Robert DenoŽl, éditeur

1948

Janvier

 

Cécile Denoël met en chantier un ouvrage de l’Arménien Gourgen Yanikian : La Victoire de Judas Iscariote, qui sera publié l'année suivante aux Editions du Feu Follet sous le pseudonyme de Georg Yanik. Il semble bien qu'elle et Morys aient toujours ignoré les événements survenus trente ans plus tard à propos de cet auteur qu'ils n'ont jamais rencontré et dont on se demande comment et pourquoi il leur a transmis son manuscrit.

   

                                Gourgen Yanikian vers 1950                                 Edition française, 1949                             Edition américaine, 1950

Dans « Cécile ou Une vie toute simple », Albert Morys écrit : « En 1948, ayant à traduire et adapter un ouvrage assez touffu, passionnant, mais qu'il fallait complètement remanier, remis par un iranien inconnu : Gourgen Yanikian, Cécile avait besoin d'avoir l'esprit libre, de n'être dérangée par aucun coup de téléphone, par aucune sollicitation. Où aurait-elle été mieux qu'à " La Rose des Vents " [un camping dans la forêt de Carnelle] ? Fidèle secrétaire, je l'accompagnais bien entendu. N'ayant pas de machine à écrire portative, je plaçais la grosse machine de bureau dans mon sac à dos avec cahiers, carbone, un stock de papier... plus le matériel habituel. C'est donc au grand air que prit naissance la forme définitive de La Victoire de Judas Iscariote, de Georg Yanik - Cécile avait demandé à l'auteur d'européaniser son nom ».

Morys parle d'un « Iranien » dont Cécile avait adapté de l'anglais le texte réhabilitant l'apôtre Judas, ce qui valut ensuite à l'auteur et à son adaptatrice « les foudres d'un certain épiscopat qui parlait d'excommunication (Cela se passait aux Etats-Unis après la publication d'une traduction anglo-américaine de l'adaptation par Cécile du livre de Georg Yanik) car il n'était pas permis alors à de simples mortels d'interpréter les Ecritures et de présenter l'apôtre Judas autrement que comme la personnification de la traîtrise et de la félonie. »

Le récit de Morys date de 1982 mais sa mémoire est intègre car, le 5 novembre 1949, il avait fait une réponse identique au Cri de Paris qui, le 29 octobre, avait rendu compte du livre : « L’auteur de cet ouvrage n’est pas italien, mais iranien et se nomme Georg Yanik ; Mme Denoël n’a fait que la traduction et l’adaptation de son œuvre. »

De nos jours, Gourgen Yanikian est autrement connu. Le 27 janvier 1973, il a abattu le consul général de Turquie, Mehmet Baydar, et son adjoint, Bahadir Demir, dans un hôtel de Santa Barbara, en Californie, après quoi il s'est rendu à la police en annonçant qu'il s'était vengé du massacre des 26 membres de sa famille par les Turcs en Arménie. Ce premier geste meurtrier sera suivi, jusqu'en 1986, de près de 200 attentats contre des personnalités turques dus à des organisations arméniennes.

Gourgen Mkrtich Yanikian était né le 24 décembre 1895 à Erzerum [Theodosiopolis], en Arménie ottomane.  Rescapé du massacre de sa famille en 1915, il avait émigré en Russie où il avait entrepris des études d'ingénieur à l'université de Moscou, avant de créer en Perse une grande entreprise de construction. En 1946 il s'est expatrié aux Etats-Unis, où il a obtenu rapidement la nationalité américaine.

Au cours de son procès, le 22 mai 1974, ses défenseurs avaient tenté, vainement, de plaider sinon l'aliénation mentale, au moins une diminution de ses capacités intellectuelles : l'accusé avait, d'avance, rendu caduques leurs plaidoiries dans un mémoire où il relatait les tueries turques de son adolescence, et tous ses efforts depuis trente ans pour faire admettre l'existence d'un génocide arménien.

Il y décrivait, par le menu, le traquenard où il avait attiré les diplomates turcs à l'hôtel Baltimore, avant de les abattre à coups de Lüger, puis, pour chacun, d'un coup de grâce dans la nuque à l'aide d'un petit Browning. Il s'agissait bien d'une exécution. Condamné à la réclusion perpétuelle, Yanikian fut gracié le 31 décembre 1984, et mourut deux mois plus tard.

On ignore comment son livre sur l'apôtre Judas, rédigé en anglais, se retrouva à Paris avant d'être édité sous son patronyme en 1950 chez Research Publishing C° à Los Angeles, mais le fait est là : l'édition française parut bien en juin 1949.

 

Le 4, Céline  écrit à Marie Canavaggia : « Philippon est ici mandaté par Fasquelle qui ne demande pas mieux que de me reprendre (et la maison cette fois est sérieuse) seulement il faudrait que le contrat Denoël soit résilié ! Ouf ! Naud pense toujours convaincre la Voilier de me résilier... mais... je ne vois rien venir... Il agit assez maladroitement et mollement. Cette garce ne cèdera que si je la menace d’un procès pour ne pas m’avoir réédité depuis 4 ans ! Je lui écris dans ce sens ! Mes commerçants en avoine ne se nourrissent pas de sursis, de chichis, de cas de force majeure et patata... Si elle ne gagnait rien depuis 4 ans ! Naud est gaffeur... il lui parle de lui réserver Féerie !! Foutre ! Je ne veux plus avoir à faire avec la maison Denoël à aucun prix. J’aime mieux ne plus rien publier de ma vie [...] Si la Voilier ne veut pas résilier je lui fais un procès pour 5 années de non réimpression de Voyage et M. à Crédit - C’est clair ? On se fout de moi dans tous les sens - Je l’écris à Voilier qui ne répond d’ailleurs jamais à mes lettres. Elle traîne - elle attend de Gaulle ! »

Le 5, Jean Paulhan refuse A l'agité du bocal pour ses Cahiers de la Pléiade. Le 27 décembre Céline avait prié sa secrétaire de lui porter le texte de son pamphlet, rue Sébastien-Bottin. Quelques jours plus tard il lui proposera Foudres et flèches, sans plus de succès.

Le 6, lettre de Céline à sa secrétaire : « La mère Voilier ne lâche pas la rampe. Elle se cramponne. Je lui ai écrit prenant l’offensive que si elle ne me résiliait pas mon contrat, moi j’allais l’attaquer en dommages et intérêts pour non réédition et aussi pour la saloperie de Max Vox - Si je n’attaque pas, Naud n’attaquera jamais - La Voilier est une damnée sirène et Naud est m’assure-t-on assez, très, cochon (comme tous les hommes) elle a dû lui faire miroiter ses talents archi connus de lesbienne consacrée par le Tout Paris, avec intimités privilégiées etc... auxquels les hommes ne résistent pas et surtout les avocats... Faibles dérisoires atouts que les miens ! Elle use de ces armes classiques des vieilles pétasses qui ramènent du renfort pour les batailles sérieuses. »

Le 8 : A. Lacroix, administrateur-séquestre des Editions Denoël, répond par le détail à la lettre envoyée le 4 par Céline à Jeanne Loviton, absente de Paris. L'écrivain a fait valoir qu'il eût été parfaitement possible aux Editions Denoël de réimprimer Voyage et Mort à crédit entre 1944 et 1947 : « Ceci est manifestement erroné ; vous ne pouvez juger de loin l'opinion publique. [...] D'autre part, la situation de notre société sous administration provisoire ou sous séquestre ne permettait pas de le faire. »

Céline a reproché à son éditeur de n'avoir rien fait pour lui et de l'empêcher de gagner sa vie, depuis quatre ans : « Or, vous avez refusé les subventions que nous vous avons offertes. »

Une rupture de contrat ne peut être unilatérale, poursuit l'administrateur, qui estime que l'écrivain n'est pas fondé à l'invoquer, étant donné que tous ses efforts ont tendu à lui éviter « de grosses difficultés dans le présent, pour sauvegarder l'avenir. » Pour ce qui concerne les dommages et intérêts dont Céline l'a menacé, Lacroix fait remarquer qu'il pourrait user d'une semblable ressource « au cas où, en dérogation avec nos accords, vous répondriez directement aux offres qui vous sont faites. »

Enfin, si Céline estime le moment venu de procéder à une réimpression de ses romans - ce que, pour sa part, il ne considère pas encore comme opportun -, il ne demande pas mieux que de le mettre en rapport avec l'éditeur qui lui fait cette proposition et de discuter avec lui les conditions d'une cession de droits pour une durée déterminée et un tirage fixé à l'avance.

Le 12 : Auguste Picq, directeur commercial et fondé de pouvoir des Editions Denoël, est licencié « par Mr Couillard, directeur adjoint des Domaines, pour le motif de suppression d’emploi, le 12 janvier 1948, à l’instigation de Mme Loviton, devenue gérante des Editions Denoël, depuis un certain temps », déclara-t-il à la police le 1er février 1950. Interrogé par moi en 1980, il répondit laconiquement : « Oui, c’est Mme Voilier-Loviton qui m’a fait partir ».

Albert Paraz avait une autre opinion : « Dans l’affaire Picq, le comptable, Barjavel est contre lui et je ne serais pas étonné que ce soit Barjavel qui l’ait fait flanquer à la porte, ce qui n’empêche d’ailleurs pas Barjavel d’être toujours très pour Céline et l’atmosphère de la maison également. Il y a toujours les photos de Céline et de Denoël. » [Lettre à Céline, 30 avril 1949].

Le différend qui oppose Picq à la plupart des employés de la maison d'édition remonte au lendemain de la mort de Robert Denoël. Alors que le personnel fait preuve d'un prudent opportunisme en attendant l'issue des procès qui opposent la veuve et la maîtresse de l'éditeur, le comptable prend parti.

 Seul témoin cité par la partie civile en 1946, il met en doute la cession de ses parts par Denoël à Jeanne Loviton, ce qui revient à s'opposer à Barjavel et Tosi, qui ont déclaré à la police que Denoël leur avait parlé formellement de cette cession.

Le comptable congédié quitte alors sa réserve habituelle et ne se prive pas de commenter l'assassinat suspect de son patron, ce dont Céline est prévenu au Danemark, qui écrit le 29 juillet 1948 à sa secrétaire : « Il faudrait revoir Pique. C’est un aspic, mais il doit ragotter un fiel assez savoureux ».

Le 29 avril 1949 il écrit à Paraz : « Pique le chef comptable " révoqué " va clamant à travers la ville que la mère Voilier était dans le coup ! Qu’ils étaient six dans l’auto, qu’il y en avait plein les garde-boue ! »

Céline n'a pu trouver ces échos dans la presse, où ils ne figurent pas, ce sont ses correspondants parisiens qui l'en informent. Dans quels cercles Picq tenait-il ces propos ? On l'ignore, mais il s'avère qu'il avait gardé rancune à ses ex-collègues, au point de déclarer, le 1er février 1950, à la police :

« Le changement d’attitude de MM. Barjavel et Tosi, au lendemain de la mort de Denoël, ne peut être motivé que pour une question d’intérêt. En effet, ces deux derniers, qui ont signé le 20 novembre 1945 la pétition demandant à la Commission d’épuration du Livre de remettre Denoël à la tête de sa maison, sont venus, quelques jours après, demander à Mme Denoël la cession des parts de son mari dans cette affaire, à Mme Loviton. Je n’ai pas assisté à cette démarche, mais elle a été portée à ma connaissance par Mme Denoël, avant que Mme Loviton fasse état de la soi-disant cession de parts. [...] Le dossier devant constituer la défense de M. Denoël a été vu par moi, dans le bureau de M. Tosi, à un moment où il le compulsait, après le décès de M. Denoël. »

Auguste Picq, loyal et irascible comptable, prenait là quelques risques en mentionnant une démarche de Barjavel et Tosi à laquelle il n'avait pas assisté, et en mettant en cause Tosi dans l'affaire du dossier disparu à propos duquel il avait déclaré aux enquêteurs, quatre ans plus tôt : « Je n’ai jamais eu connaissance du dossier constitué par M. Robert Denoël à l’intention du Comité d’Epuration du Livre, mais celui-ci existait car il devait me le communiquer le lundi 3 décembre à un rendez-vous », ce qui indiquait bien qu'il ne l'avait jamais vu.

Il revenait à Jeanne Loviton de décrédibiliser complètement le comptable en déclarant, le 15 mai 1950, au procureur général : « Un témoin, ex-comptable de la Société Denoël, cité par Mme Vve Denoël, a dû reconnaître que, peu de temps avant sa mort, M. Robert Denoël lui avait emprunté une somme de frs. 50 000 qui, bien entendu, ne lui a jamais été remboursée. »

Picq avait « oublié » de parler de ce prêt afin de conforter la thèse de Cécile Denoël, et n'avait pas non plus mentionné qu'il était actionnaire de la Société des Editions du Feu Follet appartenant aux Bruyneel et à Cécile. Mortifié, le comptable se retira définitivement des affaires de Cécile Denoël qui, en décembre 1950 encore, lui proposait de prendre en charge la comptabilité de la Société des Editions de la Plaque Tournante.

Le 14 : Jeanne Loviton, qui séjourne à Genève pour un voyage d'agrément, croit utile de renchérir sur la réponse envoyée le 8 par l'administrateur des Editions Denoël, et écrit à Céline une lettre interminable qui montre les limites de son professionnalisme. Après avoir prévenu que lorsqu'elle sort de son mutisme, mieux vaut prendre ses aises, « installer Minet sur vos genoux, bourrer votre pipe », car elle ne sera pas brève.

Elle se trouve alors à l'Hôtel de la Paix, hôtel de luxe avec vue sur le lac et ses célèbres jets d'eau [il est classé aujourd'hui quatrième sur les 119 établissements genevois], mais, assure-t-elle, « dans une très petite chambre » avec « vos déplorables lettres au premier plan sous mon nez. Mon cher Céline, le Nord a tari votre imagination, raccourci votre vue. »

Elle possède, elle aussi, une copie de la lettre du 8 janvier envoyée par l'administrateur-séquestre Lacroix, qui lui remettra sous les yeux « le vrai tableau : les Editions Denoël, tête basse, menottes aux poignets et, dans le dos, frappé en gros caractères sur leurs vestes de prisonniers : votre nom. »

Elle a été en contact à plusieurs reprises avec Albert Naud et elle ne croit pas déformer sa pensée en affirmant qu'en ne le réimprimant pas en ce moment, les Editions Denoël sont ses vrais défenseurs ; mieux, l'avocat de Céline « estimerait démence pure de sortir en France quoi que ce soit sous votre signature avant le règlement définitif de votre procès. »

Jeanne Loviton pourrait s'en tenir là, mais le vrai sujet de son courrier est à venir : « Sans doute savez-vous que j'ai abrité chez moi Robert Denoël, de la Libération à son assassinat. A cause de Rebattet, à cause de vous, il a vécu, nous avons vécu, des heures d'angoisse. Ce que fut l'attitude de Robert Denoël à votre égard, devant les menaces et les sarcasmes, il faudra tout de même que vous le sachiez plus amplement un jour, car, lorsque je parcours la correspondance que vous avez échangée avec lui au long des années, je me demande si vous lui rendiez ce qu'il vous donnait et si vous pouviez anticiper et prévoir la fermeté des sentiments dont il devait donner, par la suite, en votre faveur un si haut témoignage.

Aux pires moments, lorsqu'il était caché chez moi, ayant perdu cette maison d'édition qu'il avait créée, qui ne l'avait jamais enrichi - en dépit de vos plaisanteries qu'il s'amusait avec une légère nuance d'amertume à me raconter - lorsque l'Administrateur provisoire éméché se pavanait entre ces murs où il avait, naïvement, mais de façon si émouvante pour moi, laissé une si grande part de sa tendresse, il lui arrivait de reprendre vos livres, de m'en lire à haute voix des passages dans une sorte de fièvre et dans la joie, qu'entre autres choses, nous nous accordions sur votre génie. Louis Ferdinand, ce n'est pas lorsqu'on a vécu tout cela, qui n'a pas été aussi dur que votre destin de ces dernières années, peut-être, mais qui s'est terminé de telle façon - vous le reconnaîtrez - que votre sort est un million de fois plus enviable. Demandez à votre admirable compagne. - Ce n'est pas lorsqu'on a eu l'esprit martelé par votre nom de jour et de nuit, lorsqu'on se sent héritière de toutes les faiblesses et de tous les enthousiasmes d'un homme, qu'on veut vous " ignorer ". Pourquoi ? En vertu de quel malthusianisme me refuserais-je à imprimer " Le Voyage ", par exemple, si ce n'était dans votre intérêt bien compris ? »

Elle aurait voulu, dit-elle, ne coucher noir sur blanc « ce verbiage » qu'après l'acquittement de la Société des Editions Denoël mais son procès fut, une fois encore, reporté sine die : « N'oubliez pas, je vous prie, que je ne suis directrice générale chez Denoël que depuis 1947, ce qui fait six mois. Avant, je menais à bien les petits procès personnels et depuis ces six mois je joue les Nuits de Musset avec mon séquestre. »

Elle adjure l'écrivain d'avoir encore un peu de patience, « cette fois le but est proche ! Bientôt, j'en suis sûre, la Société Denoël verra disparaître les traces de son étranglement, elle respirera par les poumons, Louis Ferdinand retrouvé. La proposition que vous fait le séquestre des Domaines peut se réaliser très vite et, dans peu de temps, Denoël pourra vous ressortir en fanfare et en beauté. Ne lâchez pas, c'est le dernier quart d'heure ! Dites-moi plutôt où en est " Féerie pour une autre fois " dont je rêve. »

Après l'avoir invité à répondre à Lacroix « sur le plan où il se place », elle attend personnellement un mot de lui pour dire qu'il l'a comprise. Enfin, « si tout cela vous semble ridicule, si vous n'en comprenez ni l'esprit ni le sentiment, rigolez, crachez votre langue la plus verte, mais laissez-moi vous dire que vous n'êtes plus digne de vous-même. »

Voilà une lettre qu'il eût mieux valu ne pas envoyer à Céline, lequel, à partir de ce moment, ne cessera de la poursuivre de ses sarcasmes - mais, personnellement, je la trouve intéressante à plusieurs titres. Ce qu'elle lui reproche, en termes plutôt mal choisis, est de n'avoir su aucun gré à Denoël de son courage au cours de sa carrière d'éditeur, laquelle, à cause de ses écrits antisémites, s'est trouvée interrompue à la Libération, et qui l'a mis personnellement dans une situation de paria de la profession - avant de trouver brutalement la mort, alors que son auteur-vedette prenait piteusement la fuite en Allemagne.

Elle situe assez exactement sa place d' « héritière » bridée depuis sa nomination, le 1er février 1946, en tant que gérante des Editions Denoël, par la position dominante de son administrateur provisoire, Maximilien Vox, puis par celle, tout aussi dominante, d'A. Lacroix, représentant l'administration des Domaines. Avant, comme elle le dit bien, elle menait ses « petits procès personnels » intentés par Cécile Denoël, la veuve de l'éditeur.

C'est une manière de dire que, tout, dans cette maison d'édition, s'est décidé sans elle depuis trois ans, alors qu'elle la contrôle indirectement par son amant, Guy Tosi, qui en est le directeur littéraire depuis 1945. Pour ce qui est des relations conflictuelles avec l'administration des Domaines, on a pu voir ci-dessus qu'elle savait s'en accommoder quand il s'est agi de licencier un directeur commercial qui lui portait ombrage.

Le 20 : Faillite des Editions de la Tour.

Le 23, lettre à Marie Canavaggia dans laquelle Céline fulmine contre la maison Denoël qui refuse de le réimprimer : « Certes l’affaire Denoël est pour ce qui me concerne enterrée ! Je préfère ne jamais plus publier une ligne plutôt que de passer par cette sale turne - bandits, pétasses, esbrouffeurs - et de plus fauchés ! Qu’elle crève cette boîte et vite ! J’ai signé avec Denoël mais les autres d’où me sortent-ils ? Qu’ai-je à foutre avec toute cette clique de miteux aventuriers ? rastaquouères ! pillards ! la vermine de Denoël qui lui-même était bien faisan ! Qu’on épure toute cette racaille ! »

Cela ne l'empêche pas de rendre hommage indirectement à son éditeur disparu : « J’aime bien la Belgique - Elle est fortement marquée second Empire. Costaude, jouisseuse, travailleuse ».

 

Février

 

Le 18 : Céline, toujours furieux, écrit à Richard Anacréon [1907-1992], un libraire parisien établi rue de Seine à l'enseigne « L'Originale » : « La Voilier et la maison crevante Denoël m'obsèdent... J'ai toujours voulu quitter Denoël, sa jésuiterie me portait sur les nerfs. Voilà qu'il m'arrive une héritière pleine d'arrogance et d'impérialisme! De quelle nue me tombe-t-elle ? de quels lits ? Je n'ai rien à foutre avec cette bonne femme ! ni d'Eve ni d'Adam ! et Tosi ce directeur littéraire ! D'où m'arrivent ces guignols d'après la tempête ! Pilleurs d'épaves ! armés de mes contrats ! C'est joli ! me voici bien empêtré ! Avez-vous vent de ce que devient leur procès en Epuration ? Tous mes vœux vous l'imaginez sont que la maison rende l'âme ! qu'on n'en parle plus ! Pigeon vole ! Ils ne m'ont rien publié ni versé depuis quatre ans ! De ce côté ils jouent sur mon indignité... ma nature infâme etc... Ils jouent sur tous les tableaux - Je ne veux plus rien avoir à foutre avec cette tôle pourrie ! - Il m'est venu 20 éditeurs renifler mes chères œuvres - tous se déballonnent tergiversent  redoutent la mère Voilier - c'est un monde ! marié malgré lui ! Elle attend mon héritage la garce ! Elle ne l'aura pas. Devrai-je interdire à jamais toute publication de mes livres par testament oléographique ! Je sors de prison, m'en voici une autre ? Merde ! »

Le 20 : Réception chez Denoël, rue Amélie, à laquelle Albert Paraz, qui séjourne alors dans un hôpital de Courbevoie, finit par se rendre, Jeanne Loviton lui ayant envoyé une voiture. Il y rencontre René Barjavel, Maurice Nadeau, Gilbert Sigaux et Pierre Humbourg. Jeanne Loviton, « qui porte des bottillons », ne manque pas, sachant qu'il correspond avec Céline, de l'entreprendre à son sujet : il ne comprend pas son intérêt, dit-elle, il voudrait qu'on réimprime tout de suite le Voyage. Mais Paraz est du même avis que Céline.

Gazette de Lausanne,  31 mars 1948

Un journal suisse a rendu compte de l'événement, qui n'était pas anodin : c'était la première fois que les Editions Denoël organisaient un tel cocktail depuis la fin de la guerre. On peut voir que Jeanne Loviton avait attiré, rue Amélie, la plupart des journaux littéraires, et des auteurs de tous bords, ce qui n'était pas une mince performance, à cette époque. Le journaliste helvète a tout de même relevé l'absence de Dominique Rolin.

Le 23 : Un administrateur judiciaire, M. Weil, est désigné pour représenter la Société des Editions Denoël, citée devant la Cour de justice le 30 avril.

Le 23, Céline écrit à Charles Deshayes, qui s'efforce de le faire réimprimer en Suisse : « Il n’est pas en retard cet éditeur mais il n’y a rien à faire cramponné comme je suis par les Denoël, héritiers sortis je ne sais comment de son cercueil en rangs serrés, piaillards impérieux, une pétasse dite Mme Voilier ! jusqu'à un frère barbu de Denoël, un des 15 ! (ils étaient 15 frères !) Tout un Guignol ! le tout dans une puanteur de flicaille et d'épuration et de chantage... »

 L'allusion à Pierre Denoël [1911-2002] est mystérieuse. Ce frère cadet de Robert a bien été attaché, épisodiquement, entre 1928 et 1938, à la Société des Editions Denoël dont il possédait fictivement deux parts depuis le 30 décembre 1936, mais il a rejoint ensuite la Belgique et ne paraît plus s'être manifesté rue Amélie.

Cependant, Jeanne Loviton a pu le contacter à cette époque pour lui racheter ses deux parts. Si, comme je le crois, René Barjavel restait le lien privilégié et officieux entre Céline et les Editions Denoël, il a pu signaler à l'écrivain la visite de Pierre Denoël dans la maison. Quant au « guignol » denoélien, il était bien composé de quinze enfants, dont huit frères et sept sœurs.

Le 27 : Céline, à qui Paraz a parlé de sa visite à la réception chez Denoël, le 20, ne manque pas d'écrire : «Tous les éditeurs sont des charognes - Pas un pour claquer l’autre ! Les éditrices, Pires ! J’ai sonné la mère Voilier, traitée comme du pourri... par principe. J’aime pas les jupons en affaires, et puis d’où me tombe-t-elle cette pétasse ? Toute cette vermine du cercueil à Denoël qui lui-même ne valait pas tripette. C’est peu dire que je n’aime pas les éditeurs je les hais. Je n’ai rien à foutre chez cette garce où m’attendent 600 sacs d’impôts que je devrais à Pétain ! Saisie et patata ! Il m’intéresse pour une fois que l’Epuration serve à quelque chose qu’ils crèvent ce damné bazar ! Mais il n’y a de veine que pour les charognes elle va en réchapper ! Je vais être baisé une fois de plus. Mais je lui interdirai de tirer et non plus après ma mort. Elle a joué avec moi les fiancées inconsolables ! Tu te rends compte ! »

Le 28 : Jean Fontenoy, fondateur de Lectures 40, de La France au travail et de Révolution nationale, est condamné par contumace par la Cour de justice de la Seine. Considéré comme en fuite, il se serait en fait suicidé fin avril 1945 à Berlin.

      Jean Fontenoy [1899-1945]

 

Mars

 

Le 1er, Céline écrit à Albert Naud : « La maison Denoël-Voilier doit passer au Tribunal d'Epuration le 12 ou 11 mars [...] il serait bon qu'un de vos secrétaires assiste à cette séance. Il s'y prononcera certainement à mon égard des paroles qui ne seront pas à piquer des vers... Et qui seraient bonnes à retenir pour l'ultérieur usage (en droit) peut-être... Mon vœu serait que l'Epuration me serve enfin à quelque chose c'est-à-dire à crever la maudite turne Denoël ! Il est sorti du cercueil de ce malheureux toutes espèces de vermines et de funambules et qui s'arrogent des droits extravagants sur mes ouvrages... D'où me tombent, d'où jaillissent tous ces grotesques ? Brandissant les contrats du mort ! Pillards notariés ! Je voudrais que mon caractère ignoble ma puanteur trahisonne  ma félonie vérolière fassent rugir le tribunal, qu'il en foudroye la Voilier et son maudit bazar ! J'ai de la ressource en Rebatet ! J'espère qu'à nous deux nos crimes nos choléras c'est bien le diable si ce foutu boxon réchappe ! Mais précisément le Diable est du coup ! Et il se méfiera du piège que je lui tends ».

Le 4 : Mort d'Antonin Artaud à l'asile d'Ivry-sur-Seine. Inhumé tout d'abord au cimetière d'Ivry, le poète fut transféré en 1975 dans le caveau familial, au cimetière Saint-Pierre à Marseille.

   

                                                                            Tombe d'Artaud à Marseille (photo Philippe Landru)

L'auteur de la photo en couleurs, qui a visité le cimetière Saint-Pierre le 10 décembre 2006, rappelle qu'Odette Boulaméry, dans un ouvrage consacré au cimetière Saint-Pierre de Marseille paru en 1999, assurait que le corps du poète avait en réalité été inhumé dans un caveau voisin. Le 17 janvier 2010 Serge Malausséna, ayant droit d'Artaud, a confirmé que le corps de son oncle reposait bien, depuis 1975, dans le caveau familial.

Le 7, Céline écrit à Paraz : « Sorlot doit être passé à la casserole donc ? Il devait m’éditer un petit ballet. Et la mère Voilier y passe le 14 ! » Fernand Sorlot, qui passera devant la Chambre civique le 15 mai, avait en effet été contacté en vue de publier Foudres et flèches.

Le 15, lettre de Céline à Marie Canavaggia : « Le procès Denoël est remis sine die. C’est un gang. Tout est de mèche - Mais cela me libère bien, et si Fasquelle voulait... »

Le 21, nouvelle lettre de Céline à la même : « Vous avez vu, dans le Droit de Vivre la bande à Lecache. Les épileptiques juifs de la Haine. L’Hagannah française, avec groupes de tueurs et tout. J’ai l’idée que ce sont eux avec la mère Voilier complice qui ont buté Bobby. Très dangereux gang. Bobby connaissait Lecache, raison de plus ».

Céline avait déjà formulé, le 25 mai 1947, cette assertion dans une lettre à Albert Naud : « J'ai fui pour ne pas être assassiné comme Denoël (sans doute par les hommes de main de B. Lecache du Droit de vivre) ».

J'ignore si Denoël connaissait Lecache, comme le prétend Céline. Peut-être fait-il allusion à plusieurs articles publiés par Le Droit de vivre, après la sortie de Bagatelles pour un massacre, qui mettaient en cause son éditeur.

Dans un éditorial du 22 janvier 1938 intitulé « Mort de Louis-Ferdinand Céline », Bernard Lecache avait écrit : « Berlin est en deuil. M. Denoël, éditeur (à tout faire) est seul à se réjouir. Comme il aime à le déclarer : " C'est un secours de la publicité, et l'argent n'a pas d'odeur. Même s'il sent ce que vous pensez, il est bon à prendre. " »

Dans le même numéro Philippe Lamour, qui consacrait un long article au livre, écrivait : « Voilà les pauvretés sinistres qu'on imprime et qu'on vend gravement 27 francs. Celui qui les écrit est plus à plaindre qu'à blâmer car il est certain que la camisole de force le guette. Celui qui les édite ne doit pas être fier de lui lorsqu'il rencontre une armoire à glace. »

Un troisième article, non signé, et portant le titre « Les bonnes affaires », était nettement plus agressif : « Un qui voudrait bien être plus vieux de quelques semaines, c'est M. Denoël, éditeur de feu Céline. M. Denoël a de nombreux amis juifs. Du moins, il s'en vante. Mais les affaires sont les affaires, et, du moment qu'on peut gagner de l'argent, même en le ramassant dans la m..., si généreusement prodiguée par l'auteur, qu'est-ce que ça fiche ? M. Denoël en sera pour ses frais de publicité. Feu Céline est bien mort, et il ne restera, à son éditeur, que le regret d'avoir commis une bien vilaine et bien basse action. »

En réalité, si l'on en croit la lettre que Céline adresse, le 23 février 1950, à Maurice Lemaître, son éditeur aurait connu Bernard Lecache en d'autres circonstances : « Si vous rencontrez Lecache (qui n'est pas bête du tout) vous lui direz que Denoël (l'assassiné) me parlait souvent de lui en termes bien indiscrets. Etant à Cassis il logeait à côté de lui à l'auberge, et dans les moments de " bonheur " il paraît que Lecache hurlait si fort d'extase que l'hôtel entier en était réveillé. Je verrais bien Lecache hurler de même autour de mon échafaud ! » [L'Année Céline 2010, p. 50].

 

Avril

 

Le 5 : Foudres et flèches ne paraît pas et Céline s'indigne une fois de plus auprès d'Albert Paraz : « Sorlot est une ganache - C’est du Denoël en pire, encore plus menteur, plus fuyant, plus inconsistant - et escroc madame, un rêve ! »

Le 18, Céline écrit à Marie Canavaggia : « Daragnès a cru utile !! une démarche vers la Voilier. Il a un faible pour elle... moi elle m’écœure. Rien à tirer de cette maligne idiote bluffeuse rastaquouère. Je m’en considère comme complètement libéré. D’ailleurs d’où me sort-elle cette morue ? Je n’ai pas à la connaître - Elle doit faire peur à l’esbroufe à tous ceux qui voudraient m’éditer y compris Fasquelle ! »

Le 22 : Paraz a parlé à Céline d'un éditeur capable de réimprimer ses livres mais Céline n'en croit rien : « Ton petit pote pour l’édition, il prend l’air expert il déconne. On en sait un bout imagine, l’école Denoël m’a suffi. Sorlot est une crapule, gî ! archiconnue, avérée - pas plus que les autres éditeurs mais kif. »

Le 30 : Les Éditions Denoël passent en Cour de Justice. L’administrateur judiciaire de la société, M. Weil, nommé le 23 février précédent, y comparaît en compagnie de son conseil, Me Joisson, et du directeur des Domaines de la Seine, en qualité d’administrateur séquestre des parts de Wilhelm Andermann.

On reproche à la société la vente de parts à un éditeur allemand, à propos de quoi Robert Denoël s’était déjà expliqué en juillet 1945, et qui ne justifie plus de poursuites.

On lui reproche les mêmes ouvrages que ceux mis en cause en juillet 1945, sauf les quatre titres de la collection « Les Juifs en France », puisqu’ils ont été publiés par une autre société, les Nouvelles Editions Françaises, disparue en 1944.

On y a ajouté Le Sang français de Jacques Boulenger, publié fin 1943 dans la collection « Aspects de la science », qui ne comporte que trois volumes, dont un du respectable professeur Delbet [Politique préventive du cancer, 1944]. Un troisième titre, annoncé au dos du livre de Boulenger, dû à Giuseppe Tallarico [La Vie des aliments], parut en 1947.

Les huit autres titres incriminés « sont complètement épuisés ou ont été pilonnés conformément aux circulaires reçues », ce qui dispense d’en parler.

Denoël ne l’aurait certainement pas imaginé : il suffisait de faire pilonner un ouvrage, ou de le déclarer épuisé, pour qu'il soit absout. Ou de faire disparaître une maison d'édition pour qu’on cesse de mentionner ses publications.

Charles Albert [1869-1957], l’auteur de L’Angleterre contre l’Europe, a été acquitté en Cour de justice. Lucien Rebatet, dont on a saisi un exemplaire des Décombres chez... Aragon, a bien été condamné à mort mais il a été gracié et sa peine commuée en prison à vie, et d’ailleurs la Cour n’en parle pas. Que reste-t-il à juger ?


    A la question de savoir si la Société des Editions Denoël est « coupable d’avoir à Paris, entre le 16 juin 1940 et la date de la Libération en temps de guerre, imprimé et publié des brochures et des livres en faveur de l’ennemi, de la collaboration avec l’ennemi, du racisme ou des doctrines totalitaires », les jurés répondent « non, à la majorité ».

    La seconde question, qui était de savoir si ces agissements avaient été commis « avec l’intention de favoriser les entreprises de toute nature avec l’Allemagne », devient sans objet.

La Cour de justice, dirigée par le président J.R. Castel, acquitte donc « purement et simplement la Société des Editions Denoël, des poursuites engagées contre elle, sans dépens ».

C’était ce qu’espérait, sans trop d'illusions, son fondateur en décembre 1945. C’est exactement ce qu’obtient Jeanne Loviton, trois ans plus tard.

Averti peu après par Jean-Gabriel Daragnès, Céline s'emporte à propos du « Jugement Voilier, qui est assez scandaleux, HÉNÔRME, dans un sens ou dans l'autre. Ou bien les Denoël sont purs, et je le suis aussi. Ou bien on est à pendre tous les deux. Pas de chichis ! Ou bien il y a 2 justices, une pour eux, une pour moi. [...] Il y a aussi une justice pour Mme Voilier (qui broutait Mme Bidault). J'aurais mieux fait de m'adresser à Tel-Aviv ! »

 

Mai

 

Le 5, Céline écrit à sa secrétaire : « Heureusement j’ai su le 1er mai par le Figaro que la Voilier venait d’être acquittée ! [...] Ah n’allez pas vous écrier encore : Quelle chance ! Elle va vous réimprimer ! Quelle bénédiction et patati ! Non en vérité elle va peut-être me retirer mais je ne verrai jamais un sou. C’est le dernier acte le plus infect le plus canaille qui va se dérouler - Le coup suprême. Sous cent prétextes - il y en a mille, elle ramassera tout le pognon et ne m’enverra rien, impossibilités, saisies judiciaires... fisc, etc... C’est du tout cuit. Il faudrait au contraire que je puisse à n’importe quel prix lui interdire de m’imprimer. »

Le 10, Céline écrit à la même : « Le triomphe de Voilier vient de ce qu’elle est admirablement lesbienne - Elle offrait de ces régals à Valéry ! Du coup toute la Justice est à ses ordres - Et Résistante en plus madame ! Comme Denoël était un notoire enculeur - l’amant de Dabit ! et de Steel ! et de 20 autres ! Voilà des caïds et des Schereazades [sic] ! »

Céline avait déjà formulé ailleurs [cf. 1945] cette accusation d'homosexualité à la même correspondante, en parlant d'Eugène Dabit. Il y ajoute Bernard Steele, sans plus de fondement. Il aurait pu aussi bien citer des écrivains comme Philippe Hériat ou Georges Portal, que Denoël avait publiés avec succès au cours des années trente, et qu'il avait lui-même connus. D'autre part, Céline n'ignorait pas que le jeune Denoël avait été pensionnaire des Jésuites, auxquels il prêtait des pratiques homosexuelles. L'éditeur, qu'il tenait pour un «refoulé», devait forcément avoir un penchant pour son propre sexe.

En réalité, « Ferdinand furieux » se livre à un « bignolage » en règle. Un seul écrivain de l'écurie Denoël a été particulièrement choyé par l'éditeur, et c'est Céline - ce dont témoignait à sa façon Lucette Destouches dans un petit livre d'entretiens, où elle déclare que Denoël était « amoureux » de son auteur-fétiche [Céline secret, 2001].

Quant à Jeanne Loviton, s'il est un titre qu'elle n'a jamais revendiqué, c'est bien celui de résistante. Mais elle s'est servie avec beaucoup d'adresse des relations qu'elle avait su se faire dans les milieux de la Résistance. Ce qui ne l'empêchait pas de recevoir dans son château de Béduer M. et Mme Fernand de Brinon, dont elle fréquentait assidûment le salon parisien.

Le 15 : Sortie de presse de Bourlinguer. Jeanne Loviton organisera pour la circonstance un cocktail rue Amélie, le 4 juin.

 

Le 15 : Procès des Editions Sorlot. On reproche à son directeur l'association avec l’éditeur List de Leipzig, mais celui-ci lui a été imposé, et comme Fernand Sorlot fut, en 1934, l’éditeur non autorisé de Mein Kampf, il était en délicatesse avec les Allemands. Le Syndicat des Editeurs et le ministère des Finances étaient au courant, et ils ont conseillé à l’éditeur de signer cet accord, qui le préserva d’une saisie.

La Commission consultative d’épuration de l’Edition lui reproche neuf ouvrages, mais la plupart lui ont été imposés ; Sorlot a aussi publié huit « Cahiers de l’Institut Allemand » dirigés par Karl Epting : imposés, eux aussi, on s’en serait douté.


    Pour sa défense, Fernand Sorlot dit qu’il ne pouvait se soustraire ni à l’association ni aux livres de propagande, qui d’ailleurs « ne se sont pas bien vendus ». Ses deux principaux clients, la librairie Rive Gauche et l’Institut Allemand, n’ont jamais réglé ce qu’ils lui devaient. Pendant la guerre il aurait pris le risque d’éditer deux ouvrages traduits de l’anglais, et refait des tirages de Mein Kampf, livre interdit par excellence.


    Dans son exposé, le commissaire du Gouvernement estime « que les convictions patriotiques de Sorlot n’étaient pas aussi solides qu’il veut bien l’affirmer et qu’il recherchait avant tout les éditions " à sensation " susceptibles de gros tirages et par-là même de substantiels bénéfices ».


    En 1945, la Commission consultative avait proposé son exclusion de la profession d’éditeur. La Commission nationale interprofessionnelle n’avait prononcé qu’un blâme, mais entretemps Sorlot a plombé son dossier en publiant à l'enseigne des Editions Nouvelles un ouvrage compromettant dû à « Jean-Pierre Abel » : L'Age de Caïn.

    

L'auteur de ce livre paru en 1947, qui dénonce les exactions résistantialistes durant l'été 1944, est rapidement identifié : René Château, directeur de La France socialiste, le quotidien du RNP de Marcel Déat, entre 1941 et 1943, avait publié en juin 1944 le seul ouvrage de propagande imposé à Robert Denoël par l'occupant cette année-là, et il fut retiré du commerce parce que trop modéré. Château n'a figuré sur aucune « liste noire » mais plusieurs journaux de la résistance l'ont épinglé en 1942 et 1943. C'est apparemment à cause de cet opuscule paru sous pseudonyme que l'éditeur va être lourdement sanctionné, bien plus que pour ses publications « collaborationnistes ».

En Cour de justice, Fernand Sorlot [1904-1981] est condamné à vingt ans d’indignité nationale et à la confiscation de ses biens à concurrence de deux millions. Il fait appel, mais son pourvoi est rejeté peu après.

Le 16 : En écho à l'acquittement de la Société des Editions Denoël, le 30 avril, Céline rappelle à Albert Naud qu'il lui a envoyé une copie de sa lettre de rupture, le 8 décembre 1947, à Jeanne Loviton « pour raison de non réimpression. A l'époque Mme Voilier pouvait jouer encore du vague alibi de l'Epuration etc. - à présent ce prétexte n'existe plus... J'ai donc je pense parfaitement le droit de me considérer libre en droit ? Mme Voilier ne m'a donné aucun signe de vie depuis son acquittement. [...] La Voilier voudrait je crois surtout me maqueroter (de quel droit mon dieu !) prélever une fleur in eternam sur mes réimpressions par une autre turne - Fasquelle ou autre... Elle n'a pas la surface pour me rééditer, pas le sou. Elle bluffe. Et puis je ne veux plus être édité par elle. J'avais contracté avec Denoël, pas avec cette morue. [...] Mikkelsen me rapporte, triomphal, que Voilier n'a pas le droit de me rééditer sans mon assentiment et ma signature ! Je ne suis pas précisément puceau en ce domaine. Je dois avoir été réédité 100 fois par Denoël sans jamais avoir signé rien du tout ! les règlements sur l'édition en France sont de pures rigolades, violés à tour de bras. - aucune importance ! Kif le dépôt légal à la Bibliothèque Nationale etc. - Tout cet attirail légal est théorique. Dans la pratique : la foire d'empoigne ! [...] Or les chichis de la mère Voilier ses tortillages de croupion m'ont fait perdre un temps que je trouve hors de prix... »

Le 20, Céline se plaint, auprès de Jean Paulhan, que le Voyage ne se réédite pas : « Cent là qui se tâtent se touchent et ne se finissent pas !... même la Voilier toute Julotte qu'elle est, flageole au but... Le Fasquelle flanelle... fiasque... et la nénéref ? Ils ne veulent traiter qu'avec ma veuve. »

Le 20 : Bernard Grasset est appelé à comparaître devant la Chambre civique. Son affaire traîne depuis mai 1945. Certains éditeurs ont pu se féliciter de passer tard devant leurs juges. Pour Grasset, ce sera le contraire. Il va payer pour tout le monde. Et on devra le juger par contumace car il est hospitalisé.

Sur un chiffre d’affaires de 41 millions, les livres qu’on lui reproche ont rapporté 2 342 176 F, soit 6 %. Il a publié Drieu, Lesca, Bonnard, Suarez, il s’est compromis personnellement : après le réquisitoire du commissaire du Gouvernement Lacazette, l’éditeur est condamné « à la dégradation nationale à vie, à cinq ans d’interdiction de séjour, et ses biens sont confisqués. »

L’éditeur fait opposition, et il sera finalement amnistié le 23 octobre 1953, au terme d'odieuses péripéties judiciaires alimentées par les accusations de René Jouglet et de ses amis communistes, qui n'ont pas désarmé. La Société des Editions Grasset est jugée le 16 juin 1948.

 

Juin

 

Le 1er : Parution chez Bourgoin des mémoires posthumes de Jean Hérold-Paquis [1912-1945] sous le titre : Des illusions... Désillusions !, dans lesquels le chroniqueur militaire de Radio-Paris écrit : «Réfugié à Sigmaringen, Céline avait vu la défaite allemande [...] Dès lors, il s'était renié. Il racontait que L'Ecole des cadavres, Bagatelles pour un massacre, Les Beaux Draps, n'étaient que des notes personnelles qu'il ne voulait pas livrer au public, mais que Denoël lui avait littéralement arraché les pages manuscrites de ses trois bouquins [...] Ces trois livres, il les jetait au feu de sa lâcheté ».

 

Informé, Céline se répandra en invectives contre le speaker dans ses lettres d'exil, mais pour affirmer que Hérold-Paquis n'avait jamais mis les pieds à Sigmaringen. On retrouvera les mêmes accusations contre Denoël au cours du procès de Céline, en février 1950, lorsque Marcel Aymé viendra témoigner en sa faveur, en déclarant qu'il avait cédé aux instances de son éditeur, toujours à court d'argent, en acceptant de publier Les Beaux Draps.

Le 2, Céline écrit à Marie Canavaggia : « Ce que je redoutais arrive. Daragnès m’avertit que la Voilier va rééditer le Voyage, il en est tout ragaillardi le con ! (et l’amant je pense !) qu’elle n’a même pas besoin de mon avis...que Naud est tout à fait d’accord - que ça payera mes contributions. »

Le 4, présentation à la presse de Bourlinguer. A l'occasion de ce cocktail Cendrars rencontre pour la première fois la nouvelle directrice des Editions Denoël. Au vu de cette photo, on se demande quel événement Jeanne Loviton fête si joyeusement : la sortie du nouveau livre de Cendrars, ou l'acquittement de sa maison d'édition.

Guy Tosi,  Blaise Cendrars et Jeanne Loviton, rue Amélie

Le 6, Céline écrit à sa secrétaire : « Je n’ai plus rien de l’excellent Daragnès... Il se défile je pense après cette série de maladresses... J’ai écrit une bonne lettre d’engueulade à la Voilier. Au moins que je ne me gêne pas - Je la traite à peu près de tous les noms - Si elle s’en fout ! elle me cambriole ! »

Céline se trompe : Jeanne Loviton était sensible aux insultes. Ce qui la révoltait le plus était de recevoir du Danemark des lettres adressées « aux bons soins de l'assassiné Denoël » [Témoignage de Mme Loviton, 1980].

Le 7 : La Cour de justice acquitte les Editions Gallimard de toute accusation de collaboration. La seule sanction demandée et obtenue est l’interdiction de la NRF, qui a de toutes façons cessé de paraître depuis l’automne 1944.

Le 8, Céline écrit à sa secrétaire, qui a eu maille à partir avec l'éditeur de la rue Servandoni : « Sorlot a toujours été un carambouilleur, fripouille peu intéressante, un Denoël en pire, un vilain épicier [...] Il m’a fallu plus d’ingéniosité pour sortir des ronds de Denoël que pour bâtir un roman. Et puis cette rage de toujours vous parler du " prochain " ! Les fainéants ont l’œuvre facile ! »

Le 15, il écrit à la même : « Voilier a reçu l’engueulade cinglée qu’elle méritait - La garce est vaniteuse - Elle doit être en pleine rage - Les épicières sont d’une aigreur ! fessées ! Ce qui ne les retient d’aucun vol ! »

Le 16 : Sortie sur les écrans de La Figure de proue, un film de Christian Stengel tiré du roman éponyme de Gilbert Dupé paru en 1943 chez Denoël. Dans les rôles principaux : Madeleine Sologne et Georges Marchal.

  

 

Le 16 : La Société des Editions Bernard Grasset est appelée à comparaître devant la Cour de justice.

Son dossier est le même que celui de l’éditeur, lequel s’emporte : « Pourquoi, je vous le demande, m’inquiéter pour avoir publié par exemple des livres de Henry de Montherlant, de Jacques Chardonne et de Jean Montigny, alors que ceux-ci ne sont nullement poursuivis » ?

Des témoignages sont produits, certains déposant en faveur d’une maison « qu’ils considéraient, dans une certaine mesure, comme un foyer de résistance ». Un foyer de résistance, la maison Grasset ? Dans un certaine mesure, alors.

Des pétitions de libraires et d’écrivains sont produites, où on relève les noms de Duhamel, Paulhan, Maurice Garçon, Arnoux, Billy, Carco.

Plusieurs éditeurs témoignent en sa faveur, comme Raymond Durand-Auzias qui rappelle que « sa » Commission d'épuration n’avait suspendu l’éditeur, le 28 mai 1946, que pendant trois mois : « On ne peut pas dire qu'il y ait eu un seul éditeur résistant, du moins parmi les grandes maisons, car une attitude franche l'eût fait écrouer immédiatement par les Allemands... J'estime que rien d'antinational ne peut être reproché à Grasset. »

Le président n'est pas de cet avis et il passe en revue plusieurs ouvrages publiés par Grasset, dont ceux de Drieu la Rochelle, Georges Suarez, Abel Bonnard, Charles Lesca, en lisant quelques passages de chacun d'eux. L'éditeur, très agité, lui lance : « Faites-moi la grâce de ne pas lire ces vomissures qui ne m'intéressent pas. Ces livres m'ont été imposés sous peine de fermeture. »


    Le commissaire du Gouvernement réclame, au terme de ce procès qui a duré deux jours, la dissolution de la maison et la confiscation de ses biens.

La défense réplique que les Editions Grasset ont publié un minimum de livres favorables à l’ennemi afin de pouvoir en produire d’autres, et que les maisons « rivales » poursuivies dans les mêmes conditions ont été mises hors de cause.

    La Cour de justice, qui n'admet aucune circonstance atténuante, prononce la dissolution de la Société des Editions Grasset et la confiscation de son patrimoine à hauteur de 99 %. Le 28 juillet, la Cour de cassation confirme l'arrêt.

Le 20 : Edmond Buchet écrit dans son journal : « Les Editions Grasset viennent d'être dissoutes ; presque en même temps, les Editions Denoël, bien autrement compromises pourtant - Vercors m'assurait qu'elles étaient financées par un Allemand - sont réhabilitées. »

Devant l'énorme mouvement de protestation que provoque ce jugement [celui qui concerne Grasset], le président Vincent Auriol accorde sa grâce à la Société des Editions Grasset et prend, le 16 décembre suivant, un décret qui limite la confiscation à une amende de dix millions de francs, payables en cinq ans.

 

Juillet

 

Le 16, Céline s'épanche furieusement auprès de Paraz à propos de la directrice des Editions Denoël qui empêche toute réédition de ses livres : « La Voilier funambulesque héritière de Denoël se trouve là bavacheuse, saboteuse, désastreuse, emmerdeuse, bonne à lape qu’à me faire chier, brandir ses soi-disant droits de farce, et dégoûter tous ceux qui pourraient m’être utiles. Elle ne fait rien et elle empêche tout. Mais tout ceci n’est peut-être pas si ingénu et crétin que ça en a l’air... Je suis forcé de le penser... Denoël a toujours joué double triple et quadruple jeu... Le sabotage acharné dont je suis victime est peut-être dans les conditions de son acquittement, fait peut-être partie d’un 'tout' de manœuvre. C’est même vraisemblable... D’où mon peu d’espoir que ça change !»

Le 19 : Démission du gouvernement Maurice Schumann, dont faisait partie Georges Bidault.

Le 24, Céline écrit à Marie Canavaggia : « Tosi m’écrit une lettre de hautaine moquerie où il me reproche d’insulter Mme Voilier etc... Une lettre de faquin charabiateur par laquelle je n’obtiens aucune précision... une vague promesse de tirage du Voyage à très petite édition en octobre !... à la St Glinglin...! 25e promesse ! Ils se foutent de moi absolument. Je trouve par contre dans l'Argus du Livre qu’ils proposent (la maison Denoël) des Voyage illustrés à 7.500 fr et Guignols à 250 f ! On liquide des stocks et ne me verse pas un sou - L’escroquerie continue. [...] Cette Voilier est une version féminine et putasse aggravée de la déjà très chevronnée canaille Denoël. Et Tosi un scaramouche faquin ignoble - valet à tout faire. »

« L'Argus du Livre » était une librairie ancienne spécialisée en éditions originales modernes située 4, avenue Franklin Roosevelt, dans le VIIIe arrondissement. Son propriétaire, Maurice Dambournet, proposait, depuis 1937, dans ses catalogues à prix marqués, des éditions originales d'auteurs contemporains.

Je n'ai pas vu le catalogue dont parle Céline, qui y a trouvé Voyage illustré par Gen Paul à 7500 F et Guignol's Band à 250 F. Depuis juin 1947, les Editions Denoël proposaient, à prix réduits, des volumes de leur fonds. Aucun titre de Céline n'y figure, mais il est possible que ses ouvrages aient été cédés discrètement à des libraires parisiens.

D'autre part La Librairie Française, le catalogue publié par le Cercle de la Librairie, indiquait, parmi les titres de Céline disponibles au 4e trimestre 1947, des exemplaires de luxe de Voyage illustré par Gen Paul [350 F sur Arches, 200 F sur alfa, 125 F sur vélin - c'est-à-dire à leur prix d'émission].

Le 24, il écrit à Jean Paulhan : « Je suis empoisonné, spolié, saboté à qui mieux mieux par les gangsters Voilier-Denoël-Tosi. On ne me réédite pas, malgré cent mille promesses formelles... Il se foutent de moi énormément en large et en travers. »

Le 27, nouvelle lettre à Paulhan : « Vous avez mille fois raison. Garçon ne me semble guère possible, d'abord il ne m'aime pas, prétentieux de " lettres ", précieux, et au fond con ».

Maurice Garçon [1889-1967], académicien depuis le 4 avril 1946, est l'avocat des Editions Gallimard mais il est surtout l'ex-employeur et l'ami de Jeanne Loviton, à qui Céline livre bataille depuis des mois.

Le 29, lettre de Céline à Marie Canavaggia : « Je crois que la Voilier a du plomb dans l’aile, depuis que le couple Bidault est chassé du Quai - Il faudrait revoir Pique. C’est un aspic, mais il doit ragotter un fiel assez savoureux ».

Auguste Picq, qui n'avait pas caché son animosité envers Jeanne Loviton, avait été « remercié » le 12 janvier précédent. Madeleine Collet, la secrétaire de Robert Denoël, avait, elle aussi, quitté la rue Amélie dans des conditions difficiles, mais elle ne s'est jamais exprimée.

 

Août

 

Le 1er, Céline écrit à sa secrétaire : « La fille Voilier maintenant que sa gouine Bidault est au rencart subit l’assaut de tous les autres chacals, Vox, Veuve Denoël etc - Je lui écris de mon côté des lettres d’injures pour tenter de l’écœurer absolument. Elle comptait beaucoup sur mon zèle affectueux et poire pour renflouer son bazar ! Bazar sur lequel elle ne possède d’ailleurs aucun droit réel - Juste esbroufe et foire d’empoigne ».

On ignore à quoi Céline fait allusion. La gestion provisoire de Maximilien Vox a été levée en juin 1947. Le procès en cours, depuis le 20 décembre 1946, entre Cécile Denoël et Jeanne Loviton ne se dénouera que le 24 décembre : le tribunal civil se prononcera en faveur de la veuve.

Le 2 : Décès à Perrusson, près de Loches en Touraine, de Maurice Mardelle, charpentier et poète né dans cette petite ville de 1 500 habitants, le 30 septembre 1886.

Il avait publié en 1935 un savoureux roman : Pierruche au soleil, dont les lecteurs parisiens eurent toujours du mal à comprendre le titre car « Pierruche » signifie Perrusson en patois tourangeau. Au catalogue de la Bibliothèque Nationale, le livre figure d'ailleurs sous le titre : « Perruche au soleil ».

 

   

 

Longtemps j'ai conservé, sans pouvoir les identifier, ces deux clichés datant de 1935 que Robert Denoël avait dû utiliser pour la presse et que sa veuve avait mal légendés [Jean Proal ? Jean Rogissart ?]. Ils représentent Robert Denoël en compagnie de Maurice Mardelle devant la statue d'Alfred de Vigny due à François Sicard [1862-1934], qui se trouve place de la Marne à Loches.

Perrusson a honoré son poète en lui dédiant un parc et une bibliothèque, mais n'a pu empêcher la destruction de ses archives lors de la vente de sa maison. En 1995, cette petite commune a fait rééditer Pierruche au soleil.

Le 8, Céline, qui s'est informé rue Amélie à propos de ses ouvrages mis en vente par les Editions Denoël dans l'Argus du livre, écrit à Marie Canavaggia : « Un vague scribe m’écrit de chez Denoël que M. Tosi est en vacances mais que mes exemplaires en vente sont d’anciens livres et patati... Je crois que ces " vacances " vu l’état de la maison si louche peuvent faire penser à d’autres encore plus louches retraites... »

Le 8 : Bernard Grasset introduit un recours en grâce pour sa maison ; le 16 décembre, un décret de Vincent Auriol transforme la peine de dissolution à une amende de 10 millions de francs, payable en cinq ans. Il est à noter que le « Comité de confiscation des profits illicites » n’avait pu relever, après expertises, aucun bénéfice reproché à cette firme et avait classé le dossier.

Peu après, un Comité d’Action de la Résistance publie une brochure intitulée « L’Affaire Grasset », qui proteste contre le retour de Bernard Grasset. Les documents produits proviennent tous des archives de la maison : René Jouglet, son ancien collaborateur, aidé par la presse communiste, est à l'origine de cette cabale.

Son procès, prévu pour le 28 avril 1949, est reporté au 19 mai du fait de son état de santé, reporté encore au 17 novembre, puis enfin au 27 mars 1950.

Le 11 : Mariette Lydis [1887-1970], née Marietta Ronsperger, illustratrice de livres de luxe, a reçu la visite de Jeanne Loviton dans son appartement parisien et elle écrit à son mari, l'éditeur d'art Govone : « Hier il y avait chez moi Jean Voilier qui m'a raconté toute l'horreur de la mort de Robert Denoël  - terrible - elle est tout aussi exquise qu'avant - et en plus elle est devenue un grand business woman qui dirige elle seule 3 grandes maisons d'édition. Nous la verrons peut-être en Italie où elle va voir Curzio Malaparte. »

Depuis 1946 Malaparte est, avec Cendrars, l'auteur-vedette de la nouvelle maison d'édition Denoël, amené rue Amélie par Guy Tosi. Les deux autres « grandes maisons d'édition » appartenant à Jeanne Loviton sont les Editions Domat-Montchrestien et les Cours de Droit.

 

Septembre

 

Lettre de Céline à Daragnès : « Ce reniflage des chacals finit par nous rendre fou. Cette Voilier tu comprends, m'empêche de me rétablir en Belgique en éditions, par son culot, sa canaillerie. Et il le faudrait pour commencer à rendre un peu d'argent à Mik. C'est vital. Cette pétasse m'étrangle. Elle effraye bien sûr tous les éditeurs possibles. Elle ne fait rien, elle n'a rien fait et elle me paralyse. [...] Elle ne m'édite plus depuis 5 ans (malgré avertissement et lettre de rupture). Je m'édite et alors ? Je suis dans l'impossibilité de m'éditer en France… »

Le 10 : Céline, qui s'avise que Charles Deshayes, son correspondant lyonnais, est de ceux qui vont jusqu'au bout de leurs projets, tente de freiner son ardeur à lui consacrer un ouvrage polémique, après l'y avoir encouragé depuis plusieurs semaines : « Je reçois à l’instant une communication de France très informée hélas ! pour m’avertir que si un livre du genre que vous méditez sort en libre ou en clandestin ça ira mal, très mal et pour vous et pour moi - Confiscation - Interdictions, poursuites et pour moi, évidemment illico retour en cage. Voilà qui est net. Je pense donc qu’il serait stupide de passer outre cet avis très amical - Mieux vaut attendre une phase moins hystérique des événements !... »

Le 20 : Deshayes persiste dans son intention de publier sa défense de Céline, lequel s'emporte alors : « Vous vous foutez en vérité énormément que je retourne en cage ou non - ce qu'il vous faut c'est votre succès littéraire, vous faire connaître. Le coup, le même m'est proposé dix fois par semaine. Dix jeunes écrivains en mal de gloire. [...] Vous êtes capables tous de tuer votre mère pourvu qu'on parle de vous. [...] L'attitude politique que vous prenez est romantique et stupide. Je la désavoue absolument. [...] Ravalez votre manuscrit. »

Le 25 : Décès à Vaucresson de Pierre Frondaie, victime d'une crise foudroyante d'angine de poitrine. Né René Fraudet à Paris le 25 avril 1884, il avait épousé, le 24 mai 1927, Jeanne Loviton.

 

                                                                          

             

Avant la Grande Guerre, il avait adapté au théâtre plusieurs romans de Pierre Louys, Claude Farrère, Maurice Barrès ou Anatole France, avant de se tourner avec succès vers le roman. Le plus connu est L'Homme à l'Hispano, paru en 1925 et porté à l'écran l'année suivante par Julien Duvivier. Quoiqu'ayant divorcé dès 1937, Frondaie était resté en bons termes avec Jeanne Loviton, à qui il avait dédié un roman en 1931 : Le Voleur de femmes.

 Parmi les nombreux témoignages de sollicitude envoyés à sa veuve, Maria Favella, on trouve ce télégramme posté à Barcelone le 2 octobre : « Apprends affreuse nouvelle - serai bientôt retour France - voulez-vous m'écrire circonstances du drame - pense amicalement à vous - Jean Voilier » [Archives d'Arcachon].

Le 30 : Deshayes a dû s'indigner que Céline lui interdise de publier son opuscule, alors qu'il permet à Albert Paraz la même démarche, avec en prime ses propres lettres. Céline répond qu'il est « au courant de ce Gala des vaches. Paraz fait argent de tout. Il est malade. Il publie mes lettres - son livre autrement ne trouverait pas d'éditeur ! Le coup est banal. Il ne m'a pas demandé d'autorisation. »

 

Octobre

 

Le 15, Céline écrit à Jean-Gabriel Daragnès : « Je talonne toujours la Voilier pour la réimpression du Voyage. Je lui ai écrit plusieurs fois elle se dérobe chaque fois. Ne pourrait-on pas lui faire envoyer par ton avocat une lettre recommandée l'obligeant à cette réédition qu'aucun motif n'empêche ? »

Le 18, il se plaint à Pierre Monnier : « L’héritière abracadabrante de Denoël, la fille VOILIER brandit un contrat qui me liait à Denoël, mais il est rompu depuis belle lurette et pour cent raisons ! [...] Je demande au moins à ne plus m’embarrasser de " l’étiquette " de ces saligauds ! »

Le 25 : Alphonse de Châteaubriant, réfugié en Autriche, est condamné à mort par contumace.

Le 27, Céline revient longuement, dans une lettre à Monnier, sur sa situation chez Denoël : « La fille Voilier, héritière archi contestée, archi fripouille, faisane, " Directrice Générale " des Editions Denoël (on ne sait ni comment, ni pourquoi !) est une salope qui ne rêve que de procès ! Ses droits à la suite de mon contrat Denoël sont nuls.

Je lui ai d’ailleurs en bonne et due forme et par " recommandé " signifié cette rupture, surtout l’article X de mon contrat de Denoël. Où il expressément stipule qu’en cas de non réédition... Or ni le Voyage " ni Guignol’s, ni Mort à crédit n’ont été réédités depuis 5 ans et sans être interdits par la Loi ni même par le CNÉ. Votre ami [Charles Frémanger] connaît certainement le jugement Véry qui fait loi dans ce cas.

Donc je me considère comme absolument libre mais il n’est pas exclu que cette garce, flairant une ristourne possible, essaye de maqueroter ce chiffon de contrat - de toute façon, nul - pour causes morales d’abord. Je ne sais d’où me tombe cette archipétasse. J’ai signé avec Denoël et non avec n’importe quelle coquecigrue qui me tombe de la lune - par on ne sait quels micmacs fantastiques et ensuite et surtout, je ne veux jamais plus être édité chez Denoël. La maison est pourrie. La moitié des actions appartient aux Domaines ! Denoël avait vendu la moitié de sa maison à une firme autrichienne pendant la guerre ! etc. - Tout cela est sous séquestre... une carambouille... »

Auteur de romans policiers, Pierre Véry [1900-1960] avait intenté en 1946 un procès à l'éditeur Gallimard pour non-réimpression de ses livres, et avait obtenu un jugement favorable, le 31 mai 1947. Céline s'y réfère souvent durant cette période critique où il reproche à Jeanne Loviton de ne pas réimprimer les siens.

Le 28 : Elsa Triolet est élue secrétaire générale du CNÉ en remplacement d'Aragon.

Le 30 : Parution chez Denoël de Moi qui ne suis qu'amour. Dans ce roman largement autobiographique, Dominique Rolin campe une héroïne quittant son ménage pour un sculpteur qui l'abandonnera à son tour pour une autre femme, mondaine et riche. Les figures de Dominique Rolin, Robert Denoël, et Jeanne Loviton ne sont pas loin.

   

                                                                                                        Jeanne Loviton et Dominique Rolin rue Amélie, novembre 1948     

On peut se demander ce que devinrent les relations entre Dominique Rolin et Jeanne Loviton, devenue son éditrice : l'une et l'autre savaient à quoi s'en tenir sur leur rôle respectif auprès de Robert Denoël. Et le roman de Dominique Rolin était là pour le rappeler. Remarquons simplement que les trois livres suivants de l'écrivain belge parurent aux Editions du Seuil, et qu'elle ne publia à nouveau chez Denoël qu'en 1951, c'est-à-dire après que Jeanne Loviton eût quitté la rue Amélie.

Novembre

 

Le 5 : Sortie dans les salles de Bagarres, un film de Henri Calef tiré du roman éponyme de Jean Proal paru en 1945 chez Denoël. Dans les rôles marquants : Maria Casarès, Orane Demazis, Marcel Mouloudji.

 

Le 10, Céline, de plus en plus furieux, écrit à Paraz : « La superpétasse Voilier m’écœure. Conne et faisane et fauchée. C’est trop. Une esbroufeuse idiote. Je n’aime pas traiter avec les femmes. Mille inutiles chichis. J’ai déjà envoyé 10 fois cette signification de rupture de contrat. Elle s’en fout ! Tu penses je suis hors la loi ! Elle est gérante à la gomme de cette tôle en déconfiture. Nommée par qui ? Par le Pape !

Elle tient à l’esbroufe, en menaçant le séquestre de tout plaquer. 50 p. 100 des actions ont été fourguées par Denoël à une firme autrichienne. Donc bien de guerre ! Et combien de dettes ! et de contributions impayées ! Elle a fait miroiter qu’elle me ferait payer 600 000 fr de contributions que je dois au Gouvernement Pétain ! arriéré ! [...] La Voilier est sur les rangs, tu penses ! Vampire nį 1.

Ça la change de sucer des nœuds ! son véritable métier. [...] D’ailleurs comme toi j’ai rompu mon contrat avec les Denoël en bonne et due forme par lettre recommandée du 8 Déc. 1947 - dont l’administrateur délégué m’a accusé réception. Seulement cette charogne continue à bluffer et prétendre - pour effrayer les éditeurs ».

Le 15 : Parution du Gala des vaches aux Editions de l'Elan, dont le directeur est Roger Delplanque. Le livre comporte en appendice A l'agité du bocal, le pamphlet de Céline contre Jean-Paul Sartre que Jean Paulhan a refusé pour ses Cahiers de la Pléiade et qui sera publié séparément fin décembre par Pierre Lanauve de Tartas.

 

   

Le futur éditeur de livres d'art [Bordeaux 1928 - Bièvres 10 juillet 2007] avait sans doute reçu le texte de Céline par Henri Philippon, qui lui signe le bon à tirer le 30 octobre, pour un tirage de 200 exemplaires sur différents papiers de luxe. Philippon s'était précédemment entremis, sans succès, pour faire faire rééditer Voyage au bout de la nuit par Fasquelle. Ce n'était pas un inconnu pour Céline. En 1933 il avait fondé, avec deux autres journalistes, le prix des Deux-Magots, et dirigé une collection de brochures à bon marché lancée en 1936 par Denoël à l'adresse de sa librairie de l'avenue de la Bourdonnais.

     Pierre Lanauve de Tartas en 2006

Il est possible aussi que ce soit Jean-Gabriel Daragnès qui a transmis le texte de Céline à son ami typographe, puisque Pierre de Tartas lui écrit, le 31 janvier 1949 : « Je vais faire préparer les ouvrages que vous m'avez demandés, destinés aux Amis de L.-F. Céline » [vente d'une partie de la collection Daragnès à l'Hôtel Drouot, 18 janvier 2002].

Le 16, Céline s'adresse à Monnier : « Procès ? mon cul ! Culot esbroufe de la mère Voilier, sans substance. Il faut vous procurer le jugement Véry il fait LOI c’est simple, clair net - 6 ans sans réédition - lettre recommandée - c’est fini. Il ne faut pas entrer dans le jeu de cette minable canaille. Le gang miteux des pseudo-héritiers Denoël. »

Le 17, il le met encore en garde : « Je vous préviens (et votre ami éditeur) que la fille Voilier est une esbroufeuse menteuse escroque comme on en trouve peu même en librairie. Pour cela, je vous fais parvenir ma lettre de rupture de contrat en bonne et due forme du 8 décembre 1947, sur laquelle il n’y a pas à revenir. Le jugement Véry fait loi.

D’ailleurs Paraz a rompu avec la même Voilier, de la même manière, sans un pli. J’ai d’ailleurs reçu une lettre de l’administrateur délégué séquestre de la maison Denoël m’accusant réception. Aussi pas de bafouillage, aucune intimidation, prétentions, arguties. Je suis libre absolument, et mes livres. »

Le 23, Céline, que l'on a invité à rentrer en France en vue de son procès, ironise auprès de Paraz : « On me convie gentiment à venir me placer à Paris en maison de santé. Les maisons de santé sont les endroits préférés des fusilleurs. 3 jours après à moi les Stern, les Lecache ! J’irais rejoindre Denoël et Bernadotte. Pas un pli ! Rigolade ! La Voilier hériterait, (elle toujours en coulisse) pour la deuxième fois. »

Le 25, nouvelles recommandations à Monnier : « Votre ami [Frémanger] aura bien du mal à créer et tenir une maison d’édition ! C’est intenable sans gros capitaux. La NRF ne tient que par Hachette. Enfin, bonne chance bien sûr. Mais Denoël lui-même était à quia... Il n’a jamais tenu que par fausses traites et cavaleries de traites et comptes d’auteurs, filouteries diverses... Finalement il avait vendu la moitié de la maison à une firme viennoise.

Le gang miteux des faux héritiers Denoël actuel se bat autour d’un os archi-hypothéqué et pourri. Près des 3/4 sont aux Domaines et le reste au diable ! C’est vous dire qu’il n’y a pas à se gêner avec la fille Voilier ! [...] Son truc est d’essayer de vendre ultérieurement ! à l’heure de la panique ! Mon contrat sans valeur à Hachette comme cochon en foire ! Bluff ! esbroufe ! Carambouille ! »

Il faut décripter ces accusations de « fausses traites et cavaleries de traites », récurrentes chez Céline, et qui, en réalité, ne servent qu'à impressionner un nouvel éditeur qui se profile.

Denoël a, en effet, payé Céline par traites dès décembre 1932 : l'écrivain ne peut donc invoquer une pratique tardive ou irrégulière. Une traite est un effet de commerce par lequel Denoël donnait l'ordre à son banquier de payer à Céline une somme d'argent à une date déterminée.

Il s'est trouvé qu'une de ces traites avait été protestée par la Lloyds Bank en septembre 1936 et que l'éditeur avait été assigné par son auteur fétiche : c'est ce qu'il appelle une « fausse traite ».

« Cavalerie de traites » est plus compliqué, mais Céline y revient le 28 août 1950, dans une lettre au même Monnier : « Ne vous laissez pas entraîner dans la cavalerie des traites, c’est la mort et la prison de tous les jeunes éditeurs ! »

 Le 30 août 1949 il lui avait déjà écrit : « Je connais cette ignoble cavalcade, qui consiste à payer les dettes précédentes en bouffant le blé en herbe ! Denoël en est mort ! Carambouille indéfiniment échelonnée !... »

Cavalcade ou cavalerie, le tout est de ne pas se laisser entraîner dans la spirale funeste des à-valoir qui finissent par asphyxier une maison d'édition. Et c'est Céline qui, après avoir éreinté son premier éditeur par des demandes répétées d'à-valoir, recommande au suivant de s'en garder. On peut croire que le conseil est bon.

Le 29 : Le prix Femina est décerné à Emmanuel Roblès pour Les Hauteurs de la ville publié chez Charlot.

 

Décembre

 

Parution de L'Inspecteur des ruines à la Bibliothèque Française. Ce roman qu'Elsa Triolet avait proposé tout d'abord aux Editions Denoël lui avait été renvoyé sans avoir été lu, affirme Lilly Marcou : « La seule fois qu'on m'a refusé un manuscrit, de toute ma carrière littéraire », notait Elsa, et ce refus était venu de Jeanne Loviton, la nouvelle directrice.

 

C'était certainement un refus humiliant pour une romancière qui, depuis la Libération, connaissait une fortune littéraire sans précédent, et dont les livres étaient désormais acquis par le ministère de l'Education nationale pour ses bibliothèques publiques.

Le 1er, Céline écrit à Pierre Monnier qui s'efforce de faire rééditer Voyage au bout de la nuit par Charles Frémanger : « Très bien donc, que votre ami éditeur fonce ! Au procès ! et recta ! la Voilier bluffe ! c’est une aventurière de tous les culots ! mais la position est nette. Elle me vole. Elle m’empêche de bouffer, elle me kidnappe mon travail, un travail sacré. [...] J’ai rompu mon contrat avec elle dans les formes, et c’est marre ! Arrogance du reste, esbrouffe ! mais en sus, et attention. Je m’engage à partager avec votre ami éditeur tous les frais du procès et de la condamnation. S’il perd le procès à 50 %, sur mes droits d’auteur (je n’ai rien d’autre à offrir, hélas !) Je ne peux pas dire mieux. Le principal est de décoller des pseudo Denoël avec lesquels je ne veux plus jamais rien avoir à faire. Que dis-je ! Ne jamais plus écrire ! Un livre ! jamais plus une ligne chez eux, jamais. C’est net. Ah, précisément, cher ami, il est précisé dans mes contrats avec Denoël que par simple lettre recommandée sans recours judiciaire, procès, etc, la rupture peut être définitive. Ne vous laissez jamais bluffer. Je vais vous envoyer la copie photographique ultra précieuse de ces contrats. Que Tosi, le directeur littéraire, a été assez couillon de m’apporter ici. Mais bien attention, c’est une arme unique. Pas de duplicata possibles ! »

Le 5 : Cécile Denoël fait célébrer une messe à la mémoire de Robert Denoël en l’église Saint-Léon, place Dupleix. C’est dans cette église qu’avaient eu lieu les funérailles de l’éditeur, le 11 décembre 1945.

Le 6 : Le prix Goncourt est attribué à Maurice Druon pour Les Grandes Familles, le prix Renaudot à Pierre Fisson pour Voyages aux horizons, l'un et l'autre publiés chez René Julliard.

Le 8, Céline prévient Pierre Monnier : « A propos gaffe ! La Voilier qui doit flairer un turbin annonce partout qu'elle publie prochainement Voyage et Mort à crédit de Céline avec préface de l'américain Milton Hindus. Il faut donc faire vinaigre, imprimer, distribuer au galop, lui damer le pion. »

On ne sait où les Editions Denoël auraient annoncé ces rééditions, dont aucune ne verra le jour. Il est vrai que la préface de Milton Hindus se trouvait rue Amélie depuis l'année précédente. D'autre part Albert Paraz apprendra à Céline, le 5 février 1949, qu'un libraire parisien, Bibliofis, 9 quai Saint-Michel, annonce la parution de ces deux titres « à partir de fin février ».

Le 13 : Le prix Interallié est décerné à Henry Castillou pour Cortiz s'est révolté publié chez Fayard.

Le 18, Céline écrit à Monnier : « Oh ! cette histoire Dorian ne tient pas debout, j’ai répondu très aimablement des choses vagues. Je ne veux pas fâcher Lévy et Gourion, mais ce n’est pas sérieux. Il n’a d’ailleurs aucun moyen, il ne se doute même pas des difficultés... (pensez, cette histoire de cent sacs est grotesque !) »

Max Dorian, ancien collaborateur de Robert Denoël, cherchait à cette époque à renouer avec l’édition [cf. sa lettre du 8 janvier 1949 à Cécile Denoël], et paraît avoir fait des offres de réédition à Céline, lequel ne lui accordait aucun crédit, comme en témoigne sa lettre du 7 janvier 1949 au même Monnier : « Quant à Dorian et sa maison, je ne m’en occupe même pas. C’est à vous de traiter tout ceci, d’ailleurs ces gens n’ont aucune idée du problème. Ils vaticinent. Vous pensez que j’ai " Féerie " à écrire, tous ces discutailleurs dans le vide m’assomment. »

Bernard Doreau dit Max Dorian, né le 27 janvier 1901, connaît depuis longtemps le monde de l'édition puisqu'il a débuté vers 1928 chez Bernard Grasset, avant de rejoindre, deux ans plus tard, sur la recommandation du docteur René Laforgue, la jeune équipe des Editions Denoël et Steele.

Il y entra en qualité d'attaché de presse [Dorian écrit : « secrétaire général », mais c'est une fonction qui n'existait pas à cette époque rue Amélie] et eut à s'occuper ensuite de la revue Le Document, avant l'arrivée de René Barjavel, en novembre 1935. En mai 1937 Denoël publie un dernier numéro du Document, consacré à la guerre d'Espagne.

Six mois plus tard Bernard Steele quitte la rue Amélie : « Et je l'avais suivi, emmenant avec moi rue du Four la revue Documents [sic] », écrit Dorian. En effet, Le Document reparaît dès le mois de février 1938 sous la direction de Max Dorian qui, pour la circonstance, a créé les Editions S.P.E.G., domiciliées au 28, rue du Four. Il en a gardé le format et le nombre de pages ; seule a changé la périodicité : de trimestrielle, la revue devient mensuelle, et elle se maintiendra jusqu'en février 1940.

Les Editions S.P.E.G. restent en sommeil jusqu'en 1946 mais Max Dorian, lui, ne reste pas inactif. En janvier 1946 il est présent rue Amélie lors de la réunion des membres de la Société des Editions Denoël provoquée par Jeanne Loviton. En décembre 1948 il assigne les Editions Domat-Montchestien en faisant valoir son droit de préemption sur les actions « vendues indûment » par Robert Denoël. En janvier 1949 il relance Cécile Denoël pour l'assister à la direction des Editions Denoël dont il croit qu'elle vient de les récupérer.

Dorian échouera dans ces entreprises mais au moment où il propose à Céline de rééditer ses livres, il en a publié trois chez S.P.E.G., dont un signé par lui-même en 1946 et deux autres sur l'histoire de France en 1947. Quand il renoue avec Cécile Denoël, le 8 janvier 1949, il se fait fort d'obtenir à New York « de substantiels concours de la part d’Américains (Bernard Steele m’a dit en octobre que ça ne l’intéressait plus, mais peut-être a-t-il changé d’opinion) ». Est-ce que Dorian a parlé à Céline de capitaux juifs, ce qui expliquerait sa phrase : « Je ne veux pas fâcher Lévy et Gourion » ?

Dorian était, semble-t-il, bien implanté aux U.S.A., grâce à Clara Culford [1913-1979], qu'il avait épousée à La Rochelle le 29 avril 1933, et qui lui avait donné un fils, Mike, né à Paris le 18 août 1944. Mike a épousé à Pittsburgh, en 1973, une Américaine, Kathleen Limegrover, dont il a eu un fils, Philip, né en 1979 à Concord, dans le Massachusets. Et Philip a épousé en 2004 Heidi Ray à Lexington, toujours dans le Massachusets. La descendance de Max Dorian est donc tout entière aux Etats-Unis, où lui-même est mort en 1989 à Newport, Rhode Island.

On ignore la suite du parcours éditorial de Max Dorian, qui liquide sa maison de la rue du Four et se retire ensuite à La Rochelle, où il publie encore une demi-douzaine d'ouvrages variés jusqu'en 1984, avant de quitter définitivement la France.

Le 19, Céline écrit au même : « La Voilier est une morue rapace. Elle veut gagner du flouze par procès. Pas de flouze en vue, elle hurlera, mais et puis ? Je vous donnerai mes contrats de la main à la main. C’est trop précieux pour être confié à la poste. Ce con de Tosi a été assez bille pour me les apporter !... (ils sont toquards) ! Je ne les avais plus ! Il voulait me les faire annuler, et que j’en signe d’autres !!! quelle bite ! »

Le 24 : Le Tribunal de commerce de la Seine estime simulée la cession de parts des Éditions Denoël aux Éditions Domat-Montchrestien.

Il relève dans ses attendus que « la fictivité de la date inscrite dans l’acte litigieux se trouve encore corroborée par les indications fournies par Dame Loviton d’après lesquelles elle aurait elle-même remis à feu Robert Denoël le 30 novembre 1945 la somme de 757 000 francs représentant le prix d’acquisition, alors que ce prix est mentionné comme ayant été payé comptant le 25 octobre 1945. »

Le tribunal note encore que « l’examen des livres de comptabilité de la Société des Editions Domat-Montchrestien fait état d’un versement et d’un retrait de fonds en espèces par les soins de Dame Loviton portés respectivement aux dates des 21 et 30 novembre 1945 » et souligne le caractère complaisant de telles écritures impossibles à vérifier.

En conséquence il condamne les Editions Domat-Montchrestien à la restitution des parts, et au versement de 500.000 francs à Cécile Denoël, à titre de dommages-intérêts.

Jeanne Loviton et Cécile Denoël se pourvoient en appel. Mme Denoël demande à la Cour d’appel d’élever à cinq millions de francs le montant des dommages-intérêts alloués par le tribunal.

Le 24 : Parution chez Charles de Jonquières de Foudres et flèches, un ballet que Céline avait proposé vainement en janvier à Jean Paulhan puis à Fernand Sorlot. Le manuscrit, auquel il travaillait lors de son arrestation, le 17 décembre 1945, fut achevé au Rigshospitalet de Copenhague le 21 mars 1947. Offert par la suite à Marie Canavaggia, sa secrétaire, il fut proposé aux enchères à la salle des ventes Piasa, le 14 décembre 2009.

   

 

Le 30, Céline écrit à Deshayes : « Ne publiez rien avant ma condamnation qui est proche... Après mon Dieu ! Cela n'intéressera non plus personne. Si on s'en fout ! N'importe quel éditeur vous volera d'abord - Et vous serez bien emmerdé et inutilement emmerdé par la horde des chacals. Tel est l'avenir... [...] Il faut caviarder tous les noms propres - N'ai-je pas déjà assez de haines ? »