Robert DenoŽl, éditeur

1930

Janvier

 

Gaston Gallimard fait à Denoël une visite impromptue dans sa librairie et lui propose de racheter les droits de L’Hôtel du Nord. Robert, qui a vendu 1 500 exemplaires du livre en un mois et compte en retirer 3 000 de plus, refuse.

 

         Gaston Gallimard, 1881-1975 (photo Roger Parry)

Est-ce que les deux hommes pouvaient s’entendre ? A cette époque, Gaston a cinquante ans, le cheveu poivre et sel, il porte comme toujours un costume bleu, un nœud papillon, et un air austère très « Nrf » qui ne le quitte jamais. A vingt-huit ans, doté d’un appétit à croquer toute l’édition parisienne, Denoël ne peut véritablement accepter l'offre de cet homme-là. Il connaît l'histoire de A la Recherche du temps perdu refusé puis récupéré : Gaston Gallimard a la réputation de racheter les auteurs et les livres que sa firme a manqués.

Dans « Denoël jusqu’à Céline », Cécile Brusson parle d’un directeur dépêché par Gaston Gallimard avenue de La Bourdonnais en vue du rachat du contrat de Dabit. Après un premier refus, ce directeur serait revenu à la charge deux jours plus tard « porteur d’un chèque en blanc. Il propose une véritable fortune. » Les souvenirs de Cécile sont imprécis, mais pas son impression qu’une lutte sournoise s’est engagée ce jour-là entre Gaston et Robert.

Victor Moremans donne, lui aussi, une version différente : « Un jour, j’étais chez Denoël lorsqu’un des frères Gallimard se présenta chez lui. Il voulait racheter les droits de L’Hôtel du Nord. » Certes, trois frères Gallimard se partageaient la direction de la NRF, mais c’est bien Gaston qui s’est rendu avenue de La Bourdonnais, comme en témoigne la lettre de Martin du Gard à Dabit, le 3 février suivant.

Le 14 : Exposition « Les Ecrivains vus par eux-mêmes et par leurs amis » aux Trois Magots.

La Semaine à Paris,  24 janvier 1930

Le 15 : Dabit est heureux du succès de son livre, dont 1 500 exemplaires ont déjà été vendus, ainsi que les 25 exemplaires de luxe sur madagascar qu'il a illustrés d'aquarelles pour les bibliophiles. Denoël compte le retirer rapidement, mais l’auteur s’inquiète auprès de Christian Caillard : « Je suis fichu de gagner quelques sous... si Denoël me paie ! et là, c’est l’inconnu ».

La vendeuse des Trois Magots, que Denoël appelle simplement « Pépin », a été récompensée par un exemplaire sur madagascar de L'Hôtel du Nord, que Dabit a enrichi d'un dessin original et Denoël d'une charmante dédicace à « sa fougueuse collaboratrice, un éditeur, amateur de sourires ». Ce précieux exemplaire fut relié en 1960 par Roger Devauchelle pour le libraire-bibliophile bruxellois Raoul Simonson.

 

    

 

Le 15 : Henry-Jacques, dans la revue Jazz de Carlo Rim, décrit ainsi « Les Trois Magots » : « La boutique n'est pas grande, une salle, un sous-sol. Mais on y est comme chez soi, reçu par le mandarin Denoël et Mme Pépin Lehalleur, une grave jeune femme au beau sourire. Des livres, naturellement, selon l'ordonnance que vous connaissez et qui est la discipline des libraires. Les romans du jour - donnez chaque jour notre pain quotidien ! - les romans policiers, petits pains dont il se fait une grande consommation, les belles éditions, enfin, orgueil de la maison, les livres d'art, les estampes, les toiles. Il en faut pour tout le monde. »

Denoël mentionne en effet à plusieurs reprises dans sa correspondance les dessins, estampes et peintures qui sont exposées aux Trois Magots, soit pour des expositions ponctuelles, soit en permanence.

Au début du mois, il a aussi annoncé à Moremans qu'il allait lui envoyer « la photo de ma 1ère estampe : elle est de Kisling. » Et Henry-Jacques écrit à la fin de son article : « Enfin, cet homme infatigable est éditeur d'estampes depuis peu. Il vient de sortir un Pascin simple et juteux qui fera des petits. A force de vivre au milieu des gravures, contagion, etc. »

Il ne semble pas que Denoël se soit engagé plus avant dans le métier d’éditeur d’estampes, mais il serait d'un réel intérêt d'identifier ces deux gravures de Kisling et Pascin. Dans le domaine de l'estampe comme dans celui de la littérature, Denoël voit juste. Peut-être a-t-il été conseillé dans ses choix par son ami Georges Charensol qui, l'année d'avant, a consacré une monographie à Jules Pascin, et qui en prépare une autre sur Moïse Kisling.

 

                                               Charensol par Kisling (© famille Charensol)

Grâce à Carlo Rim, on apprend que les Trois Magots vendaient aussi des romans policiers... Si la rencontre avec Bernard Steele n'avait pas eu lieu, est-ce que le « mandarin Denoël » aurait proposé les premiers romans de Georges Simenon, qui, un an plus tard, allait faire une entrée fracassante sur le marché du livre ?

Le 27 : Eugène Dabit écrit à sa femme : « Denoël veut me faire signer un nouveau contrat " un vrai " car le nôtre, dit-il, n'est pas assez " officiel " et il n'ose, ne le peut montrer à personne. » Il a bien été forcé d'en lire les termes à Gaston Gallimard, qui lui a fait remarquer qu'en cas de procès, cet « arrangement entre amis » n'avait aucune valeur juridique, ce dont Denoël a dû convenir, d'où cette démarche tardive auprès de l'écrivain.

Le 30, il écrit à Champigny : « Je tiens en ce moment deux succès : L’Hôtel du Nord est vendu pour les deux tiers et la vente ne fait que commencer ; je suis à peu près certain d’en vendre 4.000 rapidement, les Chansons de salles de garde sortiront vers le 15 février, il est certain qu’à ce moment, j’aurai la vente rapide de 300 exemplaires, en plus des souscripteurs. A l’heure actuelle Le Grand Vent n’a pas encore démarré, il s’en vend quelques exemplaires, j’ai aussi l’impression très nette qu’ils commenceront à partir au mois de février, à la suite des articles qui vont paraître simultanément dans Le Crapouillot, Jazz et Paris-Soir ».

Ce bilan favorable est surtout destiné à amener une demande d'argent dont il a le plus urgent besoin : « Vous savez peut-être que le mois de janvier est un des plus mauvais mois de l’année, c’est pour cela que je me trouve sans un sou, avec cependant un avoir de 15.000 frs chez les libraires de Paris et de la province ; qui ne rentrera qu’à fin février. D’ici là, je suis bloqué d’une manière effroyable : il faut de toute nécessité, que je trouve une somme de 15.000 francs, que je rembourserai en trois mois, à dater de fin février. [...] Voulez-vous étudier exactement et dans les délais les plus rapides, ce qu’il vous est possible de faire pour me sauver de ce pas lamentable. »

Depuis qu'elle a fermé sa galerie, en août 1927, Champigny n'a plus les mêmes ressources, elle a à sa charge la jeune Catherine Mengelle, sa santé est fragile et elle envisage de se faire opérer sans retard à Paris : « Je possède actuellement 42.385 francs [environ 22 000 euros]. J'ai 35 ans, je suis seule, et, lorsqu'il m'arrive quelque chose c'est sur moi et sur moi seule que je dois compter. Je sortirai de la maison de santé allégée d'une somme importante. »

Elle envisage ensuite de s'installer dans sa petite maison de Mezels, en Dordogne, qui doit impérativement être aménagée (ni eau ni électricité, des murs croulants, des planchers pourris), bref elle n'a pas d'argent à distraire de ses maigres ressources. C'est à partir de ce moment que Denoël va entreprendre de persuader Bernard Steele de s'associer avec lui. Quant à Champigny, elle n'eut guère de chance avec son opération, qui eut lieu en septembre : « Je me fis opérer. Malade avant, je devins infirme après et le suis resté. », écrit-elle en marge d'une lettre.

 

Février

 

Denoël publie à l’enseigne « Amterdam, Editions du Scorpion », un recueil à tirage limité et « hors commerce » de Chansons de salles de garde illustrées de 53 compositions libres de Marcel Prangey.

 

 

La littérature de « second rayon » est un moyen commode pour boucler des fins de mois difficiles, mais il semble que Denoël s'en soit tenu à ce seul ouvrage.

Le 3 : Roger Martin du Gard écrit à Gaston Gallimard : « Je crois aussi que Dabit serait digne de la N.R.F. à cause de la qualité de ses ambitions. Je lui écris longuement en ce sens. Je lui conseille de prendre rendez-vous avec toi. Sa situation matérielle est la suivante : pas un sou vaillant ; mais : nourri par ses parents à l’Hôtel du Nord ; logé, d’une façon agréable et élégante, par des parents de sa femme, qui ont fait construire au jeune ménage une jolie villa au Pré-Saint-Gervais ; et, pourvu du peu d’argent de poche nécessaire à ses besoins - qui sont à peu près zéro - par les quelques toiles qu’il vend aux uns et aux autres.

On peut donc dire qu’il est hors du besoin. Et pourtant il souffre beaucoup de vivre ainsi, aux crochets de ses parents et de ceux de sa femme, sans pouvoir contribuer aux dépenses quotidiennes. Je suis certain qu’une mensualité régulière, qui lui enlèverait ce souci d’amour-propre, et lui permettrait de travailler plus joyeusement, aurait sur lui la meilleure influence et l’attacherait à la N.R.F. par des liens de reconnaissance. »

Le 3 : Roger Martin du Gard écrit à Eugène Dabit : « J’espérais vous faire une bonne surprise en vous aplanissant le chemin de la N.R.F. et surtout en obtenant pour vous, dès maintenant, de Gallimard, une mensualité régulière. C’était chose faite. Et votre éditeur me semble avoir tout compromis ; de sorte que je regrette un peu d’avoir lancé Gallimard en avant !

Peut-être avez-vous su par Denoël que Gallimard avait tenté une démarche auprès de lui, sur mon instigation. Mais peut-être aussi ne vous a-t-il pas tout dit. Denoël a reçu Gallimard, et lui a lu votre contrat. Selon Gallimard, ses droits sur vous n’ont pas de valeur juridique (Mais j’avais fort insisté auprès de Gallimard sur ce que j’appelle votre engagement ‘ moral ’ vis-à-vis de Denoël ; et Gallimard avait très bien compris votre situation particulière vis-à-vis d’un ami). Denoël, paraît-il, aurait reconnu qu’il n’avait pas de droits réels sur vous, au regard d’un procès possible. Il a reconnu aussi qu’il n’était pas outillé pour vendre votre livre (et, la preuve, c’est qu’il n’a vendu que 2.000 exemplaires, malgré la presse que vous avez eue. C’est vraiment dommage!)

Malgré cela il a refusé les propositions de Gallimard. Et pourtant celui-ci, qui s’était dérangé exprès et qui aime réussir dans ce qu’il entreprend, avait, je trouve, été fort large ; il offrait à Denoël l’annonce de son nom sur la page de garde ; il mettait la dernière page du livre à sa disposition pour réclame sur la couverture ; six pages de publicité pour ses éditions, dans la N.R.F. Il lui abandonnait les droits de traduction. Il lui rachetait tous les exemplaires restants ; et lui versait, pour racheter le livre, une somme de 10.000 francs. Etant donné qu’il restait à Gallimard à traiter encore avec vous, c’était le maximum des sacrifices qu’il pouvait consentir pour la cession des droits de Denoël. Mais Denoël a dû croire que la démarche de Gallimard était spontanée et il a dû se dire : ‘Pour que Gallimard se dérange, il faut qu’il ait envie de Dabit, à tout prix ; je vais lui tenir la dragée haute’. Résultat : tout mon projet va tomber à l’eau. »

Le 3, Champigny écrit à Denoël, qui lui a demandé de l’aide : « Votre lettre m'a si fort bouleversée que c'est seulement en y répondant que je comprends votre appel téléphonique d'hier soir. Sans doute vouliez-vous me faire comprendre mieux le caractère aigu de votre situation. Dois-je croire que vous pensiez alors : il est terrible de céder Dabit à Gallimard au moment où cet auteur peut être un succès de longue haleine pour moi , ou pensiez-vous au contraire : j'ai envoyé cette lettre assez désespérée à Champigny mais tout est changé puisque l'offre de Gallimard peut nous sauver ?

J'y réfléchis depuis un moment : au point de vue édition, il est lamentable d'avoir lancé Dabit, et de se le faire chiper. Au point de vue général, si vous trouvez de l'argent sans vous endetter auprès de qui que ce soit , je crois que l'évidence devant laquelle il faut s'incliner c'est qu'en affaires au point où vous en êtes , il est préférable de gagner immédiatement moins, plutôt que s'endetter pour envisager des bénéfices éventuels.

Si Gallimard offre un beau prix, je crois que votre intérêt immédiat est d'accepter ; l'essentiel pour vous n'est pas de garder Dabit (ce qui serait très intéressant d'autant que c'est vous qui l'avez édité) non, je n'en sors pas, l'essentiel pour vous est d'asseoir solidement les Trois Magots et leur réputation pour éditer d'autres auteurs et vous ne manquerez pas d'être sollicité après le succès de L'Hôtel du Nord. »

Le 4 : Dabit répond à Martin du Gard : « Gaston Gallimard a été voir Denoël qui, bien entendu, a refusé de lui céder L’Hôtel du Nord. Il a une histoire de traduction allemande en cours qui, peut-être (je n’y crois pas, moi), pourrait réussir. On reçoit des articles, on vend des livres et Denoël va faire un nouveau tirage de 3.000 exemplaires. Aussi il tient à moi.

J’ai eu avec lui une entrevue. Je lui ai dit que je ne voulais pas lier mon avenir au sien, qui est par trop incertain. Il m’a dit que, le mois prochain, sa situation s’arrangerait car il doit trouver un gros commanditaire, qu’il pourrait me payer, me faire des propositions intéressantes pour de prochains livres. Il m’a dit encore que je lui devais de la reconnaissance pour l’édition de ce premier livre et que, dans un mois, s’il ne me donnait aucune garantie, je serai absolument libre (D’ailleurs notre contrat était sans valeur au point de vue juridique, paraît-il).

Denoël me dit : ‘Chez moi vous serez tout. On vous suivra, etc.' Evidemment, mais si je suis à peu près son seul auteur, quelle situation ! Et enfin, il me promettra des avantages, mais comment, quand tiendra-t-il ses promesses ? Tandis qu’à la N.R.F., c’est fini, une fois pour toutes, nul souci. J’ai signé le contrat que me présentait M. Gallimard. Ce contrat ne jouera que le mois prochain.

Je m’explique mal. Voici : je puis accepter les propositions de Denoël, mais alors je dois les dire à la N.R.F. qui se réserve le droit, elle, de m’en faire de nouvelles afin que je signe définitivement avec elle. Que je m’explique mal ! Mais j’ai la tête brisée de ces histoires. Qu’elles finissent. Et c’est pourquoi je signerai, je serai à la N.R.F. pour être débarrassé une fois pour toutes. Et d’ailleurs, je ne sais trop ce que valent les propositions de Denoël et la façon dont il tient ses promesses. »

Le 5, Dabit écrit à Martin du Gard : « J’ai vu M. Gallimard lundi, j’ai signé un contrat qui n’aura de valeur qu’en mars (en raison de la parole que j’ai donnée à Denoël). La N.R.F. publiera mes cinq prochains livres et met à ma disposition une somme de 24.000 F. Comme 1.000 F par mois me suffisent, me voilà tranquille pour deux ans ; et moralement pour plus longtemps encore. Et puis, j’en ai assez, des opinions contradictoires, des gens qui me tirent à droite, à gauche. Denoël promet des merveilles, mais il ne tient, ne peut tenir ses promesses. »

Le même jour, Martin du Gard lui répond : « Je suis content pour vous. Je voudrais que Denoël soit content aussi, et ne vous accuse pas d’être ingrat... Ne pensez plus à tout cela. Dans votre situation, vous aviez le droit d’assurer l’avenir le mieux possible. Personne ne peut vous jeter le plus petit gravier. »

Denoël demande à l’écrivain un délai d’un mois pour lui faire une offre supérieure, et entreprend de convaincre Bernard Steele, avec lequel il a noué des relations amicales, de commanditer sa maison d’édition.

Le 10 : L’Intermédiaire des Editeurs, Libraires, Papetiers et Intéressés de la Presse et du Livre annonce les résultats d’un concours d’étalages organisé par les Editions du Sans Pareil sur le thème : « L’œuvre de Blaise Cendrars ». Vingt-quatre librairies parisiennes y ont participé, dont celle de Robert Denoël, qui fait en outre partie des trois libraires tirés au sort pour composer le jury.

Ce n'est pas la sienne qui a reçu le premier prix mais, dans sa chronique « Au pays des livres », la revue Plaisir de bibliophile du mois d'avril [n° 21, p. 53] a tout de même épinglé la librairie Aux Trois Magots, « où toutes les œuvres de Cendrars sont rassemblées, même les plaquettes rarissimes, même un manuscrit ».

Le 15, Eugène Dabit écrit à Christian Caillard : « Le livre se vend. Nous en tirons de nouveau 3 000 exemplaires et toute l’édition originale est épuisée. Denoël me devra, au bas mot, 5 000 francs. Me les donnera-t-il ? » Dabit a eu moins de chance avec l’exposition de gouaches organisée par l’éditeur : pas une pièce de lui n’a été vendue.

Le 23 : Dabit écrit à Roger Martin du Gard que Denoël a vendu environ 3 000 exemplaires de L’Hôtel du Nord mais qu’il ne lui a « pas donné un sou ».

Le 25 : L'éditeur Bernard Grasset est nommé officier de la Légion d'Honneur. La presse, sans être sarcastique, relève que c'est le ministre du Commerce qui lui a accordé cette « rosette », alors que c'est précisément dans ce domaine que son activité est contestée, comme en témoigne un articulet paru trois semaines plus tôt dans un habdomadaire parisien :

  

L'Européen,  26 février 1930                                                    L'Œil de Paris,  8 février 1930

 

Mars

 

Dernière annonce personnalisée de la Librairie des Trois Magots avant l'association de Robert Denoël et de Bernard Steele, le mois suivant :

Annuaire de la Curiosité, des Beaux-Arts et de la Bibliophilie pour 1930

 

Le 1er : Denoël, qui peut compter désormais sur l'appui financier de Bernard Steele, fait à Dabit de nouvelles propositions : un tirage de 10 000 exemplaires de son prochain livre, des droits d’auteur payés d’avance (10 000 F à la signature du contrat, 5 000 F à la remise du manuscrit, 6 000 F à la parution).

Le 3, Dabit écrit à Martin du Gard : « C’était aujourd’hui que je devais signer définitivement mon contrat avec Gaston Gallimard. » Mais il s’avise que la clause qui lui promet 24 000 F est rédigée de telle sorte « que cela semblait une avance et que, si mon ou mes livres se vendaient mal, je devrais une partie plus ou moins forte de cet argent.

Aussi la proposition de Denoël me donnait-elle plus de sécurité (aurait-il tenu ses engagements, je ne sais). J’en fis part à Gaston Gallimard. Il compris aussitôt mes inquiétudes, me témoigna vraiment la plus affectueuse sympathie et me fit un nouveau contrat [...] J’éprouve beaucoup de peine à quitter Denoël. Mais j’en ai assez de cette situation indécise. J’en souffrais trop. Et c’est fini. Gaston Gallimard m’avait dit : " Retournez chez Denoël avec mes propositions. Et s’il vous en fait de nouvelles, les miennes seront encore supérieures " ».

Le 7 : Lettre de Dabit à Martin du Gard, qui soutient Gallimard dans cette transaction : « Que j’ai passé un pénible moment ! Bien entendu, Denoël n’a pas trop bien pris la chose. Il comptait tant sur moi. J’étais la " pierre angulaire " de sa future maison, etc.

Pourquoi ne se trouve-t-il pas heureux de ce qui nous est arrivé ? L’Hôtel du Nord l’a fait connaître en même temps que moi. Mais justement il espérait encore davantage. On va dire que je suis un ingrat, etc. Et pourtant, à l’origine, Denoël ne se serait point décidé si je n’avais offert de l’aider matériellement ; mais cela, il est inutile qu’on le sache.

Denoël m’a dit que je désertais, que je me devais de rester dans une maison jeune, que la N.R.F.... Et pourtant, intérieurement, quoi qu’il arrive, je suis plus heureux de paraître à la N.R.F. Denoël dit que j’y serai étouffé, enseveli. »

Robert Denoël obtient néanmoins de conserver le contrat de L’Hôtel du Nord, qui sera le seul livre à succès de l’écrivain.

Le 21 : Dabit revoit Denoël, qui espère un prix pour L’Hôtel du Nord. L'éditeur écrit à Champigny : « Je viens de jeter les bases d’une association avec un jeune américain qui apporte 150 000 frs pour fonder une société d’édition en dehors des Trois Magots. Je vais pouvoir travailler sans souci des fins de mois. J’aurai des appointements relativement élevés et la moitié des bénéfices.

Dabit m’a quitté, bien que je lui eusse fait les mêmes propositions que Gallimard. En confidence je vous dirais qu’avec mon associé, nous lui avions offert 22.000 frs pour un prochain livre, à titre d’avance. Gallimard lui a offert la même chose, après nous : il a préféré le dit Gallimard. »

Le 21 : Fernand Loviton, propriétaire des Editions Domat-Montchrestien, acquiert le droit au bail d'une boutique située au 160 de la rue Saint-Jacques, dans le Ve arrondissement.

Le 30, Denoël écrit à Victor Moremans : « Denoël a le plaisir de vous informer qu’il n’existe plus. Je veux parler de l’éditeur. Je deviens " Denoël, Steele et Cie ", c’est-à-dire une société qui menace d’être puissante. Nous avons de gros projets.

Vous pouvez déjà annoncer dans vos glanures Les Mimes d’Hérondas traduits en langage populaire par Jacques Dyssord et illustrés par Carlo Rim et Pour avoir aimé la terre brochure importante (100 pages) où Mr Panaït Istrati précise sa situation morale et intellectuelle vis à vis des partis et des individus.

En outre, je vous glisse dans le tuyau de l’oreille que nous allons sans doute publier le Journal de Jules Renard en édition courante et pour cela je vous demanderai un feuilleton un peu là (!) dans la Gazette... Un roman extravagant et magnifique, œuvre romantique d’un certain Anglais nommé Lewis, Le Moine dont Antonin Artaud fait une adaptation libre en ce moment et au moins deux romans de jeunes.

Tout cela avant la rentrée si nous le pouvons. Bien entendu, je vais laisser de côté la librairie pour me consacrer entièrement à l’édition. Je crois que je vais bien m’amuser. Je vous écris, très bousculé, dans une fièvre... Nous avons loué un local magnifique que nous inaugurerons au mois de juillet. Peut-être l’année prochaine, quand notre situation sera tout à fait assise, vous demanderai-je de travailler avec nous en qualité de directeur littéraire.

Steele est un Américain de 30 ans fort riche qui a envie de faire une très grande maison. Pour le moment, nous partons avec prudence. D’ici un an il est possible que notre maison prenne un très grand développement. Pourquoi à ce moment-là ne viendriez-vous pas nous apporter vos lumières ? C’est une chose à étudier de très près. Je vous vois admirablement bien, habitant une maison dans la banlieue, et venant à Paris deux ou trois fois par semaine. Vous seriez lecteur et directeur de collections. Si à ce moment, nous vous offrons les garanties suffisantes, j’aurais personnellement un plaisir énorme à travailler avec vous. »

Le projet d'une édition courante du Journal de Jules Renard tournera court (mais pas pour Gaston Gallimard, qui le publiera en 1935). On note en passant que Denoël appelle sa future société « Denoël, Steele et Cie » : un troisième associé a-t-il été pressenti ? Il peut s'agir de ce Frédéric Ménard, qui fut l'un de ses témoins à son mariage, en octobre 1928, et qui prit, en octobre 1929, la place d'Anne Marie Blanche. Ou de Béatrice Hirshon, la mère de Bernard Steele, qui entrera en effet dans le capital de la société en octobre 1932. Rien n'est sûr mais, de toute manière, la société qu'ils formeront dix jours plus tard ne comportera que deux associés.

 

Avril

 

Le magazine Les Elites Françaises créé en octobre 1928 par Jacques Hébertot annonce son quatrième dîner mensuel, qui aura lieu le 30 avril et qui sera suivi d'une causerie d'Eugène Dabit, à propos de son livre L'Hôtel du Nord.

 

Le 10 : Association de Robert Denoël et de Bernard Steele et création des Editions Denoël et Steele, s.a.r.l. au capital de 300 000 francs inscrite au Registre du commerce de la Seine sous le n° 244.131 B.

L’apport de Denoël consiste en son fonds de commerce d’éditions littéraires et artistiques, c’est-à-dire la clientèle et l’achalandage, le matériel, les marchandises, les contrats passés et en cours d’exécution, le tout évalué à 150 000 francs.

Steele fait apport d’une somme en liquide de 150 000 francs. Le capital social est divisé en 600 parts de 500 francs, chacune entièrement libérée et attribuée pour moitié à chacun des associés. Le salaire de chacun des gérants est fixé à 3 000 francs par mois.

Pour comparaison :

En février 1929, les Editions du Sagittaire, créées en 1920, se transforment en société anonyme au capital de deux millions de francs.

En mars 1930, constitution de La Cité des Livres, société anonyme au capital de deux millions de francs.

En juin 1930, le capital de la société anonyme des Editions Bernard Grasset est de 9 500 000 francs, divisé en 38.000 actions de 250 francs. Pour prix de son apport personnel [le fonds de commerce d'édition qu'il a créé en 1907], Bernard Grasset reçoit 28 800 actions, et s'attribue la gérance et la direction générale de la société ; son salaire mensuel est fixé à 40 000 francs.

La société créée par Robert Denoël et Bernard Steele débute donc prudemment. L'un des seuls éditeurs qui constituent leur société cette année-là avec un capital inférieur est Roberto A. Corrêa : 180 000 francs, dont l'essentiel a été apporté par le critique littéraire Charles Du Bos [1882-1939], partenaire majoritaire.

Le 30 : Cécile et Robert Denoël, accompagnés de leur nouvel associé, Bernard Steele, assistent à un dîner des « Elites Françaises » au restaurant Saint-Augustin, 43 boulevard Malesherbes, au cours duquel Eugène Dabit a parlé de son roman à succès : L'Hôtel du Nord. L'éditeur a été chargé de présenter l'auteur et son livre.

C'est, à ma connaissance, la première fois que Denoël prend la parole en public à Paris.

 

Mai

 

Premiers livres publiés par la nouvelle maison d’édition : ce sont des ouvrages à tirage limité et numéroté. Chronologiquement c'est celui de Carlos Larronde qui a la préséance puisque l'auteur a, le 21 avril, « déposé » son titre, non définitif, au « Registre des Treize » de L'Intransigeant : « M. Carlos Larronde retient pour un livre sous presse aux Editions Les Trois Magots : Le Royaume de l'Unité ». C'est donc un livre dont le contrat a été signé avant l'association Denoël et Steele.

Les Mimes d’Hérondas traduits par Jacques Dyssord et illustrés de 19 compositions en couleurs par Carlo Rim est un volume pour bibliophiles tiré à 870 exemplaires numérotés.

         

L'illustrateur écrivait à Dyssord, à propos de cet ouvrage en préparation : « J'ai donné vos mimes à lire à deux éditeurs. Il faut absolument sortir ça cette année. je crois que cela peut plaire beaucoup. Les bibliophiles ne sont pas de bois. Louis Laloy vient de m'offrir la nouvelle traduction commentée qu'il a faite des mimes. C'est un ouvrage assez important, je crois, et parfaitement ennuyeux. Voulez-vous que je vous le fasse envoyer ? Il pourrait être un bon auxilliaire de la dernière heure. »

Cela n'avait pas échappé à Jean-Jacques Brousson qui, le 16 août 1930, rendit compte du livre dans les Nouvelles Littéraires : « Comment l'idée de se colleter avec Hérondas vint-elle au poète Dyssord, qui n'a jamais payé patente d'helléniste ? Sans doute a-t-il pêché quelque traduction savante [...] ? »

Le livre l'avait néanmoins séduit : « Rarement, les livres illustrés réalisent le parfait accord de la page et des images. Presque toujours, l'un écrase l'autre. On louera sans réserve le mariage artistique de Dyssord et de Carlo Rim. La plume de l'un égale en agilité le crayon de l'autre : cela forme un tout. Le livre est un régal pour l'esprit comme pour l'œil. »

La brochure de Panaït Istrati, Pour avoir aimé la terre, qui paraîtra peu après, est composée de textes parus dans Les Nouvelles Littéraires et Europe. On les considère aujourd'hui comme le testament spirituel de l'écrivain roumain [1884-1935]. Elle est tirée à 1 275 ex. num. sur papier de demi-luxe : Denoël et Steele n'en ont pas tout à fait terminé avec l'édition à tirage limité.

     

C'est avec Les Vardot, un roman de Stéphane Manier, qu'ils débutent réelllement dans l'édition à grand tirage. Au cours du mois d'août Denoël écrit à Champigny : « Le livre de Manier se met à partir doucement, mais il part. Il y a déjà eu quelques articles très favorables. Nous attendons la rentrée. »

 

Bernard Steele présente à Denoël deux amis psychanalystes, les docteurs René Laforgue et René Allendy, qui acceptent de diriger une nouvelle collection consacrée à la psychanalyse et de négocier les droits de publication de la Revue française de psychanalyse qui paraît depuis juin 1927 chez Gaston Doin.

 

    

Les docteurs René Allendy [1889-1942] et René Laforgue [1894-1962]

 

Le 6 : Denoël prévient Dabit qu’il a, le 25 avril, fait  procéder à un nouveau tirage de 3 000 exemplaires de L’Hôtel du Nord, et qu’il lui réglera trimestriellement ses droits d’auteur, plus les droits de traduction.

La Semaine à Paris,  16 au 23 mai 1930

Les Trois Magots poursuivent leurs activités artistiques et coexistent, pour quelques semaines encore, avec les Editions Denoël et Steele, créées le mois précédent.

Le 22 : Vernissage, à la Galerie Manuel Frères, rue Dumont d'Urville (VIIIe) du second Salon de « L'Araignée », organisé par Carlo Rim. A l'origine c'était un salon consacré au livre illustré initié en 1927 par Gus Bofa. Il aborde à présent l'affiche et la photographie. Dans la galerie des livres on trouve les publications du Crapouillot de Jean Galtier-Boissière et celles des jeunes éditeurs Denoël et Steele, qui proposent des gouaches de Carlo Rim pour les Mimes d'Hérondas, sorti de presse quelques jours plus tôt. C'est Jacques Dyssord qui signe le compte rendu le plus détaillé de l'événement dans L'Homme Libre du 18 mai.

 

Juin

 

Le 5 : Denoël annonce à Dabit qu’il vient de signer les contrats pour deux traductions de L’Hôtel du Nord, l’une en anglais, l’autre en allemand [elles paraîtront l’année suivante à New York et à Dresde]. « Il m’a dit aussi qu’il me payerait bientôt », écrit Dabit à Martin du Gard.

Le 15, lettre de Denoël à Dabit : « Pour ce que je vous dois, Mon Cher, j’ai eu une fin de mois si douloureuse que je suis bien obligé de reporter au 15 ».

Le 16, L'Homme Libre annonce les ouvrages en préparation aux Editions Denoël et Steele, dont certains sont parus au cours des semaines précédentes :

L'Homme Libre,  16 juin 1930

Juillet

 

Le 25 : Mise en vente d'un volume cocasse illustré par Pecquériaux et « préfarcé » par Cami, qui recueille un joli succès : « Le Code de la route est un des rares livres qui se vendent en ce moment. Il y en a chez tous les libraires de France et même en Belgique où j’ai été avec Cécile, dimanche dernier », écrit-il, le mois suivant, à Champigny. C'est son dernier ouvrage publié avenue de La Bourdonnais.

 

Août

 

Le 17 : Dans sa chronique « Les écrivains en vacances », L'Intransigeant mentionne que « l'éditeur Denoël est à Avignon ». Denoël écrit un peu plus tard à Champigny : « Notre voyage avec Steele a été magnifique. Malheureusement nous avons parcouru en quinze jours de nombreuses régions qui à elles seules valent un séjour. J’ai eu l’impression de stocker des paysages que j’examinerai à loisir plus tard. Steele s’est montré le compagnon que tout dans sa conduite jusqu’ici m’avait fait espérer. Mon amitié est très lente à se former. Il lui faut un climat assez rare pour mûrir. Il m’arrive cette chose délicieuse d’avoir cherché un associé, de l’avoir trouvé et d’avoir trouvé, en la même personne, un ami. Notre fortune est désormais liée. Les efforts que nous faisons ensemble aboutissent. Nos affaires prennent excellente tournure. »

Auparavant, les deux éditeurs ont aussi passé une quinzaine de jours chez Champigny : « Le séjour à Mézels m’a fait un bien énorme. Je me suis vraiment senti décrassé en revenant. Le voyage venant par là-dessus m’a complètement réconforté. Vous me verrez peut-être encore quand vous viendrez à Paris, tel que je suis maintenant : c’est-à-dire bruni, le teint rose (sans blague), grossi, l’œil clair, l’aspect florissant. Il y a des mois que je n’ai eu à ce point le sentiment d’exister. C’est à vous que je dois cela. Car si je n’avais pas passé quinze jours à Mézels, le voyage, avec ses fatigues, ne m’aurait fait aucun bien. »

 

Septembre

 

Antonin Artaud et Bernard Steele passent des vacances dans le Lot où ils travaillent à l’adaptation française du Moine de Lewis.

Parution des premiers romans de « jeunes » ; c'est avec de tels livres que Denoël et Steele vont établir leur réputation d'éditeurs de jeunes talents, non sans l'avoir annoncé d'emblée : « Les Editions Denoël et Steele, qui publient les meilleures œuvres des jeunes écrivains, annoncent : La Maladie au village par Louis et René Gerriet, Caïn par Louis Lecoq, Chantegrenouille par Edmond T. Gréville » [Les Nouvelles Littéraires, 18 octobre 1930].

 

  

Premiers albums de Pecqueriaux, qui préludent aux jolis volumes de la « Bibliothèque Merveilleuse ».

Le 14 : Elections en Allemagne. Le parti national socialiste d'Adolf Hitler, avec plus de six millions de voix, emporte 107 sièges au Reichstag et devient le deuxième parti du pays.

    Le Figaro,  15 septembre 1930

Le 27, Bernard Steele rend compte à Champigny de la marche des affaires : « On travaille comme des forcenés pour sortir les nombreux livres que nous allons mettre en vente avant octobre. C'est un effort continuel et on se trouve aux prises avec des détails nombreux qui demandent à être réglés et expédiés.

D'autre part, je suis très occupé en ce moment à chercher un moyen d'extraire Denoël du pétrin dans lequel il se trouve. Et c'est très compliqué ! Je ne sais pas si j'y parviendrai, car ses affaires sont dans un tel état qu'un clairvoyant lui-même aurait des difficultés à s'y retrouver. Cependant, je sais une chose... qu'il faut qu'il s'en sorte, et que cette sortie, si j'ose dire, devrait s'effectuer à très bref délai. Je ne désespère pas, mais... mais... ce ne sera pas facile. En tout cas, ça me fait un tracas de plus et je n'en avais pas précisément besoin.

Quand même, si on peut trouver une solution, ce sera une bonne chose, car Denoël pourra consacrer son activité à un travail productif, au lieu de s'esquinter le tempérament comme il le fait à l'heure actuelle. »

On n'a pas de précisions quant au « pétrin » où s'est mis Denoël. S'agit-il de ses affaires aux Trois Magots ? Un nantissement sur le fonds de commerce aura lieu le 24 novembre. N'a-t-il pu désintéresser sa première associée, Anne Marie Blanche, quand il le fallait ? D'autre part Cécile est souvent malade : « Elle a de grosses fièvres et hier nous l'avons trouvée, évanouie, dans la cuisine, où elle était restée sans connaissance depuis on ne sait combien de temps. »

Et Steele de conclure : « Donc, vous voyez, Chère Amie, que la gaîté ne règne pas dans la maison, et que toutes les tuiles possibles se sont réunies pour nous tomber sur la tête en ce moment. »

 

Octobre

 

Le changement d'adresse des éditeurs ne se fait pas sans mal : si certains services ont intégré la rue Amélie, d'autres doivent patienter, avenue de La Bourdonnais, où des transformations ont lieu, et c'est Bernard Steele qui s'en désole le premier : « Parti, ce gentil aspect intime qui la caractisait ; parti, son cachet particulier ! Maintenant, c'est une vague boutique, quelconque, froide, qui ne se distingue en rien de toutes les autres librairies générales. Sauf avis contraire, nous nous installerons rue Amélie d'ici quinze jours » [lettre à Champigny, 19 septembhre 1930].

En réalité, le transfert de tous les services aura lieu à la mi-novembre, et Bernard Steele n'est pas le moins impatient de quitter la librairie : « on est toujours Av. de la B[ourdonnais] ! On dirait qu'il y a un sort qui nous empêcherait de déménager. Enfin, je crois que la boutique sera liquidée dans le courant de cette semaine, et à ce moment-là, adieu les 3 Magots ! Ce ne sera pas trop tôt ! On en est tous malades ! » [lettre à Champigny, 30 octobre 1930].

 

Novembre

 

Le 1er : Fernand Vandérem, dans Le Figaro, consacre un intéressant article au dépôt légal, à propos duquel l'éditeur Flammarion a proposé récemment que les registres du dépôt soient désormais ouverts au public, de façon que les lecteurs puissent vérifier le plus ou moins d'exactitude des « mille » indiqués par les éditeurs sur les couvertures des livres qu'ils éditent.

Ce projet n'avait guère de chance d'être adopté mais des éditeurs ont accordé des interviews aux journaux, et celle d'Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, est curieuse : « Le dépôt légal, c'est une loi. Comme toutes les lois, elle est excellente, mais elle n'est pas exécutée. Quand un livre a paru depuis six mois, on se contente le plus souvent, si l'éditeur ne l'a pas déposé, de lui rappeler qu'il doit le faire. »

Selon Fernand Vandérem, « les deux tiers des volumes nouveaux ne sont ni déclarés ni déposés. Le dépôt légal n'est qu'un organisme fantôme, aussi dénué de prestige que d'activité. Avant d'ouvrir cet établissement à tout le monde, la première chose à accomplir serait d'en obtenir le fonctionnement régulier. Mais encore, pour cela, faudrait-il savoir de qui le dépôt relève et quelle est l'autorité responsable de son inaction. »

Le 13 : Les jeunes éditeurs font connaître leur nouvelle adresse par des placards récapitulant les romans qu'ils ont publiés jusque-là :

L'Action Française,  13 novembre 1930

Le 15, le siège social de la Société des Editions Denoël et Steele est officiellement transféré du 60 avenue de La Bourdonnais au 19 rue Amélie.

L'Intransigeant,  27 novembre 1930

 

Inauguration officielle du siège des Editions Denoël et Steele, 19 rue Amélie, où, selon Morys, étaient exposés les portraits de Robert, Cécile et Bernard par Henri Manuel. Juliette Geneste, la compagne de Robert Beckers, se rappelait seulement ceux de Robert et Bernard.

Les éditeurs ont engagé un emballeur : Georges Fort ; une secrétaire : Madeleine Collet ; un représentant : Charles Lejay ; un attaché de presse transfuge de chez Grasset : Bernard Doreau dit Max Dorian.

Plusieurs amis des débuts, comme Robert Beckers et Juliette Geneste, restent attachés à la nouvelle maison d’édition pour rendre divers services publicitaires. Pierre Denoël y fera occasionnellement de petits travaux de traduction et de recherche documentaire.

En tout, moins de dix personnes qui vont assurer tous les services indispensables à la bonne marche d'une maison d'édition de taille moyenne. Longtemps, ce chiffre restera inchangé. Jusqu'à la guerre, Denoël palliera aux « coups de feu » éditoriaux en engageant ponctuellement des amis et connaissances pour les travaux de manutention.

 

    

Les n° 19 et 21, rue Amélie avant la guerre - et actuellement

 

La curieuse bâtisse où les jeunes éditeurs se sont établis a été mainte fois évoquée. En 1889 elle abritait une chapelle luthérienne appelée « Oratoire du Gros-Caillou », puis « Temple du Gros-Caillou » (1897), puis « Temple de Saint-Jean » (1912). On se demande pourquoi ce petit édifice a si souvent changé de nom. La réponse se trouve dans Eglise évangélique luthérienne de Paris. Dédicace de l'Eglise Saint-Jean (1911): « Les origines de la paroisse luthérienne de Saint-Jean remontent à l'année 1862. M. le pasteur Eugène Berger, ayant fondé au Gros-Caillou un groupe scolaire, le transféra en 1867 dans un local construit à cet effet par M. Denis Bühler, 19 rue Amélie. [...] En 1906 la cour de l'immeuble de la rue Amélie fut couverte et transformée en chapelle provisoire. »

Entre 1862 et 1867 l'immeuble abrita donc une école luthérienne sans le culte, de 1867 à 1902 une école avec le culte, de 1902 à 1911 le culte sans l'école. L'inauguration de la paroisse de Saint-Jean avait eu lieu le 16 juin 1867 et elle regroupait les n° 17 et 19.

L'inauguration d'une nouvelle église luthérienne Saint-Jean, 147 rue de Grenelle, eut lieu le 26 février 1911 et amena la fermeture de la chapelle de la rue Amélie, qui resta désaffectée pendant quinze ans. Une bonneterie s'y installa en mars 1926 et ferma ses portes trois ans plus tard.

La remise à neuf des locaux a pris quatre mois. Le 30 mars Denoël avait écrit à Victor Moremans : « Nous avons loué un local magnifique que nous inaugurerons au mois de juillet ». Comme toujours les prévisions sont déjouées et c'est en novembre que les éditeurs prendront possession des lieux : « Nous inaugurerons prochainement la rue Amélie. Denise Séverin-Mars à cette occasion chantera quelques chansons du Grand Vent », écrit-il à Champigny.

 

Le 24 : Nouveau nantissement sur la librairie des Trois Magots, dont la gérance a été confiée à un Suisse, Aloÿs Bataillard. A vingt-quatre ans, ce poète suisse vivant à Auteuil, était co-directeur de la revue de poésie Raison d'être [1928-1930] qui avait publié Max Jacob, Georges Ribemont-Dessaignes, Benjamin Fondane, ou Joë Bousquet.

Aloÿs Bataillard [1906-1956] devant « Les Trois Magots »  en 1930

Bernard Steele se disait satisfait de la nouvelle formule et se disait rassuré quant à son associé : « La librairie étant maintenant en gérance, et Denoël sorti de la plupart de ses em...ents, il peut se consacrer plus entièrement aux éditions, ce qui est une bonne chose. » [Lettre à Champigny, 9 décembre 1930].

Le 26 : Pierre Descaves, dans l'hebdomadaire L'Européen, passe en revue les candidats au prix Goncourt. On dit que pas moins de 77 livres peuvent « goncourir », dont les favoris sont Alain Laubreaux avec Le Corset noir (Albin Michel), Eugène Dabit avec Petit Louis (Gallimard), Henri Fauconnier avec Malaisie (Stock).

Plusieurs outsiders sont cités : André Malraux pour La Voie royale (Grasset), Louis et René Gerriet pour La Maladie au village (Denoël et Steele), Jacques Chardonne pour Eva ou le journal interrompu (Grasset), Claude Aveline pour Madame Maillart (Emile-Paul), André Bridoux pour Souvenirs du temps des morts (Albin Michel), Jean Giono pour Regain (Grasset).

 

Décembre

 

Fondation du prix Populiste.

Le 2 : Le prix Femina est décerné à Cécile de la folie de Marc Chadourne publié chez Plon. Les dames du jury Femina, qui ne veulent plus que leur prix soit considéré comme un sous-Goncourt, ont décidé de l'attribuer désormais huit jours avant le Goncourt.

Le 2 : Création du premier prix Interallié décerné par un jury de 22 journalistes à l'un de leurs confrères : il est attribué à André Malraux pour La Voie royale publié chez Grasset.

Le 6 : L'Intransigeant révèle le nom d'un candidat au prix Goncourt, resté caché jusque-là par son éditeur :

Le journal blâme ces pratiques mais, ajoute-t-il, les Dix ne sont-ils pas responsables de ces manœuvres de dernière minute ? Les jurés Goncourt ne cessent de déclarer qu'ils tiennent à « découvrir » des écrivains dont les critiques littéraires n'ont pas encore parlé...

Trois jours plus tard Louis-Daniel Hirsch, directeur commercial de la NRF, fait savoir que Petit-Louis n'a fait l'objet d'aucun tirage spécial, et qu'il n'y a eu qu'un seul bon à tirer remis à l'imprimeur, le 13 octobre.

Le 9 : Le prix Goncourt est attribué, après huit tours de scrutin, à Henri Fauconnier pour Malaisie publié chez Stock. Le roman de Dabit n'a recueilli aucune voix. Germaine Beaumont obtient, au premier tour, le prix Renaudot pour Piège publié chez Lemerre.

Le 13 et le 14 a lieu, dans une salle des Editions Denoël et Steele, 19 rue Amélie, un premier « Congrès National des Radios-Clubs » :

La Semaine à Paris,  12-19 décembre 1930

Il est probable que cet événement insolite chez un éditeur est dû à la présence, au 21 de la rue Amélie, du magasin d'appareils de T.S.F. appartenant à Robert Beauzemont, avec qui Denoël constituera, le 24 janvier 1938, une société appelée « La Radio Vivante ». Peut-être aussi Bernard Steele, qui en fera durant la guerre un usage quotidien, est-il déjà attiré par les appareils à ondes courtes. Mais plus sûrement il y a l'influence de ce « pionnier des ondes » qu'était Carlos Larronde, dont Denoël et Steele avaient publié La Couronne de l'unité, quelques mois plus tôt.

Le 17, Dabit écrit à Roger Martin du Gard : « A l’origine, Denoël et moi avons fourni les éléments d’une légende touchante. Maintenant, elle est connue de tous ; avec le " populisme ", ce sera un poids qu’il me faudra traîner. »

A cette date Dabit n’avait pas encore reçu de prix mais, dès la parution de L’Hôtel du Nord, le livre avait été qualifié de « populiste » par plusieurs critiques et avait profité de la vogue de ce mouvement littéraire fondé quelques mois avant sa parution.

Cela ne plaisait pas trop à l’auteur qui, dès le 15 février 1930, écrivait à Chistian Caillard : « Comme il y a l’école populiste, me voici avec ce livre, justifiant un peu l’existence de la dite école ». A Léon Lemonnier, il avait déjà écrit : « Il ne s’agissait pas de populisme, je n’y songeais guère lorsque j’ai écrit cet ouvrage ». Il acceptera néanmoins d'intégrer le comité de rédaction de Nouvel Age, une nouvelle revue littéraire populiste que lancera Henry Poulaille, le 1er janvier 1931.

Le 27 : Frédéric Lefebvre consacre au livre un long article dans Les Nouvelles Littéraires : « Une heure avec Eugène Dabit, romancier ».

*

 

Au terme de cette année prometteuse, les jeunes éditeurs Robert Denoël et Bernard Steele ont publié :

* un livre illustré de demi-luxe

* un volume de poèmes à tirage limité

* deux essais littéraires à tirage limité

* trois albums pour enfants

* quatre romans

Ils ont en outre à leur catalogue [qui sera imprimé plus tard], provenant de la Librairie des Trois Magots, quatre livres pour bibliophiles et un roman qui est sur le point d'obtenir le premier prix Populiste et qui constituera longtemps un des fleurons de la maison d'édition.

Encart publicitaire dans Les Nouvelles Littéraires, 18 octobre 1930

Dès leurs premières annonces dans la presse littéraire, ils ont mis l'accent sur la jeunesse des écrivains qu'ils publient. Ils l'y mettront si bien que, l'année suivante, Edmond Jaloux écrira, à propos d'un roman de Stéphane Manier, récemment paru : « Il y a comme un air de famille dans la plupart des romans publiés chez MM. Denoël et Steele. On le retrouve chez M. Gerriet, chez M. Hériat, chez M. Dabit, chez M. Robert Poulet. Et cela correspond assez à cette notion de réalisme magique que nous nous efforcions de mettre au point dans un de nos récents feuilletons. La chose est donc dans l'air. Mettons que ce soit une observation qui se souvienne d'avoir passé par le surréalisme. » [Les Nouvelles Littéraires, 21 novembre 1931].

C'est sur la littérature que Denoël et Steele vont, au cours des trois années suivantes, établir leur réputation, et sur des ouvrages de psychanalyse dont ils vont obtenir un quasi-monopole, grâce à la distribution de la Revue Française de Psychanalyse.

Il n'y aura plus de livres pour bibliophiles, et les livres pour enfants, qu'affectionne Denoël, seront publiés durant deux ans encore, avant de disparaître à leur tour, faute de rentabilité.

Le principal bailleur de la société d'édition, quoi qu'il ait pu en dire par la suite, n'est pas un éditeur dans l'âme, et il attend un « retour sur investissement » trop rapide. Robert Denoël, lui, sait qu'une maison d'édition travaille à perte durant les cinq premières années de son existence.

Bernard Steele est pourtant lucide : « Nous travaillons comme des brutes, mais les résultats commencent à se manifester. En effet, les albums pour enfants marchent admirablement bien et tout porte à croire que nous aurons une année passable en dépit de la crise. La librairie étant maintenant en gérance, et Denoël sorti de la plupart de ses em...ents, il peut se consacrer plus entièrement aux éditions, ce qui est une bonne chose. » [lettre à Champigny, 9 décembre 1930].