamais...’ »
Il l'aurait encore proposé, selon Henri Mahé, aux Editions Bossard, 33 rue de Verneuil, mais l'assertion est douteuse car cette maison d'édition créée en 1916 et qui fut très active au cours des années vingt, paraît avoir cessé progressivement ses activités à partir de 1931. En 1932 elle n'a publié que cinq ouvrages dont deux de Léon de Poncins : La Franc-Maçonnerie, puissance occulte et Les Juifs, maîtres du monde.
Céline serait aussi passé dans les locaux des Editions du Sagittaire dirigées par Léon Pierre-Quint. Edouard Roditi, qui le secondait pour lire les manuscrits, raconte :
« Nous n'occupions rue Rodier, qu'un sombre rez-de-chaussée qui avait jadis été le magasin où l'on stockait les livres. [...] les hésitations déjà maladives de Pierre-Quint, qui réussissait rarement à prendre une décision utile en temps voulu et se perdait souvent en des considérations d'une complexité déroutante, ajoutaient à nos embarras financiers. Lors des rencontres de notre comité de lecture, nous discutions interminablement d'innombrables projets d'édition dont la plupart ne se réalisaient jamais.
Il nous est ainsi arrivé de voir un jour un inconnu, Louis-Ferdinand Céline, nous proposer le manuscrit de son Voyage au bout de la nuit. Nous nous sommes éternisés en discussions au sujet de l'opportunité de sa publication avant de refuser, bien contre mon gré, de le publier, et de le renvoyer, hélas, à l'auteur. Ce livre fit par la suite la fortune des Editions Denoël et Steele, et il est curieux, à cet égard, de constater aujourd'hui que nous étions, Bernard Steele et moi, alors les seuls jeunes éditeurs parisiens, quoique tous les deux juifs et de nationalité américaine, à nous enthousiasmer pour ce manuscrit que douze maisons d'édition avaient refusé avant qu'il ne nous soit soumis, d'abord à moi et ensuite à Bernard Steele. » [Masques, printemps 1983].
François Gibault rapporte que Louis Aragon, qui aurait connu Céline rue Lepic dès 1932, ayant appris qu'il avait un manuscrit en lecture chez Denoël, serait intervenu auprès de l'éditeur pour lui signaler « la très étrange et forte personnalité de son auteur ». C'est ce qu'Aragon a raconté au cours d'une visite à Antoine Gallimard en juin 1979 [Délires et persécutions, p. 127].

Les premiers rapports attestés entre Aragon et Denoël datent du 30 octobre 1933, lorsque l'écrivain lui accorde « un droit de préférence pour l'édition de ses œuvres à venir (romans, essais, poèmes) », mais il est possible que les deux hommes se soient rencontrés auparavant puisque Denoël, alors qu'il habite déjà Paris, publie en octobre 1926, dans la revue Sélection, « Vers Louis Aragon ».
On s'accorde à dater du 15 juin la réception du manuscrit de Voyage chez Denoël et Steele, et à considérer que l'accueil de l'éditeur fut enthousiaste, mais pas au point de proposer à l'auteur des conditions exceptionnelles puisqu'il ne lui paiera 10 % de droits qu'en cas de réédition : il s'agit d'un « demi-compte d'auteur ».
Vingt ans plus tôt, Du côté de chez Swann avait eu le même parcours : refusé successivement par la NRF, le Mercure de France, Fasquelle, et Ollendorf, avant d'être accepté par Bernard Grasset, il fut édité aux frais de l'auteur, mais à sa demande expresse. Le premier tirage de Swann fut de 2 200 exemplaires.
Ce qui fait la différence entre les deux contrats, et elle est essentielle, c'est que celui de Grasset accorde à Proust le copyright de son livre - droit dont l'écrivain usera en signant avec la NRF pour les volumes suivants - tandis que celui de Denoël lie Céline à sa firme, car c'est l'éditeur qui détient le copyright de Voyage.
Comment qualifier un tel contrat ?
Ce n'est pas un compte d'auteur. Dans ce type de contrat, c'est l'auteur qui charge l'éditeur de fabriquer et de diffuser son livre à ses frais, décide du chiffre du tirage, et reste propriétaire du copyright : c'est le cas de Swann.
Ce n'est pas un contrat en participation : proche du compte d'auteur, ce type de contrat implique l'engagement réciproque de partager les bénéfices et les pertes d'exploitation. C'est un peu le cas du contrat signé en octobre 1929 par Eugène Dabit pour L'Hôtel du Nord : le tirage du livre, fixé à 3 000 exemplaires, était payé pour un tiers par l'auteur, pour les deux tiers par l'éditeur. L'écrivain percevait 50 % sur le prix fort de vente. En cas de réimpression, l'éditeur prenait tous les frais à sa charge, mais l'auteur ne percevait plus que 10 % sur les ventes, comme dans un contrat traditionnel.
Denoël savait qu'un tel contrat était sans réelle valeur juridique : c'est ce qui avait permis à Gaston Gallimard d'en attaquer la validité, avant de proposer d'autres conditions à l'écrivain, et de le débaucher.
En octobre 1931, Denoël avait signé avec Jean Proal, pour son premier roman, un contrat tout à fait normal, qui accordait à l'auteur 10 % sur les ventes, ce pourcentage étant majoré progressivement en cas de retirages. Il lui faisait même des conditions exceptionnelles en lui payant ses droits, moitié à la signature du contrat, moitié à la mise en vente du livre, dont le premier tirage était fixé à 3 000 exemplaires.
Le contrat signé par Céline est encore différent. Contrairement à Eugène Dabit, Destouches-Céline n'entend pas participer aux frais de fabrication de son livre, et il ne tient pas non plus à en payer le tirage, comme Marcel Proust. Denoël va donc lui demander une autre forme de participation, assez proche de la proposition d'Eugène Figuière.
Le 30, Céline et Denoël signent le contrat d’édition de Voyage au bout de la nuit. L’article 5 stipule que l'éditeur payera à l’auteur 10 % du prix de vente, « à partir du 4e mille ». Il se réserve 50 % des droits de traduction, des droits d’adaptation au cinéma, des ventes en cas d’édition de luxe ou d’édition populaire.

La formulation est ambiguë. A cette époque, les « mille » étaient généralement de 500 exemplaires. La clause du contrat devrait signifier que Céline percevra ses 10 % à partir du 2 001e exemplaire vendu.
Or, le 27 janvier 1933, le comptable des Editions Denoël et Steele envoie à l'écrivain un relevé des ventes de son livre en rappelant que les « trois premiers mille » ne comportent pas de droits d'auteur : l'éditeur en ayant vendu 28 350 à la date du 31 décembre 1932, il lui en règle 25 350.
Cette interprétation sera confirmée par Denoël qui, dans une lettre du 11 octobre 1938 à Céline, accepte d'abroger l’article V de son contrat pour Voyage, en ajoutant : « Il ne peut donc être question pour nous de vous refuser le paiement des droits portant sur les 3 000 premiers exemplaires de cet ouvrage. »
L'expression « à partir du quatrième mille » signifie donc : à partir du 3 001e exemplaire. Les termes du contrat permettent aussi de chiffrer le premier tirage du roman à 3 000 exemplaires, ce que Denoël confirma plus tard dans une interview accordée à André Roubaud : « Dix jours avant le prix, le premier tirage de trois mille exemplaires n’était pas épuisé. » [Marianne, 10 mai 1939].
Pourquoi Denoël propose-t-il au débutant Céline un « demi-compte d'auteur », alors qu'il avait signé avec le débutant Proal un contrat traditionnel ? Voyage comporte 650 pages, Tempête de printemps, à peine 250. Est-ce pour payer l'imprimeur que Béatrice Hirshon accorde, le 1er octobre, un prêt de 65 000 francs aux Editions Denoël et Steele ?
D'autre part, la formule proposée par l'éditeur (pas de droits d'auteur avant le 3 001e exemplaire vendu) est-elle si exceptionnelle ? On voit que Figuière propose, lui aussi, 10 % à partir du 2 001e exemplaire.
Le 10 mars 1932, Denoël a rédigé une autre forme de contrat avec Pierre Albert-Birot, qui n'est pas un débutant mais dont les ventes sont confidentielles. Pour Grabinoulor, il lui verse un franc par volume imprimé jusqu'à 2 000 exemplaires, somme acquise et versée au moment de la mise en vente du livre. En cas de réédition, l'auteur percevra 12 % jusqu'à 5 000 exemplaires, 15 % jusqu'à 20 000, 18 % au-delà. Ici encore, pas de droits d'auteur sur le premier tirage, mais une somme fixe payée à parution.
Il n'y a pas de règle précise : l'éditeur module ses contrats en fonction du succès escompté pour les livres qu'il accepte. Il importe de se rappeler que la France ne s'est dotée d'une législation sur la propriété littéraire et artistique que le 11 mars 1957. Avant cette date, c'étaient les tribunaux civils qui tranchaient les litiges portant sur les contrats d'édition.
Les Denoël prennent leurs vacances dans le Jura : « J’ai été passer
quelques jours dans votre admirable pays : j’en suis revenu heureux,
tout rafraîchi, prêt à recommencer la lutte », écrit
Denoël à Jean Proal, auprès de qui il s’inquiète
de l’état d’avancement de son prochain roman : « Nous
n’avons aucun candidat aux prix de fin d’année et nous
aimerions de vous présenter. Pour cela il nous faut votre manuscrit
le 25 septembre au plus tard ».
Le 4 : Dernière lettre à Victor Moremans : « Je vous fais parvenir Le Petit Père Renaud dont le service de presse n’a pas encore été fait (absence de l’auteur) ». Denoël ne mentionne pas le roman de Céline, mais son ami liégeois en recevra un exemplaire tiré sur alfa, dédicacé, à sa parution.

Il est possible qu'une partie de cette correspondance ait disparu lorsqu'une bombe volante tomba, le 6 janvier 1945, sur la maison du journaliste, dispersant ou détruisant meubles et manuscrits. D'autre part Moremans cassa volontairement sa plume à la déclaration de guerre et ne reprit ses activités à la Gazette de Liége qu'après la Libération.
Le 5, Denoël écrit à Jean Proal : « Allez-vous nous donner votre livre pour la rentrée ? J’en serais personnellement très heureux, si toutefois vous ne devez pas vous presser pour le finir. Nous n’avons aucun candidat aux prix de fin d’année et nous aimerions de vous présenter. Pour cela il nous faut votre manuscrit le 25 septembre au plus tard. »
Le 26 : Denoël refuse le manuscrit de Géronte aux assises. René-Louis Doyon publiera ce texte aux Editions de la Connaissance à la fin de l'année.
Le 27 : Denoël renoue avec son vieil ami Georges Poulet, qu’il a perdu de vue depuis plusieurs années et qui vient de publier des articles littéraires, ce qui l'amène tout naturellement à des commentaires sur ses propres travaux : « Quant à moi, je ne travaille presque plus personnellement, étant dans l’impossibilité matérielle de me livrer au grand roman que j’incube depuis trois ou quatre ans. Je travaille quelques heures tous les mois, je cherche le ton et j’en approche lentement, lentement. Quand je l’aurai trouvé, il me restera à écrire et cela durera deux ou trois ans. Tes prédictions se réaliseront. T’en souviens-tu ? 'Tu feras un roman dans dix ans'. »
En réalité Denoël n'a jamais renoncé à écrire. En janvier 1932 il a rédigé un petit conte, «Le Menteur», dont j'ignore s'il l'a proposé à une revue ou s'il l'a rangé dans un tiroir, mais je pencherais pour la seconde solution.

De la même époque doit dater « Le Vol du Stradivarius » dont le tapuscrit porte de sa main un pseudonyme composé de son prénom et du nom de sa femme. Denoël a-t-il eu la tentation de proposer cette nouvelle inédite rue Amélie, comme le suggère la suscription ? Ou faut-il comprendre que l'auteur habite chez Denoël et Steele ?

En 1983 René Barjavel raconta à Pierre Assouline, qui l'interrogeait pour la préparation de sa biographie de Gaston Gallimard, que Robert Denoël avait publié « en 1944-45 un roman sous un pseudonyme pour ne pas être jugé sur ses qualités littéraires. Barjavel m'a dit : " R.D. n'a pas eu tort car le livre fut un bide. Si vous me montrez un catalogue de l'époque, je vous retrouverai le titre et le pseudonyme. " » [lettre de Pierre Assouline à l'auteur, 2 novembre 1984].
Comme toujours avec Barjavel, on reste dans l'imprécision. Veut-il dire que le livre parut avant ou après la Libération ? Si c'est avant, on comprend que l'éditeur ait choisi de paraître dans sa propre maison sous un pseudonyme. Si c'est après, les raisons en sont toutes différentes, puisqu'il doit vivre caché.
Barjavel n'est pas le seul à avoir évoqué un tel roman. Le 19 décembre 1979 Cécile Denoël écrivait : « Il a également, durant les mois qui suivirent la Libération, écrit un ouvrage dont j’ignore le titre et le pseudonyme, sur des aventures où les prisons espagnoles tiennent une grande place et dont il nous lisait chaque jour les chapitres écrits la veille, en venant déjeûner chez le père de Morys où, quotidiennement, il recevait amis et auteurs ».
Denoël a pris ses repas chez Gustave Bruyneel, rue Pigalle, entre septembre 1944 et mars 1945. Le roman dont parlent Barjavel et Cécile a sans doute existé. A-t-il été publié ? C'est ce qui reste à découvrir.
Revenons à la lettre adressée à Georges Poulet, qui a été nommé docteur en Philosophie et Lettres à l'université d'Edimbourg. Denoël lui donne des nouvelles de la vie parisienne : « Depuis que je suis à Paris, j’ai eu à soutenir des luttes souvent mesquines, presque toujours amères. Et ce n’est pas fini en dépit d’une réussite morale qui s’affirmera davantage encore cet hiver. Le métier d’éditeur me donne des joies assez vives parfois mais il m’oblige à composer avec une certaine médiocrité, indispensable pour des raisons matérielles. Je ne peux me permettre certaines publications de valeur qu’à la condition de les balancer par d’autres que je voudrais parfois plus honorables. »
Il lui parle de Robert Poulet, dont il a publié deux livres : «Tu sais quelle affection j’ai toujours manifestée pour ton frère. Elle ne fait que croître depuis que je suis avec lui en relations plus suivies. Tu n’imagines pas quelles résistances il faut vaincre pour arriver à le faire parler de ses livres. Cela me navre de le voir attendre si longtemps le succès - ne serait-ce que parmi ce public lettré ou dit tel dont la paresse est inimaginable. Peut-être Le Meilleur et le pire que nous publierons en novembre sera-t-il le vrai point de départ. »
Deux romans sont en préparation pour la rentrée : « Vers la fin de septembre je t’enverrai deux romans : La Jeune Fille au masque de Janine May et Voyage au bout de la nuit de L.F. Céline. Le second me paraît extraordinaire. »
Quarante ans plus tard, Georges Poulet s’en souvenait encore : « Denoël m’a fait parvenir, signé de Céline, un exemplaire du Voyage au bout de la nuit, au moment de son apparition. Je me rappelle en avoir lu quelques pages, mais fus forcé d’en interrompre la lecture, tant était grande chez moi la révulsion causée par des pages dont la force m’apparaissait comme insupportable. »
Le roman de Céline est à la composition ; quatre jeux d’épreuves seront nécessaires pour en fixer la forme définitive. L'éditeur a-t-il voulu modifier ou supprimer quelque chose ? Il s’attire aussitôt une lettre de semonce de l’auteur : « De grâce surtout n’ajoutez pas une syllabe au texte sans me prévenir ! Vous foutriez le rythme par terre comme rien ».
Denoël envoie des épreuves du livre à Jean Paulhan, qui écrira plus tard : « J’ai connu le Voyage au bout de la nuit sur les épreuves que m’a adressées Robert Denoël. J’ai répondu à Denoël, par courrier, que le livre me paraissait admirable. De quoi Céline, à la sortie du livre, m’a remercié gentiment ».
Le 1er : Le capital de la société des Editions Denoël et Steele est porté à 365 000 francs. Mme Béatrice Hirshon, la mère de Bernard Steele, entre dans le capital de la société en représentation d’un apport en liquide de 65 000 francs, et reçoit 130 parts de 500 F.

Le 10 : Denoël a reçu des nouvelles de Jean Proal, dont le nouveau roman n’est pas prêt : «Certes, nous aurions aimé de publier votre second volume au printemps, mais nous ne pouvons que vous encourager à le porter aussi prêt que possible de la perfection et si nous devons attendre l’automne prochain, nous l’attendrons patiemment. Je vous envoie vers la fin de la semaine un prodigieux roman : Voyage au bout de la nuit par Louis-Ferdinand Céline.»


Le 15 : Parution du roman de Céline, imprimé à 3 000 exemplaires par la Grande Imprimerie de Troyes. Auparavant, Denoël en a fait publier les « bonnes feuilles » dans une douzaine de périodiques, dont Monde, Europe et Les Cahiers du Sud.

Le 18, Eugène Dabit écrit à Henri Jeanson : « Je suis en pourparlers avec Jean Renoir pour une réalisation cinématographique de l’Hôtel du Nord. A mon retour, en novembre, je serai fixé sur ce projet. S’il n’aboutit pas, alors, nous verrons. Je vous écrirai pour que nous puissions parler de votre intention de scénario ». Jeanson écrira bien le scénario mais c’est Marcel Carné qui réalisera le film en 1938.
Le 20 : Dans Bibliographie de la France, Denoël et Steele passent l’annonce suivante, à propos du livre de Céline : « Ce roman, le plus original et le plus riche en substance que nous ayons publié jusqu’à ce jour, est promis à un retentissement considérable. »
Parution de La Fin de Paris ou la révolte des statues, un roman d'anticipation de Marcel Sauvage, membre du jury Renaudot, et du troisième roman de Robert Poulet : Le Meilleur et le pire.
Le roman de Poulet, qui est assez obscur, reçoit un accueil mitigé. Edmond Jaloux, qui avait encensé ses deux premiers livres, écrit qu'il marque un temps d'arrêt dans la carrière de l'écrivain. Poulet lui-même parlera d'un «ouvrage raté » : « Jamais, au grand jamais, je n'ai relu Le Meilleur et le pire, dont j'effacerais le titre de la liste de mes livres si ce n'était pas manquer à la probité, sur le plan de l'histoire littéraire. »

Le 14 : Denoël, Céline, Carlo Rim et l’abbé Mugnier déjeunent chez Lucien Descaves.
Le 30, les membres du jury Goncourt se réunissent pour une « répétition générale des votes » au cours de laquelle le prix est virtuellement décerné à Céline avec cnq voix, celles de Lucien Descaves, Léon Daudet, Jean Ajalbert, Rosny jeune, et Rosny aîné, président du jury dont la voix compte double.
Denoël fait retirer 10 000 exemplaires [le premier tirage n’est pas épuisé] et imprimer de nouvelles bandes portant «Le 29e Prix Goncourt».
Le 5 : Le prix Femina est attribué à Ramon Fernandez pour Le Pari (Gallimard), le prix Interallié à Simone Ratel pour La Maison des Bories (Plon).
Le 6, Léon Daudet consacre le roman de Céline dans un retentissant article en première page de L’Action Française.

Le 7 : le prix Goncourt est attribué au premier tour à Guy Mazeline pour Les Loups, avec six voix. Trois voix, celles de Descaves, Daudet et Ajalbert ont été données à Céline ; une, celle du président Rosny aîné, à Raymond de Rienzi.
La réaction de Descaves est virulente : « J'étais retourné avec plaisir à l'Académie Goncourt mais je n'avais pas pensé devoir être obligé d'arriver à la salle à manger en passant par la cuisine ! », s'écrie-t-il.
Roland Dorgelès tente de le calmer : « Descaves, ne croyez pas que quelque chose se soit combiné en dessous, vous vous tromperiez ». Descaves réplique, avant de quitter la séance : « Non, je ne crois pas qu'il y ait une manœuvre, j'en suis sûr. Au revoir, pourquoi voulez-vous que je reste ici ? »
Les jurés accusés d’avoir modifié leur vote en dernière minute sont deux Belges, les frères Bœx dits Rosny. L'aîné, qui est président du jury, possède deux voix et il les a portées sur un « roman de l'ère secondaire » publié par les Editions Tallandier : Les Formiciens. Livre sans doute estimable de Raymond de Rienzi puisqu'il s'est trouvé un éditeur pour le rééditer en 1984 dans une collection de science-fiction.
Des articles de presse mettent en cause le distributeur Hachette [qui, depuis le 29 mars, a l’exclusivité de la vente des ouvrages des Editions Gallimard] dont les manœuvres en coulisses ont empêché la victoire d’un livre publié par une maison d’édition indépendante.
Dans Le Crapouillot, Descaves, qui ne décolère pas, déclare : « Je sais les moyens dont certains disposent pour imposer leur choix. Je sais la presse qui est vendue et ceux qui sont à vendre ; je n'y peux rien ». Il le répète devant les journalistes de Pathé venus l'interviewer à son bureau.

Jean Galtier-Boissière, directeur du Crapouillot, écrit : « Dans les semaines ayant précédé l'attribution du prix Goncourt, un roman signé de son président Rosny aîné n'a-t-il pas paru dans L'Intransigeant, le grand quotidien du soir tirant à 400 000 dont le directeur est alors Léon Bailby ? L'un de ses principaux collaborateurs se nomme précisément Guy Mazeline ».
Dans Le Huron, Maurice Yvan Sicard est encore plus direct : « On sait comment à l'admirable Voyage au bout de la Nuit fut doucement substitué le bouquin pommadé de Guy Mazeline. L'affaire, cette année encore, fut menée par Dorgelès et les deux Rosny, dont l'un est sourd et l'autre certainement idiot… Chaque année la voix du président de l'académie Goncourt est achetée au plus offrant » [16 mars 1933].
Rosny aîné et Dorgelès assignent Galtier-Boissière et Sicard en correctionnelle. L'audience a lieu en décembre 1933 ; le directeur du Crapouillot, qui a envoyé une lettre d'excuses, bénéficie de la suspension du prononcé. Le journaliste qui est resté intransigeant écope, lui, de 30 000 francs d'amende.
Prix de consolation pour Céline qui obtient le prix Renaudot. Denoël fait imprimer des bandes-annonces pour le livre : « Un formidable succès. Prix Théophraste Renaudot ». Denoël et Steele organisent, en l'honneur de Céline, une réception rue Amélie, où Philippe Hériat, prix Renaudot 1931, est chargé de l'accueillir.
Gallimard ramènera, dès le 12 janvier, le prix de vente des Loups de 20 à 15 F. La principale victime de cette élection lamentable sera Guy Mazeline : quand il meurt, le 25 mai 1996, âgé de 90 ans, l'aimable romancier breton n'a plus rien publié depuis 1967... chez Flammarion. Gaston Gallimard, qui a entretemps récupéré Céline (et les Editions Denoël), l'a lâché depuis 1958.

Dans une lettre du 16 décembre 1964 à Dominique de Roux, Bernard Steele rapporte une curieuse anecdote :
« Quelques semaines après l'attribution du prix Renaudot au Voyage, nous eûmes l'immense surprise de recevoir la visite de Gaston Gallimard, qui était venu rue Amélie sans rendez-vous. Il se fit annoncer, pénétra dans notre bureau et après les aménités d'usage, prit un fauteuil et, sur le ton le plus matter of fact que l'on puisse imaginer, nous fit le petit discours suivant :
'Messieurs, dit-il, vous tenez un succès certain avec le Voyage au bout de la nuit. Malheureusement pour vous, cependant, vous n'avez pas les moyens nécessaires pour exploiter convenablement ce succès. Alors, vendez-moi le contrat. Vous en serez très satisfaits, vous et l'auteur, car je suis disposé à vous le payer le prix fort.'
Stupéfaction générale, puis... refus poli, mais très ferme. Après quelques secondes de silence, Gaston Gallimard se leva, s'approcha de notre bureau, nous menaça de l'index et nous dit :
'Eh bien ! Puisque vous ne voulez pas traiter avec moi maintenant, soyez bien persuadés, Messieurs, qu'un jour viendra où j'aurai non seulement ce contrat, mais aussi votre maison d'édition.'
Boutade d'un homme dépité et en colère ? ou vision prophétique, qui ne devait se réaliser qu'après une guerre et à la suite d'un assassinat ? »
On notera tout d'abord que Dominique de Roux, qui avait sollicité Steele pour obtenir un témoignage à publier dans le second numéro spécial des Cahiers de L'Herne consacré à Céline, qui parut en mars 1965, a finalement renoncé à ce texte alors qu'il était déjà composé. Je ne suis pas seul à penser que c'est la relation de cette rencontre à tout le moins inquiétante qui a déterminé de Roux à écarter le témoignage de l'Américain.
D'autre part on ne peut s'empêcher de comparer cette visite de Gaston Gallimard rue Amélie avec celle qu'il fit à Denoël avenue de La Bourdonnais, en janvier 1930. Il s'agissait alors de racheter les droits de L'Hôtel du Nord et, quoiqu'il ait reconnu qu'il n'était pas «outillé pour vendre le livre», Denoël avait refusé l'offre de l'éditeur.
Dans «Denoël jusqu'à Céline» Cécile Denoël, qui n'avait pas assisté à la scène, rapporte que le visiteur - qui n'était pas Gaston mais l'un de ses directeurs - avait eu un discours assez semblable à celui qu'aurait tenu Gallimard rue Amélie :
« Il propose une véritable fortune. Inutile tentation. 'Fixez votre prix vous-même' dit-il. Peine perdue. Le jeune téméraire refuse avec un sourire. Le ton de son visiteur est nettement moins doucereux, moins diplomate. 'Vous le regretterez !' menace-t-il en partant. A partir de ce moment, le 'grand éditeur' en question essaiera de saper notre action et de subtiliser nos auteurs à succès. Il emploiera tous les moyens, mais n'y parviendra jamais du vivant de Robert Denoël. »
Est-il possible que Gaston Gallimard ait, à deux reprises, tenté une telle démarche ? En décembre 1932 Denoël et Steele, qui ont constitué leur société depuis près de deux ans, ont «les moyens nécessaires pour exploiter convenablement le succès» du roman de Céline, ils le prouveront ensuite.
Les souvenirs de Steele sont parfois approximatifs. Il parle de « notre bureau » comme si les associés occupaient une même pièce. Or à cette époque, rue Amélie, le bureau de Steele faisait face à celui de Denoël.
Bernard Steele a-t-il transposé une scène que lui avait racontée Robert Denoël en 1930 ou bien cette deuxième rencontre avec Gaston Gallimard a-t-elle vraiment eu lieu ? Aucun autre témoignage n'est venu, jusqu'à présent, le confirmer.
Est-ce le succès extraordinaire du Voyage qui a suscité quantité de témoignages contradictoires ? Probablement. Il n'est que de lire les versions successives de la découverte du manuscrit du roman pour s'en convaincre. On les trouvera bientôt dans la rubrique Documents.
Le 10 : Pierre-Jean Launay publie dans Paris-Soir la première interview de Céline, qui lui avait recommandé, quelques jours plus tôt : « je compte sur vous pour ne pas donner à notre entretien de cet après-midi le tour d'un prologue révolutionnaire ! [...] Denoël a besoin de tout le monde et je ne veux lui faire aucun tort, de simples généralités, du pittoresque mais rien d'impertinent ou de prétentieux vis-à-vis des confrères et du monde en général. »

Le 17 : Le Cri du jour rappelle que, si Céline avait eu le Goncourt, les Messageries Hachette « auraient dû acheter d'emblée au moins 20.000 exemplaires de Voyage au Bout de la Nuit, payés comptant, soit, avec les remises d'usage, environ 300.000 francs à décaisser. Il fallait éviter cela ». [voir Presse]
Le 23 : Dans Bibliographie de la France, « Les Editions Denoël et Steele s’excusent auprès de MM. les libraires du retard apporté à la livraison des commandes de cet ouvrage. Deux imprimeurs travaillent en ce moment à la fabrication du Voyage au bout de la nuit dont plus de 25 000 exemplaires ont été vendus en quinze jours. Le retard sera rattrapé le plus rapidement possible. »
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Cette année est, à la fois, la plus médiocre et la plus exaltante pour les jeunes éditeurs. Après un départ prometteur en 1930 et vingt-six ouvrages édités l'année suivante, 1932 marque nettement un temps d’arrêt, voire une régression, avec 17 volumes publiés, dont :
* 3 livres pour enfants
* 7 romans
* 3 ouvrages de psychanalyse
* 4 ouvrages divers : essais historique ou religieux, et un volume de mémoires
Les dépenses publicitaires ont absorbé une part importante du budget, et les « jeunes romanciers » n’ont recueilli qu’un succès d’estime. Bernard Steele renâcle devant de nouveaux investissements, et Denoël se remet à des travaux littéraires sans lendemain.
La seule bonne nouvelle de l’année tombe en juin, avec la remise du manuscrit de Voyage au bout de la nuit. Denoël a vite compris l’importance de ce livre ; Steele, pas du tout. Il faut au Liégeois beaucoup de force de persuasion pour amener son associé à réinjecter de nouveaux capitaux dans l’affaire, qui est déficitaire.
L'Américain fait alors appel à sa mère qui, en octobre, lui apporte 65 000 francs et entre dans le capital de la société. Lui-même manque-t-il alors de numéraire, ou ne croit-il pas au roman de Céline dont Denoël lui rebat les oreilles ? Le fait est là : quand un livre exceptionnel se présente, qui peut lancer sa maison d’édition, Bernard Steele n’a pas d’argent disponible.
Denoël reste prudent. Il sait que le roman de Céline a été proposé, sans succès, à d’autres éditeurs, et il lui propose un contrat qui ressemble fort à un « compte d’auteur » : pas de droits avant le 3 001e exemplaire vendu. Le « scandale du Goncourt » arrive à point pour lancer le livre, son auteur, et ses éditeurs.