La Brigade Criminelle de Paris fut créée le 1er décembre 1924. La « Crim » portait alors le nom de « Brigade Spéciale n° 1 » et elle occupait déjà les locaux qui sont les siens de nos jours : les 3ème et 4ème étages, escalier A, au 36 quai des Orfèvres. C'est après la Libération, afin d'éviter toute confusion avec les «brigades spéciales» de Vichy, que la « B.S.1 » devint la Brigade Criminelle.
Lucien Pinault, qui fut commissaire principal à l'Inspection générale des services avant de rejoindre, en septembre 1941, la Police judiciaire, en prit la direction le 22 août 1944. Il occupa le fameux bureau 315, une vaste pièce aux deux larges fenêtres qui donnent sur la Seine et la place Dauphine, et qui est toujours celui de l’actuelle directrice.

Sur commission rogatoire n° 1193 en date du 3 décembre 1945, le juge d’Instruction Ferdinand Gollety, né le 12 février 1912 à Marseille, lui confie l’enquête sur le meurtre de Robert Denoël.
Les enquêteurs désignés par le commissaire divisionnaire Pinault sont les inspecteurs Auger, Boulanger et Pelletier, et leur chef d’enquête, l’inspecteur principal adjoint Ducourthial.
Leur enquête se termine le 25 janvier 1946 par un rapport de 12
pages portant le n° P.J. H-5563, et conclut au crime crapuleux, sans avoir
pu identifier l’assassin.
La veuve de l’éditeur s’étant constituée partie civile le 14 mai 1946, le juge Gollety demande à la Brigade Criminelle, le 13 août, un complément d’enquête. Les enquêteurs sont l’inspecteur principal adjoint Ducourthial, et l’inspecteur Tifa.
Ils terminent leur enquête le 15 novembre 1946 par un rapport de 44 pages numéroté H. 5563 qui conclut, comme le premier, au crime crapuleux, sans écarter « l’hypothèse d’une tierce personne dont Mme Loviton tairait le nom ».
Considérant le développement donné à ce « complément » d’enquête par la Brigade Criminelle, je l’ai qualifié de « deuxième » enquête. Une ordonnance de non-lieu est prononcée le 28 décembre 1946, sans que la veuve de l'éditeur se pourvoie en appel.
Le 28 décembre 1949, le Parquet de la Seine ordonne la réouverture de l’enquête par réquisitoire n° 92647, la plaignante ayant apporté « un certain nombre d'éléments de nature à faire rejeter la version d’un crime crapuleux pour faire admettre la possibilité d’un crime commis par intérêt ». Cécile Denoël se constitue à nouveau partie civile le 6 janvier 1950.
L’enquête est reprise par la Police Judiciaire en exécution d’une nouvelle commission rogatoire du juge Gollety en date du 16 janvier 1950. Les enquêteurs sont l’inspecteur principal Voges et l’inspecteur chef Colleta, sous la direction du commissaire principal Henri Mathieu, 36, quai des Orfèvres.
Les deux inspecteurs clôturent leur enquête le 25 mai 1950 par un rapport de 75 pages, qui conclut que Denoël aurait pu trouver la mort « à la suite d’une longue discussion dont l’objet reste indéterminé, mais qui pourrait avoir eu pour objet la possession du dossier qu’il avait constitué en vue de sa comparution devant le Comité d’épuration du Livre ».
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Dès le 2 mai 1946, la veuve de l’éditeur s’étonne auprès du juge Gollety des carences de la première enquête : « Permettez-moi de vous exprimer ma douloureuse surprise de constater qu’aujourd’hui, cinq mois après le drame, rien n’a encore été fait pour rechercher sérieusement l’assassin de Robert Denoël. A ma connaissance, aucune perquisition, aucune recherche, aucune enquête quelconque n’a été effectuée. Vous ne m’avez jamais convoquée, et cependant, j’aurais des choses importantes à vous dire. Je n’ignore pas que dès la première minute, avec un empressement pour le moins singulier, la police a conclu au crime crapuleux ».
La deuxième enquête de la Brigade Criminelle s’étant avérée aussi décevante que la première, l’avocat de Mme Denoël adresse, le 21 décembre 1949, un mémoire au procureur de la République dans lequel il détaille les éléments nouveaux qui devraient permettre une nouvelle instruction, « quelles que soient les relations dont puissent se prévaloir certaines personnes, il faut que cette enquête aboutisse et que dans cette affaire, on en finisse une bonne fois avec cette atmosphère trouble, faite entièrement de doute, de suspicion, de combinaisons, de truquages et d’interventions politiques qui ont jusqu’à maintenant empêché la bonne marche de la justice. »
L’enquête menée durant quatre mois par l’inspecteur Voges prit une autre tournure et Armand Rozelaar en rendit compte, le 11 mars 1950, au procureur général Besson : « Ainsi que vous le savez sans doute, le cabinet de M. Mathieu, commissaire aux Délégations Judiciaires, continue à procéder à ses investigations et je reconnais, bien volontiers, que les policiers effectuent, dans cette affaire délicate, un travail remarquable. »
Confiant dans le travail des nouveaux enquêteurs, l’avocat s’enhardissait au point d’écrire au procureur général : « J’ai l’impression particulièrement nette que, si l’on adoptait à l’égard de Mme Loviton la procédure généralement employée à l’égard d’un suspect ordinaire, la vérité ne serait pas longue à être révélée.
Mais devant les invraisemblables protections dont elle bénéficie,
on assiste à des hésitations que l’on n’aurait certes
pas en pareilles circonstances, pour un justiciable ordinaire.
Je crois donc qu’il vous serait possible, d’ores et déjà,
et sur le vu de l’enquête policière, de faire rédiger
un réquisitoire supplétif permettant l’inculpation de Mme
Loviton et son arrestation. Il est en effet patent que cette dame n’a
jamais dit la vérité et, puisqu’il est établi qu’elle
a menti, il faudra bien qu’elle dise pourquoi elle a menti.
Je suis persuadé qu’une semblable mesure ouvrirait d’un
seul coup l’écluse des aveux et des révélations.
Les témoins seraient moins réticents et l’on pourrait en
terminer avec l’affaire Denoël. »
Le 26 mars 1950 Me Rozelaar rendait encore hommage aux enquêteurs, dans une lettre au juge Gollety : « Je n’ignore pas que la Police Judiciaire a fait cette fois-ci tout son devoir et qu’avec une minutie très grande, Monsieur le Commissaire Principal Mathieu et ses inspecteurs ont, malgré les quatre années qui nous séparent du crime, réussi à retrouver les éléments essentiels qui avaient (soyons aimable) échappé aux premiers enquêteurs.
Cependant et à la lumière de ce que nous savons déjà,
il nous apparaît désormais d’une manière éclatante,
que la Police a connu, dès le 3 décembre 1945, les moindres détails
de ce qui s’était passé. Mais, pour des raisons que je
préfère ignorer, aucune investigation n’a été poussée
plus loin. »
Dans la même lettre, l’avocat mettait directement en cause les premiers enquêteurs : « Je puis vous affirmer sans crainte d’être démenti, que les techniciens qui ont eu à examiner cette affaire depuis quelques mois, ont tous été stupéfaits en constatant que Monsieur le Commissaire divisionnaire Pinault n’avait formulé aucune observation sur l’enquête que la Brigade Criminelle, dont il était à l’époque le chef (et il l’est encore aujourd’hui), lui avait présentée. »
Le 10 juillet 1950, Cécile Denoël, s’adressant au président de la cour d’Appel, écrivait : « La nouvelle information a ceci de particulier qu’elle a été menée de bout en bout par la Police. Mais, bien entendu, les policiers se sont trouvés devant un mur, à partir du moment où il s’est agi de pousser dans leurs derniers retranchements certains témoins, et surtout lorsqu’il s’est agi d’en entendre un, M. Pierre Roland-Lévy, membre du Conseil supérieur de la Magistrature, puisque aussi bien les policiers n’avaient pas le droit de l’interroger. Ils ont alors, à quatre ans de distance, examiné en détail toutes les questions posées, tant par la première enquête que par les nouvelles investigations auxquelles ils se sont livrés, et ils ont finalement conclu à un règlement de comptes. »
La partie civile rendait ainsi hommage au travail de la police, qui avait été exemplaire. Malheureusement pour elle, le procureur de la République, Antonin Besson, n’en tint aucun compte dans son réquisitoire définitif du 1er juillet 1950, et préféra adopter la version de la Brigade Criminelle.
Il fut suivi dans ses conclusions par le juge Gollety, qui prononça, le 6 juillet, un non-lieu, puis par la Chambre des Mises en accusation de la Cour d’Appel de Paris, qui ordonna un non-lieu définitif le 28 juillet 1950.
Né le 22 juin 1895 à Billy, dans l'Allier, Antonin Besson fut d'abord avocat avant d'entrer dans la magistrature en 1925. Substitut à Montluçon en 1927, il fut procureur de la République à Cusset en 1930, puis à Tulle en 1933, avant d'être nommé l'année suivante au tribunal de la Seine. Après la guerre, alors qu'il était procureur général près la cour de Cassation, il occupa le siège du ministère public au cours du procès des généraux Challe et Zeller en mai 1961, et eut assez d'indépendance pour réclamer vingt années de détention au lieu de la peine de mort, comme l'en avait prié son ministre de tutelle, Pierre Messmer. Auteur du Mythe de la justice [1973], il est mort à Billy le 1er février 1983.
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Il faut encore mentionner ici l'existence d'une quatrième enquête, non officielle celle-là, dont Cécile Denoël a fait état dans un mémoire remis au juge Gollety le 8 janvier 1950 :
« Un jour, un de mes amis, M. Pierre Clarel, écrivain, demeurant 3 Cité Chaptal à Paris, me fit savoir que des bruits parvenus jusqu’à lui, lui permettaient d’affirmer qu’un autre service de police de la Préfecture avait fait une enquête approfondie sur cette affaire et qu’il existait un dossier confidentiel soigneusement caché dans un coffre-fort au cabinet même du Préfet de police. Il ajoutait que, connaissant personnellement l’actuel Préfet de police, Monsieur [Roger] Léonard, il accepterait de lui poser la question. [...] J’ai relu les procès-verbaux de la première enquête criminelle et je me suis rappelée alors qu’un des premiers coups de téléphone donnés par Mme Loviton du commissariat de police, le soir même du crime, avait été adressé à Mme Yvonne Dornès. Mme Yvonne Dornès était à l’époque directrice adjointe de S.V.P. et connaissait particulièrement feu Monsieur [Charles] Luizet, Préfet de police. J’acceptai dans ces conditions l’offre de Pierre Clarel ; mais celui-ci revint me voir quelques jours plus tard tout déconfit. Il m’expliqua qu’il aurait voulu me faire ménager un rendez-vous avec Monsieur Léonard, Préfet de police, mais que celui-ci s’était récusé, lui disant simplement qu’il ne voulait pas qu’il fût parlé de cette affaire, qu’il s’opposerait par tous les moyens à ce que son nom fût cité, qu’il conseillait à M. Pierre Clarel de ne pas s’en occuper, ajoutant simplement : « Oui, c’est un crime d’intérêt. » Cela me suffisait. Il me restait désormais à déterminer à qui le crime avait profité. [...] Je suis toujours persuadée, malgré les dénégations de Monsieur le Préfet de police Léonard, lequel d’ailleurs n’est pas en cause, car il n’occupait pas ce poste à l’époque du crime, que la police a fait, à côté de l’enquête officielle, une enquête officieuse dont elle avait besoin pour connaître les dessous de cette affaire et les personnalités mises en cause. »
Né à Bordeaux le 13 janvier 1899, Pierre Caunier dit Pierre Clarel est mort à Paris le 18 septembre 1953. Il fut tout d'abord acteur de cinéma et tourna, entre 1930 et 1951, dans près de dix-sept films, toujours des petits rôles. A deux reprises il écrivit leurs scénarios ou leurs dialogues. Auteur de deux ouvrages : Mes folles en 1948, Le Club des 400 coups en 1953, ce dernier porté à l'écran en juillet 1953.
Le gaulliste Charles Luizet [1903-1947] fut préfet de police de Paris entre le 19 août 1944 et mai 1947. Il fut remplacé par le radical-socialiste Roger Léonard jusqu'en avril 1951. Les différentes enquêtes policières dans l'affaire Denoël furent donc menées sous la responsabilité de ces deux préfets.
La lettre de Cécile Denoël au magistrat instructeur ne faisait que relayer des rumeurs qu'on trouve dans les journaux dès le mois de décembre 1949. Dans un article intitulé « Un Secret bien gardé » Combat écrivait : « le bruit court que la Préfecture de police posséderait un dossier, gardé secret, qui serait susceptible de faire rebondir l’affaire sur un nouveau plan, celui de la justice répressive. » [3-4 décembre].
Un mois plus tard Jeanne Loviton réagit à cet article et écrit à la rédaction du journal : « Je tiens à faire connaître à vos lecteurs qu’à la suite de votre article, mon avocat, Me Raymond Rosenmark, a saisi le Procureur général. Celui-ci a répondu que M. le Préfet de police avait fait connaître au Parquet de la Seine " que ses services ne possèdent aucun document inédit et n’ont appris aucun élément nouveau à propos du meurtre de Robert Denoël ". » [Combat, 7 janvier 1950].
Le 13 janvier Georges Gherra, qui signera les articles les mieux documentés sur l'affaire, écrivait dans France-Soir : « des bruits ont couru selon lesquels les conclusions d'une enquête parallèle menée par la direction des Renseignements Généraux de la préfecture de police étaient opposées aux conclusions de l'enquête menée par la brigade criminelle. Le dossier aurait été gardé secrètement par l’ex-préfet Luizet, qui l'aurait légué à son successeur. M. Léonard, interrogé sur ce point, a démenti ces affirmations, qu'il a déclarées être dénuées de tout fondement. »
Le 28 janvier, l'hebdomadaire Le Cri de Paris écrivait : « Voici quelques jours la préfecture de Police démentait officiellement qu'un de ses agents eût fait classer un dossier relatif à l'assassinat de Robert Denoël. Ce démenti même prouve que l'on a dit beaucoup le contraire. »
Roger Darbois, dans Express-Dimanche, y revenait encore le 30 avril, mais pour évoquer le troublant feuillet du carnet appartenant au gardien de nuit du ministère du Travail, André Ré : « Cette pièce maîtresse est restée longtemps dans le dossier de la police ; ce n’est que récemment qu’elle a été enfin acheminée chez le juge d’instruction. [...] Qu’un dossier secret sur cette affaire soit resté si longtemps entre les mains de la police n’est pas habituel et l’inspecteur Ducourthial n’aurait pas caché à ses amis sa stupéfaction de le voir s’éterniser à la préfecture de police alors qu’il eut dû être déjà entre les mains d’un juge d’instruction. »
On le voit, tous ne s'accordent pas sur la nature du document ou du dossier gardé secret par la préfecture et transmis bien tardivement au juge Gollety. Ce n'est pas ce document qui a décidé le magistrat instructeur à faire rouvrir l'enquête criminelle car le mémoire qui lui fut remis le 21 décembre 1949 par Me Armand Rozelaar ne le mentionnait pas.
Il faut croire que c'est un service de police qui le détenait, et l'inspecteur Ducourthial lui-même - qui paraissait en connaître l'existence - s'en étonnait. Georges Gherra mentionne celui des Renseignements Généraux.
La direction des Renseignements Généraux était placée, à la Libération, sous la double tutelle du préfet de police [en l'occurrence Charles Luizet] et du ministre de l'Intérieur, le socialiste Adrien Tixier [1893-1946]. Si ses services, qui étaient situés rue des Saussaies, ont enquêté sur l'assassinat de Robert Denoël, leur rapport n'est pas connu.